COMMUN
JIjgoutons d'abord M. l'abbé Gerbet, dont la parole si concise, si pressante, souvent si suave et si harmonieuse , va justifier lès distinctions que nous avons faites dans les connoissances humaines relativement à la certituda
« Lorsque l'on considère l'esprit humain en géct néral, dit (z) M. Gerbet, on y reconnoît d'abord et deux classes de faits, qui ont des caractères ab- « solument distincts.
« En premier lieu, certaines croyances perma- «nentes forment le fonds, et comme la substance de l'esprit humain.... Ces croyances (*)> «unes, permanentes, immobiles, universelles, « sont le support de toute activité intellectuelle, ex qui ne s'exerce jamais, qui ne peut s'exercer « qu'en les prenant pour point de départ et pour
(') Conférences de philosophie catholique, p. 6o. (') Ibidem, p. 5i.
point d'appui. Une force indestructible, supérieure à la puissance particulière de chaque esprit les réalise perpétuellement. .. On ne peut (') détruire ces croyances, c'est-à-dire les nier en tant que vraies, on ne peut supposer qu'elles n'ont avec la vérité qu'une liaison passagère et détectable, sans détruire radicalement l'esprit humain dans son rapport avec la vérité. Si en effet il pouvoit passer successivement par des transformations fondamentales, de telle sorte que ce qui a été jusqu'ici universellement admis comme vrai put devenir faux dans les périodes suivantes, évidemment l'esprit humain, pris en masse, ne pourroit pas plus croire à la vérité que ne pourroit croire au témoignage de ses sens un individu qui serait affecté, aux diverses époques de sa vie, par des sensations contradictoires. Le mouvement de l'esprit humain, sans boussole et sans étoile polaire, ne
serait qu'un éternel voyage à travers le doute et cette incertitude générale entraînerait avec elle, à plus forte raison, chaque intelligence, les grandes aussi bien que les petites, comme le mouvement d'un vaisseau emporte avec lui les mâts et les cordages, a Mais ces croyances communes, qui sont le ^ ^— — ■— — ■•— ■— ■—
(') Conférences de philosophie catholique, p% 5 1 , Sa et 53,
«fonds de l'esprit humain, sont participées, à «divers degrés, par chaque homme, lequel en- «suite, en vertu de son activité personnelle, «produit des jugements, des raisonnements, de» «séries de conceptions qui lui sont propres, et «ces conceptions individuelles, variables, oppo «sées entre elles, présentent sous ce rapport les «caractères inverses de ceux que nous a offerts «la substance de l'esprit humain. Dès-lors, de «même que celle-ci correspond nécessairement « à la vérité , si la vérité existe pour l'homme, de « même aucune de ces conceptions personnelles « ne correspond nécessairement à la vérité. Que „ renferment. elles en effet? Une combinaison « d'idées que l'individu croit juste. Si le fait de « cette combinaison avoit un rapport nécessaire «avec la vérité, l'opposition des jugements, Ter* «reur même seroit impossible sur la terre. La «possibilité de l'erreur accuse donc l'infirmité « commune à toutes les productions personnelles « à chaque esprit Considérées en elles-mêmes en «tant que produites par l'activité individuelle «de telles ou telles intelligences, on n'en peut «rien affirmer, sinon qu'elles sont des phéno* « mènes, des apparences de vérité, qui se jouent, «se croisent, sentre-détruisent à la surface, si « volts me passez cette expression, de la substance « de l'esprit humain. "
Je me suis laissé entraîner au plaisir de dérouler en entier ce beau morceau , pour donner une fois à ceux de mes lecteurs qui n'en ont point encore, une idée de la manière attrayante dont les sujets les plus arides ont été traités dans l'école du sens commun, et pour montrer q\ie les maximes qu'on y enseigne ne sont point de simples assertions, mais quelles reposent toutes sur l'observation et l'expérience, et sur la logique la plus inflexible, je dirois presque la plus brutale : car tous ne pouvez faire un pas hors de la voie, qu'elle ne vous indique du doigt le scepticisme î elle ne peut vous porter un coup, qui ne vous lasse reculer jusqu'au néant Désormais je me bornerai à renonciation des principes, la seule chose qui soit nécessaire pour justifier ceux qui ont été exposés ci -dessus.
On vient de revoir la différence que nous avons établie entre les vérités scientifiques, et celles que nous avons appelées naturelles parceque la nature met tous les hommes à portée de les acquérir. Nous sommes obliges d'admettre ces dernières ou de renoncer à L'intelligence. M. l'abbé de la Mennais, à la réputation duquel nos foibles éloges n'ajouteroient rien, n'est pas moins formel sur la nécessité d'admettre certaines vérités comme conditions premières d'existence pour la raison.
« Douterons-nous si nous pensons, si nous senti tons, si nous sommes? La nature ne le permet «pas; elle nous force de croire, lors même que « notre raison n'est pas convaincue. La certitude « absolue et le doute absolu, nous sont également « interdits. » (')
«Qu'il le veuille ou non/' l'homme, «il faut «qu'il croie, pareequ'il faut qu'il agisse, parce- « qu'il faut qu'il se conserve. }> (*)
« L'homme est dans l'impuissance naturelle de «démontrer pleinement aucune vérité, et dam «une égale impuissance de refuser d'admettre «certaines vérités. Bien plus, les vérités que la «nature le contraint d'admettre avec le plus «d'empire, sont celles dont il a le .moins de « preuves, tels sont tous les principes qu'on ap- « pelle évidents; on les reconnoît même à ce « caractère qu'on ne saurait les prouver. * (3)
«Quelques personnes voudraient que nous «eussions admis que chaque homme, considéré « isolément, a au moins la certitude de sa propre «existence, même avant que de savoir que Dieu «est Cest demander trop, ou trop peu.
(*) Essai sur l'indifférence en matière de religion , t. 3 , p. 17.
(*) Ibid., p. 18.
(3) Ibid., p. 18 et 19.
uSi Ton entend parler d'une certitude rationtndk, c'est trop demander.
«Si l'on entend par certitude la nécessité invincible de croire, ou l'impuissance absolue de «douter, c'est demander trop peu; car il y a mille «choses dont il est aussi impossible à l'homme «de douter, que de sa propre existence (x).
« Le même sentiment qui nous attache à lexis-
« tence, nous force de croire et d'agir conformé-
« ment à ce que nous croyons. Il se forme, maigre
«nous, dans notre entendement, une série de
t vérités inébranlables au doute, soit que nous
«les ayons acquises par les sens, ou par quelque
« autre Voie. De cet ordre sont toutes les vérités
«nécessaires à notre conservation, toutes les vé-
« rites sur lesquelles se fonde le commerce ordi-
«naire de la vie, et la pratique des arts et des
«métiers indispensables. Nous croyons invinci-
« blement qu'il existe des corps doués de certaines
a propriétés, que le soleil se lèvera demain, qu'en
«confiant des semences à la terre, elle nous
«rendra des moissons. Qui jamais douta de ces
«choses et de mille autres semblables )}?(a)
Jusqu'à présent les vérités que nous avons
(') Défense de V Essai sur l'indifférence en matière de religion, p. 19a, ig3 et 194.
0) Essai sur l'indifférence, t. a , p. 19.
désignées par les dénominations de vérités premières et de vérités secondes, sont confondues : M. Gerbet va les distinguer (*) :
« D'abord les croyances universelles qui force ment le fonds de l'esprit humain , ces croyances, «dis-je, bien qu'elles soient toutes égales à ce «titre de croyances générales et permanentes, « soutiennent néanmoins des rapports divers avec « l'activité personnelle de chaque homme. Les te unes invinciblement inhérentes à notre nature, «ne peuvent être ni créées ni détruites, dans «chaque individu, par un «acte de sa volonté « libre. Nul homme n'est maître de croire ou de « ne pas croire à son existence et à celle du genre «humain, à la communication des intelligences «par le moyen de la parole, à l'existence d'une « raison commune et permanente, et à l'existence «des raisons individuelles, variables et souvent «opposées entre elles. Nul homme n'est maître « de croire ou de ne pas croire que la vérité «pour l'homme, s'il veut attacher un sens à ce «mot, soit ce que l'esprit humain repousse, et « que l'erreur pour lfromme, soit ce à quoi l'esprit «humain adhère. Ces notions constitutives de «l'intelligence ne peuvent être étrangères à un «individu quelconque que par l'effet d'un ob-
(') Conférences, p. 56 et 67.
«stade indépendant de sa volonté, l'idiotisme; «elles ne peuvent être détruites ou altérées dans « un individu quelconque que par l'action d'une «cause également indépendante de sa volonté, «la folie nécessitante. En un mot, il n'en est «privé que parceque la nature humaine est in- « complète en lui, ou qu'elle a subi une profonde perturbation. Mais tant qu'elle subsiste «en lui, ces croyances subsistent avec elle et par «elle, sans que l'activité individuelle les soutienne, sans qu'elle puisse les modifier ou les «effacer.
« Mais il est d'autres croyances également uni- «venelles, auxquelles l'individu est maître d'adultérer ou de n'adhérer pas. Car il est de fait que certains individus refusent d'adhérer, par exemple, a une ou plusieurs des croyances religieuses les plus universelles. Elles présentent donc un double caractère. Comme croyances générales et permanentes , elles tiennent à la nature humaine; comme croyances individualisées dans tel ou tel homme, elles dépendent de sa liberté. "
Voilà donc toutes les vérités universelles scindées en deux parties : d'un côté sont les vérités premières dans l'ordre de la nature, et de l'autre les vérités premières de l'ordre métaphysique avec les vérités secondes. Il s'agit maintenant de
constater le principe de certitude à l'égard de ces différentes classes de connoissances.
ce D'abord il est manifeste qu'il ne peut jamais ce être question de rechercher un principe de ce certitude pour les croyances nécessitées, puisce que ce principe, quel qu'il fût, n'auroit toujours «pour garantie que cette même nécessité de «croire" ('). Quand on recherche ce principe, «on suppose l'homme dans son état naturel, et «non dans l'état de folie; on le suppose avec « toutes ses croyances invincibles inhérentes à sa « nature, ces croyances dont l'absence constitue- «roit l'idiotisme complet, et dont l'altération «produit l'aliénation mentale. Or, quiconque «douteroit s'il existe, s'il y a d'autres hommes, «s'il est en rapport avec eux, s'il y a un langage, «une raison commune, seroit déclaré fou par « tous les autres hommes. Il faut donc prendre «l'homme tel qu'il est, c'est-à-dire, en rapport «avec la société humaine * (*).
«Cette foi invincible * , reprend (3) l'illustre maître de l'écrivain que nous venons de citer, «est un fait incontestable, universel, et que l'on « constaterait encore en le niant, puisque pour
0) Conférences, p. 58 et 59.
(") Des doctrines philosophiques sur la certitude, par M. Gerbet , p. 63.
(') Défense de V Essai sur l'indifférence, p. 143.
de nier, il faudroit parler, et par conséquent .croire à la parole, croire à sa liaison avec . notre pensée et la pensée d'autrui , croire à sa r propre existence et à l'existence des autres homrmes, etc., etc.
« Or, c'est de ce fait que nous partons , sans ■essayer de l'expliquer, sans prétendre démontrer «que ce que nous croyons invinciblement, nous «et les autres hommes, soit nécessairement vrai, i ftulement nous savons que cette foi est conforme » à notre nature, ou plutôt est notre nature même, i puisqu'il nous est impossible de la surmonter, cet qu'en la détruisant, nous détruirions notre c intelligence , et notre corps même. " Cest presque mot-à-mot la première règle de notre résumé.
Cette nécessité étant prise pour le fondement provisoire de la certitude, il faut à présent y «seoir toutes les vérités, c'est-à-dire, leur trouver tme base immédiate affermie sur celle qui vient drtre posée. Or, quelle est la base que l'on est obligé d'admettre sous peine de renoncer à la première? est-ce la raison privée?
«Quand nous venons à porter la main sur
t l'édifice de nos connoissances , à en sonder eu-
trieusement la base, nous ne trouvons que des
■abîmes, et le doute ténébreux sort des fonde-
« méats de l'édifice ébranlé. L'homme ne peut
■ par ses seules forces s'assurer pleinement d'au-
«cune vérité. . . La philosophie, qui veut tout « voir et tout comprendre, aboutit au scepticisme (( universel, ou à la destruction absolue de la « vérité et de l'intelligence. Nul moyen d'éviter «cet écueil, dès qu'on cherche en soi la cer- «titude'O
. Après ce gréambule, l'auteur de FEssai se met k tirer (*) impitoyablement toutes les conséquences des trois systèmes généraux de philosophie qui placent dans l'individu le fondement^ e la certitude; et, sans lui accorder, ni trêve, ni relâche, il ne s'arrête que quand il a traîné la raison particulière jusqu'au fond du scepticisme. Puis il conclut en ces termes : « Ainsi toutes nos « tentatives pour arriver à la vérité par nos seules «forces, n'ont d'autre 'effet que de constater de «de plus en plus notre impuissance, et de jusci tifier ce mot d'un ancien : «L'unique chose ««certaine est qu'il n'y a rien de certain, et « « qu'aucun être n'est plus misérable et plus or- « « gufelleux que l'homme " (3) ".
«L'homme isolé, dit-il ailleurs (4), considéré « individuellement et sans relation avec ses sem-
0) Essai sur l'indifférence f t. a , p. a. (*) Ibid., p. 4f-- 17-
(3) «Solum certum nihil esse certi , et homine nihil mt- » serais aut superbius. PI in.»
(4) Défense de I'Essai, p. Î35 et 136.
«blahles, ne peut être rationnellement certain «d'aucune chose, et tous les hommes ensemble «ne peuvent acquérir la certitude rationnelle, «ou rien démontrer pleinement, avant d'avoir «trouvé Dieu."
u La vérité par rapport à l'homme ", dit encore le même (x) écrivain , « ne pouvant être ce que «l'esprit humain repousse, nous sommes forcés, «pour nous entendre, d'appeler vérité ce à quoi « l'esprit humain adhère. Mais alors dirons-nous «que la vérité est ce à quoi l'esprit de chaque «individu adhère? Si nous admettons cette dé- «finition, qu'en résultera-t-il? Comme il arrive «souvent que l'esprit d'un individu adhère suc- «cesivement à des propositions contradictoires, a et que d'ailleurs l'un affirmant ce que l'autre «nie, leurs adhésions sont non seulement diverses, mais diamétralement opposées, la vérité «serait quelque chose de mobile et de variable; « des lors on ne sauroit affirmer de quoi que ce «soit que cela est vrai relativement à la raison «humaine, et le scepticisme serait l'état naturel «de l'homme. Donc, à moins d'être sceptique, «nous devons renoncer à notre première défini-
0) Sommaire d'un système des connaissances humaines, à la (in de des Progrès de la réfolutiou et de là guerre CONTRE l'église , p. 36i , 36a et 363.
Vtion de la vérité et en trouver une autre. Or, « l'adhésion individuelle mise à part, que reste-t- « il sinon l'adhésion commune? En conséquence « appelons vérité ce à quoi l'esprit de la générale lité des hommes adhère partout et toujours, et « voyons ce qui en résultera.
«Les inconvénients qui nous ont obligé dacebandonner */iotre première définition ne se ren- « contrent pas ici, puisqu'au lieu de ces adhérions « variables et opposées, qui nous présentaient la «vérité comme variable elle-même, nous nous « attachons précisément à ce qu'il y a de commun « et d'invariable dans les pensées humaines. Ainsi «nous sommes placés dans l'alternative ou de «tomber dans le scepticisme, si nous nous en « tenons à l'adhésion individuelle, ou de prendre ce pour base l'adhésion commune qui seule nous ce offre ce caractère d'unité et de fixité qui corresce pond à la notion propre du vrai. "
Suivant le Catéchisme du sens commun (!)> c'est la nécessité, qui non seulement m'engage, mais me force de croire au sens commun, pareeque si je n'y croyois pas, je serois contraint de renoncer à la vérité.
Mais, outre cela, le penchant de la nature, et, comme dit encore (*) le Catéchisme du sens
O Chapitre IV.
(*) Chapitre III.
lit
commun , V exemple de tous les hommes , c'est* à-dire , le sens commun, m'inclinent à la foi au sens commun. « Il est de fait , qu'un penchant «naturel nous porte à juger de ce qui est vrai R ou faux d'après le consentement commun , ou «sur la plus grande autorité ; que, pleins de dé-* «fiance pour les opinions, les faits dépourvus de «cet appui, nous attachons la certitude à l'accord «des jugements et des témoignages ; que, si cet «accord est général, et plus encore s'il est universel, on cesse d'écouter les contradicteurs, et c d'essayer de les convaincre; on les méprise • comme des insensés, des esprits malades, des «intelligences en déliré, comme des êtres mons^ «trueux qui n'appartiennent plus à l'espèce hu- «maine* (*). Ainsi, «par une suite de notre «nature, le consentement commun détermine «notre adhésion, nous n'avons point d'autre certitude, et, malgré toutes les objections, un sen- « timent indélibéré nous porte a regarder comme «certain ce qui repose sur cette base; en sorte «qu'au jugement de tous les hommes, se sous- « traire à cette loi fondamentale, universelle , c'est «cesser d'être homme, c'est éteindre en soi toutes «les lumières naturelles, et se retrancher volon- « tairement de la société des intelligences * 0-
C) Essai, t. a, p. 3o et Si.
C*) Ibii. , p. 33.
Aussi , « nous nous défions des idées mêmes qui « nous paraissent les plus claires , quand nous les « voyons repoussées généralement par les autres « hommes ; et la dernière raison, souvent la seule, « et toujours la plus forte que nous puissions op- «poser aux sophistes, aux disputeurs opiniâtres, « est ce mot accablant : Vous êtes le seul qui pen* «siez ainsi" (*). En deux mots, «il suffit d'ouvrir « les yeux pour reconnoître que, dans l'appréciaa tion du vrai et du faux, tous les hommes se dé- «terminent naturellement par le consentement « commun * (a).
« Nous cherchions la certitude , et nous avons «vu que nous ne pouvions la trouver en nous* «mêmes. La considération attentive des faits «nous a conduits à reconnoître qu'elle réside « dans l'accord des jugements et des témoignages, «c'est-à-dire dans l'autorité, hors de laquelle il « n'existe qu'un doute ahsolu, éternel. De là vient «que l'homme, à qui le doute est un supplice, «l'homme, qui, pour vivre, a besoin de croire, « cède à l'autorité et se détermine par elle, aussi « naturellement qu'il respire " (3). Ainsi se trouvent justifiées notre seconde , notre troisième et
(0 Essai, to, p. 28 et 29.
0) Défense de V Essai , p. 143.
(3) Essai , t. 2 , p. 35.
notre cinquième formules, et la partie de la quatrième, destinée à fixer le fondement prochain de la certitude.
Puisque toutes les vérités universelles ont leur certitude dans leur universalité même, c'est* de là que nous devons partir pour nous élever à la connoîssanoe certaine de la divinité. Or , « la pre- «mière de toutes les vérités que le sens commua «nous apprend, et nous oblige de croire si nous «voulons avoir le sens commun , c'est qu'il y a «un Dieu, père tout-puissant, créateun du ciel eet de la terre, et souverain seigneur w toutes «choses* C). ttLe genre humain, comme il étoit «nécessaire, a sa tradition, conservée dans toutes «les familles, chez tous les peuples, et par la* «quelle il remonte jusqu'à son premier père, ou «jusqu'à Dieu, dont l'existence unanimement «attestée de siècle en siècle, n'est pas moins «certaine que l'existence du genre humain, que f l'existence de l'univers, et en est la raison..., «•Nulle tradition, de l'aveu même des athées, «n'est plus universelle, plus constante; donc an- «con fait n'est plus certain "(*). Ainsi, «Dieu est, «parceque tous les peuples attestent qu'il est; eDieu est, parcequ'il n'est pas même possible à
C) Catéchisme du sens commun, chap. XX. C) Essai, t a, p. 46.
«l'homme de prononcer qu'il n'est pas, puisqu'en « refusant d y croire sur le témoignage universel, «il perd le droit de rien affirmer "(*).
Que la vérité suprême, une fois trouvée, devienne, dans la philo&fphie que nous défendons, la base définitive de la certitude et de la raison humaine, c'est ce que les passages suivants vont rendre incontestable
«Tous les. êtres finis .ensemble, ne pourroient, «séparés de la première cause, acquérir la certi- «tude rationnelle de leur existence. #.. Otez Dieu « de l'unRers, et l'univers n'est plus qu'une grande « illusion , un songe immense , et comme une «vague manifertation d'un doute infini. Mais «Dieu connu, tout change, et l'univers, expli- «qué par sa volonté et sa toute-puissance, sat- « tache, pour ainsi dire, à sa cause, et s affermit «sur cette base inébranlable. On aperçoit clai- « rement la raison première de tous les effets et « de toutes les existences ; " donc, de la force qui nous imprime les croyances primitives, et nous pousse, à la suite du genre humain, vers le premier auteur de notre être, comme ces pailles de fer qui semblent se liquéfier à la présence du barreau aimanté, qui se soulèvent à son contact, et le suivent avec la docilité , avec la fluidité,
C) Essai, t a , p. 77 et 78.
Jes inflexions, les molles ondulations d'une nape liquide balancée par les vents ou obéissant à un mouvement d'ascension; «et les intelligences «créées, remontant à leur source, se rencontrent «et se reconnoissent dans l'intelligence éternelle •doii elles sont toutes émanées. Cest là, c'est «dans le principe même de la vérité et de la vie, .que l'homme découvre la raison de la loi géné- ,rale de l'autorité, fondement de la vie intellec- «tulle, et Tunique moyen par lequel elle puisse •et commencer et se transmettre * Ç).
Voilà notre quatrième aphorisme pleinement justifié. Mais Dieu n'est encore connu qu'huit. Veut-on le connoître maintenant
comme le principe de la tradition qui dépose de son existence? qu'on lise les textes suivants :
«Il existe nécessairement pour toutes les in- « letligences , un ordre de vérités ou de con- «yissanoes primitivement révélées, cest-à-dire «reçues originairement de Dieu comme les con- « ditions de la vie, ou plutôt comme la vie même ; «et ces vérités de foi sont le fonds immuable de • tous les esprits, le lien de leur société, et la « raison de leur existence (*). Il est impossible rque la parole soit une invention de l'homme (>
C) P. 79 et 80.
«Il n'a pu inventer la parole.... Il a fallu qu'il «reçut à la fois et les idées, et les mots.... Ainsi «la pensée, la parole, ont été révélées simulta- «némentQ."
La tradition nous a fait remonter jusqu'à Dieu, source de la révélation primitive : elle va faire descendre jusqu'à nous les vérités émanées de cette auguste origine.
« Révélées par la parole, lès vérités nécessaires « et la pensée même se conservent et se transmet- « tent également par la parole : trop puissantes «pour négocier avec une raison qui natt, elles «entrent dans l'esprit en souveraines; et certes il « suffit de regarder autour de soi , pour recon- « noitre que le monde moral ne subsiste que par « l'autorité, moyen universel de connoissance, de «société, de vie Comme Dieu parla au premier «père, le père parle à l'enfant, et l'enfant croit « au témoignage du père , comme le père origi- « nairement a cru au témoignage de Dieu (*). Le « premier homme reçoit les premières vérités sur « le témoignage de Dieu raison suprême, et elles «se conservent parmi les hommes, perpétuelle* «ment manifestées par le témoignage universel # « expression de la raison générale. La société ne
«subsiste que par sa foi dans ces vérités, transit mises de générations en générations comme la « vie, qui s'éteindrait sans elles, transmises comme «la pensée, puisqu'elles ne sont que la pensée «même reçue primitivement et perpétuée par la «parole Q."
Point dé suspension de la chaîne traditionnelle, Dieu, à ce titre, va se présenter comme le point éternellement fixe et immobile sur lequel pivote notre intelligence.
«Rappelée à son origine, la raison humaine «s'affermit inébranlablement On la voit, si je c l'ose dire, étendre ses fortes racines jusque dans a le sein de Dieu; c'est là qu'elle puise la vie. Nous «naissons à l'intelligence par la révélation de la «vérité; et les premières vérités, reposant sur le «témoignage de Dieu, ou sur une autorité in- «finie, ont une certitude infinie" Q. Ainsi, «la «foi au témoignage du genre humain est la plus, «ha^te certitude de l'homme, comme la foi au «témoignage de Dieu' est la certitude du genre «humain" (3)#
Noos trouvons le même principe énoncé en plusieurs autres endroits presque dans les mêmes.
C) P. 96 et 97, (') P. 93.
termes. «La raison générale des hommes ou la «raison humaine, est donc la règle de la raison «particulière de chaque homme, comme la raison de Dieu, primitivement manifestée, est le «principe et la base de la raison humaine11 ('). « La règle et la certitude de la raison individuelle «sont dans la raison commune : la règle et la « certitude de la raison commune en Dieu " (*). Et plus loin ( ) : «La certitude de la foi ou «de la raison individuelle repose sur la foi en «la raison universelle, et la certitude de la foi « en la raison, universelle sur la parole ou raison «de Dieu". «Comment le genre humain a-t-il « cru ? M se demande M. Gerbet (4) : « parcequ'il # «a entendu au commencement le témoignage « de Dieu. Ceci nous conduit à montrer que le «témoignage général ou catholique se résout «nécessairement dans le témoignage divin, dont «il n'est que la transmission. *
En résumé, «cette première révélation, en « nous expliquant notre existence, incomprehen- «sihle sans elle, explique encore notre intelli- «gence, et nous en montre le fondement dans «les vérités essentielles reçues à l'origine, et in-
(') Défense, p. 148.
(*) Catéchisme du sens commun, chap. X.
(3) Chap. XXXIV.
(4) Des doctrines philosophiques , p. 75.
« vinciblement crues sur le témoignage de Dieu, « dont l'autorité devient ainsi la base de la certitude, et la raison de notre raison • (x).
Mais, outre les vérités révélées, nous avons reconnu des connoissances d'acquisition humaine : il faut montrer la même distinction dans les écrits des maîtres.
«cDieu ne dira pas tout à l'homme, mais il «loi dira tout ce qu'il est nécessaire qu'il sache «et qu'il ne peut apprendre que de lui. Il lui « révèle d'abord son être, sans quoi la pensée «comme la parole seroient impossibles; il lui « révèle les rapports qui existent entre lui et Dieu, «entre lui et ses semblables . . . Voilà l'unique ^nécessaire (*). Le reste, <Jui n'a de rapport «qu'aux organes et à un point imperceptible de «notre existence, nous est donné par surcroit. «Peu digne d'occuper la pensée, et moins encore «de fixer l'amour d'une créature qui connoît et «contemple Dieu, le inonde physique marche «sans notre concours et pourvoit à nos besoins «selon des lois invariables, comme si le Tout- Puissant lui eut défendu de troubler dans ses «hautes fonctions l'être qu'il fit à son image; «et telle est la grandeur de l'homme, que l'uni-
(') Essai , t 2 , p. 84.
C) «Porri unum est necessarium. Luc. X , 4a.»
«vers tout entier a été livré, comme un jouet , « à sa dispute Ç). * (*)
« Quelque système que l'on adopte sur l'origine «.de nos idées, il est incontestable que nous n'ac- «quérons la connoissance des objets sensibles « qu'à l'aide des organes. Les corps et leurs pro- « prié tés, les phénomènes physiques, les faits de « toute espèce ne nous sont connus que par les «sens; et l'histoire, aussi bien que les sciences « naturelles ou d'observation, repose uniquement «sur leur témoignage.
« Or, il n'est nullement rare que les sens nous «trompent Une continuelle expérience nous t< apprend à nous défler de ces instruments im- « parfaits, et dont nous n'apercevons les défauts, «qu'en les comparant avec d'autres instruments u semblables. Formés sur un type commun, et avariant néanmoins dans les divers individus, «nous présumons avec vraisemblance que l'im- « perfection d'où nous provient l'erreur, n affecte tant pas, en chacun de nous, la même partie c< de l'instrument, 1g similitude des rapports en «prouve la vérité, et d'autant mieux que les « rapports comparés sont en plus grand nombre. « Ainsi un témoignage unique ne produit qu'une
(') «Mundum tradidit disputationi eorum. Ecclcs. III, n.» C) Essai, ta, p. 85 et 86.
«simple probabilité : à mesure qu'ils se multii. plient, la certitude augmente, et il vient un «moment où tous les hommes, d'un commun «accord, interdisent le plus léger doute, sous r peine d'être tenu pour insensé. Il n'importe que «le phénomène ou le fait attesté, ait ou non «frappé nos sens... La multiplicité des témoi- « gnages uniformes constitue donc, à notre égard, rla certitude des connoissances qui tirent leur «origine des sens.
«Il en est ainsi à l'égard du sentiment et de i Téridence, de même à l'égard du raisonnement. cil j a des vérités et des erreurs de sentiment, % do évidences certaines et des évidences tromt peuses, de bons et de mauvais raisonnements i t qui ne sait cela par expérience? et qui ne sait «au» que le seul moyen de discerner le vrai r (la faux, est l'autorité ou l'accord des jugements. « et des témoignages? Où cet accord ne se trouve «point, le doute règne en paix du consentement tde la sagesse; mais partout où il se rencontre* .le doute cesse, ou les hommes l'accusent de
ifclie'C) •Enfin aux vérités premières et secondes de,
iacun de ces deux ordres, nous avons fait correspondre, chacun à chacun, deux ordres scien-
P. 37, 38, 3g. et £o.
tifiques qui souvent s'associent et s entremêlent, et qui prennent pour principes ou points de départ les vérités universelles. «La vérité reçue « dans notre intelligence n y demeure pas stérile ; «cultivée par la réflexion, elle se développe, elle ((fructifie ; de nouvelles idées paraissent, et nous «les jugeons vraies ou fausses, selon la nature des « rapports que nous apercevons entre elles et les « vérités primitives " (').
«Et d'abord en ce qui concerne la religion, « que trouvons-nous dans l'esprit humain ? Des «croyances générales promulguant des dogmes «et des préceptes; et ensuite une multitude de « systèmes qui ont pour objet de faire concevoir, «à quelque degré, les uns et les autres. Les phice losophès de l'antiquité ont fait des systèmes sur «les vérités de la religion primitive, comme les «théologiens en ont fait sur les vérités évangé- « liques. (a)
«Si maintenant nous considérons les sciences « dans leur ensemble, qu'y trouvons-nous encore?* «Deux parties bien distinctes : l'une qui est la «base, se compose, pour les sciences appelées «physiques, ainsi que pour les arts industriels «qui en sont l'application, de faits constatés par
(•) Sommaire, volumine citato, p. 378 et 376.
«l'expérience générale, et, pour les sciences in- «tettectaelles, de vérités de sens commun : l'autre; «qui est la partie théorique, est, relativement à «la première, ce que les systèmes des théologiens «sont par rapport à la religion.11 Q
Les sciences, comme nous l'avons vu, forment la partie flottante de notre intelligence. Notre raison pourrait donc se partager en deux portions : la première se composerait de ce qu'il y a d'invincible en elle, et la seconde de ce à quoi elle est maîtresse d'accorder ou de refuser son
Cette seconde partie se divise elle-
même en deux autres : la partie universelle ou de principe, et la partie flottante ou scientifique. Autrement, il y a dans la raison humaine deux classes de connoissances : les vérités universelles, et les conceptions individuelles ou scientifiques, et les vérités universelles sont de deux sortes, suivant que l'esprit est ou non libre d'y adhérer ou de n'y adhérer pas. Autrement encore, trois parties distinctes se trouvent dans l'intelligence humaine : la première se compose de ce qui est enenûeUement invariable et invincible, la troisième de ce qui est essentiellement variable et ne détermine pas nécessairement l'adhésion de 1 esprit; la seconde tient le milieu entre les deux
(') Smamaire, p. 378.
ISO
Adirés, invariable comme la première et pmque aussi universelle, et laissant comme l'autre à l'esprit la liberté de croire. Celle-ci, comme nous Tarons tu, a sa certitude dans la première, et sert de base et de règle à la troisième. Cest ce dernier point qu'il s'agit de constater dans les livres, que nous dépouillons.
«Il est, dit M. Gerbet (*), de croyance unirer* «selle» perpétuelle, que l'homme a un moyen «pour déterminer d'une manière certaine le rap» «port de quelques-uns au moins de ses jugement* «avec la vérité*.
«Adhérer aux croyances générales, reprend- • «il plus loin Qt- tel est l'acte générateur de «la certitude,. . . l'acte constitutif de la certitude «dans tous les genres de connoissanoes. "
«Dans les sciences,9 demande l'auteur du Gatécrism b du seks commuh (3) , « esNil également «nécessaire de s'en rapporter au sens commun? tt-^Oui, répond -il, cela est également néco- «satre, car les sciences ne sont autre chose que «le réfultat de l'expérience générale sur l'objet a particulier de chacune d'elles. — «Quels sont, ««dans chaque science, peurta»it*il, les principe ««d'où l'on doit partir?— «Des faits simples, bien
(') Conférences, p. 55.
O P. 5o et 60.
(') Chap. VI.