PREMIÈRE PARTIE
Coop-d'œil sur le génie el le cœur d* Augustin.
Messieurs ,
J'ai donc à vous faire connaître d'abord le génie et le cœur du grand homme et du saint illustre sous les auspices duquel nous inaugurons la Fête des Écoles.
Voulez- vous connaître le génie d'Augustin? Lisez ses œuvres de philosophie, les trois livres contre les Académiciens, le livre de la Vie heureuse, les deux livres de l'Ordre, les Soliloques, ou entretiens avec la raison humaine, le livre des Propriétés de l'âme, les trois livres du Libre arbitre, les six livres delà Musique, et le livre du Maître; dialogues pleins de sublimité et de charmes, qui lui ont fait donner, à si juste titre, le surnom de Platon chrétien; mais dans lesquels le disciple du Verbe évangélique, en rappelant la manière antique du philosophe grec , le laisse cependant bien loin derrière lui, lorsque, avec le vol de l'aigle, il parcourt toute la sphère des Sciences divines et humaines, et à l'aide du flambeau de la Foi, non-seulement
illumine les profonds mystères de la nature spirituelle, mais éclaire encore, comme en se jouant, les plus intéressantes questions d'art et de discipline (1).
Voulez-vous connaître le génie d'Augustin? Lisez, si vous le pouvez, ses œuvres presque sans nombre, de religion, de controverse, d'exégèse, où se déploie cette vaste compréhension des dogmes divins, par laquelle il l'emporte, comme l'ont affirmé plusieurs graves auteurs, sur tous les écrivains ecclésiastiques, soit ceux qui l'ont précédé , soit ceux qui l'ont suivi , si Ton en excepte les Prophètes et les Apôtres. La foi semble lui donuer des ailes pour s'élever jusqu'au sanctuaire éternel. Là , il s'enflamme à la contemplation de la vérité; puis, de ces hauteurs, il descend sur la terre, et se met à la poursuite de Terreur. Il la poursuit partout, avec une ardeur inouïe, quelque forme qu'elle revête, ne lui laissant aucun retranchement par la force de sa
(i) Si l'on veut voir d'un coup-d'œil rétendue de ce génie, on peut lire entr'autre le traité de Trinitate et celai de Catechitandis rudibus , c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus élevé en métaphysique, et de plus humble dans la didactique. Pour trouver quelque chose de semblable à la merveilleuse facilité avec laquelle saint Augustin parcourt ainsi , de Tune à l'autre extrémité, l'échelle de l'intelligence , il feut arriver aux deux plus grands philosophes des temps modernes , à ces deux incomparables écrivains , Bossuet et Fénelon.
dialectique, aucun subterfuge par la subtilité de son esprit. L'infatigable athlète dans les combats du Seigneur attaque ainsi sans relâche les philosophes, les païens, les manichéens, les priscillianistes, les origénistes, les ariens, les abéloniens, les tertutlianistes , les circoncellions, les douatistes, les pélagiens; et, après avoir terrassé toutes ces fières incrédulités, foudroyé toutes ces hérésies astucieuses , multipliées sans fin par l'esprit de mensonge, il ne se repose de ses victoires qu'en forgeant pour les arsenaux de l'Eglise, si l'on me permet cette façon de parler, les armes qui doivent la faire triompher encore de toutes les incrédulités et de toutes les hérésies des âges futurs.
Voulei-vous connaître le génie d'Augustin? Lisez le plus savant et le plus profond de ses ouvrages, fruit de douze années de travaux, et résumé de toute sa science philosophique, historique et biblique. Au moment où le christianisme est accusé par la philosophie unie à la superstition, de provoquer tous les malheurs de l'empire, Augustin, qui suit avec anxiété la lutte engagée, dès les anciens jours, entre la cité du monde et la cité de Dieu, médite de donner à celle-ci une victoire décisive. Le paganisme, s'appuyant sur les folles et impures divinités de la fable, c'està-dire sur toutes les mauvaises passions du cœur
Immain, combat pour la cite du monde, ou plutôt pour lui-même : car il constitue à lui seul la vieille société d'alors; c'est du paganisme que j « cette société dépravée tient son organisation, ses
\y lois et ses usages. Augustin, pour discréditer
ç l'œuvre de Satan , pour la flétrir sans retour, pour
la démolir de fond en comble, remonte, au moyen de son immense érudition, à l'origine des dieux. Jamais l'idolâtrie n'eut plus impartial ni plus redoutable historien. L'enfer, par lui, est mis à nu sous nos yeux. Alors il nous montre, jaillissant du fond de ses abîmes, toutes les corruptions, et, à leur suite, toutes les calamités. Et ; . c'est là aussi, dans ces sombres profondeurs de
l'empire du mal, qu'il nous découvre les fondements mêmes de la cité du monde. Elle a dans l'enfer ses commencements, ses progrès et sa fin : Satan en est le monarque. Ensuite, pour mettre un tableau céleste à côté de cet horrible tableau, il fait l'histoire de la cité dont Dieu hri-mêmeest le fondateur et l'architecte. Après avoir raconté ses origines, et exposé l'esprit de ses lots, et suivi ses développements à travers les siècles, et célébré ses combats et ses victoires, il nous fait assister à son dernier triomphe, lorsque, sur les ruines de tout ce qui passe, à l'abri désormais de toute vicissitude, elle chantera les ineffables douceurs de la paix et du repos dans le fortuné séjour ou nous n'aurons plus pour roi que la vérité, pour loi que la charité, pour durée que l'éternité. Et
daus celte immense et rapide carrière que parcourt l'historien de la cité de Dieu» rien n'est omis de ce que peut offirir de plus intéressant l'érudition sacrée et profane. Tout est la pour la défense du christianisme : science de la philosophie, recherche de la vérité, réfutation de Terreur, connaissance de l'histoire, source des opinions, principe de gouvernement, fondement de la prospérité des empires, causes de leur décadence et de leur ruine, explication des dogmes de la foi, maximes de morale, esprit et raison, éloquence, piété.
Après cela, demandez-vous à vous* mêmes comment, avec une santé naturellement faible et habituellement souffrante, le même homme a pu suffire à tant de travaux, produire des œuvres dont la pensée seule effraierait la plus féconde et la plus ferme intelligence : exposition de la foi, réfutation des hérésies, interprétation des livres saints, institution des lois canoniques, reformé de monastères, fondation de communautés nouvelles, direction générale d'un nombreux clergé, direction spirituelle d'une foule d'âmes d'élite, et prédication presque de chaque jour à son peuple toujours avide de l'entendre. Demandezvous encore à vous-mêmes, comment il pouvait entretenir à la fois un commerce de lettres, si suivi et si varié, dans toutes les parties du monde.
avec les personnages les plus célèbres du temps, tels que les Pinien et les Mélanie de Rome, les Dioscore de Constantinople, les Jérôme de Palestine , les Ambroise de Milan , les Paulin de Noie, les Orose d'Espagne, les Lazare d'Arles, les Rustique de Narbonne, les Germain d'Auxerre, les Hilaire de Poitiers, et avec les Souverains Pontifes, et avec les empereurs d'Orient et d'Occident, et avec tous les grands hommes mêmes du paganisme : lettres étonnantes de profondeur ou ravissantes de délicatesse, dont deux cent soixante et dix seulement nous sont parvenues, et nous offrent, pour la plupart, des traités complets et lumineux sur les plus intéressants sujets de religion et de philosophie. Demandez-vous à vous-mêmes enfin comment, au milieu de tant de travaux et de sollicitude, ses écrits se sont élevés, selon le rapport de Possidius, son disciple, au nombre prodigieux de onze cent trente, sans parler de ceux dont le saintdocteur, ajoutei'historien de sa vie, n'a fait lui-même aucune mention, à cause de leur moindre importance. Résolvez ces problêmes, ou plutôt bornez-vous, si vous le voulez, à réunir sous le regard de votre juste admiration ces travaux sans nombre, et vous aurez une idée du génie d'Augustin : génie d'Augustin grand comme la vérité, que rieu n'égale, si ce n'est son cœur vaste comme l'amour!
Mais que disons-nous, Messieurs? Sa charité surpasse de beaucoup sa science, et celle-ci n'est aux yeux du saint docteur que la servante de cellelà (1). Il use de la science, suivant son expression ingénieuse, comme d'une machine pour élever l'édifice de la charité (2). Ce n'est pas pour se rendresavant qu'il étudie, mais pour devenir meilleur, afin q ue, le cœurs'épuran ta mesure que l'esprit s'agrandit, il puisse remplir avec plus de perfection le double commandement de l'amour (3). Et c'est dans cette profonde conviction de la supériorité de l'amour sur la science qu'il écrit à saint Paulin ces belles paroles où son cœur se dévoile tout entier : Vivons ici-bas comme en apprentissage de cette vie immortelle du Ciel, où toute notre occupation sera d'aimer (4).
Mais dans quelle page de ses admirables écrks, dans quel trait de sa longue vie pénitente le
(1) Hoic (caritati) sabservit scieniia t cùm est utilis. Epist. ad Hieron. 168, n. If .
(2) Sic itaque adbibealor scieniia tanquam machina quaedam , per quam structura charitatis assurgal, qoa maneat in aeternom, eiiam cùm scieniia deatrueuir. Epist. ad Januar. 35, n. 39.
(3) Epist. ad Hieroo., ad Dioscor., et alibi multoties.
(4) lia nos vif ère oportere ccnsemns in bac vita mortali , ut Titae immortali coaptemur. Epist. ad Paulin. 95, n. 2.
/ cœur d'Augustin ne se montre-t-il pas? Il se
* 1 montre avec tous les privilèges de la nature et de
la grâce dans ce livre, jamais assez lu, de ses Confessions , où il fait le récit de ses plus grands. * désordres avec une expression si chaste et si pure,
t que le repentir y revêt tous les attraits de l'in-
nocence, où il laisse échapper tant de désolation et tant de larmes, que l'image même du vice y assure toujours le triomphe de la vertu : histoire d'homme, mêlée de chants angéliques, dont l'âme la plus douce qui fût jamais, compose au milieu de l'amertume des pleurs, le plus édifiant de tous les hymnes en l'honneur de la suprême miséricorde. Mais il paraît surtout ce cœur aimant d'Augustin, lorsque, sa douleur le lui permettant, il se repose sur le cœur même de Dieu, et se livre à la contemplation de ses adorables perfections. C'est alors qu'il trouve ces expressions pleines de suavité et de tendresse, dont chacune semble épuiser le sentiment, en lui prêtant une énergie nouvelle. Eh ! qui n'a pas ete touché de ses gémissements sur l'exil de cette vie, de ses clans vers la patrie céleste , de ses saintes effusions, et de ses pleurs d'amour, et de ses douces extases?
Le cœur d'Augustin parait dans l'ardeur de ses amitiés humaines et chrétiennes. Avant sa conversion , la mort lui enlève-t-elle un corapa-
■tefl— ■^^^■BS I m
autres. On en cite qui se rendent ridicules par leur fatuité, leur ton familier, leur effronterie à parler de ce qu'ils ignorent. Sont-ce là de mauvaises leçons ? Sans doute on parlera aussi des bals et des spectacles; mais quoi qu'on en dise, les enfants savent très-bien que chaque chose a son temps, et que ces plaisirslà ne sont pas faits pour eux. Us le regrette* ront quelquefois si vous voulez. Ce regret même aura son utilité. Nous devons nous accoutumer de bonne heure aux sacrifices, la vie d'un homme en est remplie. Nous vivons au milieu des séductions ; il ne faut pas attendre pour les connaître que l'âge des passions les rendent plus dangereuses encore.
Un homme de ma connaissance m'a raconté qu'on l'avait envoyé aux grands bals dès l'âge de treize ans. C'était une imprudence peut-être, car ces bals l'agitaient, lui montaient la tête ; et dans le cours de sa vie il dit n'avoir jamais éprouvé de plaisirs plus vifs. A cette époque les bals se prolongeaient pendant le carême; ceux-là lui étaient interdits parce qu'on s'occupait de sa première communion. Le sacrifice fut d'autant plus grand, qu'il en entendait chaque jour les récits.
blime dans ce cri d'amour pour celles dont il est le pasteur : Je ne veux pas être sauvé sans vous ! Non , 6 mon Dieu ! je ne veux pas être sauvé sans mon peuple ! Puissé-je , occupant une des dernières places dans le ciel , m'y voir environné de tous mes enfants! Eh, que désiré-je? Pourquoi parlé-je? Pourquoi suis-je Évêque? Pourquoi suis-je au monde , sinon pour vivre en Jésus-Christ , mais pour y vivre avec vous? Cest là ma passion , mon honneur, ma gloire, ma joie, mon trésor (1)1
Le cœur d'Augustin parait dans cet amour de l'unité et de la concorde qui met sans cesse dans la bouche du saint pontife cette supplication aux Donatistes : Accordons-nous, mes frères, accordons-nous, mes frères bien aimés, et soyons en paix. Nous vous aimons , et nous ne vous souhaitons que ce que nous nous souhaitons à nousmêmes (2). Et c'est cet amour delà paix qui lui inspire cette sublime résolution , qu'il fait partager à trois cents évéques orthodoxes, de céder leurs sièges à trois cents Évéques schismatiques, s'ils
(1) Quid autem volo ? quid desidero ? quid cupio ? quare loqoor ? quare hic sedeo? quare vivo nisi bac inteniione, ut com Ghristo simul vivamus? Cupiditas mea ista est, honor meus iste est, gloria mea ista est, gaudium meum hoc est, possessio roea ista est .. holo salvus esse sire vobis. Serm. i7 , n. 2.
(2) Epist. ad Donalist.
consentent à l'unité. Il nous suffît, s'écrie Augustin , et , après lui, tous les Évéques de la conférence de Cartilage, il nous suffît pour notre salut d'être chrétiens : c'est pour le peuple qu'on nous ordonne Evéques : s'il est utile aux fidèles que nous renoncions à notre dignité, nous y consentons de tout notre cœur (1).
Le cœur de cet homme prodigieux parait enfin dans l'exercice de toutes les vertus chrétiennes et sacerdotales , qui excitent l'admiration de l'Église tout entière, le font vénérer, même pendant sa vie, dans l'Orient comme dans l'Occident, jusque dans la cour des empereurs, et en font surtout les délices du clergé , de son peuple et de ses amis. Qui dira les merveilles de sa vie épiscopale, les innombrables prodiges de son zèle, de sa douceur, de. sa sagesse , de sa modération, de sa charité, desa mansuétude, de son humilité, de sa modestie, de sa pauvreté? H mourut, dit Possidius, son disciple , sans faire de testament , parce que, pauvre de Jésus-Christ , il n'avait rien dont il pût disposer : Testamentum nullum fecit; quia unde faceret Chris U pauper non habuit (2).
Serez- vous surpris maintenant, Messieurs, de
(1) Epist. 428, n. 3.
;*) Vit. S. Àngust.
ce concert de louanges que lui donnent le* grands hommes ses contemporains , et les grands hommes venus depuis, et les Docteurs, et les Pères, et les Conciles, et les Papes, et l'Eglise universelle? Écoutez : c'est un astre radieux qui remplit le monde entier des clartés les plus vives; c'est un fleuve d'éloquence qui porte les flots de la doctrine la plus pure par toute la terre; c'est l'oracle que Dieu fait retentir pour notre instruction et notre édification , du haut de toutes les chaires catholiques. Les plus célèbres Docteurs se font gloire de marcher sur ses traces; les Pères qui l'ont suivi se bornent le plus souvent à reproduire ses principes; les Conciles empruntent ses paroles pour exprimer leurs décisions; les Papes rendent successivement à sa doctrine les plus éclatants témoignages; et l'Église universelle le proclame le Docteur de la Grâce, et lui confirme, dans le langage de l'admiration, le surnom de Divin : Divus Augustintts !
Voilà Augustin 1 le voilà avec son génie et son cœur, se couronnant chaque jour d'une nouvelle auréole de gloire, à mesure qu'il traverse les siècles. Tel est, Messieurs, celui que nous avons donné pour premier patron à celle solennité de nos Écoles. Vous allez le voir maintenant, sous la double inspiration de la raison et de la Foi, consacrant dans ses écrits l'union delà Religion et de la Science.