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L'ÉTUDE DU LATIN

JUIN l858

Dans les lectures que j'ai eu l'honneur de faire à la classe, au sujet de l'enseignement, je me suis plus d'une fois occupé des moyens de rendre plus forte et plus sérieuse l'étude du latin. C'est, en effet, en ce qui concerne cette étude que la faiblesse des élèves est le plus généralement constatée, soit dans les concours des collèges, soit dans les examens publics dont le latin est l'objet.

Et cependant , rien n'a été négligé pour faire comprendre aux jeunes gens quels avantages leur offre la culture des langues anciennes. Tout semble avoir été dit sur ce point. En outre, depuis quelques années surtout , différentes mesures propres à fortifier l'étude de la langue latine ont été proposées par le conseil de perfectionnement et introduites par l'Etat dans les établissements qu'il dirige. Divers exercices fort utiles,

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parmi lesquels nous citerons les explications ou lectitres cursives et la répétition, dans chaque classe, des textes appris dans les classes précédentes, ont été particulièrement recommandés ^

D'où vient donc que des mesures qui paraissaient devoir être si efficaces restent infructueuses, ou, du moins, n'ont pas produit jusqu'ici, d'une manière assez sensible , l'amélioration qu'on s'en promettait ? Cela tient principalement, nous avons hâte de le dire, à une cause qu'à plusieurs reprises nous avons indiquée comme résultant d'une nécessité de notre époque : c'est que la langue maternelle domine aujourd'hui tout l'enseignement, après avoir conquis, par la force des choses, la place que le latin y occupait autrefois.

Nous croyons ne pouvoir mieux faire ici que de rappeler au souvenir de la classe ce qu'un de nos honorables confrères, M. Devaux, a dit à ce sujet. Après avoir signalé le changement qui s'est opéré depuis vingt à trente ans dans l'enseignement moyen , il s'est demandé comment il serait possible de renforcer l'étude du latin. Il n'y a, nous a-t-il dit ^ que deux moyens de rendre au latin le temps qu'on lui a enlevé. Le premier, c'est de faire rentrer l'enseignement des autres matières dans son ancienne insignifiance ; le second, c'est d'étendre la durée générale des études moyennes.

Or, notre honorable confrère n'a pas hésité à reconnaître que les besoins réels de la société ne permettent guère de songer à l'emploi du premier de ces moyens et que l'application du second froisserait des idées

^ Voir une circulaire ministérielle du 10 juillet 1855.

^ Voir les Bulletins de V Académie, t. XX, 2™^ part., p. 150.

trop répandues aujourd'hui sur la durée des études. Ne nous restera-t-il, après cela, qu'à déplorer l'afFaiblissement des études latines, sans espoir de les voir se relever ? Et nous contenterons-nous de répéter les plaintes de ceux qui regrettent, disent-ils, le temps où les enfants, dès l'âge de dix à onze ans, étaient déjà familiarisés avec l'usage du grec et du latin ? Loin de nous un tel découragement ! Sachons tenir compte des exigences et des besoins de l'époque à laquelle nous appartenons ; mais, en même temps, tout en respectant la position que les langues modernes ont prise, redoublons d'efforts, ne négligeons rien pour que les jeunes gens soient en état d'apprécier et de mettre à profit les trésors que renferment les productions de l'antiquité. Examinons soigneusement si, outre les mesures adoptées pour fortifier l'étude du latin , il n'existe pas quelque autre moyen dont l'emploi judicieux nous ferait espérer un résultat plus satisfaisant que celui que nous avons obtenu jusqu'ici.

C'est cette pensée qui m'engage à parler d'un procédé d'enseignement dont l'expérience m'a démontré l'efficacité et qui consiste à faire prendre de bonne heure aux élèves l'habitude d'étudier le latin dans le latin môme, et de se passer, en faisant cette étude, de l'intermédiaire de la langue maternelle. Je m'explique.

Avant tout, il importe de jeter un coup d'œil sur la manière dont nous apprenons naturellement, dès l'enfance, notre langue maternelle. La parole, dont le son vient frapper nos oreilles, n'a de valeur pour nous et n'offre un sens à notre esprit que quand nous connaissons la chose signifiée par la parole. Cette connaissance une fois acquise, le mot que nous entendons répéter

nous rappelle instantanément l'objet dont il est destiné à représenter l'idée. De même la vue ou le souvenir de cet objet nous rappelle le mot qui sert à le désigner. Il s'établit ainsi, dans notre esprit, une relation tellement intime entre le mot et la chose signifiée que l'un s'identifie avec l'autre.

Il en est tout autrement, dans la suite, lorsque, possédant déjà une connaissance assez étendue de la langue maternelle, nous abordons l'étude du latin. Ce n'est plus d'une manière immédiate, à la vue d'un objet ou d un fait, que nous apprenons la signification des termes latins, mais c'est à laide des termes correspondants que la langue maternelle nous fournit.

Rien de plus naturel, cependant, que ce mode de procéder ; il s'offre à nous de lui-même. Si, en effet, comme nous l'avons constaté, nous identifions, par la pensée, le mot avec l'idée dont il est le signe, le moyen le plus facile et le plus sûr d'apprendre et de retenir la signification d'un terme latin n'est-il pas de rattacher ce terme au mot de la langue maternelle qui y correspond le plus exactement possible et qui nous est déjà familier ? Cette marche si simple et si régulière semble, au premier abord, ne devoir entraîner aucun inconvénient et, certes, nous n'en aurions aucun à signaler, si la langue maternelle, le français, par exemple, était calqué sur le latin. Or, personne n'ignore combien ces deux langues diffèrent entre elles. Sans entrer ici dans les détails, bornons -nous à dire que tout y est différent sous le rapport de la phraséologie et du style.

C'est cette différence essentielle qui fait que très-souvent des élèves, ayant déjà, semble-t-il, une certaine connaissance du latin, montrent de l'hésitation devant

la phrase la moins compliquée. La nécessité de prouver qu'ils comprennent, à livre ouvert, un passage qu'ils n'ont jamais vu les effraie : c'est pour eux un véritable épouvantail. Cela ne nous étonne point. Aussi longtemps qu'en lisant le latin ils songeront au français , c'est-à-dire qu'ils chercheront à retrouver le français dans le latin, ils seront exposés à se voir arrêtés à chaque instant K De même , lorsque, dans un concours, on leur demande la composition d'un discours latin, ils sont hors d'état de remplir cette tâche avec succès, s'ils ne trouvent sur-le-champ et directement l'expression latine qui convient à leur pensée.

La même observation peut être faite, s'il s'agit d'un thème autre que ce qu'on appelle thème cV imitation. Quant aux versions, nous ferons seulement remarquer, en passant, qu'une traduction littérale, considérée comme exercice, est un moyen de pénétrer dans le sens d'un texte latin, tandis qu'une traduction libre , ou, comme on dit, élégante, doit uniquement servir à prouver que nous savons rendre convenablement dans notre langue ce que les Latins ont exprimé dans la leur. Que de fois n'arrive-t-il pas, en effet, pour

* Croirait-oii que, plus d'une fois, des jeunes gens ont été embarrassés par cette phrase si simple de Cicéron {De Off., liv. III, c. 1 1) : Themistocles ^ l)ost victoriam ejus helli, qiiod cuni Persis fuit.: dixit in concione se hahere consiliimi reiptihlicae saluiare, sed id sciri non opus esse. Sans faire attention que la langue latine n'a pas d'article , ces élèves voyaient dans habere consiliîim l'expression française avoir le dessein et ne songeaient pas qu'on peut y voir également avoir un dessein. Ils se ti-ouvaient ainsi dans l'impossibilité d'achever la traduction du passage, le mot salutare devenant pour eux un verbe à l'infinitif, dont ils essayaient en vain de faire le complément de consilium.

nous borner ici à une seule particularité, que nous ne pouvons reproduire exactement une pensée sans avoir recours à des idées toutes différentes de celles qui sont employées pour exprimer cette même pensée en latin ?

D'un autre côté, s'il est vrai de dire que le beau littéraire résulte principalement de la parfaite harmonie de la pensée et de la forme sous laquelle elle est présentée, on peut affirmer aussi que fintelligence complète d'un texte latin ne s'acquiert qu'à la condition de saisir cette harmonie. Mais, pour atteindre à ce résultat, il faut avoir l'esprit libre de toute préoccupation ; il faut savoir le dégager de toute idée étrangère au génie de la langue à laquelle appartient le texte que nous voulons comprendre ; il faut enfin , ajouterons-nous, en empruntant le langage de notre ancien et regrettable ami, le professeur Tandel, que, nous dépouillant de nous-7nêmes, nous sachions vivre de la vie du peuple dont nous étudions le caractère au 7noyen de sa langue, voir les choses coinme il les voit , sentir ïexistence comme il la sent , comprendre ses affections, en un mot, que nous sachions être lui pour un certain teynps ^

Nous aimons d'autant plus à rapporter ces paroles qu'elles nous paraissent propres à expliquer ce qu'Aulu- Gelle ' fait dire à Ennius, qu'il avait trois âmes, parce qu'il savait parler grec, osque et latin.

Nous croyons en avoir dit assez pour conclure qu'on ne saurait trop recommander aux jeunes gens qui commencent l'étude du latin à l'aide de' la langue mater-

* Syntaxe de la langiie allemande, p. 9.

* N, A. XVII. 17. Tria corda habere sese dicehat^ qiiod loqui graece et osce et latine sciret.

nelle de s'attacher surtout à constater les ditfërences que présentent les deux langues. Ils s'habitueront ainsi de bonne heure à retrouver la suite des pensées sous le désordre apparent que leur otFrc la phraséologie latine comparée à la phraséologie française. Et quand ils seront parvenus à connaître réellement la signification d'un grand nombre de mots latins, quand ils auront terminé ce qu'on nomme l'étude élémentaire , qu'ils se hâtent de rejeter l'intermédiaire du français , qu'ils concentrent toute leur attention sur la phrase latine, qu'ils s'accoutument à la saisir dans son ensemble et à reconnaître, sans avoir besoin de changer l'ordre des mots, quels rapports lient entre eux les divers éléments de la phrase.

Voilà, si nous ne nous trompons, un moyen de suppléer efficacement à l'usage habituel du latin qui nous manque aujourd'hui, mais qui, autrefois, était prescrit aux élèves dès leur premier âge, alors qu'à peine sortis de l'enfance, ils étaient exercés à parler et à écrire en latin, sans recourir à l'intermédiaire de leur langue maternelle. Celle-ci, d'ailleurs, comme on sait, était en quelque sorte bannie de l'enseignement et la langue latine servait, à cette époque, d'unique base à l'instruction.

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