‹ De l'enseignement philosophiqueChapitre 16 sur 18 · Qu'est-ce que la raison universelle selon H. Bautain · texte numérisé non relu

Qu'est-ce que la raison universelle selon H. Bautain

Le critérium de la vérité ne doit pas être quoi que ce soit d'humain , mais quelque chose de divin.

Donc, la raison universelle est quelque chose

de divin. Mais, qu'est-ce que c'est? M. Bautain ne le dit pas positivement : il veut que nous ayons le plaisir de le chercher par un travail semblable à celui qui nous a procure les formules que nous sommes au moment actuel occupé à enchaîner.

7. Quelle est la marque caractéristique et distinctive de la vérité absolue?

C'est le secret de M. Bautqtin, et je défie qui que ce soit de le découvrir formellement dans sa brochure.

Donc, la brochure (p. 3) expose nettement la manière de voir de son auteur, ses convictions en philosophie , les principes dois il part.

Donc, on y voit ce qu'il croit et ce qu il pense; on est à même de le reconnottre pour ce qu'il est.

Donc, cette déclaration de principes n'est pas une mystification pour le public

Donc, le public doit accueillir avec reconnoissance une profession de foi si claire, si lumineuse, si nette, si franche, si formelle, si expresse, si précise.

Mais, si M. Bautain ne commence pas comme tout philosophe est tenu de commencer, s'il ne pose pas de première pierre à son édifice, bornons-nous donc à examiner par quel merveilleux artifice sa seconde pierre se soutient d'elle-même

an milieu des airs, ponderibus librata suis. Ce sont les principes proprement philosophiques de M. Bautam qui doivent désormais attirer nos regards. Foible et chétif passereau, nous nous sentons l'audace de nous attacher au plumage de l'aigle, et de le suivre, en nous élevant de son vol, au plus haut des cieux Peut-être n'y rencontrerons-nous que des vapeurs légères, insaisissables, sans cohérence, s'évanouissant sous la main qui tentera de les condenser pour leur donner une forme. Sera-ce notre faute ou celle de notre métaphysicien? le lecteur en jugera. Qu'on veuille ne pas oublier que c'est seulement sons le rapport de la certitude que nous discutons ce système, et que, si nous nous écartons quelquefois de cet aspect, ce n'est jamais que pour nous placer dans quelqu'une des lignes par où nous est venue l'agression. Qu'on ne perde pas de vue non plus que le problême à résoudre, c'est de conduire l'homme à la foi par la science. Quoique M. le docteur Bautain ait le malheur de vouloir se séparer de tout principe de certitude et travailler en dehors de l'influence d'un tel principe, nous ne nous en obstinerons pas moins à chercher les rapports de sa philosophie avec la certitude, au risque de lui paroltre ridicule ovijde lui être importun. Nous possédons dans nôtre école un critérium que nous Élisons

toucher à toutes les doctrines : c'est la filière inévitable par laquelle doit passer toute philosophie; douaniers de l'intelligence, nous apposons notre visa sur toute pensée qui entre en circulation. De quel droit le philosophe de l'académie de Strasbourg prétendrait- il soustraire son enseignement à 'cette vérification, à laquelle nous nous soumettons en tout les premiers? Entend-il que sa raison soit la raison suprême ? ce seroit un orgueil intolérable. Pênse-t-il que toute raison jouisse de l'infaillibilité? nous avons montré mille fois l'absurdité de cette hypothèse. Est-ce que peut-être sa philosophie n'est pas un produit de sa raison ? qu'il veuille bien nous déclarer ce qu'elle est Est-elle le développement d'un germe que nous porterions tous dans notre esprit, mais qui ne se seroit encore pleinement épanoui que dans le sien ? pourquoi n'en dirions-nous pas autant de la doctrine mennaisienne? comment M. Bautain sait-il qu'il n'y a de naturel et de certain que ce qui est le fruit d'un semblable travail ? n'est-ce pas par son observation personnelle, c'est-à-dire par une opération de son esprit, qu'il s'en est convaincu? et, s'il pose son observation personnelle comme certaine par elle-même, n'est-ce pas encore une fois se proclamer seul infaillible , ou accorder l'infaillibilité à tous les esprits ? Hors de ces deux hypothèses , nous ne

voyons plus d'autre ressource pour M. Bautain , que de présenter sa manière de philosopher comme une révélation qui lui auroit été faite, à lui personnellement Dans ce cas, qu'il en prouve donc l'origine surnaturelle par des moyens , par des faits extraordinaires (x).

Mais ne seroit-il donc pas possible que M. Bautain donnât place dans son enseignement à un critérium de la vérité? — Non, la chose est impossible : M. Bautain a senti lui-même qu'il s'en ôtoit les moyens en déclarant une guerre à mort au sens commun , et en renversant la base sur laquelle tous les hommes asseoient leur certitude. Et cependant, telle est la puissance de la nature, qu'elle le ramène à chaque instant au sens commun, et le force h consulter souvent à son insu cet oracle qu'il accuse de mensonge : mais telle est aussi sa répugnance pour la règle commune des jugements humains, qu'aussitôt qu'il 6 aperçoit du mouvement de la nature , il fait tous ses efforts pour résister au courant qui l'entraîne.

Lisez ses écrits, recueillez les paroles qu'il adresse aux nombreux auditeurs de ses leçons académiques, et vous le verrez, se condamnant au genre de vie le plus insupportable, lutter

{') De renseignement , p. Ifi.

sans cesse contre son génie, tenir son esprit dans la contrainte, dans une gêne perpétuelle, user envers lui-même d'une continuelle répression, comme s'il s'agissoit d'étouffer un germe vicieux dont les rejetons se reproduiraient sans cesse, exercer enfin sur lui cette espèce de violence par laquelle Jésus-Christ veut que nous emportions le royaume des cieux

Le principe fondamental sur lequel tourne toute la philosophie du sens commun , c'est que l'homme intellectuel et raisonnable ne peut prendre naissance que par la foi. Cest aussi ce que M. Bautain enseigne d'une manière admirable dans un discours auquel une société savante a décerné une médaille d'or (x). «Cette raison, ditce il, qui se scandalise si fort au seul nom de la «foi, que serait -elle si elle ne commençoit par «croire? Où prendrait-elle les prémisses de ses « raisonnements ? Est-ce qu'elle natt et sort tout «armée du cerveau de l'homme? Est-ce que « nous arrivons dans ce monde avec une science «toute faite, avec un jugement tout formé, ou « plutôt ne naissons-nous pas dans une complète «ignorance, aussi foibles d'esprit que de corps? « Eh bien ! si l'homme ne sait rien en naissant,

(') La morale de V évangile comparée à la morale des philosophes, frontispice.

«s'il s'ignore lui-même et tout ce qui l'entoure «et s'il a besoin de savoir, ne faut- il pas qu'il «reçoive l'instruction, ne faut-il pas qu'il croie « d'abord au rapport de ses sens , puis à la parole icdu maître? Quoi que ce soit que l'homme doive u apprendre, depuis l'alphabet jusqu'aux sciences «exactes, ne faut-il pas admettre d'abord le nom, « le principe d'où la science dérive ? L'enfant «peut-il discuter la volonté paternelle avant de «croire et d'obéir? La nature qui le soumet à «son père ne lui impose-t-elle pas la confiance «en sa parole? Eprouvera -t- il aussi l'aliment «que lui présente sa mère, avant de le porter à «sa bouche? Dans ces premiers tempe de la vie «où l'homme acquiert plus de connoissances qu'il «n'en acquerra dans tout le reste de son existe tenoe, où se posent les fondements de sa science «et de sa conduite, où se décide le plus souvent « la direction de sa vie entière , que fait la rai- «son qui est encore à naître et qui prétendra «plus tard que l'homme n'est ce qu'il est que «par elle? Il est heureux qu'elle sommeille dans « l'enfant : car si nous pouvions commencer par «raisonner sur tout, nous finirions immanqua- « blement par n'avoir de principes sur rien.

« Il faut donc en toutes choses commencer par «croire; et la foi qui est la base de la morale «chrétienne, est aussi la condition crémière de

«TOUTE CONNOI8SANCE , DE TOUTE SCIENCE, « de toute philosophie • Q

N'est-ce pas là presque mot à mot ce que nous avons dit nous -même? n'est-ce pas une imitation visible et palpable du fameux treizième chapitre de FEssai sur l'indifférence? Voilà donc le docteur es lettres, le docteur en médecine, qui commence comme nous par la foi / le voilà qui sacrifie avec nous l'évidence et la science ! le voilà qui prostitué aussi bien que nous le nom sacré de FOI à un témoignage humain 1 !

a Ces traditions, dit-il ailleurs (*) en pariant «des traditions primitives , peuvent s'afibiblir « dans l'esprit d'un peuple, l'homme peut les cor- «rompre, les travestir; mais jamais élues fese « perdent entièrement : autrement la société ho- « maine ne subsisterait plus ". — Si ces traditions ne se perdent jamais entièrement 9 il est donc toujours possible de les retrouver dans le genre humain. — - Mais elles sont altérées par l'erreur? — - Eh ! qu'importe? elles sont impérissables : combien de fois le docteur n'en est-il pas convenu? L'altération n'est pas une destruction, c'est un mélange, une négation, y ne transposition. Il est facile de discerner la vérité d'avec l'erreur : car

(') La morale de l'évangile comparée, p. 56, Sj et 58. C) /fcf . europ. , t. 5 , p. 65o.

le propre de l'erreur, c'est de se diviser, de se multiplier, de se combattre elle-même : tout ce qui portera ce caractère de division* de localité, de multiplicité , de contrariété , tout cela sera Terreur ou l'opinion. Mais ce qui vous sera présenté partout comme la tradition des ancêtres, ce qui se retrouvera au fond de toutes les variations, de toutes les opinions, de toutes les erreurs, ce sera la vérité originelle.

« Toutes les traditions , dit encore M. Bautain , «s'accordent à affirmer que l'homme, créé par «une puissance supérieure, a aussi été instruit «par cette puissance, et c'est a cette éducation «primitive, à cette instruction fondamentale, * continuée et perfectionnée par des moyens pro- «videntiels, qu'il doit tout ce qu'il possède de «vérités sur la terre, tous les principes de relitgion, de morale, de science, de législation, qui t fondent et conservent les sociétés " Q. — West-ce pas encore là la philosophie du sens commun ? M. Bautain est lamenniste, on n'en peut plus douter!.... Quel secret motif le porte donc à. s'insurger contre son maître? — Nous l'ignorons. Mais voici le motif avoué :

«On trouve dans les traditions de tous les c peuples des traces de ces premières vérités, nous

« le reconnoissons ; mais nous voyons aussi, qu a «ce fond de vérité s'ajoutent beaucoup d'opi- « nions, d'imaginations, de préjugés et d'erreurs, tell faudrait donc d'abord séparer le pur de «l'impur, dégager le vrai du faux, le fond de la « forme. Qui opérera ce dégagement ? Ici se pré- «sente de nouveau l'autorité du sens commun; « mais c'est justement ce sens commun qu'il s'agit «de trouver, de reconnoître, de constater. * (')

— • Mais, du moment où vous convenez que toutes les traditions s'accordent $ vous avez donc un moyen de constater l'accord des traditions ? Si vous reconnoissez des traces du vérités premières dans les traditions de tous les peuples, vous pouvez donc les discerner au milieu des croyances hétérogènes ? Puisque vous VOYEZ , ce mot est clair , puisque vous voyez qu'au fond de vérité s'ajoutent beaucoup d'opinions y d'imaginations , de préjugés et d'erreurs, vous distinguez donc à quelque marque ces opinions, ces imaginations, ces préjugés et ces erreurs? vous dégagez, en un mot, le pur de l'impur y le vrai du faux, le fond de la forme?

— Mais, dites -vous (*), «Terreur peut s'em-

0) Ibidem, ibid.

#. parer de la majorité; elle a toujours été et « sera toujours plus ou moins générale parmi les c hommes en ce monde. "

— Que prétendez-vous par ces paroles ? Que Terreur peut être universelle? crue par tous les hommes, en tout temps et en tous lieux? qu'elle 9e développe de la même manière et avec la même permanence dans tous les esprits? Ce seroit donner à Terreur les caractères que tous les hommes accordent à la vérité seule Vous n'oseriez avancer une telle absurdité, je vous défie de me la soutenir en face. Une telle erreur ne pourroit jamais être dissipée, ou elle cesseroit d'être universelle, et l'église elle-même devroit y participer: car remarquez que nous n'isolons pas l'église du sens commun; nous ne l'opposons jamais h la raison du genre humain : au contraire, nous la regardons comme le prolongement de la tradition primitive et universelle. Au surplus , vous concordez parfaitement avec nous sur ce point : t tout ce que l'homme enseigne, avez-vous dit ( ), «est variable, incertain, transitoire comme lui •. Si vous entendez simplement qu'il y aura toujours des erreurs diverses dans le genre humain, nous sommes d'accord. Mais, encore un coup, comment sauriez-vous que l'ivraie se mêle tou-

(■) nu., p. 63.

jours au bon grain, s'il étoit impossible à l'homme de faire la séparation de Tune et de l'autre? si ▼ous n'aviez quelque signe distinctif de la parole divine?

— En effet, dites-vous ('), « cette parole sacrée «et primitive nous a été conservée dans le mo- « miment le plus antique et le plus authentique « de l'histoire. La critique historique prouve que tt les traditions sacrées des nations et des peuples «sont sorties de cette source; et il est encore in- «contestable pour le philosophe, que ces Ira- « ditions ne contiennent rien de vrtti qui ne s'y « retrouve. *

— Paigneriez-vous nous apprendre comment vous connoissez l'antiquité et l'authenticité du monument dont vous nous parlez ? Nous voudrions savoir de vous quels sont les fondements certains de la critique historique ? Comment pouvez-vous juger les traditions et le sens commun par l'autorité de ce livre, si cette autorité n'est elle-même basée que sur les traditions et le sens commun 1 .... Il est incontestable, ditesvous, pour le philosophe , que les traditions «la genre humain ne contiennent rien de vrai qui ne se retrouve dans cet antique monument ! — Mais vous vous moquez donc de vos lecteurs?..

(') De l'enseignement , p. 67 et 68.

Ce monument est le critérium par lequel vous jugez de la vérité ou de la fausseté des traditions; il est impossible, selon vous, que l'homme puisse opérer de lui-même ce discernement ; et vous voulez que le philosophe puisse reconnoitre indépendamment de ce monument la vérité des traditions, et qu'il prononce sur la vérité du livre (1 après sa conformité avec les traditions!!

Nous lisons encore dans la catéchèse du 14 juillet 1831 : «Celui qui ne croit pas à l'écriture19 (toujours Y écriture, remarquez bien, et jamais léglisef), celui donc qui ne croit pas à Yécrituref «comment lui prouverons-nous que Dieu a parlé «aux hommes? il nous dira que nous n'en avons «aucune certitude. — Nous n'avons qu'à lui exfr poser un fait qui prouve que Dieu s'est révélé «aux hommes. Ce fait est, que nous trouvons le «nom de Dieu dans toutes les langues et chez r tons les peuples. * — Nous le demandons à nos lecteurs : n'est-ce pas là la preuve de sens commun ? Quelle peut être la valeur d'un semblable argument, si le sens commun n'a aucune valeur? et , si le sens commun est un motif suffisant de croire, pourquoi M. Bautain a-t-il fait sa levée de boucliers contre, le sens commun ?

Enfin, passant en revue tous les systèmes philosophiques qui n ont point pris Je christianisme pour base et pour point de départ, il fait ainsi

parler les sensualistes (') : «La méthaphysîque, « tous diront les uns , est une pure rêverie, une « chimère, lepou vantail des ignorants et des sots. «On parle d'un monde spirituel, de faits surna- «turels, de lois divines, d'un état et d'une vie «future? Qu'est-ce que tout cela pour nous qui «vivons dans un monde sensible, qui sommes «organisés pour y vivre, qui nous trouvons fort « bien dans ce monde, et sous l'empire de la naecture. Qu'est-ce d'ailleurs que des lois divines

« PROCLAMÉES PAR DES HOMMES ? OÙ S6 tTOUVe CC

« monde surnaturel que personne n'a vu? Qu'est- « ce que cette vie , cet état futur dont nul iù «l'expérience? Qu'on nous montre ces choses, «et nous y croirons peut-être Jusque là nous «dirons que la métaphysique est une chimère.* Qu est-ce que des lois divines proclamées par des hommes ? — N'est-ce pas là le langage de M. Bautain à l'égard du sens commun ? — Qu'on nous montre ces choses. — Cest l'évidence avant la foi. — Et M. Bautain n'a~t-il pas aussi demandé que le sens commun fût prouve par Y expérience? Écoutons maintenant la réponse de M. Bautain : « Ce langage prouve 1 ab- «sence de toute idée; c'est le reniement du sens

(') Rev. curop., t. 4* P* &> et 61.

« commun " ('). — M. de la Mennais répondroit-il autrement à M. Bautain ?

La nature est donc plus forte que le philosophe, plus puissante que l'esprit de système. Après avoir lu de tek passages, nous avons été bien surpris , nous l'avouons , d'entendre M. l'abbé Bautain, en pleine académie, récuser l'autorité du sens commun, même en matière de langage. Il y a de quoi s y confondre. « Pour se procurer le vrai sens d'un mot , disoit-il , il faut remonter à la racine. La racine manquant, il ne reste d'autre ressource que le sens commun , moyen toujours vague et indécis. " — Veuillez donc nous dire comment vous pouvez connoître l'étymologie d'un mot, sa racine, et la signification de sa racine, sinon par le sens commun ?

Nous cherchons vainement la cause d'un phénomène intellectuel aussi extraordinaire : car les misérables objections auxquelles nous avons pris la peine de répondre si longuement, ne nous semblent point en rapport avec l'effet singulier que nous voudrions expliquer. Elles ont toutes pour racine celle qui suppose (p. 56) que nous prenons la raison générale pour une révélation continue ou continûment renouvelée, qui semblèrent identifier la raison humaine avec la rai-

(') Ibid., ibid., p. 61.

son divine Admettons donc que celle-ci ait fait une véritable impression sur l'esprit dur docteur : car il nous répugne de suspecter la sincérité d autrui, et nous serions presque tenté de demander pardon à notrç antagoniste de la juste indignation que nous ayons témoignée précédemment en exposant cette difficulté. «Il faut, a-t-il dit, avoir l'esprit bien fort pour saisir juste la pensée d'un auteur, et se placer au centre de son idée-mère". En cela nous sommes pleinement d'accord avec Jjii. Nous avouons qu'il faut une grande force d'esprit pour arriver jusqu'à sa pensée à travers ce langage diffus, confus, obscur, incohérent qui couvre la plus grande partie des pages de sa brochure sur l'enseignement philosophique. M. Foisset lui-même a renoncé à l'analyse de cet écrit, et n'a imaginé d'autre moyen de le faire connoître au public, que de le transcrire presque en entier. On n'accusera pas de foiblesse d'esprit l'écrivain qui en a rendu compte dans la Tribune catholique : nous avons cru reconnoitre dans les articles qu'il .nous a donnés, l'initiale et la touche d'un ancien professeur de faculté, victime, comme M. Laurentie, des coups de boutoir de l'ombrageuse restauration, et non moins distingué par ses talents et par son attachement à la doctrine du sens commun, que célèbre par son noble dévouement à la

came catholique et par sa lutte courageuse contre on préfet iconoclaste : eh bien! a-t-il pu spécifier d'une manière précise le procédé bautaniste ? àtcc notre raison toute vulgaire, nous espérons être plus heureux : car déjà nos lecteurs ont du s'apercevoir que ce que nous disions en commençant cet ouvrage, que nous ne connoissions M. Bantain que par la Revue européenne et par sa dernière brochure , a cessé d'être vrai pendant le cours de l'impression. Si le docteur y a perdu d'un côté, il y gagnera certainement de l'autre : car, si nous ne l'avions connu que par sa dernière production, il eut été bien mal noté dans outre esprit II est vrai que le style ne manque pas d'un certain brillant : mais il est trop souvent incorrect La réfutation des quatre premiers systèmes philosophiques nous a plu; en général, M. fiautain réfute bien. Mais ses objections contre le sens commun, et l'imbroglio qu'il nous a donné pour un aperçu de son procédé philosophique, c est quelque chose de bien mesquin , de bien chéti£ Si nous voulions rendre l'effet que cette lecture a produit sur nous, nous ne trouverions pas dans la langue d'autre dénomination propre a qualifier l'ouvrage, que ce nom, aujourd'hui dégénéré, par lequel l'antiquité désignoit les nobles chants d'Homère, et nous sommes sûr que

notre jugement seroit confirmé par toutes les

personnes que nous connoissons pour avoir lu ce petit livre. Quelle différence de cet obscur fatras à cette méthode si lumineuse que nous avons admirée à la faculté , à cette parole si claire, si nette, si limpide, si précise, que nous avons entendue avec tant de plaisir et de ravissement sortir de la bouche de M Bautain ! > ul ne s'avisera certes de contester au célèbre professeur une grande force intellectuelle Cest pourquoi nous nous croyons bien excusable d'avoir un instant douté de sa bonne- foi, à la vue de l'indigne travestissement dont il affuble les auteurs qui ont écrit en faveur du sens commua

Par raison , M. Bautain entend cette faculté active par laquelle nous combinons des idées, nous pensons, nous jugeons, nous raisonnons* nous Élisons des abstractions, nous généralisons

Nous, nous prenons ce mot, dans un sens bien plus étendu, pour la faculté de connottre, l'intelligence, sous tous ses modes, soit que M. Bautain l'appelle esprit, entendement, raison ou intelligence, et même pour toute vérité et toute erreur qui peut exister dans l'esprit humain , entendu, soit en général , soit individuellement Si M. Bautain ne veut pas nous prêter des principes <b son invention, ou des absurdités de la fabrique du P. Rozaven, où il a eu l'inexplicable trarerf de puiser toutes ses objections , il faut qu'il *

résolve, au moins en disputant arec nous , à

prendre ce mot raison selon le sens que nous y attachons.

A interpréter ce mot par l'ensemble des faits intellectuels qui peuplent l'esprit , la raison se compose de vérités révélées , transmises par la parole, de vérités humaines, introduites par la même voie, de notions provenant des sensations, «le jugements individuels, de conceptions particulières , de pensées produites et de raisonnements élabora par chaque esprit, ou reçus tout forma d'une raison étrangère

La raison générale ne se compose donc pas seulement, comme semble le croire notre adversaire, de pensées humaines, d'élucubrations mentales, de jugements conçus par l'esprit, mais encore de vérités reçues primitivement de Dieu ou d'hommes inspirés de Dieu, et transmises de bouche en bouche et de main en main, par la parole et la tradition, soit orale, soit écrite

Dana l'ordre des choses naturelles, la raison générale se forme de l'accord des jugements, des pensées, des conceptions* Mais, dans l'ordre de la religion, elle se compose, non plus de l'accord des jugements et des pensées, mais de l'accord des

idées reçues , des traditions et des témoignages.

Cette courte récapitulation des principes que

nous avon* émis dans la première partie de ce

volume, doit suffire, ce nous semble, pour dis* siper toutes les préventions sincères.

Ainsi, la raison générale n'est point infaillible comme celle de Dieu , elle ne fait point , elle n'est point la révélation ; s'il y a dans ses dictées une expression infaillible de vérité, ce n'est point que Dieu se révèle et se manifeste continûment En elle : mais il se révèle et se manifeste continuellement par elle, en ce sens que la révélation faite primitivement à Adam et aux autre* patriarches, se perpétue dans le genre humain par la tradition du genre humain, et non point par des conceptions humaines, ou par des jugements humains.

Ainsi, nous n'admettons pas (p. 56) une révélation de droit commun, qui agiroit par le sens commun, d'un mouvement continu, à la manière de ce que l'on appelle en mecanique^/brcei constantes, et une révélation exceptionnelle, qui se feroit à certains intervalles par des hommes privilégiés. Révélation générale, c'est pour nous comme pour vous une absurdité : comme vous, nous ne reconnoissons que des révélations particulières , dont le sens commun témoigne, et ne juge pas. S'il juge en pareille matière, c'est uniquement de l'universalité de la tradition et de la croyance. Cest seulement à ces titres, et non point en qualité de révélation universelle,

qu'il est la mesure et le critérium de la révélation particulière

>oœ ne soumettons donc point non pins la parole sacrée à la révision, à la sanction du sens commun, en tant que le sois commun l'examinerait en elle-même : mais nous recevons cette parole du sens commun, qui nous la notifie et par son universalité et sa perpétuité^!» la certifie conforme, comme un notaire ecclésiastique déclare et certifie 1 authenticité d'un décret pontifical, non point en jugeant qu'il ne renferme rien de contraire à la foi, mais en témoignant, sur des signes extrinsèques et après vérification faite que les formalités d'usage ont été observées, qu'il émane réellement de l'autorité suprême de léglise. Non, nous ne soumettons point le divin a Humain; et, si nous donnons la parole de rhonime comme la garantie de la parole de Dieu, comme le sceau de la vérité, nous venons d expliquer en quel sens. L'homme, dans notre doctrine, ne s'ingère pas d'examiner, après que Dieu a parlé, s'il a dit ou non la vérité : mais la parole de l'homme, revêtue de certaines conditions, nous garantit la fidélité de la tradition et I intégrité de la parole divine : die est vraiment par là le sceau de la vérité, puisque c'est le sceau du tabellion ou de tout autre officier public, qui garantit la fidélité et l'intégrité d'un

instrument, d'un acte, ou de la Copie d'un écrit quelconque

Nous ne disons pas que quoi que ce soit, soit révélé par le sens commun : ce seroit une imposture que de nous prêter un tel langage; mais que toute vérité primitivement révélée nous est transmise par le sens commun. Quand nous en* seignerions que toute vérité nous est transmise par cette voie, il ne foudroit pas en conclure que 1 église n'est pas nécessaire. L'église est le sens commun organisé, la perfection de la société humaine. De ce qu'une existence a pu subsister et vivre long-temps dans l'état d'enfince, on n'a pas le droit de conclure qu'il est inutile qu'elle entre dans l'âge mûr. Mais nous ne prétendons pas que le sens commun, séparé de l'église, enseigne toute vérité. Il dépose de toutes les révélations primitives , de toutes celles qui ont précédé la dispersion des peuples : on peut dire qu'il est inepte à rien nous apprendre de celles du peuple juif; l'église en est, ainsi que de la révélation évangélique, l'unique et véritable canal

Au reste, on voudroit opposer ici le sens commun à l'église, et c'est ce que nous ne pouvons permettre. L'église fait essentiellement partie du sens commun, puisque le sens commun est ce que tous les hommes ont cru dans tous les temps et dans tous les lieux. Après cela, l'église qui par-

ticipe à tputes ces croyances universelles , considérée comme société particulière au milieu du genre humain, possède une autre tradition kelle, une révélation plus complète, plus développée, plus précise, plus parfaite, révélation qu'elle tient du peuple juif, de Jésus et des apôtres, et nous, distinguons cette tradition de 1 église au milieu des opinions erronées et des hérésies, comme aous discernons la tradition universelle du genre humain d'avec les opinions locales, les préjugés et les imaginations diverses qui l'ont altérée à différentes époques.

Ce serait donc en vain qu'on nous reprocherait d'abuser de la maxime de Vincent de Lérins : quod u bique y quod semper, quod ab omnibus : nous savons très-bien que le vénérable docteur n'en faisoit l'application qu'au discernement de la tradition apostolique. Mais, si la règle est bonne à suivre dans un 'cas, elle ept bonne à suivre toujours et partout, et ce serait encore la seule à suivre pour discerner la vraie doctrine de Mahomet au milieu de toutes les sectes qui partagent aujourd'hui l'islamisme. Que nous fiait donc la censure romaine que le P. Rozaven à la bonhommie, j'allois dire l'impudence de nous objecter Ç) ? Elle est en notre laveur, puisqu'elle

(') Examen, p. xxxvj , xxxvij , xxxviî) et xxxix.

approuve la règle de S.1 Vincent . Elle ajoute, il est vrai, que le sens commun n'est pas le seul critérium de vérité dans l'église, mais qu'il faut y joindre surtout la décision et le jugement dogmatique de l'église. Mais qu'importe, si l'église rend son jugement, comme il est incontestable, d'après cette règle? La censure reconnoît seulement, ce que nous sommes bien loin de contredire, que, pour tout individu qui voudroit remonter aux sources de sa foi et trouver dans la tradition la confirmation de tel ou tel point de doctrine chrétienne, la règle de S/ Vincent de Lérins ne seroit pas toujours suffisante, mais que la principale règle de foi à laquelle le fidèle doive s'attacher, ce sont les définitions de 1 église. Mais là où l'église n!a rien défini, là où l'église n'est point reconnue, il ne reste plus d'autre critérium que celui de S.1 Vincent, et il ne pouvoit y en avoir d'autre dans le genre humain avant qu'il y eut un tribunal divinement infaillible élevé au-dessus des opinions des hommes pour les juger toutes et faire prévaloir la vérité révélée.

Si l'on rejetoit cette explication de la censure alléguée, il faudroit reconnoître dans 1 église ce que M. Bautain nous reproche d'attribuer à la raison générale, une action divine continue qui révélerait continûment à l'église les vérités surnaturelles et lui enseignerait de temps en temps

des dogmes nouveaux, ou une révélation générale qui seferoit par la raison des conciles généraux, ou enfin une révélation spéciale à l'égard du chef de l'église, chaque lois qu'il auroit à rendre un décret dogmatique, et il est probable que M, Pontam n a été induit à interpréter d'une manière aussi absurde en elle-même et aussi contraire â nos principes, nos sentiments sur l'infaillibilité delà raison générale, que parceque c'est ainsi qu'il entend l'infaillibilité de l'église Orf tout en croyant fermement que l'église est toujours austée du &' Esprit dans les décisions qu'elle praxl, nous ne pensons pas que la vérité se produise en elle par voie de révélation : nous ttomes persuadés qu'elle se manifeste à die uniquement par voie de tradition comme dans le genre humain, en nn mot que l'église forme ms décrets conformément à l'adage de S/ Vincent Quant à la divinité de nos saintes écritures, nous pensons qu'elle sera un jour vérité de sois onmm dans toute la force et la signification ht plus stricte dn mot : ce sera quand, toute erreur avant accompli toutes ses phases, l'église renfermera toutes les nations dans son unité, quand il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un

Pour le moment, la raison générale, ainsi entendue, n'ayant point encore prononcé en fait,

nous les croyons parole divine sur la parole infaillible de l'église, comme nous l'ayons développé plus haut Et ce ne sera point autrement qu'elles seront un jour universellement reconnues pour des révélations célestes, puisque l'église, qui est déjà pour nous le sens commun, le sera alors pour tous les hommes. Elles ont d'ailleurs l'assentiment de l'universalité des hommes auxquels elles ont été proposées, et le sens commun nous apprend que cela suffit pour faire le sens commun. Pour ceux qui n'en ont jamais entendu parler ou qui n'ont pas été à même de discerner la divine autorité de l'église, qui les conserve et les propose à la foi de tous ceux auxquels die peut les montrer, le sens commun nous apprend encore qu'ils ne doivent point -entrer en ligne de compte.

Enfin nous pouvons en établir l'authenticité et la véracité par les témoignages historiques et par toutes les règles de critique, sans rentrer dans l'ornière de la théologie que nous appelons cartésienne, comme dit le P. Rozaven. Car les cartésiens procèdent purement et simplement par la raison individuelle, tandis que nous prenons le sens commun pour point de départ et pour vérificateur de nos discussions. Le jésuite belge youdra que, sous peine d'être inconséquents, nous allions colporter nos raisonnements dans tout

l'univers, et demander lavis de tous les hommes l'un après l'autre sur leur validité. Mais nous n'en ferons rien : il nous suffira, de l'aveu uni* versel, que nos arguments s'attirent l'adhésion de tous ceux qui en prendront connoissance.

On a tu prâédemment comment nom décidons par le sens commun la question de l'infaillibilité de l'église. Comme le sens commun, et bien plus que le sens commun, pris dans sa généralité, elle est revêtue de tous les caractères de l'autorité, et par conséquent elle doit fixer l'adhésion des hommes raisonnables; et, de plus, elle a le sens commun dans le christianisme, qui a le sens commun dans le genre humain depuis Jesus-Christ Cest donc elle qu'il faut consulter sur la doctrine de Jésus-Christ : car le sens commun nous apprend que, pour juger de ce qu'est one doctrine en elle-même, abstraction faite de ta vérité ou de sa fausseté, il faut s'en rapporter au sens commun de ceux qui la professent

Si' l'on veut scinder le sens commun en deux parts, et mettre d'un côté l'église, et de l'autre le sens commun extérieur et antérieur à l'église, nous pourrons encore montrer la conformité et 1 identité de l'enseignement de l'église avec les dogmes universellement professés par le genre humain. Peu nous importerait que l'on nous contestât cette concordance : nous sommes sur

que le sens commun ne la contesterait pas, et cela nous suffit Nous ne parviendrions pas à convaincre tel où tel philosophe : mais c'est un malheur dont M. Bautain ne peut se garantir plus que nous; et, s'il suffit qu'une théorie rencontre des contradicteurs pour qu'elle doive être déclarée fausse et mauvaise, que penser de celle de M. Bautain, qui est loin de s'établir sans résistance? Un tel argument suppose d'ailleurs que la marque de la vérité , c'est l'assentiment uni* versel, un assentiment sans exception. Partir de ce principe, ceseroit outrer notre doctrine en la combattant II pourrait encore arriver que l'on ne nous accordât notre démonstration, que pour récuser l'église -comme inutile avec un sens commun infaillible antérieur et plus général, et faisant le même office qu'elle Mais ce ne serait point encore le sens commun qui raisonnerait ainsi Car le sens commun extérieur à l'église ne possède, ni la même sorte d'infaillibilité, ni les mêmes promesses, ni autant de vérités révélées que l'église. En outre, cette partie du genre humain manquant d'organisation, chacune des fractions qui la compose est sujète à laisser, non pas périr, mais altérer la vérité révélée, par des erreurs et des opinions particulières et diveno. dapger qui n'est point à craindre dans l'église. Ainsi l'église n'est point un double emploi , uo?

soperfétation ; die entre dans l'ordre du développement naturel et progressif de l'humanité.

Tontes ces difficultés épuisées et définitivement écartées, qu'est-ce qui pourroit encore entretenir les préventions de M. Bautain contre la philofophie du sens commun ? Craint-il que sa doctrine ne reçoive jamais cette espèce de ratification que nous regardons comme le sceau de la vérité? Voudrait-il donc Étire passer son enseignement comme par contrebande? l'affranchir de tout mmen, de toute discussion, de toute critique, de toute censure? La prétention serait trop exorbitante, et elle décèlerait dans celui qui l'afficherait peu d'amour pour la vérité et peu de usoûance dans ses propres principes. Nous pensons trop bien de M. l'abbé Bautain, pour lui Ripposer le projet de faire prévaloir son opinion particulière contre le jugement de tous les hommes compétents pour l'examiner. Nous essaierons toutefois de lui faire sentir par un exemple tout ce qu'il y aurait de folie dans une semblable entreprise

Dans le même temps où le second volume de lïtfAi sur l'indifférence s'élevoit comme un ligne de contradiction dans l'arène des disputes philosophiques, les ateliers typographiques de la ville de Metz étoient en travail d'un ouvrage bien fait pour confirmer la doctrine du premier. Cette

production , qui doit le jour a une espèce de M. Sarrazin , dénotait dans son auteur de vastes connoissances mathématiques. Cet homme possédoit relativement à cette partie de la science humaine tous les avantages que nous nous faisons un plaisir de reconnoltre dans M. Hautain à l'égard de la métaphysique : de l'érudition et une haute portée intellectuelle. Nous ne pousserons pas plus loin la comparaison : car Fauteur messin étoit entièrement dépourvu de jugement Cétoit un rêveur, que ce M. Sarrazin , et il ne s'en cachoit pas. Dans un ouvrage de la plus bizarre trigonométrie qu'il soit possible d'imaginer, il racontoit comment l'abbé de S.' Pierre lui ayoit apparu en songe, et lui avoit proposé une longue série de problèmes, dont plusieurs rouloient sur je ne sais plus quels corps solides qu'il appeloit incubes et sucubes9 et dont la solution devoit loi procurer beaucoup d'honneur et lui valoir des titres nobiliaires tels que ceux de marquis du cube , et de vicomte de la sphère. Au nombre de ces problèmes, se trouvoit celui-ci, dont noœ croyons pouvoir rapporter l'énoncé presque mot pour mot : Enfin , si tu démontres la fausseté de la proposition de Pytkagore (*) par laqudk le contenu seroit égal au contenant , et si /«

(â) Sur le carré de l'hypoténuse do triangle redanfk

parviens à anéantir ces nombreux bataillons armés de fourches et. de radicaux noirs et cornus, tu seras déclaré grand-maître de l'ordre des chevaliers triomphateurs des incommensurables. Encouragé par une perspective si flatteuse, le bon homme s'étoit mis à l'oeuvre, et avoit fini par trouver exactement le rapport introuvable de la circonférence au diamètre, c'està-dire la chimère de la quadrature du cercle. Que pense M. Bautain d'un pareil travail et d'un tel résultat? Il prononcera sans doute que le résultat est absurde et le travail une folia Mais sur quoi fondera-t-il sa décision ? Sur une démonstration géométrique? — Le visionnaire lui oppose tout un volume de démonstrations. Cependant M. Sarrazin est fou et M. Bautain est sage. Mais d'où vient cette différence? N'est-ce pas de ce que les raisonnements de l'un sont opposés et ceux de l'autre conformes aux démonstrations des autres géomètres? Ce qui fait la sagesse et la folie , c'est donc la conformité ou l'opposition avec le sens commun? Le sens commun est donc le critérium de la sagesse et de la folie, de la vérité et de l'erreur. Si» donc M. Bautain craint la condamnation de sa philosophie par le sens commun, nous comprenons son antipathie pour ce tribunal Mais, s'il est convaincu de la vérité de son système , il a bien peu de

confiance dans la vérité, puisqu'il craint de la mettre à une épreuve à laquelle, de son aveu, elle résiste seule. Est-ce qu'il seroit homme à s'obstiner dans sa doctrine, si tous les philo sophes la repoussoient ? Ou, encore une fois, est-ce qu'il voudroit l'introduire par force ou par surprise? ce seroit le moyen de la rendre toujours suspecte.

Mais peut-être, parmi les principes et les développements philosophiques du professeur de Strasbourg, y en a-t-il quelques-uns qui se trouvent en opposition, soit avec des croyances -généralement reçues , soit avec la doctrine philosophique dite du sens commun : c'est ce que nous avons à examiner.

Il y a deux choses à considérer dans une doctrine : le fond de l'enseignement et la manière d'enseigner. Comme la méthode est ce que nous connoissons le mieux jusqu'à présent de la philosophie bautaniste, c'est par là que nous commencerons.

Ce seroit bien rétrécir la question qui nous divise, que de la réduire à une question de méthode. En effet, on convient assez généralement que toutes les méthodes sont indifférentes, pourvu qu'elles soient claires et qu'elles partent d'un fondement certain. L'essentiel, c'est de faire pénétrer la vérité dans l'intelligence, et il importe

peu. laquelle .y entre la première et dans quel ordre elles s'y enchaînent Ce qu'on appelle mauvaise méthode, est le plus souvent un dér feut, un manque, une absence de méthode. Chaque esprit réclame , pour ainsi dire , une méthode particulière, ou au moins une modifir cation particulière de la méthode du maître qui l'instruit; telle méthode fait merveilles entre les mains d'un instituteur, d'un artiste ou d'un auteur, qui ne réussit point à un autre; et chaque philosophe, sans inventer ou enseigner pour cela de nouvelles vérités, peut exposer dans un ordre nouveau, concevoir d'une nouvelle manière, et produire sous une forme nouvelle la vérité connue : c'est le droit de chaque intelligence, et à Dieu ne plaise que nous le contestions à personne! Quoique réunis dans une même foi et autour d'un même fondement de certitude, chacun de nous peut légitimement développer la philosophie selon son génie particulier ; et , loin de troubler M. Bautain dans l'exercice du même droit, nous attendons au contraire son Manuel avec une vive impatience, persuadé que la science ne peut qu'y gagner. Nous nous féliciterions même si nous avions contribué par notre ouvrage à. en accélérer la publication. Nous ne lui promettons pas de tout approuver : mais nous croyons pouvoir lui assurer que sa méthode

n'est point en elle-même ni autant qu'il le croit opposée à la nôtre, et l'ennemie du sens commun, que c'est à tort qu'il a essayé d'élever un mur de séparation entre elle et le sens commun, que le sens commun eut validé plusieurs de ses principes généraux, s'il n'eût point eu la témérité de les vouloir établir uniquement par sa raison privée, et que, s'il n'eût commencé par annoncer qu'il faisoit schisme avec le sens commun, tout ce que le sens commun n'eût pas d'abord formellement condamné, eût été accueilli comme une conception ingénieuse, qu'il eût été provisoirement libre à chacun de soutenir, d'attaquer et de défendre. On n'eût point imputé à crime à M. Bautain de chercher à faire prévaloir sa méthode sur tout autre procédé» Mais M. Bautain, qui sait que tout ce qui vient de l'homme est transitoire comme lui, a cru pouvoir s'éterniser dans sa méthode et la sauver du sort ordinaire aux inventions humaines, en l'élevant au-dessus même de la raison commune, en tentant de la soustraire à tout examen, en la proclamant par conséquent la seule vraie, la seule impérissable : il est tout simple que le sens commun se soulève contre une pareille prétention. Si réellement M, Bautain a trouvé le secret de la nature, qu'il laisse faire au temps et au sens commun : ces deux juges irrécusables et inévitables x- au lieu

de iCBicim son œuvre, ne feront que l'afiêr~ mir de plus en plus.

Quelle que soit la multiplicité réelle et posfflJe des méthodes, nous devons reconnoitre néanmoins qu'on peut les réduire k deux types principaux dont toutes ne sont que des modes particuliers ou. des combinaisons dans diverses proportions. L'une de ces méthodes fondamentales procède par voie de déduction et d'induction, déradiation et èOnradiation , de dirav senoe et de convergence, d'émanation et de résorption, de sortie et de rentrée, d'exposition et de reposition, d'extraction et de réinsertion, d explication et d'implication, d'expansion et de concentration t de développement et de r enveloppement, d'épanouissement et de résumé , à!efflux et d'afflux, de reflux, d'allée et de retour, de progression et de régression, d 'analyse et de tynthese; l'autre, par voie d'addition et de division, d'aggrégation et de ségrégation, de jux~ U-position et de séparation, de composition et de décomposition, de construction et de destruction, ou encore une ton de synthèse etd'analjrse. Mais ces deux derniers mots n'ont point daps les deux méthodes une même signification.

On Toit que chacune de ces méthodes se conttitue d'an double procédé Dans chacune, les deux procédés doivent être unis pour poas don»

ner une connoissance complète de l'objet, et Fan sert de vérification à l'autre. Au moyen âge, la science partoit d'un centre métaphysique, et rayonnait par déduction : aujourd'hui , elle part de tous les points de la circonférence, et converge vers » le centre. L'esprit humain, obéissant à son insu à la loi qui le régit, et sans avoir la conscience d'un travail entrepris par une réaction hostile contre le point central de toute science, revient à. son principe, sans s'en douter encore, des extrémités les plus reculées de l'empire des intelligences.

La première de ces méthodes nous fait voir les rapports généalogiques, les rapports vivants des êtres; la seconde leurs rapports collatéraux, dépendant de leur position respective, leurs rapports inorganiques, bruts, et en quelque sorte morts.

Pour produire par la première méthode, il faut employer l'analyse. Pour produire par la seconde, il faut employer la synthèse.

La nature produit les êtres vivants par déduction, et il y a Heu de croire que tous les êtm crpés ont été engendrés de la même manière: car, si les minéraux paraissent se former synthétiquement, l'action génératrice n'en part pas moins; du cen tare pour attirer à lui tous les éléments dont elle veut faire un tout Au reste la

seconde espèce de synthèse a toujours une paît plus au moins grande dans les œuvres de la nature.

Pour apprendre par la première méthode, nous sommes obligés le plus souvent de commencer par l'induction, et de finir par la déduction. Pour apprendre par la seconde méthode, nous sommes toujours obligés de commencer par l'analyse et de finir par la synthèse.

Tout en avouant la supériorité de la déduction pour acquérir la connoissance d'un objet, surtout quand elle peut suivre l'objet dans sa génération et son développement naturel, en recommencer, en répéter, en reproduire tous les termes successifs , nous pensons qu'il est souvent indiffèrent d'employer Tune ou l'autre des deux méthodes générales, que Ton peut même vérifier par l'une les résultats de l'autre, que l'une peut mieux convenir que l'autre à certains esprits, enfin que pour nous, qui sommes placés à la circonférence, et qui ne pouvons même nous voir dans notre propre centre, la seconde espèce d'analyse doit presque toujours précéder la première dans l'étude des choses, presque toujours nous conduire à elle, et que le plus souvent la déduction ne peut venir qu'à la suite de l'induction. Mais nous opinons aussi que les deux méthodes ne peuvent s'appliquer indifieremment

à tout objet, qu'il n'est pas toujours possible de faire un choix, et que la déduction intellectuelle par laquelle notre esprit acquiert la connoissance et la démonstration d'un objet, est loin d'être toujours l'histoire ou la répétition du développement ou de la déduction de cet objet telle qu'elle s'exécute hors de la raison. Lorsque la déduction intellectuelle est la fidèle représentation de la déduction extérieure, on peut l'appeler avec M. Bautain déduction génétique ou genèse, Nous l'appellerons déduction logique ou rationnelle, quand elle nous démontrera le rapport nécessaire du développement arec son principe.

Pour former une science , il faut commencer par analyser anatomiquement ou d'après la seconde méthode l'objet ou les objets de cette science, vérifier et confirmer par la seconde espèce de synthèse le résultat de cette analyse, remonter par voie d'induction au principe de 1* science, et seulement alors développer la science par voie de déduction. Cette longue opération n'est point l'ouvrage d'un homme ni de quelques hommes, mais l'ouvrage du temps et de l'esprit humain, et la philosophie fait en grand relativement à toutes les sciences, dont elle recherche la source commune, ce que chaque science Eut à l'égard de son objet particulier.

La meilleure manière d'enseigner une science.

est, ce nous semble, de suivre l'ordre selon lequel elle s'est formée, non pas l'ordre chronologique, mais Tordre logique, qui écarte tout ce Jjui a pu entraver et retarder le mouvement de la science, et groupe les faits primitifs dans Tordre synthétique le plus propre à favoriser l'induction. Si Ion veut simplement enseigner par voie d'autorité, ou exposer une théorie pot|r en donner une idée sans chercher à la démontrer comme vraie, le procédé le plus clair, le plus facile, le plus satisfaisant et qui mène le mieux au fond des choses, c'est d'en faire la déduction. Mais la simple déduction, qui est le procédé a priori en lui-même, ne démontre rien que les rapports des conséquences au principe, pareequ elle n'est qu'a posteriori par rapport à nous, à moins qu'elle ne parte d'un principe qui nous soit connu certainement a priori. C'est ainsi que procédoit l'antiquité dans son enseignement scientifique, avant que la philosophie eut rompu avec la foi, la tradition et le sens commun.

Il seroit trop long d'entrer dans tous les détails et les distinctions nécessaires pour éclaircir suffisamment nos principes et ceux de M. Bautain sur la méthode. Le peu que nous en disons sera suffisant pour le lecteur attentif

M. Bautain admet comme nous les deux méthodes. Il appelle la première naturelle, et la

seconde rationnelle ou artificielle. Nous pou* Tons sans inconvénient adopter ces dénominations , pourvu que nous ne perdions pas de vue qu'elles ne sont vraies qu'en tant que la première méthode prédomine dans la nature» et la seconde dans l'esprit humain. Du reste, elles sont toute» deux naturelles, puisque nous les trouvons toute» deux dans la nature, et que notre raison procède par l'une aussi bien que par l'autre. M. Bautain convient que celle qu'il nomme exclusivement artificielle est le plus souvent indispensable pour nous mettre sur la voie de celle qu'il appelle naturelle, et il est d'accord avec nous sur ce point, que la déduction seule ne démontre rien quand elle part d'un principe formé a posteriori par voie de synthèse ou d'induction. D'un autre côté, si, comme le répète souvent M. Bautain, l'analyse ou la déduction logique est une imitation de celle de la nature, elle est aussi artificielle ou rationnelle que la méthode synthétique, qui imite aussi la nature en quelque chose, et que la seconde espèce d'analyse, l'analyse de Condillac, qui n'est rien moins qu'arbitraire, puisqu'il y a un art de la dissection , expression des rapports naturels de juxta-position entre les parties d'un tout

M. Bautain est persuadé que la méthode artificielle ne peut servir à fonder aucune science,

H qu'on ne doit remployer que dans les cas où Ton ne peut recourir à l'autre II réserve la dé» nomination de science pour tonte connoksance qni fat formée selon la première en partant d'un principe a priori, d'une ri#e, le nom d'analyse a la déduction quil appelle logique, qui doit toujours être suivie de l'induction, celui de synthese â la composition par voie d aggrégation Quoique cela il s écarte de la signification que

attache communément aujourd'hui à ces , dés qui! s'explique et qu'il définit, il n'y a a dite : il suffit de «'entendre veut que la nature ne produise jamais rien e procédé synthétique, mais constamment me déduction et une induction simultanées, a été conduit par «es principes métaphvsià soupçonner (') que les minéraux émet croissent par intns-susception, comme les auxquels nous conférons exclusivement le nom de produits organiques-

Que î£ Bautain cherche à universaliser toutes le» lots de la nature, nous ne pouvons que lui applaudir. Si le sois commun confirme ses ié~ mitais, nous serons des premiers â l'en féliciter. Vais croyons comme lui que toutes les lois par-

Prépositions générales sur la tic, p. 18*

ticulières ne sont que des modes d'une loi universelle à la découverte de laquelle le génie humain s avance de jour en jour. Biais, si, par celle raison, nous devons toujours tendre aux explications les plus générales f nous devons prendre garde adssi de mal généraliser; ee qui arrive foutes les fois que nous nous laissons dominer par l'imagination. Sur un fait particulier nous élevons tut système, que nous prenons pour un développement naturel, nous forçons tous les autres faits à se plier à notre conception, et nous négligeons ceux qui résistent à la violence que nous exerçons à leur égard. Cest ce qui est armé à M. Bautain, et de la sa haine contre le sens commun.

On admet assez généralement la formation naturelle de certains produits par voie de juxtaposition, et l'organisation par intus-susception se résout elle-même en une juxta-position moléculaire Nous voyons les deux procédés se combiner dans l'organisation du corps humain, qui se termine à la ligne médiane, et les sutures du crâne annoncent bien que les pièces osseuses qui le composent, quoique formées isolément par voie de rayonnement, se sont néanmoins unies par voie de synthèse. De même que les crystaux, dans lesquels on voit l'agrégation résulter d'une attraction centrale, et qui, par cette raison, tiennent

le milieu entre les corps organisés et la matière brute, se forment par l'agglomération des molécules élémentaires autour des points de cristallisation; de même, il y a des sociétés intermédiaires entre celles que M. Hautain appelle nations ou sociétés naturelles, qui sont le développement de la famille, et celles qu'il nomme peuples ou sociétés artificielles, formées par Faggrégation d'éléments hétérogènes : ce sont celles qui se constituent naturellement par l'agglomération sdccessive de diverses familles ou de petites peuplades autour d'une puissance pré* pondérante, qui les attire à die par la subsistance qu'elle leur fournit et la protection qu'elle leur accorde en échange de leurs services.

M. Bautain, nous le ferons encore remarquer plus tard, devient exclusif à force d'être systématique Il a dans les faits généralement reconnus un critérium par lequel il peut contrôler ou vérifier ses principes. Si ses données métaphysiques le conduisent à heurter des principes incontestés parmi les hommes, à contredire des faits sur lesquels on est d'accord, il doit, ou renoncer à ses hypothèses , ou provoquer un nouvel examen, et se soumettre au jugement commun. Autrement il nous donnerait la capacité de son «prit pour la mesure de toutes les intelligences; ce qui est inadmissible. M. de la Mennais s'y est

pris bien plus sagement, lorsqu'il a choisi pour point de départ le fait le plus universel, celui qui ne peut jamais être contredit ou contesté que par des individus isolés. Au surplus, il &ut se garder de confondre le principe métah ysique de M. Bautain avec l'abus qu'il en peut faire dans l'application.

— J'ai observé, dira peut- être M. Bautain : observez à votre tour, et vous reconnoitrez l'eiao titude de mes observations.

— Cest un appel au sens commun que Ion nous fait Mais le sens commun ne ratifie pas l'observation, il la dément Que M. Bautain, s'il invoque l'arbitrage, se soumette donc à la décision des arbitres.

«—Mais ma doctrine n'est point un produit artificiel de mon esprit, elle s'est développée naturellement dans mon intelligence '

— Belle raison! est-ce que la nature n'a jamais produit de monstres? A quoi reconnoltron le monstre? M. Bautain ne peut disconvenir que ce ne soit à une déviation du type commun d un genre ou d'une espèce. Pourquoi donc ne veutil pas que Ton juge de la conformité d'un produit intellectuel avec la loi de la nature, par sa conformité avec les produits uniformes de l'intelligence?

— Mais toute existence part d'un principe qui

se développe par voie de déduction, et ma théorie n ©t que cela.

— Cest comme si tous disiez : « Ma théorie est vraie, paroequ'elle est vraie * Votre théorie n'est que cela! cest tous qui l'assurez. Toute existence 1e pose de cette façon t c'est encore tous qui l'assurez. Qui tous a dit que le fait est universel? Tout le monde en convient-il? Si ce fait n'est pas à portée d'être constaté ou vérifié par tous ta hommes, au moins tous les philosophes sontils d'accord là-dessus? Alors citez des noms et <fe* textes. Jusque-là nous sommes libres de regarder votre théorie comme quelque chose de rationnel et de personnel. Si tous voulez que nous adoptions votre manière de voir, donneznous donc des garanties de sa justesse : car votre affirmation ne nous suffit pas, et ce n'est point assez que votre système forme un ensemble partit et bien liér bien enchaîné, s'il faut, pour l'appliquer aux laits, démentir l'expérience ou (observation commune.

Ce n'est point, encore une fois, que nous condamnions en masse la philosophie de M, Bautain* Nous pouvons admettre les principes sans accorder les conséquences ou les applications. Et l'entemble, avec tous ses détails, nous parottroit 'le la plus grande vérité, que nous lui tiendrions encore le même langage, s'il sfobstinoit à nous

refuser des garanties contre les écarts possibles de son esprit et les illusions qui pourraient nous séduire nous-même.

Quoique nous soyons en gros d'accord avec lui sur la distinction des deux méthodes et sur le procédé qui constitue chacune, ce n'est point là ce qui rend certain ce que nous en ayons dit Nous avons trouvé ces deux méthodes par les observations que nous avons faites en nous et hors de nous. Ce qui les rend certaines en ellesmêmes, c'est qu'elles sont une loi générale de la nature ; et ce qui les rend certaines pour nous, c'est que nos observations se trouvent confirmées par l'enseignement commun des philosophes. Que M. Bautain veuille bien nous dire maintenant ce qui les rend certaines pour lui ?

Quant à la pratique de ces méthodes, la seconde suppose des matériaux à mettre ou déjà mis en œuvre, la première des principes d'où sortent et où rentrent des conséquences, toutes deux des lois selon lesquelles leur procédé s'exécute. Tout cela est- il certain par soi-même? Comment cela est-il certain pour nous ?

Comment sait-on certainement que les lois de la méthode sont des lois de notre esprit et de toute existence? On ne les commît que par des opérations humaines toujours suspectes.

Les matériaux de la synthèse logique sont?

ou des VAm naturels constatés par l observa* tvon , ou des propositions reçues et confirmées par l'expérience, ou des lois naturelles démon* tries par une longue expérience. ('). Y a-t-il dans cela quelque chose de certain? Cest encore l'expérience et l'observation, l'expérience et l'observation humaine. Si longue et si générale que soit cette expérience, cette observation, eût-elle le sens commun universel , qui assurera à M. Hautain qu'elle ne sera point démentie dès demain par une expérience, une observation contraire ?

Les données de l'autre méthode sont (*) , ou des faits, ou des notions, ou des idées. Si ce sont des faits j c'est encore l'expérience qui les constate et nous apprend à en tirer des conséquences. Si ce sont des notions, ou bien nous les avons formées a priori , et elles sont sans relation avec l'extérieur, pu elles viennent d'une opération empi* ri<jue de notre raison , et dépendent par consér çuent encore des feits. Tout cela, c'est toujours de l'humain : où en est la certitude ? r

Restent les idées. Qu'est-ce qu'une idée? quelle différence y a-t-il entre une idée et une notion? La notion est le produit de la pensée, d'une généralisation, d'une abstraction. Mais Vidée ne

(') Logique de M. Bautain , n.° i££.

C) OU., n.« i36.

dépend pas de l'homme, elle tombe d'une sphère plus haute ('). Vidée est pour M. Bautain ce qu'elle étoit pour Platon : cela s'enseigne publiquement, et l'on ne fait point mystère du patronage du philosophe grec. A-t-on bonne grâce après cela de nous demander si la raison générale est une idée à la Platon? Les idées sont: Dieu, l'ame humaine, le point mathématique, la vie, l'unité arithmétique, la justice, le droit, la force physique, et autres principes au-delà desquels on ne peut remonter. Nous ne savons pas si M. Bautain s'est bien rendu compte de ses opinions sur l'idée. Mais sa manière de s'exprimer nous porte souvent à croire qu'il prend la vie, le point mathématique, la force, l'unité arithmétique, colnme quelque chose de substantiel, non seulement en soi, mais dans l'esprit, et que toute idée est pour lui un être sui gcncrit incrusté dans l'intelligence.

D'où viennent les idées ? — D'où elles Tiennent, Messieurs? .... D'où vient le germe animal' l'embryon végétal ?

L'hirondelle , D'où nous vient-elle?

D'où viennent les semences que nous jetons en terre? d'où vient toute semence? d'où vient h

(') Logique, n.0 137.

première semence?*— Vous n'aurez pas d'autre réponse. Celle-là pourtant est suffisante.

Nos idées viennent donc d'une première idée, qui s'est reproduite de génération en génération depuis le premier homme, en qui Dieu a voit placé le premier germe de chaque idée, en sorte que nous naissons tous avec les idées, non pas gravées, mais implantées dans l'intelligence.

L'idée est toujours principe, toujours profonde, toujours mystérieuse; elle ne peut se définir, ni en général, ni en particulier; nous possédons tous les idées, et la raison est obligée de les admettre purement et simplement.

Si les notions manquent de certitude parcequ'elles sont le fruit de l'expérience, de l'observation , d'une élaboration rationnelle , et que l'esprit mêle toujours ou peut toujours mêler du sien aux données de la nature , il n'en est point ainsi de l'idée, suivant M. Bautain : elle est toujours vraie, toujours certaine, puisqu'elle nous vient d'un monde supérieur, comme le germe de la vie intellectuelle.

Quoique nous regardions la cause des idées innées comme perdue au tribunal du sens com- w mun, nous ne présenterons point notre opinion *% comme la règle de toute opinion, et nous ne ferons point un crime à M. Bautain de ressusciter au dix-neuvième siècle une hypothèse dont

le temps a fait justice. Nous voudrions seulement qu'il ne nous la présentât que comme une hypothèse, comme une explication soumise au jugement des philosophes. Mais, si, à laide de cette résurrection du platonisme, le célèbre professeur croit échapper à la règle du sens commun , nous ne roulons pas le laisser plus longtemps dans Terreur.

N'est-il pas possible à l'homme de prendre des notions pour des idées? L'impuissance de définir l'idée est-elle une marque suffisante pour la faire reconnoître? Ce qtte vous n'ayez pu définir, un autre ne le pourroit-il ? Ce qui n'a pu être défini jusqu'à présent, ne pourra-t-il l'être demain? Ne peut-on jamais prendre pour une définition ee qui n'en est pas une? Faut-il que la distinction de l'idée dépende d'une opération toujours incertaine de l'esprit? Quand une idée sera bien reconnue pour telle, l'esprit, en la développant, suivra-t-il bien les lois qui doivent présider à la déduction? dans son opération ne mêlera -t- il rien d'étranger à l'idée et à ses conséquence!? Si le sens commun ne décide toutes ces questions, où sera la certitude subjective de l'idée, et la certitude même objective de son développement •'

Puisque, d'après M. Bautain, les idées seules sont certaines et la première méthode générale la seule naturelle, il est tout simple qu'il eiige

que la science se transmette par roie de déduction logique, qu'il ait adopté cette méthode dans son enseignement, et qu'il tire des idées toute sa philosophie. Il procédera donc par déduction logique. Mais ne vous laissez pas tromper à ce mot, et ne demandez pas à ce philosophe une rraie déduction logique. La déduction vraiment logique , pour peu qu'elle soit artificielle 9; n'est à ses jeux qu'une synthèse. Il ne vous tirera jamais une conséquence, jamais il ne posera un raisonnement, il est l'ennemi déclaré du raisonnement; ce ne sont point des Démonstrations qu'il fait, mais defc Expositions, et, si l'on pouvoit le dire, des monstrations. Gomment en effet pourrait -il tous Démontrer quelque chose, partant d'un principe qu'il avoue obscur et mystérieux? Il ne peut que vous montrer ce qui est sorti du principe, et encore à -une certaine distance de la source. — À mesure que l'on s'éloigne du principe, dit-il, tout s'éclaircit» — Oui, tout devient, si vous voulez, intelligible; le principe lui-même devient clair; on sait, en un mot, et l'on comprend vos paroles; vous en avez montré le sens par une Explication nette et lumineuse : mais vous n'en avez pas Démontré la véritéf vous n'avez pas même montré que votre développement fftt une conséquence nécessaire du principe.

-' Votre méthode, la déduction qu'il vous plaît N d'appeler logique , n'est donc point logique, puisqu'elle n'est point artificielle; elle est purement génésiquCy elle est, si vous le voulez, démonstrative, mais seulement dans le sens de descriptive, et non dans le sens géométrique et rigoureux du mot Vous l'affectionnez de préférence à toute autre : rien de mieux : suivez-la dans l'occasion. Appliquez-la à la physiologie végétale et animale, et, si cela vous convient, à la cristallisation des tels : c'est là véritablement sa place et son emploi, puisqu'il n'y a là qu'à décrire des phénomènes successifs. Racontez comment le genre humain se propage <le familles en famille! Apprenez-nous, si vous le savez, comment l'astre des nuits est sorti de notre globe, et comment les planètes et les comètes sont filles du soleil qui les retient dans sa sphère d'attraction. Dites que la genèse est la méthode la plus satisfaisante pour l'esprit, celle qui complète la science, celle dont nous devons tendre à nous rapprocher de plus en plus : nous souscrirons de grand 'cœur à votre jugement Mais n'essayez pas de nous la donner pour une méthode essentiellement logique, pour la seule naturelle, la seule philosophique, la seule scientifique, la seule certaine Logique, elle ne peut l'être toujours ; elle ne l'est que quand ses données premières nous viennent d'en haut, ou

quelle part .d'un principe formé par un acte de généralisation. Seule naturelle, elle ne l'est pas absolument et sous tous les rapports. Seule philosophique, seule scientifique, elle ne sauroit 1 être sans réduire la science et la philosophie à on petit nombre de faits d'observation. Certaine en elle-même, elle ne l'est point : car, si son ouvrage est le fruit de l'observation,, l'observation est trompeuse; et, s'il est le produit spontané de l'intelligence, l'erreur est soumise aux mêmes lois d'élaboration et de développement . intellectuel* que la vérité. Subjectivement certaine par elle seule, elle ne peut l'être, puisque nous avons toujours à craindre de prendre un principe d'erreur pour un principe de vérité, et que l'erreur peut s'enlacer à la vérité dans son développement, comme ces plantes grimpantes. à fleurs campanulées, qui croissent au milieu de certains arbustes épineux, enroulent leurs, tiges flexibles autour de leurs troncs et de leurs, rameaux, et les étouffent sous l'exubérance de leur végétation.

Au surplus , nous le répétons, M. Bautain .se met peu en peine de démontrer. Malheur à qui entreprend de démontrer! C'est (x) le vice radical de t homme. L'homme veut créer la science au

(') Cours de métaphysique, chap. a , n,° 3i , dans les développement*.

lieu de la voir. Laissez les choses se démontrer elles-mêmes*

M. Bautain ne démontre donc pas, il -eipoie, il raconte comment tout animal sort d'un germe, tonte plante d'une semence, il décrit le développement progressif de ces deux sortes d'existences, il tous fait admirer le soleil qui s'éradie, le ruisseau qui s'échappe de la source, le point géométrique sortant de lui-même et se posant en ligne, l'œil de l'homme réagissant par le regard ou se posant en regard, la lumière jaillissant dei ténèbres, du feu central, du feu dévorant, tonte existence, en un mot, surgissant d'un abhne Chacune de ces descriptions est laite en style clair, brillant, entraînant même Mais le lien de toutes ces descriptions, l'ensemble, l'unité, où cela est-il? Ce sont des faits, des faits isolés, et rien que cela, c'est de l'empirisme, et un empirisme très-étroit, dans lequel c'est souvent l'imagination qui fait l'expérience. tt La méthode, dit M. Bautain, part d'un point central et se termine à un point polaire. * On dirait tout aussi bien qu'elle part d'un point extrême et conduit a un autre extrême : mais ce serait ébrécher l'idée-mère. Pour nous mettre d'accord, disons que la méthode conduit d'un point à un autre, qu'elle doit avoir un but : sans but , elle marche au hasard. Quel est le but de M. Bautain? quel est.

parmi ses disciples, l'homme habile» h grand Apollon qui pourra nous l'indiquer? M. Bautain a-t-0 on but? l'éclectique peut-il avoir un bat? En un mot, qu'est-ce que M. Hautain veut prouver?

Prouver I c'est un mot qui sonne mal dans la nouvelle école; Le maître monte en chaire. — Messieurs, au moyen d'un travail anatomique, d'un travail ^nthétique, d'un Uavail d'induL ton, de généralisation et d'abstraction, je me sois Êiit un principe J'ai un autre principe quç je n'ai point créé* moi-même, mais qui m'est descendu d'une sphère supérieure: Messieurs, admettez mes principes.

—.Voyons , recommencez sous nos .jeux la lérie d'opérations par laquelle vous êtes arrivé à ▼otre principe empirique, et dites-nous sur quoi repose la certitude de l'autre

— Ce n'est point la la question, Messieurs. Admettez mes principes.

•—Mais nous ne pouvons raisonnablement las admettre sans savoir s'ils sont certains.

— Messieurs, admettez mes principes, ou il n'y a point d'enseignement pour vous, vous n'aurez point ma science.

— Vous tenez donc uniquement à nous transmettre votre science sans vous inquiéter de nous en donner la certitude? c'est une singulière fan-

taisie. Eh bien! soit : nous saurops parfaitement ce qui s'est passé dans votre raison : mais auronsnous pour cela une connoissance objective? Il suffit d'ailleurs que nous admettions vos principes comme des hypothèses.

— Messieurs, il faut croire au principe I) faut ici une adhésion franche, une foi pure et simple; point de raisonnement, point de discussion , point de disputation*

— Mais vous nous aviez promis de nous conduire à la foi par la science. « Le temps n'est plot, disiez-vous (z), d'imposer la vérité d'autorité \ Cétoit donc un leurre par lequel vous prétendiez nous amorcer?

— Messieurs, croyez du moins au nom du principe. Si vous recevez le nom, vous recevez par là même Vidée et Y idéal correspondants. 11 y a dans les noms une vertu secrète, une qualité occulte qui donne science, évidence, certitude Vous croyez bien au germe d'où est sorti ce bel arbre que vous admirez, vous croyez aux germes humains d'où vous êtes sortis vous-mêmes. Vous avez cru à la force physique et au point mathématique, et vous avez été obligés d'y croire : autrement il n'y auroit eu pour vous , ni physique* ni géométrie. Cependant le point mathématique

est bien absurde rationnellement II faut donc commencer par croire au principe de la science, quelque obscur, quelque mystérieux qu'il soit Meneurs, il faut croire à mon principe.

— Nous croyons aux germes phy tiques et zootiques, parœque nous en voyons le développement; nous y croyons sur le rapport de nos sens, conforme à celui des sens des autres hommes»

Nous croyons à la force, parœque nous en voyons les effets, et nous y croyons sur la foi des antres hommes, qui appellent effets certains pbénomènes. Tout effet suppose une cause, d'un aveu universel, et la cause de ces effets, tout le monde rappelle force.

Le point mathématique , nous y croyons aussi avec les autres hommes. Mais faut-il le considérer avec vous comme la cause génératrice dés corps, comme un principe?

Si le point mathématique est pour vous ! être, le fond de l'être, le support de l'existence, la mbstance, le substratum universel, nous consentirons à le regarder comme le germe de toutes les fermes qui nous apparaissent II les engendrera toutes en se développant et en se déterminant Mais ces formes ne sont point des formes géométriques. Trouvez-nous dans la nature une surface, une ligne géométrique, un plan qui ne soit pas

criblé de vacuoles et couvert d'aspérités, vue droite qui ne soit pas sinueuse! Expliquez-nous ce que serait la surface de ce marbre, si tous la suiviez dans tous ses pores , si vous tourniez autour de toutes ses parties pleines, de toutes ses molécules les plus ténues, si vous pénétriez dans sa masse, si vous en retranchiez tous les vides au profit de là surface, et dites-nous, si vous pouvez, quelle différence il j auroit entre la surface réelle et le volume réel! — ■ «Le regard, dites-vous, marque une ligne droite?*— Fort bien! Mais le regard, est-ce quelque chose de substantiel? estce l'œil lui-même qui se pose en substance hots de lui, comme vous semblez l'insinuer? Le regard marque une ligne droite, comme les pointes de deux clochers marquent une ligne droite Mais cette ligne, où est-elle?

Les existences géométriques sont de pures abs* tractions, des limites mathématiques, dont les objectifs réels approchent plus ou moins sans jamais les atteindre. Ce sont des modes abstraits, des formes rationnelles, dés limites que notre esprit assigne comme possibles à la substance étendue Les surfaces sont les limites abstraites de la substance même, les lignes les limites de la surface, le point la limite de la ligne. Personne ne suppose que la surface existe séparée du corps, ni la ligne hors de la surface, ni le point hors

de la ligne : ces choses ne s'isoleàt que dan» la pensée, et le corps géométrique lui-même n'est aussi qu'une abstraction. Le point est une espèce Subi Là où nous concevons la substance ♦présente, c'est un point; là où elle s'étend, c'est un point ; là où nous, fractionnons la ligne par la pensée, c'est encore un point; là où deux lignes se coupent, là où nous supposons que la substance cesse d'être étendue* de pouvoir être mesurée, là où cesse la dimension, ce sont encore des points. Considérer le point comme le principe* des figures, c'est une manière de voir de l'esprit, c'est quelque chose de rationnel, comme toute autre manière de. 1 envisager.

Dans tous les cas, quelque répugnance que nous ayons eue d'abord à admettre le point mathématique, nous l'avons néanmoins reçu, parceque nous 1 avons trouvé dans tous les ouvrages de géométrie comme une abstraction sans laquelle fte pourraient exister des démonstrations que tous les géomètres ont toujours employée^ comme bonnes. Mais quel motif avons-nous de croire à vos principes ?

— Et quelle raison peut servir d'excuse à tant de méfiance? Avez-vous fait les mêmes difficultés à Fégard des autres maîtres qui vous ont en* ceigne leurs sciences respectives ? *

-"Non : car ces maîtres ne passoient pas pour

avoir une doctrine systématique ; ils ne faisoient pas profession de se séparer de renseignement commun dans les sciences qu'ils transmettoient à leurs disciples. Et puis il y a voit moins d'astuce dans leur début, ils nous abordoient avec plus de franchise, ils nous montraient le développement avant de nous' parier du principe Mais vous exigez d'abord notre foi pour une chose inconnue! cela a tout l'air d'un piège, d'une surprise, d'un guet-à-pens. Puisque vous avez connu vous-même le développement avant le principe, trouvez bon que nous procédions de la même manière, laissez-nous au moins la liberté d'admettre hypothétiquement vos principes, ou nous ferons semblant d'y croire, nous laisserons passer leurs noms sans réclamation, puisque c'est le seul moyen de nous instruire de votre découverte, sauf ensuite à en chercher la certitude par telle voie qu'il appartiendra.

— Messieurs, croyez à mon principe empirique : il se démontrera par son - développement, et vous' en verrez sortir tous les faits qu'il renferme.

— La certitude dû principe dépend donc de celle des faits dontjl est l'expression générale ou l'explication? Eh bien, commençons, de grâce, par constater ces faits. Énoncez au moins les faits d'où vous êtes parti, que nous puissions

les reconnoître pour des faits d'expérience commune. Si cette épreuve ne leur est point .défavorable, et que votre principe ne les contredise pas à notre sens, nous l'adopterons comme une opinion libre ou probable jusqu'à ce que le consentement commun soit intervenu.

Pour le principe. métaphysique, sa certitude dépend de celle des faits par lesquels il se manifeste Ces faits vous ont été transmis comme certains. Dites-nous donc au moins d'où vous les tenez, montrez-nous leur signe de certitude, et la certitude de leur liaison avec le principe que tous leur, assignez.

— Messieurs, «en toute chose il faut commentcer par croire L'enfant éprouvera-t-il l'aliment «que lui présente sa mère, avant.de le porter «à sa bouche? Ne faut-il pas, qu'il croie à la «parole du maître? * ('). Messieurs, croyez à mes principes. Messieurs, prenez mon baume . . .

— Oui, l'homme doit commencer par croire, mais à la plus grande . autorité qu'il connoisse. S'il étoit possible qu'un homme séparé de la société de ses semblables, put vivre et former sa raison , il faudrait bien qu'il crut' à sa raison privée, puisqu'il n'auroit pas. d'autre autorité L'enfant qui ne connott que son père et sa mère,

O La morale de l'évangile comparée, f. 57.

doit croire tout ce qu'ils lui disent, le vrai comme le faux, puisqu'il n'a point d'autre autorité A mesure qu'il avance en âge, il entre en rapport avec une autorite toujours croissante, a laquelle il accorde sa foi, et c'est ainsi que sa raison se forme. Mais .alors il ne croit plus sans motif à la parole d'un homme seul, surtout quand cet homme sape de tout son pouvoir les hases de la croyance universelle.

Pourquoi d'ailleurs sommes-nous ici réunis? N'est-ce pas pour philosopher ? Que demandonsnous de vous ? Que vous nous donniez de nouveaux principes ? Non : mais que vous daigniez nous apprendre à faire usage de ceux que nous avons acquis dans notre bas âge, nous montrer comment nojre foi d'enfant étoit raisonnable, nous enseigner à discerner dans notre intelligence le vrai d'avec le faux, nous faire connotoe la certitude de nos principes et le principe de notre certitude , convertir enfin notre certitude naturelle en certitude rationnelle ou philosophique. Cest donc en hommes, en philosopha qu'il faut nous traiter, et vous nous remettez au maillot!

Oui , si le genre humain avoit péri dans on nouveau déluge, si vous aviez seul survécu à sa destruction, si vous aviez créé de nouveaux hommes en jetant derrière vous les os de votre

mère, et si nous étions la nouvelle race surgie de cette bizarre origine, oui, alors, oui, nous serions bien obligés d'admettre et de croire toutes vos paroles ; vous seriez pour nous la seule autorité. Mais nous vivons au milieu d'une race d'hommes aussi ancienne que la terre dont elle couvre la surface, et c'est une prétention trop forte que de vouloir nous isoler du genre humain ainsi constitué, sous prétexte qu'il peut errer, pour nous imposer d'autorité le finit de vos opérations intellectuelles : car vos principes ne sont que cela, ou peuvent n'être que cela, et certainement votre théorie, votre méthode, votre philosophie ne peut être autre chose. Nous ne disons pas que vous enseignez l'erreur, mais que vous pouvez l'enseigner;

— - En effet, la prétention de M. Bautain est inconcevable, c'est celle d'un chef de secte, d'un illuminé , d'un enthousiaste. Il regarde comme une prostitution d'accorder sa foi aux principes universellement admis dans le genre humain: car la foi n'est due qu'à Dieu ; et le voilà qui s'érige, lui, en nouveau dieu, et réclame notre foil

Admettons néanmoins les principes de M. Bautain : quel usage en ferons-nous? — Nous en extrairons, dit-on, tout ce qu'ils renferment, nous en déduirons par la pensée et par là parole

le développement complet — Cest-à-direque vous décrirez une succession de phénomènes, que vous les montrerez arrivant l'un après 1 autre. Mais pourrez-vous montrer qu'ils doivent nécessairement se succéder dans cet ordre, et que, l'un étant posé, les autres s'ensuivent si rigoureusement, que vous puissiez les connoître indépendamment de l'observation ? Si vous ne le pouvez, votre genèse n'est point une déduction logique, elle n'est qu'une simple description, une histoire, quand vous l'appliquez aux faits de la nature, une pure hypothèse explicative, quand vous la transportez dans les hauteurs de la métaphysique. « Vous pouvez, je n'en disconviens pas, en Étire des applications très-élégantes et très-heureuses à la science géométrique , surtout aux solides de révolution, eh démontrant les propriétés des corps et des figures par la loi de leur génération. Là seulement la logique s'identifie avec la genèse. Encore, dans l'observation très-difficile et trèsdélicate des conditions premières de cette génération, comme dans la méthode dite d'exhauslion , qui est l'expression la plus franche de ce que vous appelez uniquement synthèse, et en général dans toute méthode exclusive, surtout si elle veut enfoncer jusqu'à la racine primitive et au point. le plus élémentaire des choses, vous rencontrez des écueils contre lesquels vous risques

d'échouer, si vous tous privez de la règle du sens commun. En considérant, par exemple, la génération du cône droit par la révolution d'un triangle rectangle autour de l'un des cotés de 1 angle droit, vous pourrez, si vous n'y prenez garde, induit en erreur par l'évaluation de la superficie du triangle, arriver à mesurer la solidité du corps engendré, en multipliait sa base par la moitié de sa hauteur.

Les plus sûres démonstrations, en géométrie, sont celles qui s'éloignent le plus des principes métaphysiques, celles qui font tout-à-fait abstraction de la génération des figures et des solides. Elles n'en sont pas moins méthodes analytiques ou méthodes synthétiques, même dans votre sens, mais logiquement, parla manière dont les propositions s'enchaînent dans l'esprit et se déduisent les unes des autres. Cette liaison intellectuelle, qui exprime bien les rapports vrais «des choses dans l'ordre selon lequel ils apparaissent à notre esprit, n'a du reste point de rapport avec l'ordre du développement de la figure dont on démontre les propriétés, puisqu'on ne les démontre le plus communément que par leurs rapports avec celles d'une autre figure. Si cette méthode a le désavantage d'être moins conforme à l'ordre extérieur de la nature, si elle procure moins de jouissance

à l'esprit, si elle nous fait pénétrer moins prôfon-

dément dans l'intérieur des choses, si elle exige des efforts de mémoire pour prendre racine dans la raison , enfin si elle nous offre, quelque choie d'arbitraire et nous ouvre plusieurs voies pour nous conduire à un même résultat, elle a du moins le très-grand avantage d'être beaucoup plus claire et plus certaine que celle que vous appelez seule naturelle, laquelle ne donneroit souvent que des prémisses obscures, vagues, incertaines, d'une haute métaphysique, et incapables de se développer avec certitude sans le secours des démonstrations usitées.

En suivant Tordre générateur , il faudra évaluer Taire du parallélogramme en multipliant Tun par l'autre deux de ses côtés adjacents. On devra, pour avoir la surface du cercle, multiplier la circonférence par le rayon, et, pour obtenir la surlace convexe du cône engendré par un triangle rectangle, multiplier son côté par la circonférence de sa base Celle du cylindre résultant de la révolution d'un rectangle,, seroit le produit 4e son axe par la périphérie de sa base. Enfin le volume de chacun de ces deux solides seroit le produit de Taire génératrice par la circonférence engendrée, ou le produit de Taxe par la circonférence de la base et par le rayon de cette circonférence. Sans doute ces valeurs seroient exactes : mais il faudrait alors

mesurer chaque figure, chaque solide, par une figure, par un solide semblable; ce qui multiplierait les mesures à l'infini, et détruirait la constitution actuelle de la science

S'il Jklloit absolument suivre le procédé gênésique, il y auroit encore à disputer sur Tordre même dans lequel il s'accomplit, et par conséquent sur les lois primitives du développement géométrique Un triangle, par exemple, peut être le résultat du mouvement d'un point qui se poserait en ligue droite deux lois brisée, et fini* roit par rentrer et se reposer en lui-même; ou le produit d'une ligne qui se mouveroit en décroissant selon une certaine progression. Il peut encore être conçu comme décrit par un agent extérieur, par exemple, par l'extrémité d'une droite mue d'un mouvement exécuté selon certaines conditions, et assujétie, si l'on vouloit, à une loi d'accroissement ou de décaissement Qui déciderait alors quelle est la vraie génération du triangle? Seroit-ce M. Bautain?

On nous dira que ces diverses générations ne sont qu'artificielles, que des points de vue de la raison inconnus à la nature? — D'abord, quoique notre conviction personnelle soit que la nature procède par rayonnance, nous ne pensons point qu'elle rayonne absolument d après les lois que M. Bautain voudrait lui prescrire. Il a

là-dessus sou opinion particulière, qui n'a d'autre valeur que celle que peut avoir une opinion individuelle. Mais tenons-nous-en rigoureusement à la plus pure expression de la méthode de la nature, et, renonçant à la génération par voie de révolution, renfermons-nous dans la génération par voie d'évolution et d'éradiation, quoique ce mode générateur soit celui dont on fiait le moins d'usage en géométrie, ou plutôt quoiqu'il ne soit jamais usité. Le triangle sera donc le développement d'un point en surface plane, renfermé dans certaines limites déterminées d'avance Le cercle sera engendré par le mouvement expansif de son centre, toutes ses propriétés seront exprimées par le rapport de son rayon avec lui* même, ou en fonction du rayon seul, et sa valeur superficielle dépendra uniquement de la durée et de la vitesse ou de l'intensité du mouvement, c'est-à-dire de la longueur du rayon. Le cylindre proviendra du développement circulaire de son axe parallèlement à lui-même, ses propriétés seront fonctions de son axe et de son rayon, et sa valeur solide, comme sa valeur superficielle, devra être tirée de la longueur absolue ou du rapport essentiellement variable de ces deux éléments. Le cône résultera de l'expansion de son sommet et ses propriétés et sa mesure, soit superficielle, soit solide, seront en

fonction de la direction des. irradiations extrêmes ou de la valeur du plus grand angle formé par les côtés du cône,. et en fonction delà durée et de la vitesse du rayonnement, c'est-à-dire de la longueur des mêmes côtés. Le rapport fondamental sera donc celui de ces deux éléments, qui entreront .nécessairement dans toutes, les formules. Or ce rapport, qui a d'abord l'inconvénient d'être irrationnel comme celui de la circonférence du cercle à son diamètre, qui est l'un des éléments des formules ordinaires, présente de plus un grand désavantage qui ne se rencontre pas dans l'autre : c'est qu'il n'est pas constant De plus, le rapport d'un angle avec son côté ne s'exprime d'ordinaire que par des sinus ou d'autres lignes Irigonométriques j, d'où il suit que M. Bautain ne pourra faire un pas sans avoir des tables de logarithmes à la main. Introduira-t-il dans ses formules des rapports dont l'un des termes seroit une dimension et l'autre une mesure de graduation? Le voila obligé de construire des tables d'une nouvelle espèce, et de calculer des rapports dont on n'a jamais fait usage en cet état depuis que les hommes s'occupent de géométrie.

M. Bautain ne peut donc rendre cette méthode exclusive , sans renverser tout ce qui , dans la science de l'étendue, repose sur les conventions

libres des hommes- Ce serait opérer dans cette branche de connoissanoes, un bouleversement semblable à celui qui résulterait, dans les calculs numériques, de l'introduction dans la science des nombfes d'un nouveau système de numération fondé sur une progression d'un ordre quelconque, plus ou moins élevé, plus ou moins compliqué. Or, ces conventions arithmétiques et géométriques, d'une pratique si universelle et si constante, dérivent peut- être bien aussi de la nature des choses, au moins de la nature do notre esprit; et, dès là même qu'elles sont de sens commun , elles doivent réunir dans une plus forte proportion les avantages, et dans une moindre dose les inconvénients des autres procédés.

A la vérité, les formules ordinaires pourraient toujours sortir de celles de M. Bautain : car, à mesure que les corps se dérouleraient, il faudrait bien, à moins de renoncer à en acquérir une connoissance complète et de sacrifier un grand nombre de leurs propriétés les plus intéressantes, les comparer entre eux, chercher tous les rapports de leurs éléments, étudier leurs sections, les développements de leurs surfaces et de leurs contours, ...., et même leur construction synthétique : car on a beau faire et beau dire : on ne peut empêcher les deux méthodes , les deux modes

d'union; les deux espèces de rapporta de subsister partout ensemble; la constitution anptomiquê des corps n'est pas moins réelle, pas moins naturelle que leur constitution physiologique et génésique; notre professeur n'étend un procédé naturel qu'aux dépens d'un autre procédé naturel; et l'extension qu'il donne en conséquence à un point de vue de notre esprit, ne peut s'établir que par la perte d'un autre point de vue. Car, à le bien prendre, ce prétendu procédé naturel et universel v n'est en géométrie qu'un point de vue de la raison. Nous convenons que,, dans la nature, la vie et le mouvement partent d'un point central : mais les irradiations se font selon toutes sortes de lignes, et d'après des lois qui nous sont presque entièrement inconnues.

Les rapports synthétiques ne devroient donc point être et ne seraient point nécessairement perdus dans l'ordre de génération que nous venons d'indiquer. Biais , en s éloignant de leur source, les formules cesseraient bientôt de renfermer les éléments primitifs, pour se constituer arec les éléments secondaires et artificiels ou rationnels , pour parler la langue de M. Bautain.

Il y aurait mêpne des propriétés qui dépendent évidemment de l'acte générateur, que néanmoins nous ne pourrions démontrer par là. Comment M. Bautain démontrerait * il , par exemple, a

priori, que la périphérie du cercle doit croître avec le rayon, et que cet accroissement est proportionnel au rayon simple, et non point à quelqu'une de ses puissances supérieures?

M. Bautam, nous le savons, ne cherchera pas k démontrer ces faits; il se contentera de les montrer, de les exposer, de les énoncer, de faire la genèse du cercle. Mais, outre que cela ne suffit pas à l'enchaînement intellectuel et que cela ne rend pas raison des choses par leur essence connue, il y a dans les figures géométriques bien des rapports et des propriétés qui ne se voient pas par les yeux du corps, qu'on ne peut leur montrer, mais qu'il faut découvrir avec ceux de la raison et leur démontrer. Comment, dans la simple génération du cercle, découvrir, par exemple, le nombre constant qui exprime le rapport irrationnel de la circonférence au rayon ?

Enfin beaucoup de% théorèmes seroient indémontrables par la genèse, ou ne pourroient être démontrés avec exactitude par ce moyen, ou même seroient totalement inconnus, s'ils n'avoient été découverts d'abord par une autre voie : c'est un fait que M. Bautain ne conteste pas. Le procédé a priori en lui-même Test rarement par rapport à nous, qui ne voyons les êtres que par leurs dehors, par leur existence, et non point

centralement; et, lorsque nous sommes arrivés a posteriori au cœur, à la racine d'un être quelconque, comme nous ne potirons jamais nous placer juste dans son centre ni voir le prinr cipe en lui-même, nous ne pouvons encore qu'assister à son développement, sans en découvrir la raison, en sorte que la méthode génésique* quand elle n'est pas une simple histoire, est plutôt un moyen d'explication plus ou moins juste, plus ou moins hypothétique, qu'une dé- ' monstration rigoureuse des faits.

Autre inconvénient La génération du cercle et de la sphère par l'expansion d'un centre,. et celle du cylindre par le gonflement- uniforme d'une ligne droite, sont faciles à concevoir a priori y parceque, le développement ayant lieu en tout sens, on ne cherche pas d'autre raison de la figure des résultats. Mais en est-il ainsi de la production génésique du triangle et du cône? Le développement du point générateur de ces denj formes ne suppose-t-il pas la préexistence de ces mêmes formes à leur propre génération, comme limites du développement ? Si vous pou* vez définir le cercle, la sphère et le cylindre, et en démontrer les propriétés par le mode de génération expansif, comment définirez-vous le triangle, sinon le produit d'un point qui s'exr paad en triangle ? et le cône sera-t-il autre chose

que le développement conique d'un point géométrique? Prenez garde que, quand tous ne feriez pas entrer dans votre définition le nom même de l'objet défini * tous ne pouvez vous dépenser de l'y introduire sous une autre forme. Or, qu'est-ce qu'une définition en fonction de la chose que l'on définit ?

On croira peut-être avoir prévenu ces difficultés en disant, ainsi que nous le trouvons dam un gros cahier de métaphysique à l'usage de» apôtres de M. Bautain, que l'on vient de nous communiquer, que la nature ne tend à produite que des cercles et des sphères, que le corps humain lui-même a une tendance très-sensible à affecter la forme sphérique, que Dieu est une sphère intelligible, et que le développement circulaire ou sphérique ne peut ne pas. s'opérer, qu'autant qu'il est gêné dans son expansion; d'où il suivrait que le triangle et tout ce qui n'est pas rond , ne seraient rien de naturel , mais des monstruosités, ou des sections, ou de simples points de vue de* l'esprit humain , des conceptions abstraites de la raison.

Nous répondrons d'abord qu'il est faux que la nature ne produise que des formes rondes : car les crystallisations affectent toutes des formes anguleuses et polyèdres, quelque libres qu'elles soient dans leur formation ; puis l'ellipse et la

parabole sont des formes courbes qui se rencontrent dans la nature.

Nous demanderons ensuite à M. Bautain comment le développement sphérique peut être en-* travé dans toute la nature, de manière à défier si notablement de sa pureté primitive, qu'il ne se montre d'une manière assez marquée que dans les corps en révolution , dans les corps astronomiques, sinon parceque les autres formes, regardées comme des déviations de la sphère, préexistent, au moins en virtualité, comme des moules primitifs dans lesquels se coule la substance corporelle?

Après cela, ne faut-il pas que le principe métaphysique de M. Bautain soit un prisme bien trompeur , s'il lui montre dans le corps humain une tendance très-sensible à la sphéricité ?

Il est vrai que l'on croirait quelquefois, au dire du philosophe, que la tendance à la sphéricité consiste simplement dans la possession d'un axe et d'un diamètre, éléments qui doivent se trouver dans tout être à l'état d'existence, en sorte que la croix soit le soutien de toute existence formelle. Ce point de vue ne manque pas de justesse. Dans le triangle , par exemple , le sommet ou centre décrirait d'abord l'axe ou la' hauteur du triangle, et se polariserait à l'extrémité de cet axe ou hauteur, et le pôle serait

chargé de décrire' la base ou le diamètre; d'où résulterait la surface du triangle en raison de sa base et de sa hauteur, ou de son axe et de son diamètre. Mais qu'on n'appelle pas ce mode de génération une tendance à la sphéricité : car l'essence de la sphère n'est pas dans son axe et son diamètre, puisque ces deux éléments se trouvent dans toute figure.

Nous ne pouvons nous amuser à relever tous les défauts de détail qui se rencontrent dans la conception de M. B&utain. Remarquons seulement ici, pour exemple, que, la croix étant, par axe et diamètre, le support de toute existence, toute existence a , selon lui , les quatre points cardinaux. Il nous semble qu'il fait abstraction malà-propos de l'une des trois dimensions , et qu'en effet il y a partout, non pas précisément axe et diamètre : car les diamètres sont aussi nombreux daàs une figure que la moitié des points de son enveloppe ; mais trois axes ou six points cardinaux : nord , sud , est , ouest , zénith et nadir ; avant, arrière, droite, gauche, haut et bas. Il seroit injuste d'ailleurs d'exiger la perfection des détails dans un système de philosophie qui commence. Car, comme l'a fort judicieusement observé (') un défenseur de M. Bautain, les nou-

(') Journal des Flandres, du 11 mars.

velles tentatives de la science sont nécessaire^ " ment obscures , et il en est ainsi de tout essai dans des matières qui ne sont point fixées et que l'on cherche à perfectionner. Cest une remarque qui nous a souvent frappé quand nous ayons lu l'ouvrage du P. Rozaven contre l'école de M. de la Menndis.

Pour que la méthode génésique devint un procédé a priori, il faudrait trouver une formule générale d'où Ton pût tirer toutes les propriétés de toutes les figures. Nous ne doutons pas que l'algèbre n'y parvienne un jour. Mais unç semblable formule supposerait un travail immense, et encore ne serait-elle point un principe a priori pour nous, mais un résultat obtenu par abstraction , qui ne renfermerait et ne pourrait produire par voie de génération que ce qu'on y aurait fait entrer par voie de généralisation.

Mais, pour être véritablement a priori, cette formule devrait être tirée du point, qu'on suppose être le principe géométrique absolu, quoique la ligne droite, premier produit du point, soit aussi indéfinissable que le point lui-même : or, que peut -on faire sortir logiquement du point? quelle équation trouver dans ce centre mystérieux ? comment poser l'équation d'un point antérieurement à l'existence de toute ligne, de toute détermination ? Tout se trouve dans le

point. Mais la raison ne peut rien démontrer, que les existences qu'il recèle ne se soient posées et déterminées , ou qu'elle ne les ait elle-même déterminées, en posant arbitrairement et a priori ses formules.

Nous avons fait cette application de la méthode génésique à la géométrie, parceque le point mathématique est, suivant M. Bautain, une idée pure, et que, suivant lui encore, les formes géométriques sont les types les plus parfaits , la symboles les plus expressifs des existences métaphysiques. Nous croyons avoir prouvé que ce procédé, considéré. comme un procédé logique ou démonstratif, ne peut jamais être une méthode a priori Car, si le principe est une notion empirique, sa valeur dépend des faits qui ont concouru à le former; et, si c'est une idée métaphysique, elle ne nous est connue que par son développement , sur lequel il faut faire le même travail que sur les faits, pour en ramener toutes les ramifications à une formule générale artificielle.

— Est-ce donc à dire qu'il n'y a rien de positif dans la philosophie du célèbre professeur de Strasbourg? Est-ce à dire que sa doctrine est absolument sans fondement, sans preuve et sans but?

— Nous l'avons déjà remarqué, ses principe»

peuvent être vrais, certains ai eux-mêmes, certains pour nous s'ils ont la sanction du sens ™mmmi Mais le philosophe qui les pose en tête de ma enseignement leur ote leur certitude et leur base, en se mettant théoriquement, systématiquement, dogmatiquement, en opposition avec la raison de ses semblables.

Quoiqu'il ait aussi déclaré 4a guerre à l'argumentation syllogistique, toute sa métaphysique est un grand syllogisme. Il est vrai qu'il en brise, quil en déchire la ferme autant qu il le peut. Il œ vous dira pas une seule Ibis : «Telle est la question à résoudre, Voici le théorème à démontrer*. Ce n'est pas que nous lui fassions un tort de n'avoir point travaillé sur le plan de l'ancienne scolastique* de n'avoir point fait un long étalage d'axiomes, de définitions, de théorèmes, de problèmes, de conclusions, de corollaires, de abolies, d'objections, de qumres, d'instabis, et de respondebitur, de n'avoir point écrit dans la Barge, pour plus de sûreté, les mots proposition , exemple 9 démonstration; doute, solution; difficulté, réponse. La science a pris de nos jours une allure {dus dégagée. Biais il y a mille formes *«s Lesquelles le raisonnement peut se présenter , et ce sont ces formes marnes que notre métaphysicien dédaigne, rebute et détruit Le raisonnement chez lui ne paroît pas dn tout Sa philo-

sophie est la genèse de l'être conformément aux données de l'écriture sainte. Or , comme nous l'avons .dit, la genèse n'est pas démonstrative. Sa. genèse n'est. donc point une suite de propositions tellement enchaînées, que la vérité de chacune résulte de la vérité de celle qui la précède, et c'est ce qui a fait illusion à M. Bautain : parceque son exposition génésique n'est point et ne peut nullement être arguméntative, M. Bautain s'est imaginé, qu'il n'argumentoit pas. Mais le fait est qu'il prouve, qu'il démontre, ou au moins qu'il raûonne et qu'il argumente sans s'en douter. Et voici comment A côté de l'histoire génésique de l'être métaphysique, il développe parallèlement la genèse des êtres d'un ordre inférieur, et c'est par chacun des termes de ces déductions secondaires, qu'il démontre, ou prétend, sans l'avouer, démontrer le terme correspondant dé la déduction métaphysique, en faire ressortir la vérité. Cest ainsi que la géométrie, ne pouvant démontrer directement certaines popriétés des figures planes et des solides, les déduit de Celles du rectangle et du parallélépipède; en sorte que M. Bautain, après avoir tant vanté la méthode naturelle, ne fait pas un seul pas dans la science, sans l'aide d'une méthode tout artificielle. Du reste, nous ne prétendons nullement que toutes- se» démonstrations soient

justes, exactes, parfaites, que l'imagination n'y

joue aucun rôle, qu'elles ne présentent aucune

défectuosité, aucune contradiction, soit entrç

elles,* soit avec des vérités de sens commun, soit

avec des propositions avouées par leur auteur :

les détails ne peuvent entrer dans notre plan.

Pour son but, M. Bautain ne vous le montrera

pas : il le laissera toujours dans le vague, parce*

que, là, l'imagination est plus à l'aise. Il vous

tiendra des discours pompeux, mais décousus,

qui sentiront l'inspiration; il aime à vous égarer

dans un labyrinthe de digressions, qui arrivent

l'une après l'autre et vous emmènent bien loin

du sujet Par la, il frappe, il étonne, il étourdit

l'imagination. Or, c'est à l'imagination qu'il en

veut II fait peu d'estime de la conviction de

l'esprit; il ne fait, dit-il, que traverser l'esprit

pour arriver au cœur : car c'est toujours au cœur

qu'il pousse : mais ne le croyez pas quand il vous

dit que c'est l'esprit qui lui sert de passage pour

y pénétrer : il prend un chemin plus sûr et

plus court, celui de l'imagination. Il agit d'abord

*ur elle par ses descriptions brillantes, elle réagit

vers lui par le plaisir qu'elle prend à l'écouter;

il continue à lui parler, il la tente, il la séduit,

die commence à s'émouvoir; peu-à-peu il 1 éblouit

par le luxe de son élocution , il V enivre du son

de sa voix 9 sa v parole prestigieuse vous enlève

insensiblement à vous-même, la ligne de démarcation entre le monde réel et le monde imaginaire s'efface par gradation, les nuances se confondent, tous ne distinguez plus la réalité davec les figures et les symboles, l'impression de la première cesse de se faire sentir, tous tous trouvez tout-à-coup au milieu d'un, panorama mourant et sous l'empire d'une puissance mystérieuse, il vous semble voir, au travers d'un langage transparent, tous les objets qui vous sont nommés, tous ne tous apercerez pas que chaque objet change de forme plusieurs fois tandis que tous le considérez à travers un même nom, la baguette du magicien tous dessine des contour» d'une admirable pureté, son doigt indicateur poursuit en s alongeant une existence qui s'échappe d'un centre, ses yeux, attentivement fixéf sur son index, s'élancent avec lui, vos jeux suivent le mouvement de ses yeux et la direction de son doigt, tous croyez comme lui assister à un rayonnement générateur, à une création, l'en* chantement tous saisit, l'illusion se complète, et, quand, de cet état extatique, il tous laisse revenir à tous, tous ne retrouTez plus rien dans la sphère des réalités, de cette féerie qui tous a si vivement affecté dans l'espace fantastique qu'il tous a fait parcourir : tous essayez de tous rappeler vos impressions, de les distinguer et

de ks réfléchir; vous voulez rassembler vos idées, ks coordonner, et vous en rendre compte : mail 3 ne vous teste, de tant de merveilles, qu'un tournoiement de tête, un balancement oscillatoire dn cerveau, et des images décolorées, sans consistance, impalpables» vaporeuses, et déjà lacriées de cent déchirures, qui s'évanouissent dé* fie tous y portez la main.

Si la discussion entre AL le docteur et nous, a doit qu'une aflâire de pure méthode, elle ne nmteroit pas que nous nous y arrêtassions si long-temps, puisqu'il ne sagiroit que de savoir si an bel arbre est plu» beau qu'un bel édifice w réciproquement La chose serait bientôt dé» (idée pour notre compte particulier : car non» *T<ms souvent essayé aussi d'universaliser la méthode générique, et de partir de l'essence radicale des choses. Mais une méthode adoptée systématiquement tient toujours aux entrailles du sy*teae : fl y,* action et réaction entre les principe* métaphysiques et la manière de les exposer ; et, dans un système bien lié et qui a ses racines dans Fejsenoe des choses, de quelque manière et a quelque degré que nous soyons parvenus à la œnnoitre, la méthode doit partir du même point fendamental que tout le reste du système : c'est ce qm donne "*m* grande importance à la méthode dans tout système philosophique, et par*

ticulièrement dans celui dont nous nous occupons.

La méthode étant une dépendance delà théorie de la science, celle-ci participe nécessairement à l'incertitude de celle-là. Néanmoins, comme il entre dans la dernière des conditions objectives qui ne se rencontrent pas dans l'autre, nous devons examiner si ces nouveaux éléments portent avec eux la certitude qui manque aux principe* purement intellectuels et subjectifs.

« Le caractère qui distingue essentiellement la te science de tout système de connoissance, c'est/ selon M. Bautain ('), «qu'elle part d'une idée «réveillée par la lumière intelligible, comme . l'arbre provient d'un genne , «cité par le rayon «solaire....*

.Ainsi, l'idée, germe de la science, existe dam Famé avant la science, et la science elle-même n'en est que le développement En effet Qt «la « science se déveî oppe dans l'esprit sous l'influence «de Fagent fécondateur de l'idée, comme chaque «existence vit, croit et se forme dans son lien, «en vertu de la lumière, et suivant les lois qui sont propres....*

L'idée, principe ou germe qui se développe en

(0 Bévue européenne, t. 4, p. 58.

(') IbiL

science dans l'ame humaine , correspond à tin principe idéal extérieur, qui se développe de même en nature. '

«La doctrine scientifique est l'exposé de ee «développement tel qu'il s opère en nature, ou «suivant Tordre naturel ; elle est une histoire, «nue genèse* Ç). Elle répond au développement scientifique , comme celui-ci répond au développement réel; et, comme chacun de ces deux premiers développements part d'un principe préexistant, la doctrine ou l'enseignement part du nom de ce principe : ce nom est donc le principe de la doctrine.

tOrQ, il n'y a, rigoureusement parlant, que «trois principes,9 donc trois germes scientifiques, trois idées-mères, «trois sciences distinctes, «trois doctrines scientifiques.

tt Les principes sont : le principe éternel, ab-\ «lofa, letre créateur que nous nommons Dieu; « le principe relatif créé par l'absolu à son image; «et le principe contingent ou physique.

«L'homme, moyen terme entre l'absolu et le «contingent, entre Dieu et le monde, porte dans «son être les conditions subjectives pour la triple «science* : il renferme donc les trois germes scientifiques, les trois idées génératrices. -

C) Bévue européenne, t. 4* r« 58. — C) Ibii.

«Il a Y idée de l'être pour la science de Dieu; «il a la conscience de Jui-méme, la conscience «du moi, pour la connoissance du moi; il a la m notion pure de V espace et du point mathématique dans l'espace pour la connoissance des «objet* phénoméniques * (*).

Ainsi , trois idées-mères : celle de Dieu, celle du moi, celle du point Mais ces trois idées ne sont pas d'abord des connoissance» : car elles sont endormies jusqu'à ce qu'un agent excitateur vienne les stimuler : or, qui dit connoissance (fiàgnitio : cumf notid), dit apcrception, conscience; et nous verrons bientôt science et connoissance employés l'un pour l'autre par M. Bautain, et la connoissance se former comme la science par la germination de l'idée. Puis donc qu'il n'y a pas d'abord conscience de l'idée, l'idée n'est d'abord qu'un embryon de connoissance, préexistant à la connoissance, et entièrement in* aperçu dans l'ame.

L'idée de l'être est innée (*)♦ On ne dit pas formellement en cet endroit s'il en est de même de la conscience du moi et de la notion de l'espace et du point mathématique. Mais cela est a présumer d'après le contexte de l'article, et cela

(') TUv. europ. , t. 4 , p. 58 et 5g. C) A/A, ibid.t p. 58.

doute après ce que nous avons dit Cependant, comme Fauteur va parier Q de ]a conception de la science, nous pensions d'abord, pour le concilier avec Ini- ■eme, qu'il ne fafloit pas entendre le mot inné dansie sens ordinaire, cest-à-dire, que l'homme ne serait pas né arec ridée, mais que l'idée auroit dé conçue et serait née dans l'homme par la même action qui la £dt s'y développer. Nous avions adopté d autant plus volontiers cette explication, quelle rapproefaoit la doctrine de M. Banfam de notre propre sentiment et la rendoit pi» raisonnable à nos y eux. Nous ne reconnoisfons point de germes innés, mais une idée positive de Dieu, que nous devons au témoignage; mat idée abstraite de 1 être et une notion de Teqiace et du point mathématique, que nous formons par abstraction â l'aide du langage et des leçons de nos semblables ; un sentiment au f*oi, produit par les impressions qui s'exercent nr Famé, et patte à l'état de conscience avec le fecours du langage, sans lequel il nous semble fie ces impressions et ces abstractions ne seraient pas de vraies connoissances, mais quelque chose fobacur, d'inexact, d'indistinct et d'inaperçu. Ainû nous avons des images, nous sentons le

r) Bev.ewrep., t. 4, p. S9.

plaisir et la douleur : mais c'est d'abord quelque chose de bien confus, quelque chose cependant par où commence un certain ordre de connoissances, qui doit se développer et croître par Fesercice des facultés et par l'éducation, mais qui n'a rien d'antérieur qu'une faculté ou capacité. De même, nous possédons certaines idées-mères, qui sont les germes d'autres idées inaperçues d abord: mais ces germes sont déjà des connoissances acquises. Que celles qui sont confuses ou inaperçues Tiennent à se détacher, soit par une opération intérieure de lame, $oit par une explication apportée du dehors, nous reconnoissons qu'elles existaient en nous avant cette circonscription, mais dans l'état que je viens de dire, ou au moins virtuellement et en puissance. Alors le sentiment intime devient conscience, la notion se dessine et devient vraie connoissance. De même, le son du mot a quelquefois frappé l'intelligence, sans s'ouvrir pour livrer issue à l'idée qu'il renferme, et plus tard seulement l'idée en jaillit par une éruption soudaine : on se rapelle alors distinctement l'entrée du mot dans l'intelligence : mais l'idée qui en sort ne se manifeste point comme quelque chose d'existant antérieurement dans l'ame. En un mot, nous ne voyons d'inné dans l'intelligence que la faculté ou la capacité de connoltre. Quant à des germes primitivement

innés, tels que ceux que M. Bautain semble supposer, connoissances ignorées et endormies, qui ne se réveillent et ne deviennent perceptibles que par Faction de la lumière propre à chacune délies, et dont personne n'a de ressouvenir, nous ne comprenons pas ce que ce pourroit être : car, dans l'intelligence, faculté de cbnnoître, nous né voyons pas qu'il puisse y avoir autre chose que des connoissances, et nous avons été quelque temps sans concevoir comment M. Bautain avoit pu apprendre ce qui se passe dans l'intelligence avant la naissance de l'intelligence. Il nous semblent tout aussi simple de faire apporter ces germes, connoissances premières des principes, par l'agent qui en provoque le développement Nous espérions donc qu'à l'exception de l'abstraction et peut-être du témoignage, que nous faisons intervenir dans la première acquisition de nos idées, M. Bautain ne renierait pas cette interprétation que nous donnions à sa doctrine dans des intentions tout-à-fait bienveillantes : entendue dans un autre sens, elle nous sembloit une contradiction perpétuelle. Maintenant que nous pouvons parler plus pertinemment de la philosophie de M. Bautain, nous savons que, sous tous ces rapports, elle s'accorde parfaitement avec elle-même : les contradictions ne sont que dans les détails. Ainsi,, le germe devant

préexister à la fécondation et à la conception, l'idée doit être réellement innée dans toute la force du mot, et précéder la plus simple et la plus obscure connoissance : c'est une conséquence rigoureuse du principe métaphysique de ML Bantain, tel qu'il le conçoit lui-même; ce qui dénote quelque chose de faux dans son point de vue. Nous admettons bien- arec lui que toute existence part d'un germe qui doit être fécondé. Mais ce germe ne peut- il être l'intelligence même, comme nous Terrons bientôt que le principe de la vie psychique est Famé elle-même Si vous roulez encore, l'intelligence sera la terre dans laquelle le germe sera déposé et où il devra germer, croître et se développer. Mais ce germe lui-même y sera implanté par le même agent qui le féconde II n'y en aura pas moins deux facteurs pour donner l'existence à la science : le acteur objectif, et le facteur subjectif, qui fera l'intelligence. Il ne peut en être absolument des choses intellectuelles comme des choses réelles L'iutellectualité n'étant point substantielle, là le germe doit se confondre avec la forme mère, avec la capacité, la faculté. La loi commune des existences se manifeste sous des modes et des formes différentes, suivant les objets auxquels, elle s'applique. Si M. fiautain n'admet pas cette manière de considérer la conception de la

science, il faut qu'il regarde l'idée de la science comme quelque chose de concret, tandis que ce doit être une modification de Famé relative à an objectif externe. Aussi dans la doctrine de notre philosophe , la science se développe spontanément et librement dans l'intelligence, qui est purement passive dans cette formation, et n'a rien à faire qu'à laisser faire et à contempler l'opération. '

«Une seule et même loi préside à la conception et à la formation de la science en nous: «c'est celle qui nous élève vers l'objet pour nous «unir à lui, ou qui élève l'objet à nous et nous «l'unit . . . car toute conception, toute connois» «tance acquise est le fruit d'une alliance, d'une « union *Ç).

Cette loi, dans sa généralité, ou en tant qu'elle est une loi d'union, exprime bien la formation commune aux trois sciences; quand elle se spécialise en loi d'ascension, elle correspond encore fort juste aux modes de formation propres, chacun à chacune, aux deux sciences extrêmes : dans Tune, l'homme s'élève vers l'objet de la science; dans l'autre, il élève à lui cet objet Mais nous ne voyons pas comment cette même loi s'appliqueroit sous ce rapport à la science moyenne,

(') Av. europ., t. 4, p. 5g.

dans laquelle le sujet philosophant et l\ philosophique (x) sont un seul et même être : Tas* censîon ici nous semble nulle : car les deux tenues qui s'unissent sont au même degré de 1 échelle. «Mais, quoique cette oeuvre merveilleuse s'o- «pèrp sous une seule et même loi, sous la loi «universelle de l'amour, elle ne se fait pas sons «l'influence d'un même agent, ni par les mêmes

« facultés »(*)•

« La raison, naturellement active, est la faculté * mathématique; l'entendement, passif de sa na- «ture, est la forme psychologique (*); l'inteUi- « gence, passive et active à la fois, est la puissance « métaphysique * ( ).

« Vous ne pouvez acquérir la science des choses « divines que sous l'action de la lumière pure* « et par la vision pure de l'ame, par la contcm- « plat ion y ou par Y audition et l'admission pure «et simple de la parole divine lorsqu'elle vous « est annoncée " (4). « Car comme l'oeil ne s'ouvre «et ne voit que par l'influence de la lumière «physique : ainsi l'intelligence, l'ame, œil spi-

(•) Bévue curop., t 5 , p. 63g.

C) IMd., t. 4i p. 5g.

(*) Au lieu de psychologique le \exle porte philosophique-. nous croyons que c'est une faute typographique. O Itid., t. 5, p. 64i.

(<) Ibid., t. 4, p. 5g.

«rituel fait pour contempler la vérité, a besoin «d'être excitée , pénétrée, éclairée par la lumière « des esprits , soit que cette lumière métaphysique «lui arrive immédiatement, soit qu'elle se comte munique par la parole "(*).

Uaudition doit se prendre ici dans le sens physique et dans le sens intellectuel. L'admission pure et simple de la parole divine ne peut être entendue que de la foi

On sera sans doute étonné que M. B^utain donne la foi pure et simple à la parole divine comme une cause génératrice de la science : car la foi n'est pas l'évidence et ne donne pas nécessairement l'évidence, condition essentielle de la science. On cessera d'en être surpris quand on saura que la parole divine, étant la vérité pure, est lumineuse par elle-même, et qu'elle agit comme lumière sur le germe de la science, qui se développe sous son influence.

«Vous ne pouvez vous connoître dans votre «nature morale, qu'autant que vous aurez e/t- «tendu et compris la loi morale, et que, vous « retirant au-dedans , vous vous voyez en reflet et «en réflexion dans votre for intérieur, où le « miroir vous est présenté ; et vous obtenez la con- «noissance des choses du monde, au moyen de

(') De renseignement, p« 64 et 65.

« la lumière physique et par la vision organique, «suivie de la comparaison et du jugement* Q De tous les organes de la sensation, l'auteur ne lait intervenir que celui de la vue dans la production de la connoissance, et il annihile l'influence de tous les autres : nous en verrons bientôt la raison.

Ainsi , chacun des trois germes innés dans lame, fécondé par une lumière qui lui est particulière, passe à l'état de connoissance et acquiert son développement scientifique par l'action de cette lumière et par la coopération de l'âme agi»* sant par l'une de ses facultés, toujours sous la même influence, soit que l'ame concoure activement, eu égard à sa fonction de mère, à la génération intellectuelle, soit qu'elle en soit uniquement le sujet et le lieu , comme l'oeil du corps est le lieu et le sujet où s'opère la réflexion des objets physiques.

Le développement intellectuel répondant à un semblable développement dans la réalité exre,4 le germe, qui, dans l'ame, répondâ ce qui, hors d'elle, est aussi appelé principe, n'est d'abord, ni une connoissance, ni quelque chose d'aperçu , c'est que « le principe ne se « montre pas en lui-même , il n'est connu que

0) Rev. europ. , t. 4 , p. Sg.

Kdan» sa manifestation , dans son exposition, dans le produit de son acteQ.

«Trois doctrines distinctes correspondent k la triple science pour tous aider à l'acquérir par Je moyen de la parole et de l'enseignement; ce sont les doctrines métaphysique, psychologique et mathématique.* Q. Elles doivent exposer selon Tordre de la nature et provoquer par et expose le développement scientifique des trois

•Ces doctrines partent chacune dn nom de f lenr principe * ("*). En effet, le principe n'étant rien de perceptible en lui-même, la doctrine ne peut rien faire que le nommer tant qu'elle ne développe pas son mouvement hors de lui, par lequel seul il se manifeste et devient intelligible. * Puisque le principe ne se montre19 pas en bu* même , il ne peut non plus « se démontrer en lui- €mcme*(4).

Ainsi, «il faut croire d'abord au principe *Qf et non seulement au principe, mais encore à sa sortie de lui, à son mouvement de progression,

j Ibii., t. 4, p. 5g.

**j Ibii., ib., ib.

aj Ibii., ib., ib.

Olbii., ib., ib.

c'est-à-dire à la relation de l'existence formelle avec le principe qu'on lui assigne.

' Telle est la théorie de la. science, selon ML Bau* tain. Nous n'entreprendrons pas d'expliquer ce que nous y trouvons de vrai, ce qui nous y paroît faux ; nous l'envisagerons simplement par son rapport avec la certitude objectiva

Et d'abord , en spéculation , quelle garantie l'auteur nous oiTre-Uil de sa vérité? Qui lui a dit que c'est ainsi que la science se forme? Qui lui a appris que nos idées sont innées? qu'elles ne sont pas purement subjectives? qu'elles s'épanouissent en science comme un gland se développe en chêne? Il ne peut en avoir d'autre preuve que son observation personnelle ou l'observation commune et le commun consentement des philosophes.

En pratique» quelle garantie a-t-il de la vérité de l'idée? Ne peut-il y avoir des idées viciées, comme il y a des germes vicié* dans un ovaire? Ne peut -il pénétrer dans l'intelligence aucun miasme spirituel qui se développe à la manière des. idées, comme ces miasmes physiques qui* déposés dans l'organisme animal, y deviennent les centres d'une nouvelle vitalité et se développent d'après les règles organiques aux dépens de l'organisation primitive? Le développement scientifique se fera-t-il toujours selon les lois 3e

la nature? et ne peut-il s'exécuter sous l'influence d'une cause perturbatrice analogue . à celles qui agissent quelquefois sur le fruit vivant nouvellement conçu? M. Bautain enseigne qu'il n'y a qu'un seul développement naturel de la science, qu'au génie seul appartient le privilège de le concevoir, et que, dans les autres esprits, à moins . sans doute qu'ils ne deviennent régulièrement féconds par l'enseignement, il ne se fait que des avortements. Il faut donc un critérium pour distinguer l'ouvrage régulier d'avec les jeux capricieux de la nature. — On nous dira : « Dès que le développement vraiment naturel et légitime est consommé, chacun le reconnolt à l'instant, chacun dit. : «Cest cela !" et ne cherche plus à concevoir autrement ". — Cest-à-dire, n'est-ce pas, que c'est le sens commun qui décide? Mais il parott que jusqu'à présent la vraie philosophie n'est point encore formée, puisqu'il n'existe aucun système philosophique dont chacun ait dit : «Cest cela!91 M. Bautain compte- t-il être plus heureux que ses devanciers?. . . . Mais il ne s'agit pas seulement ici de décider si une déduction scientifique sera plus ou moins belle qu'une autre : il s'agit bien plus encore de savoir si aucun virus ne pourra s'insinuer dans cet organisme intellectuel pendant son développement ? si la

raison et l'imagination ne pourront se jeter étour-

dtment à travers l'opération de la nature? Enfin cette lumière qui doit féconder, animer, développer et alimenter l'idée et la science, sera-t-elJe toujours bien pure? Si la lumière physique nous réfléchit souvent Terreur pour la réalité, soit par le défaut de nos organes , soit par toute autre cause, n'en sera-uil pas de même de la lumière intelligible ? Celle qui nous est donnée sous la forme de la parole , ne peut- elle être expiré d'une intelligence corrompue? Faut-il recevoir toute parole qui nous est présentée comme parole divine ? Et le rayon lumineux qui nous paroit descendre d'un monde surnaturel sous sa forme la plus pure, ne peut-il être une pure illusion du sens intellectuel ? En un mot, dès que l'erreur habite dans l'intelligence humaine, dès qu'elle assiège, comme la lumière, qui en est imprégnée, toutes les issues de notre ame, ne faut-il pas toujours un critérium pour la reconnottre et ne pas la confondre avec la vérité ?

C'est dans la thèse inaugurale (l) du docteur Bautain et dans «es- idées sur la vie , qu'il faut

(*) Propositions générales sur la vie , présentées à !a faculté de médecine de Strasbourg, et soutenues publiquement le mardi, 6 juin i8a6, à midi, pour obtenir le grade de docteur en médecine , par Louis-Eugène Bautain , de Paris ,' docteur es lettres, professeur de philosophie à la faculté des lettres de V académie de Strasbourg.

ses

chercher la clé de tout son enseignement La se tarare le germe, le point focal de sa philosophie Cette pièce est une très-belle conception métaphysique; ce qui ne veut pas dire que nous l'approuvions sans restriction. Nous la regardons comme un système ingénieux, comme un beau développement d'une idée féconde et vraie, mais dont Fauteur n'a pas tiré le meilleur parti possible Cest un produit défectueux, tronqué, incomplet, partiel , partial, trop général, ou plutôt mal généralisé , souvent feux ou futile dans les détails et l'application; le tout sous différents points de vue, et sans préjudicier à nos éloges. L'auteur /est un peu trop livré à son imagination. Que Famé organise elle-même son propre corps, et triomphe par Faction organique et vitale, des lois physiques et chimiques, c'est, à notre sens, une des plus heureuses découvertes de la métaphysique : la substance, sortant d'ellemême, va se déterminant toujours de plus en pins. Cette théorie de Forganisme a été pressentie (fane manière confuse par les anciens physiologistes, qui l'ont exprimée obscurément dans leurs livres , et M. Bautain est loin f) de s'attribuer l'honneur de l'invention. Les physiologistes modernes sont encore divisés sur la question de

0) Propositions générales sur la vie, p. i3.

savoir si, dans ce premier travail de la nature, la vie rayonne du centre à la périphérie , ou si l'organisme se propage de la circonférence à Taxe, et se complète par le rapprochement et l'union des parties constituées séparément La théorie est pour la première opinion, les faits semblent être pour la seconde. M. Bautain a embrassé (f ) la première, qui dérive si bien du principe métaphysique, qup nous ne doutons pas que l'observation ne finisse par concilier un jour les laits avec la spéculation. Le foyer primitif de la vie humaine pose sans doute différents foyers secondaires, où la force organique afflue du centre principal , et d'où elle se transmet selon les lois qui lui sont propres. Cest ainsi que, dans la courbe elliptique , le centre se polarise , comme dit M. Bautain, dans les deux foyers, et se dépouille en faveur des deux pôles qu'il pose, d'une partie des propriétés et de la vertu génératrice dont il jouit dans le cercle , à la charge par eux d'en jouir et d'en user en commun et par indivis. Nous pensons de même que l'observation s'accordera quelque jour avec M. Bautain sur la communauté iï impression et d'expression entre la mère et le fruit qu'elle porte dans ses entrailles 0

(') Propositions générales, p. ao, ai , a a et a3. 0) Ibid., p. 2jy a8 et 39.

Ses

Certains cas singuliers de ce fait, dont la cause est encore contestée, entrent parfaitement dans la suite des idées de notre docteur. La division sexuelle O érigée en loi générale de ta nature créée, matérielle ou spirituelle, en loi universelle de toute existence finie, la préexistence de cette distinction à l'organisme correspondant dans les espèces animales, considérée (*) comme cause déterminante de la conformation physique analogue, et les conséquences que l'auteur en déduit (*), nous paraissent dune justesse admirabla Les traditions rabbiniques (4) nous font voir la même distinction dans la divinité. Mais il'est difficile de la concevoir dans la matière qui nous semble tout-a-fait brute, quoique M. Bautain en fasse d'heureuses applications aux combinaisons chimiques. La théorie de la faim et de la soif (*), et beaucoup d'autres propositions qui ne ressortait pas plus immédiatement des principes posés, auroient besoin, ce nous semble, d'être confirmées par des faits chinf iques et physiologiques. Enfin (car nous ne pouvons ni ne voulons tout dire), malgré les relations secrètes que Ton ne

0) Propsitions générales, p. 18 et 28.

0) IbUL, p* 23 et 24-

(/) Ibid., passim.

C4) Voyez les Lettres de M. Dracb.

C) Propositions générales, p. 38 et 3g.

peut s'empêcher de reconnot tre entre le système nerveux d'un côté , et la lumière et l'électricité

' de l'autre , malgré l'influence incontestable de ces fluides sur la vie animale et végétale, et particulièrement sur la vie humaine, tout ce que dit notre auteur de la transformation du fluide lumineux en matière nerveuse par voie de coagulation (x), est, à notre avis, hasardé, accommodé au système , et insoutenable Car il s'ensuivroit de là que les aveugles, dont le cerveau ne peut recevoir la lumière par l'organe de la vue, par où doit (*) s'en faire l'absorption la plus pure et la plus copieuse, ne la tirant que du fluide sanguin (3), où elle pénètre par les organes de la digestion et de la respiration, et peut-être par ceux de l'absorption cutanée, la substance pulpeuse des nerfr, et probablement aussi le tissu membraneux, devroient être, chez eux, bien

, moins abondants, le système nerveux beaucoup plus restreint, beaucoup moins développé, moins volumineux, moins impressionnable et moins sensible (4). En général, M. Baùtain refait trop souvent la physique sur sa métaphysique. Ainsi, dans le cour* de philosophie manuscrit dont nous

(') Propositions générales, p. {a.

(') Ibid., p. 35.

(») Ibid., p. 4i.

(4) Ibid., passim.

avons une partie sous les yeux, l'encens c$t dt| feu coagulé en petits grains, l'oxigène, comme «o#* nom t indique, n'est que du feu coagulé, et l'eau de lair coagulé ou figé. Tout le monde n'aperce- Fia certainement pas le rapport mystérieux que ML Bantain découvre entre le (eu et le nom d'ox*gène. Tout le monde sait d'ailleurs de quelle justene est aujourd'hui ce nom, depuis que la Multiplication des hydroacides a donné au gas que Laroisier en a décore, un coopérateur dans la fonction d'engendrer les acides. M. Bantain, qui enseigne aux autres à se défier des notions a priori, devroit quelquefois profiter du conseil. Mais, sans critérium, comment discerner certainement une notion d'une idée? peut-on s'assurer quQ existe des idées telles que M. Bautain les conçoit? et, s'il en existe, nest-il pas possible a l'imagination de prendre ses propres produits* des semblants d'idées, pour des idées, et de mêler tes réres au développement d'une idée ? '

Nous avons été bien aise de pouvoir donner a nos lecteurs une légère connoiasance d'un ounage qui a eu quelque célébrité, mais que l'on ie procure difficilement aujourd'hui, qui mérite d'être lu par les hommes versés dans la métaphysique, mais à la lecture duquel nous n'engagerons pas indistinctement toutes sortes de personnes.

On a tu dans un ancien numéro de la Revue

^européenne, comment la philosophie allemande, en comparant les phénomènes et pressant la lignification des mots , réduit à une loi unique la loi par lacfuelle Dieu a pourvu k la perpétuité des espèces du règne organique et la loi qui préside aux conceptions intellectuelles. M. Hautain en fait une loi universelle pour toutes les eiis~ teneçs, depuis le produit d'une multiplication arithmétique jusqu'à la conclusion d'un syllogisme, depuis le sel qui se crystallise dans le récipient du chimiste et le minéral qui se -concrète dans les entrailles de la terre, jusqu'à Dieu, prototype et archétype de tous les êtres. Tonte existence partant d'un point primitivement existant, deux termes pour en déterminer un troisième, deux facteurs pour engendrer un produit, voilà le point germinal de la science 'de notre philosophe , le fond de tout son enseignement, le thème ordinaire de ses leçons, le texte dont son cours est un perpétuel commentaire.

On peut facilement pressentir qu'une telle philosophie doit renfermer, au milieu d'une foule d'hypothèses et de conclusions systématiques, une multitude, d'aperçus très-curieux, de rapports heureusement trouvés , de rapprochements neufs et d'analogies piquantes, mais amû bien des détails et beaucoup de considérations qui ne sont point déplacés sans doute dan» une

thèse médicale ou physiologique, mais qui ne pou veut entrer dans un livre écrit en grande partie pour la jeunesse. M. Bantain nous pardonnera donc volontiers de ne pas présenter son onme dans tout son épanouissement, dans font son édat : les bornes de cet ouvrage, le bot que nous nous sommes proposé, et surtout le respect pour les convenances, nous font un devoir de noos renfermer dans ee qui est strictement nécontre à notre objet , et de nous abstenir de tonte application, de toute expression qui pour-* mit efiaroucher une partie des lecteurs auxquels

— Omnia manda mundis ('), nous dira-t-on peut-être abusivement, et les professeurs de la. nouvelle école ne sont point aussi réservés*

—Gela peut être, on le dit, mais nous l'ignorant Nous savons seulement que, dans les écoles ecclésiastiques, les professeurs de théologie morale attendent que les jeunes diacres soient à la mile de recevoir Tordre du sacerdoce, pour les entretenir, avec beaucoup de précautions, dans do conférences secrètes, de certaines matières épineuses dont la oonnoissance est indispensable dans Fexercice du saint ministère, mais sur lesquelles il n'est pas sans danger d'appeler trop

tt TiL, I, i5.

souvent l'attention et d'arrêter trop long-temps les imaginations vives. Comme nous parlons particulièrement aux jeunes geqs qui se destinent au service des autels, nous ne croyons pas devoir nous écarter de la prudence et de la circonspection de leurs sages instituteurs. Nous pensons comme eux que tout n'est point bon à dire en toute circonstance, en tout lieu, à tous les âges, à toute personne , et ces développements que nom voulons éviter, quelque philosophiques qu'ils puissent être , nous semblent plus déplacés encore dans la chaire évangélique que partout aiU leurs. Là, l'auditoire est composé depenonnesde tout sexe et de tout âge, et la philosophie, dans la théorie même du docteur en médecine, n'est point de la compétence des femmes. Et -certes, assez de rougeur doit déjà monter au front de la femme chrétienne, lorsqu'elle entend retentir sous les voûtes de nos basiliques la condamnation portée contre son sexe après le premier péché : Multiplicabo œrumnas tuas, in dolore paries Jilios Ç) ; sans qu'on aille encore étaler toute sa misère à la face des autels, l'exposer publiquement à la risée d'un libertin sans pitié, et la forcer, elle, épouse et mère, à baisser les yen* en présence de son époux, de ses fils, et de sa

C) Gen.t ffl, 16.

fille, vierge pudibonde et timide, en lui rappelant, dans une description qu'on devrait réser* ver pour les amphithéâtres de dissection, cette pompe humiliante, qu'elle ne sait que trop bien, au milieu de laquelle le roi mortel de la nature* sortant de sa première captivité, fait sa première entrée dans ses domaines ! >

Les propositions que nous allons extraire de la thèse qui a tenu en échec toute la faculté de médecine de Strasbourg, doivent donc être entendues dans le sens le plus général et le plus métaphysique, comme s appliquant à toute existence, réelle ou intellectuelle, physique ou mé-r ta physique, corporelle ou spirituelle, créée ou incréée, avec cette différence, que la vie objective effiue primitivement de Dieu le Père, sans avoiu été excitée, comme dans les germes dérivés, par un agent extérieur. Nous transcrivons textuelle*» ment, en omettant toutefois les détails qui ne serôient point assez voilés. >

« La vie est le principe actif et absolu de tout « ce qui existe ; et le principe n'est connu que «par sa manifestation. Or la manifestation de la «vie est mouvement , développement, création* «Elle part d'un foyer un, de Y être, source de «toute vie, qui la rayonne. hors de lui. Elle est «déterminée, ou posée en formes, et la forme «posée, est ce que nous appelons existence. ■

« La vie est une en elle-même, une dans tout « l'univers ; et tout ce qui vit en forme détermi- «née, ne vit que par la vertu de la vie une, et «en participant à cette vertu. La vie n'est la «propriété d'aucune créature. Elle est toujours «don, jouissance accordée et renouvelée à chaque « instant

« Chaque créature actuellement vivante porte «en elle son foyer > par lequel elle tient et participe plus ou moins média tement à la vie uni- « verselle j et nul foyer ne peut se développer ou «se poser en existence qu'après avoir été excité «par un agent vivant, et avoir reçu, par cet «agent, la première impulsion de la vie.

« Cette transmission actuelle de la vie par un « agent vivant , cette pénétration de la vie dans «un foyer ou germe propre à la recevoir, est ce «que nous appelons génération , fécondation.

«Toute génération et fécondation naturelle «supposent un agent en pleine jouissance de la «vie, et une forme ou capacité de vie, un germe « analogue à la nature de l'agent

« Le germe est toujours contenu dans une exis- «tencedéjà développée, dans une forme mère « dans laquelle il est fondu, confondu, enfoui ou « enseveli , et de laquelle il tend à se détacher dès «que l'acte de la fécondation. a eu lieu.

«Toute existence formelle a donc deux prin-

« cipes : Fan subjectif qui est l'être dans le foyer « ou dans le germe, l'autre objectif qui est la Tie s générale, pénétrant par sa vertu dans le foyer «et y allumant une vie nouvelle. Toute existence «est, dans son développement, dans sa forme et «sa persistance, produit constant de l'union à «tout moment renouvelée de ces deux prin- «cipesL

« Ces deux principes se trouvent en toute créa- « tore vivante quoiqu'en proportion diverse. Dans «les unes, la vie est plus intense, plus radicale, «plus concentrée; dans les autres, elle est plus 9cx-tense et se manifeste davantage au dehors. «Dans les unes, Vétre embrasse la vie, comme «pour la retenir au dedans; dans les autres, la « vie semble triompher de Vétre et le dominer.

«Les deux termes nécessaires à la production «d'un troisième, étant types et organes des deux «principes constitutifs de toute existence, sont «entre eux comme les principes mêmes qu'ils «représentent L'un est toujours relativement « actif; l'autre relativement passif.

« Le passif, vivant davantage en lui-même , «tendant toujours à s'approprier la vie et à la «posséder, est porteur de la base9 de la plasti- *que, de la force et de Ut forme radicale, et. « c'est lui qui fournit lieu , base, et forme à l'acte « générateur. Hactif, vivant davantage au de-

«hors et pour le dehors, est organe dfe la vie, « porteur de toutes ses vertus.

«A l'instant où passif et actif s'unissent, le ( (( rayon vivificateur, ou la vertu de la vie arrive « au foyer de la forme mère et triomphe de sa « concentration ; la conception , ou l'intus-sus- « ception de la vie a lieu : un germe est fécondé «et un développement nouveau, une nouvelle «existence a pris commencement

«La vie objective est dans tout l'univers le «principe principiant , ou si l'on veut le prête mier stimulus, et en même temps l'aliment de « toute vie subjective.

(( Le premier acte, le premier mouvement du « foyer ou germe fécondé par la vie, est rayon- «nement, sortie de lui pour répondre au rayon o stimulant, le saisir et se l'identifier. Des -lors «le va et vient de la vie, son mouvement en « direction opposée dans une forme une, a com- «mencé et continuera pendant toute la durée « de cette forme; la vie objective se versant sans «cesse ou se plongeant dans le foyer subjectif, « et celui-ci réagissant vers die.

« Cette action et réaction de la vie , ce double « mouvement en direction opposée se fait en toute « existence formelle. C'est le mouvçment, Je pro- «cédé vital, un et le même dans l'univers, dans «chaque monde compris dans l'univers, dans

«chaque organisme faisant partie d'un monde, «dans chaque organe faisant partie d'un orga- « nisme : il est le même dans l'atome et la mo- «lécule organique, le même dans le ciel et la tt terre " O» *e même dans la science; c'est le procédé, la méthode analytique, qui renferme déduction et induction simultanées.

« La personnalité humaine , telle qu'elle existe «aujourd'hui, est une ame vivante, se manifes- «tant par un esprit intelligent et revêtue d'un «corps organisé.

a Ces trois termes constitutifs de l'homme, exprimés scientifiquement , sont : 1.° Y être hu- « main, 2.° Y existence pure de l'être dans sa foipne * spirituelle , et 3.° Y enveloppe organique, qui est «à la fois produit et contenant des deux termes «antécédents.0 0

De là trois modes sous lesquels la vie se déclare dans l'homme : vie physique , vie spirituelle ou intellectuelle, vie psychique ou vie propre de l'Orne ou de l'être humain. Nous n'avons à nous occuper ici que de la vie intellectuelle, et, par occasion, de la vie psychique.

«....Aussitôt que la lumière a jJénétré dans le tx cerveau de l'enfant, se manifeste.... le déve-

(0 Propositions générales sur la v/e, p. 7, 8, 9 et io« (*) nÛL, p, 11.

et loppement de la vie spirituelle qui a son siège .«dans le cerveau et dont le germe vient d'être «excite par la lumière.

«L'action de la lumière vivifie, féconde et «nourrit tout foyer qui la reçoit L'enfant reçoit « le rayon lumineux dans son cerveau, au moyen « du sens et de l'organe de la vue; il s'en nourrit, «le ^subjective, ou le formalise en lui, et l'esprit « naturel , première ébauche de 4 existence intel- «lectuelle, va. se . déterminer et se développer «sous l'influence de la lumière physique. (') . « La vie spirituelle deviendra plus tard, sous «l'influence d'une lumière plus pure, vie intcl- ^lectuelU) vie de l'esprit Q.

«L'esprit est stimulé par la lumière physique, « par la parole et par la lumière intelligible II «les reçoit sous la dépendance de la volonté, se .« les assimile, s'en nourrit, et reagit par le regard, «par la parole, communique ou transmet ce qu'il «a reçu et modifié en lui. U reçoit la vie du «dehors, vit d'elle et par elle, et la rayonne à « son tour purement ou corrompue. 0

«L'homme, nouveau-né, n'est pas seulement.... «un animal..... U est aussi esprit; il est intelli-

(!) Propositions générales sur la vie, p. 3i. (■) Iàid., p. I*.

O Ibii. , p. 34.

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