SECONDE PARTIE
Alliance de la Religion et de la Science dans les écrits
de saint Augustin
L'alliance, dont nous avons voulu célébrer au* jourd'hui la fête, entre la Religion et la Science, ces deux reines de l'esprit humain , suppose deux domaines sur lesquels elles exercent leur empire, deux ordres de choses et d'attributions : l'ordre naturel et Tordre surnaturel , ce qui ressort dela raison et ce qui appartient à la foi. Augustin assigne les limites respectives des deux empires.
Ceux qui nient Tordre naturel , Messieurs , sont aussi coupables que ceux qui nient Tordre surnaturel : les uns détruisent l'édifice par le sommet, les autres le sapent par la base ; ceux-ci couronnent Tarbre pour ne laisser qu'un tronc stérile , ceux-là en arrachent les racines pour leur faire porter, disent-ils, plus de fruits !
Ennemi de toutes ces folles exagérations , Tévêque d'Hippone défend les droits de la nature avec non moins d'énergie que ceux de la grâce (1). Il reconnaît que les païens, avec les
> (i) L'Eglise a condamné dans Raîus, JaiWnius cl Qursnel la
— M — forces bien qu'affaiblies de la nature , ont développé parfois de magnifiques caractères, donné le spectacle de grandes vertus morales (1), et montré des qualités supérieures , surtout dans la législation et pour le gouvernement des peuples (2). Il enseigne , après saint Paul , que leurs
doctrine opposée à celle de faim Augustin que noue résumons dans ce paragraphe.
Naturce jus fst , quod opinio non genuit, sed (juaedam iniuu vis insérait, ut religionem, pillaient, graiiam, vindiraiionem. oburvanliam , vcriialeiu. Lib. de Diversis quxsl. lxxxdi. Quxst. xx.
V. Lib. de Gratia Chrisli , cap. 24. n. »5. — Epiai. 144, alias 130. n.2. — Lib. 4. eonira Julianum, cap. 3. n. 16.— Lib. de Paiiem, cap. 26. n. 37. — Lib. de Spiriut et lilleri, cap.îl n.*8, ei inil. capilis 28. — Lib. de Cm Ut. Dei. pacsim. —El aliassxpeFxpius.
(1) Herilo cerle laudant viriutem (Reguli) tara magna infelkilate majorera. DeCiviiat. Dei, lib. I, r. xv. n. i. Servaviietsub Cartbagiuensinm domina tione paiienliam, ei in Rom a nom m dilectione eonsianliam... Cum causa prnmiwi jiiii'nur jurandi ad eoadem hosies, quos gravins in senala verbis quam in belle ar-
mis oiïenderai , sine dubitatione remeavil loler nmnos
suos laudabiles et virtutum insignibus illustres viras non proférant meliorem ; quem neque félicitas corru périt, nam in lanta Ticioria roansii pauperrimiw ; n« infeliciias fregeril, nam ad lanu exitia revertit iuirepidug, Ibid., lib. I , c. xxi*. — V. Ibid,, lib. t. caput xii, eui litulns: Qui bus moribus antiqui Romani meraerint ut Deus venin, quanivis eum non colerrot, eorum augeret imperium. — Item, cap. xv, De mercerie lemperali, quant Deus reddidit bonis moribus Romanorum.
(S) Bas ânes (regnandi atque imperandi et subigendi ac debtllatidi populo»] illi antiqui Romani lanlo perilfus excrcebanl,
philosophes , avant le bienfait de la révélation chrétienne, ont pu s'élever, quoique avec beaucoup de labeur et d'incertitude, à la connaissance , non-seulement du vrai Dieu et de ses: éternels attributs, mais encore de quelques-uns des devoirs de l'homme envers la Divinité (1). Et quant à leurs écrits, notamment ceux des platoniciens, où , parmi une foule d'erreurs et de superstitions, se trouvent néanmoins des vérités précieuses, il recommande expressément de ne pas les négliger, mais de les revendiquer, de leur enlever ces trésors, comme à des possesseurs injustes qui les font servir à l'empire de Terreur, afin de les convertir à notre usage, ou pi u tôt pour en parer la Religion de Jésus-Christ dans ses triomphes : à l'exemple , dit-il , des Cy prien , des Lactance, des Victorin , des Optât et des Hilaire , qui se sont enrichis de cette façon-là des dépouil-
qoanto minus se voluplalibns dabant, et enervalioni animi et corporis in concopisceudis et augendis dmtiis. et per illas monta* corrumpendis, rapiendo miseris civibus, largiendo sccnicis torpibos. De Civil. Dei, lib.v. c.xu. n. 5.
(!) At vero quidam pbilosopbi hujus mundi exlilcrunt, cl exqoisîerunt Creatorem per (reaiuram : quia poiuit inveniri per crealuram, evidenter diceme aposlolo, a invisibilia enim ejus a conslilulione mundi, per ea quae facla sunt intellecia conspiciunlar, sempiterna quoque vinus ejuset Divinilas, utsinl inexcusabiles». Et sequitur : a Quia cum cognpvi^enl Deum. » Non dixit, quia non cognoverunt Deum : « Sed quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum glorificaTerunt. » In Joan. Evnngel. c. i. Tract. 2. n. 4.
Voir la première note de l'Appendice, à la fin du discours:
les de la philosophie , et en ont fait dans leurs écrits comme des trophées au christianisme (1). Augustin, vous le voyez, n'a pas voulu détruire la nature au profit de la grâce. U ne songe pas davantage à détruire la Raison au profit de la Foi.
La Raison , Messieurs , est comme l'instrument avec lequel l'homme saisit la vérité, soit dans Tordre de la nature , à la splendeur des principes éternels, rayons , pour ainsi dire, de la rai* son divine (2) ; soit dans Tordre du salut , à la lumière des principes de la Foi et par le secours de la Grâce de Jésus-Christ. Cette raison , abandonnée à elle-même , est impuissante sans doute à remettre Thomme sur la voie de ses destinées célestes : le monde a eu, pour acquérir cette conviction , quatre mille ans d'expérience. Mais
(!) Philosophi autem qui vocantur, si qua forte vera et lidci noslrae accommodala dixerunt, maxime PJalonici, non sol uni formidanda non sunt,sedab eis etiain tanquam injuslis possessoribus in usum nostrum vindicanda... Nonne atpicimus quanto auro et veste suflarcinatus exiertt de jEgypto Cyprianus doclor suavissimus et martyr bealissimn-? Quanlo Laclanlius? Quanto Victorimis, Optatus, Hilarius, ui de vivis laceara ? De Doclrin. Christian, lib.l^ xl.
(2) Credibilius est enini propterea respondere de quibu&dam disciplinis t eliam imperitos earum, quando bene inierroganlur, quia prasens est eis, quantum id capere possunt , lumen ration* ;ciernae, ubi h«c immutabilia vera conspiciunt. Retract, tili. I. cap. IV. n. 4.
pourtant c'est la raisou qui le conduit à la connaissance , au moins spéculative du médiateur, des preuves de sa mission divine , par conséquent du fondement même de la Foi (1) ; et sans la Raison , Messieurs, la Foi est impossible. Consenti us , que Ton croit avoir été un pieux laïque, auteur de quelques ouvrages assez remarquables par le style, écrivait, dans ia ferveur de sa foi de néophyte, à l'évêque d*Hippone qu'il valait mieux suivre l'autorité des Saints que de s'attacher à demander raison des choses de Dieu. Corrigez votre principe, lui répond Augustin , non jusqu'à rejeter la voie de la Foi , mais au au moins jusqu'à reconnaître que ce que la Foi nous fait croire peut être considéré , examiné à la lumière de la raison, et compris par elle non-seulement dans ses preuves etses motifs, mais encore dans ses convenances soit avec les perfections de Dieu , soit avec les besoins de notre nature. Car Dieu nous garde de penser qu'il haïsse en nous cette prérogative par laquelle il nous a élevés au-dessus des autres animaux ! À Dieu ne plaise que la soumission où nous sommes sur tout ce qui fait partie de la Foi , nous empêche de demander la raison de ce que nous
(1) C'est alors, après ce préambule, comme dit la théologie, que la loi lui découvre et la grâce lui fait aimer les choses de l'ordre surnaturel, où la raison ne peut atteindre d'elle-même : quod humana raiio non invenit fides capit, et ubi humuna ratio déficit, fides proficit. Serin. CXC, in Nalali VU, n°2.
croyons , puisque nous ne pourrions pas même croire, si nous n'étions capables de raison ! C'est
•pour cela que l'apôtre saint Pierre désire que nous soyons toujours prêts à rendre raison de notre foi et de notre espérance (1).
Enfin , Augustin ne veut pas que, dans l'étude delà vérité, on néglige Tune ou l'autre decesdeux grandes maîtresses de la vie humaine % l'autorité
• et la raison : Ad discendum auctoritate et ratione duc/ mur (2) ; et si , dans les choses du salut , l'autorité doit avoir le pas, il revendique pour la raison, à son tour, une gloire qui lui estpropre: c'est celle d'être l'inventrice des beaux-arts et des sciences , omnium disciplinarum excogitatrLz (3).
Les beaux-arts et les sciences, Messieurs, étaient , après Dieu et la vertu , la noble passion d'Augustin. Il en exalte sans cesse la beauté et
(1) Corrige definitionem itiam, non ut fldem respuas, sed ut ea quae fidei firmitate jam tenes , etiam rationis luce conspicias; afoil namque ut hoc in nobis Deus ode rit, in quo nos reliquis nnimanlibus excellenliores créa vit. Absil, inquam, ut ideo credamus , ne rationem accipiamus sive quaeramus ; cum etiam