‹ De l'enseignement obligatoire; mémoire présenté à l'EmpereurChapitre 24 sur 43 · DES NOTES · texte numérisé non relu

DES NOTES

L'homme peut , à force de travail et d'application , découvrir uo assez grand nombre de vérités dans Tordre religieux ; mais telle est la nature de son esprit et la faiblesse de sa raison, qu'il a toujours ignoré la plupart des moyens qui conduisent au salut éternel , c'est-à-dire à la fin principale pour laquelle il a été créé et formé à l'image et à la ressemblance de Dieu , tant qu'il n'a été éclairé que des feules lumières naturelles. (Introduction du Catéchisme du concile de Trente.)

U y a une grande différence entre la philosophie du siècle et la sagesse chrétienne. L'une , guidée seulement par la lumière naturelle , s'élève peu à peu , à l'aide des effets et des choses sensibles, et ne parvient enfin, qu'après de longs travaux , à contempler les choses invisibles de Dieu, à reconnaître et à comprendre la cause et l'auteur de tout ce qui existe. L'autre , ao contraire , perfectionne tellement la pénétration naturelle de l'esprit humain , qu'il s'élève aisément jusqu'au Ciel , où, environné d'une lumière céleste , il contemple d'abord la source éternelle de toute lumière, et ensuite toutes les choses qui font au-dessous. C'est alors que nous sentons avec une joie infinie de notre esprit , que nous avons été appelés des ténèbres à une lumière admirable, comme dit le prince des Apôtres, et que notre foi nous cause un ravissement ineffable. Catéchisme du cqjidle de Trente, ch. il, S 2.

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Les philosophes n'ont pu concevoir en Dieu rien d'imparfait, ils ont rejeté , comme indigne de lui , tout ce qui est corporel , toute composition et tout mélange. Ils l'ont regardé comme possédant en lui-même la plénitude de tous les biens, et ont enseigné que tout ce qu'il y a de bon et de parfait dans toutes les créatures vient de lui , comme d'une source inépuisable et perpétuelle de bonté et de charité. Ils l'ont appelé sage , auteur c i amateur de la Vérité , juste et bienfaisant , et lui ont donné plusieurs autres noms qui expriment la perfection souveraine et absolue. Enfin , ils ont reconnu en lui nn pouvoir immense et infini qui s'étend à toutes les choses et à tous les lieux. Ibid.

Telles sont les grandes idées que les philosophes eux-mêmes se sont formés de la nature divine , en considérant les effets sensibles de ce monde, et qui sont conformes à l'autorité des livres saints. Et cependant pour sentir combien nous avions besoin, même à cet égard, de la révélation céleste * il suffit de remarquer que la foi n'a pas seulement pour effet de faire connaître promplemenl et sans peine aux plus ignorants et aux plus grossiers ce que des philosophes si savants n'ont connu qu'après de longues études. La connaissance qu'elle nous donne des choses est beaucoup plus certaine, plus pure et plus exempte d'erreurs que si elle venait des raisonnements de la science humaine. Et d'ailleurs qu'elle différence entre la contemplation de la nature, qui ne peut pas faire connaître Dieu à tout le monde, et la lumière de la foi qui le révèle infailliblement a tous ceux qui croient. Ibid. (Traduction de M.Doney, aujourd'hui evéque de Monlauban.)

Est-il nécessaire d'admettre , indépendamment des Sciences philosophiques,

une autre Science ?

Il a été nécessaire pour le salut de l'humanité qu'il y rut une science fondée sur la révélation , indépendamment des sciences philosophiques, qui sont le résultat des investigations de la raison humaine ; parce que l'homme se rapporte à Dieu comme à 'une lin qui surpasse la portée de sa raison, d'après ces paroles d'Isaïe (liv. XIV, iv) : Lœii n'a pas vu sans vous, 6 Dieu, ce

que vous avez préparé à ceux qui vous aiment. Or, il faut que l'homme connaisse préalablement la fin arec laquelle il doit meure en rapport ses actions et ses intentions. Par conséquent, il a été nécessaire au salut de l'homme que Dieu lui fit connaître par révélation ce qui est au-dessus de la raison humaine. Quant à ce que nous pouvons connaître par nous-mêmes sur Dieu , il a été nécessaire aussi que l'homme en fût instruit par la révélation; parce que la vraie notion de Dieu n'aurait pu, à l'aide seol de la raison humaine , être acquise que par un petit nombre, après de longues années de labeur, et avec un mélange de beaucoup d'erreurs. C'est cependant de la vérité de cette connaissance que dépend le salut de l'homme , qui est tout en Dieu. Donc , pour faciliter et pour assurer le salut du genre humain , il a été nécessaire que l'homme fût instruit des choses de Dieu par le moyen d'une révélation divine. Il a donc fallu qu'index pendamment des sciences philosophiques , qui sont l'œuvre de h raison humaine , il y eût une science sacrée qui fût le fruit de la révélation. S. Thomas d'Aquin ; Somme théolegique, 1" part, q. i. art. 1.

La Doctrine sacrée est-elle une science T

La Doctrine sacrée est une science. Mais on doit savoir qu'il y a deux sortes de sciences. Les uns procèdent d'après les principes que l'on connaît par les lumières naturelles de la raison , comme l'arithmétique , la géométrie et les autres sciences de même nature. Les autres reposent sur des principes que l'on ne connaît qu'au moyen d'une science supérieure. Ainsi , la perspective emprunte ses principes à la géométrie, et la musique doit les siens à l'arithmétique. C'est de cette manière que la Doctrine sacrée est une science , car elle procède d'après des principes qui ne nous sont connus que par les lumières d'une science supérieure , qui est la Science de Dieu et des bienheureux. Par conséquent, comme la musique accepte les principes qui lui sont transmis par l'arithmétique, de même l'enseignement sacré accepte les principes qui lui ont été révélés de Dieu. lbid. art. v.

La Science sacrée est-elle plus noble que les antres sciences ?

La science sacrée , qui est spéculative sous un rapport, et .pratique sous un autre , surpasse tomes les autres sciences tant spéculatives que pratiques. En effet, parmi les sciences spéculatives, Tune peut remporter sur l'autre, soit en raison de sa certitude, soit en raison de la dignité de son objet. Sous ce double rapport, la Science sacrée est supérieure à toutes les autres sciences spéculatives. Elle remporte d'abord pour la certitude, parce que les autres sciences ne doivent leur certitude qu'à la lumière naturelle de la raison humaine qui est faillible, tandis que la Science sacrée tire sa certitude de la lumière de la Science divine, qui est infaillible. Elle l'emporte encore pour la dignité de son objet, parce qu'elle s'occupe principalement de choses qui surpassent par leur élévation la raison humaine, tandis que les autres sciences ne considèrent que ce qui est de son domaine. — Quant aux sciences pratiques , la plus noble est celle qui ne se rapporte à aucune autre fin ultérieure. Ainsi, le civil l'emporte sur le militaire , parce que le bien de l'armée a pour but le bien de la cité. Or, la fin de la Science sacrée, considérée au point de vue pratique, est le bonheur éternel, vers lequel tendent toutes les autres sciences pratiques comme vers leur Un dernière. D'où il est évident que, sons tous les rapports. |a Science sacrée est plus noble que les autres. Ibid. art. ii.

Il e»l avantageux que la Foi nous propose à croire des choses que la Raison ne peut naturellement connaître.

1 . Il y en a qui pensent qu'on ne doit pas proposer à la croyance de l'homme des choses que sa raison ne peut connaître, parce que la divine Sagesse pourvoit à tous les êtres d'une manière conforma à leur nature. C'est pourquoi il faut démontrer qu'il

sat à b croyance de l'homme des dogmes qui surpassasse m complètement son intelligence.

3. Un troisième avantage nous eut indiqué par quelques paroles d' À ri stote {Elh. lib. x, cap. 7). Simooides ayant engagé un individu a laisser h l'élude des choses divines pour ne s'appliquer qu'aux choses humaines, sous prétexte que l'homme doit s'occuper de ce qui est humain , et un mortel de ce qui est mortel, le philosophe de Siagyre dit au contraire que l'homme doit tendre de toutes ses forces vers les choses immortelles et divines. Aussi remarque-l-il ailleurs (De part. anim. lib. I, cap, 5) que, quoique nous sachions peu de chose des substances supérieures, le peu que noua en savons est plus agréable et plus i envier que imites les connaissances que nous avons des sabstances inférieure*. Et, ailleurs, il dit encore (De toi. timmd, lext. 31) que, quoique les questions qu'on soulève sur les corps célestes n'aient que des solutions douteuses, néanmoins elln causent une grande joie à celui qui les étudie. Tous ces témoignages prouvent que la connaissance des choses les plus nobles, quelque importante qu'elle soit, donne à l'âme la plus grande perfection. C'est pourquoi, bien que b raison humaine ne puisse pleinement pénétrer les vérités qui sont au-dessus d'elle, néanmoins elles b perfec Nonne m beaucoup , si el'e les accepte telles que la foi les lui enseigne. C'est pour ce motif qu'il est ilil dam l'Ecriture (Eccles. ni , 2!i) : Dieu vont a découvert beaucoup de thotei qui étaient au-deiiu* de l'eiprit de l'homme. Et ailleurs : (I. Cor. il, H). Nul ne cannait ce qui ett en Dieu que t'etprit de Dieu... if ait il noua l'a révélé par ion Esprit. Saint Thomasd'Aquin ; extrait de la Somme contre les Gentils. Lit. I, chap. v.

Il u'y i pu de légèreté S ci

Ceux qui admettent les vérités révélées que la raison humaine ne peut démontrer ne croient pas à la légère, comme ceux qui croient des fables grossières, selon l'expression de l'apure

lent avec tout l'éclat de l'évidence dans leur effet. Car ce sérail un prodige plos étonnant que tous les prodiges, si le monde avait été amené par des hommes simples et obscurs, sans aucun miracle, a croire des choses si ardues, a faire des œuvres si difficiles , et a concevoir de si hautes espérances. Néanmoins de nos jours. Dieu ne cessé pas de faire des miracles par l'intermédiaire de ses saints pour l'affermissement de la foi. Ibid, chap. vi.

La Yéïlt*

Itpucomrairekla V*rité ritfléf.

Quoique les vérités que la fui nous propose a croire soient supérieures à la raison humaine , elles ne peuvent néanmoins pas être contraires aui choses que la raison connaît naturellement.

4. En effet, il est constant que les vérités de l'ordre naturel que nous pouvons connaître au moyen de la raison sont tellement certaines , qu'il n'est pas possible de les considérer comme des erreurs. Il n'est pas non plus permis de regarder comme une fausseté ce que la foi nous enseigne, puisque tous ses enseignements sont évidemment confirmés par le témoignage de Dieu lui-même. Et puisqu'il n'y a que le faux qui soit contraire au vrai, comme on le voit évidemment d'après leur définition, il est impossible que la vérité révélée soit contraire aux principes que la raison connaît naturellement.

2. La science de celui qui enseigne embrasse tout ce qu'il fait entrer dans l'esprit de son élève, à moins que son enseignement ne coït dissimulé , ce qu'il n'est pas permis de dire de Dieu. Or, la connaissance des principes que nous possédons naturellement nous vient de Dieu puisqu'il est l'auteur de noire nature. La divine sagesse possède donc elle-u>ême ces principes. Par conséquent loul ce qui est contraire à ces principes est contraire A ta sagesse divine et ne peut venir de Dieu. Ainsi ce que la foi nous enseigne d'après la révélation divine ne peut donc être contraire a la connaissance naturelle.

3. Les raisons contraires enchaînent norre entendement au point de le mettre dans l'impossibilité d'arriver a la connaissance

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» dez-vous de plus que d'être heureux ? El à qui donc sera ré- » serve le bonheur, s'il n'est le partage de celui qui jouit de » l'inébranlable, de l'immuable, de la parfaite et suprême vé- » rite ? Quoi ! des hommes éperdus d'amour pour une beauté » périssable , dans les transports de leur ivresse auprès d'une » épouse, ou même, ce qui esl honteux à dire, auprès d'une » courtisane , s'écrieront qu'ils sont heureux ; et nous dans les » chastes embrassements de la vérité , nous hésiterons à pro- » clamer notre bonheur! Quoi! ils se disent henreux, quand, » desséchés par une soif brûlante , au sein des ardeurs de l'été, » ils arrivent au bord d'une fontaine abondante et se désaltèrent » dans ses eaux fraîches et limpides, ou bien quand épuisés de » faim , ils s'assoient à un brillant festin , et se rassasient des » mets les plus exquis; et nous, quand notre âme dans sa faim » dévorante et sa soif inextinguible de bonheur, est tout à la » fois nourrie et arrosée des eaux vivifiantes de la vérité , nous » nierons que nous soyons heureux ! Ceux-là , couchés sur des » lits de roses, environnés des fleurs les plus suaves, respirant o les plus doux parfums, croient un instant avoir trouvé le bon- » heur ; mais grand Dieu ! quel plus délicieux parfum que celui » que nous apporte, comme une brise embaumée, le souffle de » la vérité même ! Pourquoi donc quand nous sommes animés » de ce souffle de vie et que nous respirons dans cette divine » atmosphère , ne crierons-nous pas avec transport que nous » sommes heureux ? H en est qui placent la félicité dans l'har-

* monie des sons, qui s'enivrent aux charmes de la voix, à la » mélodie des instruments : privés de ce plaisir, ils se disent 9 malheureux : ils sont transportés de joie , s'ils en jouissent; » et nous, quand l'éloquent et harmonieux silence de la vérité,

• si je puis parler ainsi , pénètre sans bruit par des routes in- » connues dans nos âmes, nous cherchons ailleurs la vie heu- » reuse, indifférents pour cette félicité sûre et tranquille, » qu'elle daigne nous offrir! Ceux-ci se réjouissent à la vue » de l'or et de l'argent, à l'éclat éblouissant des perles, » à tous les autres jeux de la lumière , â toutes les coin- » binaisons des couleurs , sous le reflet et de l'astre du jour et v des flambeaux du soir , ou bien ils se plaisent au spectacle des » deux, soit quand les étoiles scintillent au firmament, soit » quand la lune épanche sur la terre sa pâle lueur, pour teni-

nomie taciturne, doué de cet air particulier qu'une demi-éducation jointe à un dénûment de trente années et au manque à peu près absolu d'estime autour de lui, fournissent à ceux dont personne ne s'est jamais occupé, et qui ne l'ignorent pas. Ce n'est pas de la dignité, ce n'est pas non plus de l'hébétement : c'est quelque chose de mixte, tenant de l'un et de l'autre. Si celui que vous avez devant vous est un jeune homme, il est mis avec une décence si maigre qu'elle Tait mal à considérer. Sa contenance j une vile, grotesquement grave, est visiblement apprêtée comme chez une personne dont le moral est endimanché. C'est une feinte qu'il affecte en présence de tout le monde et qu'il garde vis-à-vis de lui-même. Du reste, le milieu qui l'environne n'est pas fait pour lui laisser le moindre doute relatif à sa condition. Le mobilier de l'école ne vaut pas quarante francs ; il se compose de plusieurs bancs façonnés de quelques planches mal assemblées qui gémissent au moindre mouvement des enfants qui s'appuient dessus, d'un petit nombre de tableaux en carton appendus aux parois humides et dus aux talents calligraphiques du maître toujours ; après cela il n'y a plus rien... Hors la férule traditionnelle, faite de lanières tressées, et un poêle de fonte qui n'existe point partout, et dans lequel on tient du feu pendant une heure de la matinée afin d'échauffer tant soit peu l'atmosphère du lieu pour le restant du jour, et cela seulement lors des froids les plus intenses de l'hiver.

Les enfants qui se pressent dans l'étroite enceinte peuvent être rangés en deux catégories : les uns paient et les autres non. Les premiers appartiennent aux paysans aisés de la commune, et ont généralement des livres ; les seconds appartiennent aux habitants inscrits sur la liste des indigents, ne vont rien porter à la caisse du percepteur et n'ont d'ordinaire pas de livres. Il est des enfants d'une troisièmç catégorie, n'ayant égale-

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question grave et délicate. Une question est délicate quand elle est douteuse, quand elle prête à des objections, quand elle demande des ménagements. Assurément ce n'est pas le cas. Vous n'aimez pas l'éducation particulière parce qu'elle apprend à mépriser l'autorité tt à haïr V enfance. Vous admettez de très -rares exceptions, et encore ces éducations exceptionnelles auraient mieux réussi autrement. Le grand Dauphin eût été beaucoup mieux élevé au collège que par Bossuet. Fénelon lui-même ne put vaincre dans le duc de Bourgogne un défaut qui eût été corrigé par l'éducation publique. Il n'y a rien de plus positif, l'éducation particulière est mauvaise ou insuffisante et l'on peut hardiment conseiller aux parents de ne pas y exposer leurs enfants.

Je trouve même que vous n'acceptez pas assez complètement les conséquences de ce système. Ainsi, l'externat vous parait une excellente forme d'éducation intellectuelle et morale. 11 est vrai que l'enfant trouvera pour ses études tout l'avantage que vous attribuez à l'éducation publique, mais il rentrera le soir chez ses parents ; au lieu de cette maison régulière où tout le monde se couche à la

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de mieux à faire , est de les éloigner d'eux et de les confier entièrement à l'éducation publique.

Cependant , Monseigneur , j'ai connu bien des éducations particulières dont le résultat donne un démenti à ce système absolu. Je ne parle ici de la mienne que pour vous remercier d'avoir bien voulu médire que j'étais une exception. Quand même je pourrais accepter une distinction aussi flatteuse, vous conviendrez que cette éducation aurait encore mieux réussi au collège, car enfin je n'ai point eu Bossuet pour précepteur. Il est certain que mon éducation eût été toute différente. Ainsi j'ai appris par cœur une grande quantité de vers latins que je sais encore ; il a fallu pour cela qu'on me les fit répéter tous les jours pendant beaucoup d'années; c'est un loisir et un dévouement qu'on trpuve seulement dans l'éducation particulière. En revanche, au collège j'aurais composé moi-même beaucoup de vers, mais pour ceux-là j'aurais eu la sagesse et le bonheur de les oublier et j'aurais en même temps oublié le latin , que je ne sais que par les vers qui sont restés dans ma mémoire*

encore, dune mère qui a suivi le même exemple avec un égal succès.

Je prends ces exemples au hasard dans mes souvenirs, sans faire aucune recherche à ce sujet, sans en avoir parlé à personne.

Les gardes du corps se composaient en grande partie de jeunes gens de province, élevés chez leurs parents. On louait leur zèle et leurs excellents sentiments. Us étaient bons camarades, bons militaires, et Ton aurait eu peine à reconnaître en eux ces esprits timides, ombrageux, gourmés, que vous appelez des soldats de parade. Les petits êtres tremblants et sauvages étaient devenus des hommes.

Comment se fait -il qu'une éducation si sévèrement condamnée produise de tels résultats, une éducation dont les mauvais effets sont tellement inévitables que Ton doit les excuser, une éducation qui rend les enfants parfaitement égoïstes, sans droiture, sans affection, sans respect, et tels qu'ils développeront un jour de grands vices, à moins d'avoir reçu du ciel la plus heureuse nature ? Il y a contra diction entre la théorie et l'expérience. Est-ce une singularité inexplicable, est-ce un miracle, ou ne serait-ce pas plutôt la faute de la

domestiques qui sont autant d'esprits de Iravers- Il reproche aux parents de passer leur vie au jeu ou dans des conversations indécentes, et d'accoutumer l'imagination volage des enfants aux violents ébranlements des représentations passionnées. J'ignore ce qui se passait du temps de Fénelon, mais nous n'avons plus aujourd'hui d'amas de domestiques et je ne connais pas d'enfants qu'on élève en les menant habituellement à la comédie.

Je ne nomme M. de Chateaubriand que pour m'étonner de trouver un pareil passage cité dans un ouvrage sérieux et sincère. M. de Chateaubriand a vu un petit prodige de huit ans habillé comme un singe qu'on va montrer à la foire, effronté, importun, tutoyant les femmes et les hommes âgés. Je n'ai jamais rencontré de pareils petits prodiges, et je suis tenté de croire que l'auteur ne les a vus que dans son imagination. Mais supposons que ce soit un portrait véritable, on ne doit pas raisonner sur une exception ; et c'est à moi de dire à mon tour : Qu'est-ce que cela promet

Voici maintenant l'opinion de M. deBonald : Le jeune homme élevé chez ses parents aura dans la tête beaucoup de jolis vers, il saura déclamer quel-

seigneur, les passages où vous trouvez que la grâce et la légèreté du langage font ressortir la profondeur des choses. Je conviens que le style et la pensée sont dignes Tira de F autre, maïs en vérité, je ne croyais pas que ce tût en faire l'éloge.

Ces citations (et j'en pourrai rappeler beaucoup d'autres) s'appliquent à la mauvaise éducation particulière. Si un adversaire de l'éducation publique citait à son tour des élèves corrompus par leurs camarades ou par leurs professeurs eux-mêmes, vous répondriez que ce n'est point là l'éducation que vous défendez. Je puis en dire autant et considérer de pareilles peintures comme s'appliquant à de tristes et rares exceptions. Ecar tons-les donc et bornons-nous à examiner le texte de la brochure ; l'auteur est assez fort pour ne pas recourir à tant d'auxiliaires passionnés et injustes.

fils en I7 amusant, il seconde le précepteur. Sa tendresse lui apprend à découvrir les méthodes qui conviennent le mieux à son fils. Celui-ci a deux précepteurs au lieu d'un. Il en aura même trois, car la mère qui , je le suppose, a reçu de l'éducation, se mettra aussi de la partie. Elle fera faire à son fils des lectures , elle exercera sa mémoire. L'un et l'autre accoutumeront leur enfant à causer avec eux, et la conversation des parents est une admirable leçon. On lui donnera aussi des maîtres. A l'aide de tous ces moyens, on aura la mesure du travail qu'on peut lui demander, de ses dispositions, de son aptitude plus ou moins grande, pour telle ou telle partie de l'instruction.

Au collège, au contraire, il faut passer par le même nivea.u. La classe est le lit de Procuste, trop large pour les uns, trop étroit pour les autres. Si l'enfant est plus faible que sa classe, il se découragera, et cette émulation tant vantée sera nulle pour lui, puisque ses efforts ne feront que lui préparer des défaites ; s'il est plus fort, il perdra son temps. Voici un élève en état d'expliquer Tite-Live, et cette étude lui convient d'autant mieux qu'il aime

des enfants se compose exclusivement d'une bouillie de pain et d'eau. Àûn de fournir quelque saveur à cette chose sans nom, on délaie un kilogramme de gros sel dans une jarre destinée à douze enfants. Je le disais auparavant, si des pensionnats de ce genre sont hygiéniquement un danger public, ils ne sont pas un danger pour renseignement de l'Etat ni, il est bon de l'avouer, pour l'enseignement des frères ignorantins (1). Du reste , en matière d'instruction primaire, on n'a pas à discuter lequel vaudrait mieux de l'enseignement libre ou de l'enseignement officiel. Avant d'aborder ce thème, il faut savoir si l'on apprendra à lire au peuple français.

Ce qui suit va paraître un paradoxe ; qu'importe, après tout l Pour apprendre aux enfants du paysan tout ce qui leur est actuellement utile de connaître, le peu qu'on leur enseigne suffit. Le mal est qu'on ne le leur enseigne pas d'une façon convenable. Est-ce que par hasard, objectera-t-on, vous apporteriez une nouvelle méthode à l'appui des trois mille éditées depuis cinquante ans ? Eh non ! mais qu'on veuille bien remarquer ceci ; je n'ai envie de froisser ni homme, ni chose, pas même un texte de loi : Le paysan est un misérable qui haït la misère ; mettez-le en face de trois hommes dont le premier est vêtu de baillons, son maître d'école, par exemple, dont le second a un habit de drap bleu et le troisième des galons d'or. Que ces trois hommes lui fassent la même demande ; il répondra non sans hésiter à l'homme vêtu de bure, peut-être à celui qui aura une veste de drap, mais il dira oui avec obséquio-

(1) Les frères .ignorantins recommencent à encombrer la France comme sons la Restauration. Les congrégations de sœurs s'emparent silencieusement de l'instruction primaire. Dans le Pas-de-Calais, l'ôvêque, qui est un homme énergique, veut placer des sœurs de la Providence dans chaque paroisse, et travaille activement à chaser les institutrices laïques de chaque commune du département.

à chaque esprit la nourriture qui lui convient. Le croirait-on, cependant? Cet enfant qui pour ses études n'a de limites que son intelligence et que Ton dirige selon ses goûts et son aptitude, cet enfant est dans un horizon rétréci ; il .ressemble à une plante privée d'air et de lumière. Mais s'il est enchaîné aux travaux de sa classe, s'il lui est défendu d'aller au delà, alors l'horizon s'élargit, il respire le grand air de la vie publique et ses facultés intellectuelles se développent.

Quant à l'émulation, tous les élèves n'en ont pas un égal besoin ; il y en a qu'elle décourage parce qu'ils se sentent trop faibles pour l'emporter sur leurs concurrents. On jugera d'ailleurs sur cela comme sur tout le reste la direction qu'il convient de donner. Si le concours est utile, on suivra les cours du collège ; sinon, on se bornera aux leçons particulières ; l'enfant n'en sera pas plus mal élevé. D'ailleurs les encouragements ne lui manqueront pas. J'ai vu souvent faire le samedi le résumé des leçons de la semaine, les parents y assistaient, ils y invitaient quelques amis et d'autres enfants. Ce petit concours les amusait et les intéressait tous ; la conver-

d'un côté, tout sera nécessairement mal de l'autre. Est-ce de la raison ? Est-ce de la justice?

Ne croyez pas, Monseigneur, que j'imite cet exemple, et que je vienne ici condamner systématiquement l'éducation publique; je me permettrai seulement de trouver quelque exagération dans vos éloges. Ainsi vous ne connaissez que des professeurs qui vont faire leurs classes avec joie; j'en ai rencontré, moi, qui en étaient excédés. Ce professeur trouve une jeunesse nombreuse, animée, pleine d'émulalation, et combien n'en pourrait-on pas nommer qui n'écoutent guère, et qui attendent impatiemment la fin de la leçon pour aller jouer à la balle. On ne rencontre parmi les condisciples que des amis, des frères, des rivaux généreux ; et tel élève que vous connaissez mieux que moi, vous dira qu'il n'a point d'amis au collège parce qu'il n'y a là personne de sa sorte, personne qu'il doive retrouver un jour. Enfin les méthodes du collège sont bonnes, j'en conviens avec plaisir; l'instruction qu'on y donne est à la portée du plus grand nombre. Mais permettez-moi de eroire qu'on obtient davantage d'un enfant

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sieurs étaient des professeurs d'immoralité. Ne croyez pas que ce soit là une exception ; ce même précepteur n'a pas connu pendant quinze ans un enfant qui n'ait eu au moins un cousin franc mauvais sujet et tous les cousins sont des camarades obligés. Le précepteur avertit les parents; on ne le croit pas, ou bien il est trop tard.

Les partisans de l'éducation particulière n'ont jamais dit qu'elle fut parfaite. La perfection n'est point le partage de l'humanité. Nous sommes tous environnés de dangers, nous marchons au milieu des précipices.

Mais que l'éducation particulière soit plus dangereuse pour les mauvaises liaisons que l'éducation publique, c'est ce que je ne puis comprendre. Plusieurs hommes m'ont assuré n'avoir connu dans leur enfance que de bons sujets. Je puis répondre au moins des amis de mon fits , et si je connaissais le précepteur dont parle la brochure , je lui indiquerais cet exemple qui dohne un démenti à sa triste théorie. Je lui demanderais encore quels sont les parents si indifférents aux liaisons de leur fils , ces parents qui ne croient pas le précepteur quand il

dangers que dans une famille chrétienne, où il n'a d'autres liaisons que celles que ses parents choisissent! En vérité, cela n'est pas raisonnable, et sur ce point si important tout est en faveur de l'éducation domestique.

Mais il y a pour les mœurs un autre danger moins direct, et pourtant tout aussi réel; c'est l'atmosphère dans lequel vivent les enfants, ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ce qu'on leur laisse entrevoir en le leur cachant, tout cela trouble de jeunes imaginations et peut causer de graves désordres.

Les dangers dont je parle peuvent se réduire à trois : les conversations habituelles, les soirées, ou du moins les récits qu'on en fait.

Je conviens qu'on ne respecte pas toujours assez les enfants, et qu'on parle trop souvent devant eux de choses qu'Us devraient ignorer. C'est un inconvénient qu'il ne faut pas exagérer. Je ne suppose point une famille de saints telle qu'on la croit nécessaire pour élever chrétiennement un enfant. Mais je suppose au moins une famille d'honnêtes gens. Croyez-vous que dans cette famille l'enfant n'entendra pas aussi des conversations sérieuses et morales, et ce langage lui sera d'autant

lants et heureux. Le lendemain ces pauvres enfants entendent parler avec ravissement de ce qui s'est passé la veille, ils vont se coucher avec désespoir, leur éducation leur devient ridicule et odieuse!

Voyons, Monseigneur, ce qu'il y a de réel dans cette peinture, voyons si l'on parie toujours des plaisirs du monde avec tant d'ivresse. Je transcris ici dans le langage de la conversation ce que j'entends perpétuellement dire:

Nous avons eu hier une soirée assommante, il n'y avait presque personne et des gens ennuyeux. Avanthier celait le contraire; que de monde dant ce petit salon t Quelle chaleur, quel bruit étourdissant ! On parle maintenant et l'on ne cause plut ; les hommes t'occupent de politique, les femmes sont au coin de la cheminée, les jeunes gens vont au club. Tous ces devoirs du monde sont fastidieux. Les meilleurs jours sont ceux ou je puis rester chez moi avec quelques amis.

Voilà les récits enivrants qu'entendent les enfants. On ajoute encore que pour se plaire dans le monde il faut être instruit et bien élevé, qne les jeunes gens qui ont fait de bonnes études ont un grand avantage sur les

Cependant, quelque pénible que put être la privation, il en comprenait et il en appréciait le motif tellement, que s'il eût été son maître il eût refusé d'aller au bal. Ainsi, un enfant ; de treize ans connaissait déjà les plaisirs du

monde ; il entrevoyait leurs séductions et leurs dangers ; et en même temps il sentait au-dek dans de lui la raison qui peut quelquefois en

si demander le sacrifice , le devoir qui l'exige ,

jl i * la vertu qui en donne le courage. Voilà de

i; l'éducation, voilà un jeune homme préparé à

la destinée qui l'attend. Je sais bien que les séductions deviendront plus fortes dans quelques années, mais en même temps la raison i se développe et se fortifie, le remède grandit

avec le mal, l'antidote est toujours à côté du

poison. Pour résister aux tentations il faut les

\ connaître, s'y familiariser et commencer de

bonne heure les épreuves de la vie ; de même J que pour former la santé, il faut exercer ses

forces et s'accoutumer de bonne heure aux souffrances et aux privations. Enfin, les enfiants ne vont point se coucher avec désespoir, | parce qu'eux-mêmes ont envie de dormir. Ils

se sont levés matin, ils ont eu aussi leurs \i' études, leurs récréations et leurs exercices,

domestiques vont chercher à pervertir ce nouveau venu; les bons auront le temps de lui prêter de mauvais livres, d'autant mieux qu'il n'aura pas de précepteur pour veiller sur lui '. 11 entendra le langage légerf des oncles et des frères; et comment s'y prendrat-on pour l'éloigner des salons et des théâtres. L'enfant qui travaille comprend trèsbien que l'on ne veuille pas déranger ses études; mais celui qui est en vacances s'étonnera qu'on l'envoie se coucher à l'heure des plaisirs et c'est lui qui ne comprendra guère, qu'il ne puisse aller s'amuser où vont ses parents. Si on le mène dans le monde, que pensera cette âme curieuse et impressionnable de tout ce qu'on y rencontre? Si on l'en éloigne, quelle sera sa curiosité, son agitation, ses mauvaises pensées, ses espérances plus fâcheuses encore? Pour l'enfant de la maison, l'habitude diminue le danger, la conversation des parents lui a déjà appris le néant de tous ces faux plaisirs. Mais le collégien, pour qui

1 Je n'invente ni n'exagère rien. On précepteur de mérite parie de domestiquer qui racontent aui enfants des histoires scandir lenses, et qui leur prêtent de mauvais livres. Ces domestiques , dit-il, sont le* meilleurs qu'il ait connus! {PagtSh).

tout esl nouveau, en sera bien plus fortement impressionné; et si le premier est assez troublé par ces fatales images pour ne pas pouvoir faire ses prières et pour prendre en horreur les leçom qu'on lui donne, que dira le dernier en retrouvant cette vie monotone, frugale, tranquille, celte cloche qui dirige tous ses mouvements, l'ennui des études, l'enfantillage des jeux? Nous n'y pensons pas, ditesvous quand nous demandons à un enfant dont les parents vont dans le monde, de conserver son innocence, sa simplicité, sa piété; mais lorsque vous supposez chez la plupart des parents une légèreté si coupable , lorsque vous représentez la maison paternelle comme un lieu où l'on n'entend que des conversations dangereuses, où l'on ne reçoit que de mauvais exemples, lorsque vous ne paraissez pas craindre pour les collégiens en vacances l'affreux péril qui menace les enfants de la maison, permettez - nous , Monseigneur, de répondre à notre tour, que c'est vous qui n'y avez pas réfléchi.

ni

Observations relatives à la formation du caractère et au respect dû à l'autorité.

On croit l'éducation privée moins favorable au caractère, et la brochure en donne de fortes raisons, dont voici le résumé.

Dans l'éducation privée , l'enfant est gâté t par trop de soins; il n'apprend point à souf-

frir, il n'éprouve point de contradictions de la part de ses égaux. Au lieu d'une règle uniforme on en fait une pour lui, et cette règle lui semble injuste. Le précepteur et l'élève i toujours ensemble se lassent l'un de l'autre et

finissent par se haïr.

I i , J'oserai m'écarter ici de l'opinion générale

et croire l'éducation particulière au moins aussi favorable à la formation du caractère ) que la meilleure éducation publique.

Observons d'abord, comme je l'ai dit plus haut, que la brochure passe sous silence les parents. Le précepteur et son élève semblent être seuls au monde. L étude, la classe, la récréation, les repas , la prière, le coucher, le lever, toujours le même maître, toujours le même enfant,

tt cela pendant dix années. La mère De parait que pour gâter son fils, le père que pour nuire à l'autorité du précepteur , et l'on déclare même très-nettement qu'il lui est impossible de s'entendre avec lui.

Ce n'est pas ainsi que les bons parents comprennent leurs devoirs; et remarquons que ce sont presque toujours de bons parents qui gardent leurs enfants; quand on craint de s'en occuper, on les met au collège. J'ai parlé des soins que les parents donnent à l'instruction, ils en donneront bien plus à la formation du caractère. Dès la plus petite enfance ils ont jugé les dispositions de leur fils, ses qualités, ses défauts, l'étendue de son esprit, la sensibilité de son cœur. Leur ingénieuse tendresse mesure à la portée de l'enfant les encouragements, les réprimandes, les punitions, les récompenses. L'expérience leur montre s'ils ont été trop indulgents ou trop sévères. Ils prennent part aux récréations, aux jeux, aux promenades , et si les conversations d'un père sont utiles pour le développement de l'esprit, combien ne le sont-elles pas davantage pour la formation du caractère ? Le précepteur seconde les parents, il leur

: communique ses observations, il est lui-

même dirigé par eux. Sans doute il y a dans tout cela des froissements, des difficultés ; le

I caractère du précepteur et celui des parents

ne sympathisent pas toujours, leurs vues sur l'éducation peuvent rfc pas être les mêmes.

I Le précepteur se plaint de l'enfant, il se plaint

des domestiques qui le lui rendent. Mais tout est difficile dans la vie , l'homme est con-

| damné au travail, ce n'est qu'à force de soins

qu'il réussit dans ses moindres entreprises. La tendresse paternelle ne recule devant aucun obstacle et doit finir toujours par en triompher. On m'a répondu que la plupart des parents ne s'occuperont pas ainsi de leur fils, qu'ils n'en auraient ni le temps, ni la volonté. Je dis qu'ils s'en occuperont plus ou moins ; que s'ils ne font pas tout ce qu'ils devraient foire , ils feront quelque chose , et que leur affection ne s'exprimera pas uniquement par des caresses et des gâteries.

Ainsi, l'enfant sagement dirigé apprend à se connaître lui-même, connaissance si utile qu'un des sages de la Grèce en avait fait sa I maxime. Il voit ses défauts, et en les voyant il

,'i ^ commence à travailler à les vaincre. Il a

l'idée du devoir ; bientôt il remarque que ce devoir s'accorde avec son intérêt puisqu'il est le premier puni des fautes qu'il a commises. Il obéit au précepteur qui représente les parents ; il obéit aux parents qu'il respecte , et qui ne lui commandent rien que de raisonnable. Il les jugera sans doute, on juge toujours les personnes avec lesquelles on vit. La connaissance de leurs défauts l'engagera même à corriger les siens ; les imperfections inhérentes à la nature humaine ne l'empêcheront pas d'aimer ceux qui lui ont donné le jour et qui se dévouent à son bonheur. Mille circonstances dans la vie augmentent et développent cette tendresse mutuelle qui est te grand mobile de l'éducation particulière. L'enfant voit ses parents inquiets , tourmentés , peut-être malades; quels sont alors ses regrets de les avoir mécontentés , ses promesses de mieux faire à l'avenir ! Hélas ! pendant l'éducation les parents peuvent être exposés à des pertes cruelles. La présence de leur enfant les console, sa vive et naïve douleur adoucit celle qu'ils éprouvent, l'enfant comprend de bonne heure qu'il doit dédommager ses parents de ce qu'ils ont perdu, il saitquechaque progrès dans

ses études , chaque victoire remportée sur ses défauts sera une consolation pour leur cœur.

La brochure ne parle point de l'éducation religieuse ; est-ce qu'elle sera sans effet sur le caractère ? La mère voudra sans doute mener souvent elle-même son fils aux instructions. Elle les expliquera ensuite en les lui appliquant avec cette spécialité qui est le caractère distinctif et le grand avantage de l'éducation particulière. Elle lui fera remarquer que les défauts dont ses parents s'affligent et qui lui nuiraient un jour dans le monde, le rendent déjà coupable aux yeux de Dieu. Sa tendresse saura joindre à un langage quelquefois sévère de douces et utiles leçons.

Voilà ce que M. de Bonald appelle les petites mines de la maman. Voilà comment on forme les enfants à lavande, à l'humeur, a la médisance, comment on leur apprend à penser avec petitesse. Apparemment les grandes et nobles pensées ne se trouvent que dans la cour d'un collège, C'est en jouant avec des camarades qu'on se forme l'esprit et le cœur. Mais si leurs espiègleries sont des froissements utiles, faut-il donc nécessairement que les leçons d'une mère ne soient que des froissements odieux ?

La première communion arrive et quel beau jour pour des parents qui n'ont pas quitté leur fils, pour des serviteurs qui l'ont vu naître. Cet heureux événement resserre tous les liens de la famille. L'enfant connaît mieux ses devoirs; les parents et l'instituteur sentent davantage encore la nécessité de s'aider mutuellement dans l'accomplissement de la tâche qu'ils ont entreprise.

Au collège l'enfant ne connaît que des camarades ou des maîtres. 11 cède aux premiers comme il obéit aux seconds, parce qu'il n'est pas le plus fort ; il est vaincu sans savoir se vaincre. Il ne connaît pas ses défauts qui sont comprimés, et dont on lui parle à peine, car la nécessité de veiller sur une multitude d'enfants empêche de donner à chacun d'eux en particulier les soins qui seraient souvent nécessaires. Je crois cette règle inexorable plus propre à aigrir qu'à assouplir le caractère, et j'en pourrais à mon tour citer bien des exemples. Supprimez-la , vous verrez les mauvais penchants se développer parce que l'élève ne sait pas les combattre et que même il ne s'en rend pas compte.

Le collège n'est point l'image du monde

comme on l'a tant répété,c'estrimage du cloître et delà caserne. Là seulement les mouvements sont réglés au son de ta cloche ou du tambour, là seulement on n'est entouré que d'égaux. Dans le monde on vît avec des supérieurs et des inférieurs de toutes les nuances. II faut juger ces nuances diverses, et c'est ce qu'on commence à apprendre dans la vie de famille.

On craint que l'enfant chez les parents n'apprenne point à souffrir. Soyez tranquille, il n'y en a que trop d'occasions à tous les âges de la vie. L'enfant souffrira des privations qu'on lui impose pour sa santé, il souffrira des punitions qu'il aura méritées, il souffrira de mille contradictions, de mille contrariétés inévitables, il souffrira desdéfautsdes autres, et toutes ces souffrances seront pour lui d'utiles leçons. Car je n'admets pas que les plaisirs qu'on lui accorde ne soient que des gâteries, et les réprimandes que des injustices.

Mais il est assujetti à une règle spéciale ? Eh ! sans doute ; car c'est lui qu'il s'agit d'élever. Comment peut-on supposer que des enfants de caractères divers se trouvent également bien d'une règle commune ? Autant vaudrait dire que ta même nourriture con-

vient à tous les estomacs, le même habit à toutes les tailles. Cette règle spéciale n'est point inflexible, elle se modifie selon le besoin ; elle est, comme je l'ai déjà dit, plus indulgente ou plus sévère, selon l'expérience de tous les jours.

On dît que les grands caractères, les natures vives étouffent dans l'éducation privée; j'aurais cru précisément le contraire et je l'ai encore dit plus haut en parlant des études. Mon frère, que nous avons perdu à l'âge de dixsept ans, était une de ces natures exceptionnelles, et les personnes qui l'ont connu en ont conservé le souvenir. Il trouvait à la maison paternelle la conversation d'hommes éclairés, le temps et la direction nécessaires à ses études spéciales, les conseils et les hautes leçons dont son esprit et son caractère avaient un égal besoin. Mais au collège, environné d'enfants qui n'auraient pu le comprendre , assujetti à des études trop faibles pour lui , excédé par l'uniformité de la règle, par la monotonie de la vie, c'est bien là qu'il aurait étouffé, et semblable à un de vos amis, il se serait révolté s'il ne fût pas devenu fou.

Vous citez des enfants qui ont préféré l'édu-

cation publique. J'en ai connu moi-même des exemples parmi d'excellents enfants ; mais tous ne sont pas de cet avis. J'ai vu un jeune homme réellement au désespoir de quitter ses parents et qui n'a jamais pu en prendre son parti. Un autre enfant, d'un caractère enjoué, aimable, confiant, fut mis en pension chez un précepteur avec deux de ses cousins. Tous trois suivaient les cours du collège. La première fois qu'il revint n la maison il était sombre et taciturne. Le changement d'habitudes, la privation des soins maternels, lui avaient donné une tristesse, une défiance de lui-même, une inquiétude soupçonneuse qu'il a conservées toute sa vie.

Je ne dirai qu'un mot de la tenue , de la bonne grâce, des soins de propreté. Malgré quelques récriminations, vous paraissez disposé à accorder sur ce point la préférence à l'éducation particulière. Je ne donne pas à ce détail une importance trop grande ; on conviendra que c'est cependant un avantage.

On avait toujours craint que les enfants élevés au collège n'oubliassent un peu leurs parents. La brochure nous rassure encore à ce sujet. L'enfant trop caressé, dit-on, est ton-

jours sans affection véritable, le collège lui fait connaître le prix de la maison paternelle. Ainsi le meilleur moyen d'aimer ses parents sera de se séparer d'eux. L'expérience dément heureusement encore cette affligeante théorie. Je ne trouve pas dans mes souvenirs un seul enfant élevé à la maison qui n'ait été du moins un bon fils. Vous recommandez aux parents de ne pas oublier leurs enfants au collège pour ne pas être oubliés d'eux. Parlezvous à des parents légers, insouciants et tels que vous les avez dépeints avec des couleurs si vives? Ceux-là n'en prendront pas la peine; ils ont mis leur fils au collège pour s'en débarrasser. Quant aux parents assez soigneux pour écrire a leur enfant de longues lettres, pour se déranger en allant à de grandes distances le voir aux jours et aux heures indiqués , ah ! croyez que ces parents-là ne le négligeraient pas, s'ils avaient le bonheur de le conserver auprès d'eux, qu'ils ne le livreraient pas aux caquetages des domestiques et qu'en travaillant à l'éducation de leur fils, ils rempliraient un devoir plus doux qu'en allant le voir au collège.

Vous indiquez cependant, Monseigneur,

i II i

su

une manière de constituer l'éducation privée et vous n'en connaissez pas d'autres. C'est que les parents la fassent eux-mêmes et que le précepteur se borne à donner des leçons. J'avoue ne pas comprendre cette concession. Le père prendra donc la place du précepteur ; mais rappelez-vous tout ce que tous avez dit sur la torture morale de ces deux êtres condamnés à ne pas se perdre de vue, sur le dégoût qui en résulte et qui peut aller jusqu'à la haine. Tout cela vous paraît inévitable. Le père qui devient instituteur n'y échappera pas. Les conséquences en seront plus graves, et si l'enfant est exposé à haïr quelqu'un, j'aime mieux que ce soit son précepteur que son père. Rassurons-nous, cependant, le précepteur et l'élève ne sont point des ennemis, et je ne crois pas qu'on les rencontre souvent se promenant en s'éloignant le plus possible l'un de l'autre, comme deux forçats retenus par la même chaîne. J'ai connu un enfant du caractère le plus difficile, il avait de grandes querelles avec son précepteur, mais l'harmonie se rétablissait vite, et au fond ils avaient beaucoup d'affection l'un pour l'autre. Le précepteur est mort pendant l'éducation, cette

mort a été l'un des chagrins de la vie de son disciple. Ne craignons donc pas que l'enfant haïsse un père qui sera devenu son instituteur; espérons plutôt qu'il aimera l'instituteur comme un second père.

Enfin, en supposant un père et une mère accomplis, vous convenez que l'éducation pourrait être bonne, admirable même, mais vous ajoutez tout de suite ; au maint sous le rapport général et au point de vue de l'autorité paternelle. Ainsi, comme le dit M. Laurentie, la famille forme l'enfant aux vertus paisibles et non aux vertus fortes.

Quand même l'éducation privée ne ferait que former de bons fils, de bons maris et de bons pères, ce serait déjà quelque chose. Mais les vertus paisibles ne sont pas toujours si faciles qu'on le suppose. Il faut du courage, du dévouement, de la force sur soi-même pour remplir les devoirs d'époux et de père. On a vu des hommes soumis dans l'intérieur de leurs familles à des épreuves cruelles, et s'ils ont pu y résister, c'est que leur éducation leur avait donné quelque force d'âme , et leur avait inspiré quelques sentiments nobles et généreux.

Au résumé, Monseigneur, l'éducation particulière vous parait, comme je l'ai dit en

— VG —

commençant, mauvaise ou insuffisante. Ses défauts sont naturels, presque inévitables, on pourrait même dire excusables. La bonne éducation publique, au contraire, vous semble parfaite. Vous répondez d'un jeune homme et de sa persévérance, à condition que vous aurez complètement achevé son éducation, et à condition aussi qu'après cette éducation terminée, on ne le laissera pas dans l'oisiveté . Permettez-moi en toute sincérité de vous en témoigner ma surprise. Si à l'aide de ces deux conditions vous répondez de tous les jeunes gens que l'on vous confie, je n'ai rien à dire, car si vous répondiez d'un seul, je ne pourrais qu'admirer une telle illusion.

Pour moi, je n'oserais répondre du succès de la meilleure éducation particulière et je ne conteste pas non plus que l'éducation publique ne puisse parfaitement réussir. Je crois cette éducation bonne pour le plus grand nombre et je conseillerais toujours de la choisir, si l'on n'est pas en position de bien élever son fils chez soi, ou si l'on n'a pas le courage de l'entreprendre. Mais je crois la bonne éducation particulière préférable, parce qu'elle est toute spéciale, parce qu'elle développe

davantage les facultés intellectuelles, parce qu'elle se plie mieux au caractère et qu'elle permet d'attaquer plus directement les défauts, parce qu'elle attache davantage l'enfant à ses parents, enfin parce qu'elle lui apprend à connaître la famille et le monde dans lequel il est destiné à vivre.

Il me reste, Monseigneur, à réclamer votre indulgence pour mes observations. Je la réclame à double titre : d'abord dans l'intérêt de ma cause, qui ne doit pas souffrir de ta faiblessede son défenseur. Vous arrivez armé de votre autorité personnelle, de votre longue expérience, encouragé par l'opinion d'écrivains distingués qui attaquent l'éducation particulière par le raisonnement, quelquefois par le ridicule. Qui suis-je pour combattre une pareille coalition ? Les raisonnements auront peu de poids dans ma bouche, et je dédaignerais de répondre au persifflage. Ha situation ajoute encore à mon insuffisance personnelle. Je suis seul à la campagne, livré uniquement à mes impressions, à mes souvenirs. J'aurais eu besoin bien plus que vous de «l'adresser à d'autres, de m'éclairer de leurs lumières, d'invoquer aussi leur expérience. Je

IJ

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