‹ De l'enseignement philosophiqueChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

OBJECTIONS COKTIK LA DOCTIINE DU SftH* COHUVX.

h Arguiies préliminaires,

x our établir la doctrine du sens commun, on montre d abord par le fait les incertitudes de la raison individuelle, et Ton en conclut qu'elle ne peut servir de base à la certitude; et, comme il ne peut y avoir de milieu entre la raison privée et la raison commune, c'est déjà une nécessité de placer dags cette dernière le principe de la certitude. On montre ensuite par le fait que c'est là en effet que tous les hommes vont cher* cher des garanties contre Ferveur.

Si, au milieu de la confusion qui règne dans toute cette partie de la brochure de M. Bautain, %qui est consacrée à renverser notre méthode, nous avons su démêler la tactique de l'auteur, il combat d'abord les motifs qui nous portent à prendre le sens commun pour la règle de nos jugements , puis ceux qui nous détournent de la

reconnoltre dans le sens privé; ensuite il attaque directement an coeur la raison générale, et il par lai livrer un dernier assaut dans ses

— « Qu'es t^e qui prouve, nous dit-il {p. 44), «que le sentiment du plus grand nombre soit «toujours le bon sens, ou autrement, que la ma- «nière de voir et de juger de la multitude soit «dans tous les cas la meilleure ?*

— M. 'Bautain nous suppose ici des principes que nous n'avouons pas. Jamais nous n'avons dit que le sentiment de la multitude fut dans tous les cas le meilleur. Nous avons dit que le sentiment du plus grand nombre des hommes aptes à juger dans une'circonstance donnée, étoit le meilleur dans ce cas particulier. S'il s'agit d'un objet dont la connoissance soit à la portée de la multitude, nul doute que le sentiment de lat multitude ne soit alors, mais seulement alors, lé meilleur. Et quand les systèmes, les théories des savants, «deviendraient des opinions vul- « gaines, adoptées sans être vérifiées, puisqu'il est «impassible qu'elles le soient, la foule ne dépôcseroitque de leur existence, et non pas de leur «vérité*^) : car, en telle matière, avons -nous

(') &j«f».ta,»f. *3.

dif* te sens commun doit prononcer corinne juge, «u? des preuves intrinsèques.

Qu'est-ce qui prouve ? ~ Nous avons prouvé notre assertion, par l'impossibilité de s'assurer de la certitude autrement qu'en se soumettant à la décision du plus grand nombre des juges compétents, et par la conduite que suivent naturellement tous les hommes pour garantir leurs jugements particuliers.

Qu'est-ce qui prouve? — Pour bien dire, nous ne prouvons pas , nous établissons un Sait; «et nous croyons à ce fait, comme tous les « hommes y croient, comme vous y croyez vous- «même, pareequ'il nous est impossible de n'y «pas croire. Nous croyons tous invinciblement a que nous existons, que nous sentons*»* aue nous a pensons , qu'il existe d'autres hommes doués « comme nous de la faculté de sentir et de pen- «ser, que nous communiquons avec eux par la «parole, que nous les entendons, qu'ils nous «entendent, et qu'ainsi nous comparons nps sefc- «sations à leurs sensations, nos sentiments à leurs «sentiments, nos pensées à leurs pensées. Or, « la pensée ou la raison particulière de chaque «homme, manifestée par la parole, voilà le té- « moignage ; l'accord des témoignages ou des rai- «sons individuelles, voilà la raison générale, le «sens commun, l'autorité; et tbacan de nous

«croit invinciblement à l 'existence de 1 autorité «comme à celle du témoignage" ('). Pour s'en convaincre, que chacun rentre en soi-même et interroge sa conscience; que chacun examine ensuite ce qui se passe q^fcur de lui. Pourquoi M. Bautain écrit-il, sinon parcequ'il croit au langage? au sens commun par conséquent? Qu'est* ce que la publication qu'il vient de faire, sinon an appel au sens commun ? M. Bautain homme, et nécessité par la loi de l'humanité, suit donc à son insu, et en dépit de son système, et pour imprimer à ce système le sceau de la vérité , une règle repoussée, condamnée, anathématisée, conspuée par M. Bautain philosophe. Si ce n'est pas cela, M Bautain n'est qu'un despote orgueilleux, qui s'arroge le droit d'imposer sa raison à ses semblables comme la raison suprême, et de régner seul, comme autrefois Aristote, sur les intelligences hébétées.

Avec une prétention aussi exhorbitente, destructive des plus simples notions du droit et de (équité, si l'on n'avoit été mille fois témoin des variations de la raison individuelle, que le moindre vent i^ptérêt ou d amour-propre fait tourner à son gré, il y aurait lieu d'être surpris que it Bautain se récriât et invoquât les règles ordi-

(') Défense, p. 187 et 188.

nairefe de la justice, contre les majorités qui se donnent droit à elles-mêmes. «Ne seroit-ce pas, «dit-il (p. 45), la majorité qui, à la fois juge et «partie, se décernerait à elle-même et de plein «droit le triomphe ?3f.

— Çn principe, non ; car les majorités ne font que se compter : mais c'est l'unanimité, le sens commun à tous les hommes, qui décide que, dans tout conflit de l'opinion du plus grand nombre et de l'opinion du nombre moindre 9 les minorités ont toujours et nécessairement tort par cela qu'elles ne sont pas la majorité (p. 44 et 45). Pour les majorités, elles ne font qu'appliquer le principe : or, qu'y a-t-il de si étrange à ce que des hommes se comptent, comptent ensuite leurs adversaires, et leur disent : «Nous sommes mille, et tous n'êtes que trente : donc nous ayons le sens commun9 ?

Qu'on ne déplace pourtant pas la question. Nous voyons venir notre antagoniste. — « La majorité dans une assemblée délibérante aura donc nécessairement la raison de son côté?* pourrat-il nous dire; comme si nous claquemurions le sens commun dans l'enceinte d'une ^mbre ! et comme si, en dehors, la minorité ne pouvoit pas avoir plus de sympathies que la pluralité ! Ce n'est point à une majorité relative, partielle et fictive, que nous décernons les honneurs du sens

commun ; c'est à la majorité absolue et réelle, prise dans tout le genre humain ; majorité à la* quelle toute raison individuelle, toute minorité doit céder, comme étant sujète à l'erreur.

«L'expérience montre -t-elle" donc «que la a vérité et la sagesse aient toujours été le partage ndu grand nombre?" (p. 44).

— Il n'est pas ici question de l'expérience. Que seroit pour nous une expérience individuelle contraire au sens commun ? Et l'expérience générale n'est autre chose que le sens commun , qui ne peut être contraire k lui-même : il est impossible qu'il y ait deux sens communs.

— S'il en est ainsi, «ne seroit-ce pas , en dé- « finitive , le sens commun qui s'adjugeroit la «gloire du sens commun ?* (p. 45).

—Et pourquoi pas? Le genre humain ne peutil dire :« Je suis le genre humain » ?

Ce n'est pas là peut-être la pensée dé notre philosophe : il l'aura perdue de vue en cédant à la démangeaison de faire un jeu de mots. Mais nous la retrouvons dans ses paroles précédentes ; et, comme nous ne craignons d'aborder aucune objection , la voici telle que nous avons cru la saisir : N'est-ce pas, en définitive, le sens commun qui y à la fois juge et partie (p. 45), se donne* raison dans sa propre cause ? — Cela est vrai Mais nous demandons à M. Bautain, s'il

peut concevoir un critérium de la vérité qui ne se pose pas lui-même comme le fondement de la certitude , en même temps que chacun lui rend hommage? s'il pourroit connoître un critérium, quel' qu'il fût, autrement que par l'assentiment commun des hommes ? S'il voudroit en avouer un que tout le genre humain désavoueroit ? enfin si le sens commun ne réunit pas tout ce qu'on peut exiger dans un critérium : l'universalité et l'individualité j puisque chaque raison privée fait partie de la raison générale ? Ce sont ici les deux conditions sans lesquelles nulle société, de quelque ordre .qu'elle soit, ne sauroit exister : l'indépendance du pouvoir et le libre consentement des sujets. Ces deux conditions sont de rigueur, quand il y auroit encore dans la société une force prépondérante, et Dieu lui-même , on le verra plus tard quand nous expliquerons la nature de la foi, Dieu n'est de fait le roi des intelligences que par l'agrément de ses sujets. Il en est donc ainsi de la raison commune, soit qu'on la considère comme souveraine relativement à l'individu, soit qu'on la regarde, sous sa double relation, comme ministre de Dieu. Hors de cette communauté de raison, nous ne voyons qu'incertitude pour la pauvre raison individuelle. Ce n'est donc pas seulement le sens commun -qui se donne raison à lui-même; c'est encore la néces-

site et la nature des choses, ce sont toutes les raisons individuelles.

«Mais, tout en reconnoissant que la raison «individuelle est faillible, qu'elle se trompe souvent, s'ensuit-il qu'elle se trompe toujours, né- « casairement et sur toutes choses? * (p. 4-6).

—Que nous veut ici M. Bautain ? est-ce encore one ineptie qu'il nous prête? il n'aura pas du moins la gloire de l'invention. Eh quoi donc? invoquerions-nous la raison commune du genre humain, si nous étions persuadés que la raison individuelle se trompe toujours, nécessairement et sur toutes choses ? Que serait une raison générale qui n'auroit aucune réalité dans les raisons privées? Si M. Bautain a trouvé quelque part un tel galimathias dans les livres où là philosophie du sens commun a déposé ses principes, à coup sur il a droit de nous plaisanter (p. 47) sur notre ration générale infaillible , et de nous demander si c'est une entité? un être sui generis? une idée à lu Platon? un prototype de la raison humaine, qui plane auiessus de toutes les raisons privées , les éclaire, les anime, les dirige, etc.? Mais, comme la raison générale n'est rien de tout cela, et qu'elle est simplement, comme l'avoit fort bien dit plus haut M, Bautain (/>. 44 et 45), le sentiment commun à tous les hommes ,' ou du moins au

plus grand nombre ('), c'est en pure perte que M. Hautain s'est évertué à combattre les chimères sur lesquelles son imagination nous lait chevaucher.

Rien de plus formel, de plus explicite que le$ réponses préparées d'avance par les écrivains du jsens commun, à la question du professeur de faculté,

«Un esprit faillible, dit en propres termes SI jcGerbetQ, n'est pas un esprit qui se trompe «nécessairement, mais qui peut se tromper." « Quelques personnes se sont imaginé, avoit déjà «dit dans sa Défense (3) le vénérable abbé de la «Mennais, que nous prétendions que les sens, « le sentiment et le raisonnement nous trompent « toujours. Ces personnes nous ont fait beaucoup «trop d'honneur en prenant la peine de nous «répondre; car, qu'y auroit-il à dire à celui qui, «rejetant toute vérité, soutiendrait qu'il est im- « possible de rien connoitre, ou nieroit l'intelli- « gence humaine ? Depuis qu'il y a des hommes, «aucun d'eux n'est jamais tombé, que nous «sachions, dans un pareil excès d'extravagance. «Les sceptiques mêmes ne nient pas, ils doutent

(') Catéchisme du sens commun, chap. 2. O Des doctrines philosophiques, p. a£.

O P. 149 et i5o.

«Et, dès les premières pages de notre livre, nous «disons : «Etre intelligent, ou raisonnable, c'est « * être capable de percevoir la vérité » Ç) * Voilà des textes que M. Bautain auroit dû connoître avant d'écrire certaine page de son introduction»

Reviendra-t-on à la charge sur le treizième chapitre de FEssài? et, puisqu'on aime à se traîner dans lés sentiers battus, répétera-t-on qu'il insinue que la raison individuelle conduit infailliblement l'homme à l'erreur? — Mais, avec un peu d'attention, on eût vu que l'auteur ne la pousse, cette raison, non pas à l'erreur inévitable, absolue : car comment pourroit-on concevoir une pareille erreur? mais au scepticisme; qu'en tant qu'elle se poseroit avec sa faillibilité comme le principe de la certitude.

— On dira que la pensée de l'auteur n'est pas nette. -— Cela peut être : qui ne sait qu'il en est souvent ainsi du premier jet de la pensée? et à qui n'est41 pas arrivé d'être entraîné d'une idée à l'autre par une liaison qu'on aperçoit bien soi-* même, et qu'on oublie d'exprimer pour ses lecteurs? Et à qui cela est-il plus pardonnable qu'au génie qui pindarise (a) , si l'on veut voir* ici du pindarisme? Au reste, c'est venir trop tard avec

(') Essai, t. 3, p. 3.

£*) Revue européenne r t. 6 , p. i^tj.

ce reproche : l'illustre auteur de FEssaI avoue f) quil manque dans cette partie de son ouvrage, une ou deux phrases qui auroieni prévenu la plupart des difficultés qu'on a faites. «Nous « avons négligé d'avertir (c'est M. de la Mennais « qui parle) que la première partie de notre XIII* « chapitre, n'étoit qu'une analyse sommaire des «principaux systèmes de philosophie; et il est «arrivé de là qu'en croyant nous attaquer, on a «attaqué, non pas nous, mais les philosophes « que nous avions combattus "

On diroit que 11 Bautain a entrevu cette ré* ponse, et que, s'il l'a passée sous silence, c'est prudence ou dissimulation plutôt qu'ignorance: car, aussitôt après nous avoir poussé sou interrogation, il nous place (p. 45 et 46) celle-ci dans la* bouche : «Mais à quel signe l'homme recon- « noîtra-t-il qu'il est dans le vrai ? Qui lui dira «que ce qui lui paroit vrai n'est pas une illusion? «que ses sens, son esprit propre, son sentiment « intime ne l'abusent pas ? *

— Grand merci, M. le professeur, des armes que vous daignes nous mettre en main mous n'en voulons pas ; elles ne sont point à notre usage. Quand avons-nous jamais demandé un critérium pour le sens intime ? N'est-ce .pas quand il sort

(') Défense, p. i36.

de sa sphère pour juger de ce qui est situé tors de Famé? « Le sens intime n'est que l'impuissance «de douter , ou la croyance invincible que nous «sommes affectés de telle ou telle maniera II «nous instruit de ce qui se passe en nous; il nous «apprend, par exemple, que nous formons tel «jugement, que telle proposition nous paroit « évidente, etc. ; mais il n'est point une preuve «certaine que ce jugement soit vrai et que cette «proposition soit réellement évidente : autrement «il serait aussi impossible que l'homme se trom- «pât jamais, qu'il est impossible, qu'il ne sente «pas ce qu'il sent"(z). Par rapport aux sens et à l'évidence, quand est-ce que nous avons demandé des garanties contre leurs illusions, sinon quand la raison chancelé tant soit peu sur ses bases? dans les choses sur lesquelles les hommes ne sont pas d'accord? et quand la vérité est néoessairement d'un coté et l'erreur de l'autre? Cest alors que l'homme a lieu de se défier de ses sens et de son esprit propre j c'est dans ces circonstances que nous disons : « Qui lui dira que ce qui lui paroit vrai n'est pas une illusion ?•" — «Qui le lui dira? reprend 1VL Bautain (p. 46). «•—La lumière naturelle qui le met en rapport «avec les objets naturels, les lois de sa raison

(') Dtfense, p. 137 et i38. ;

«qui président à sa pensée, la conscience qu'il a « de son sentiment intime. "

— Les sens! la raison! le sens intime! Voilà donc les garanties que nous offre M. Bautain!

Mais d'abord, les sens ne nous donnent une certitude invincible que d'un trèsnpetit nombre de faits primitifs, sans la croyance desquels notre raison n'existerok pas. Hors de là, leur force probante est dans leur accord avec les sens des autres hommes; et, puisqu'il est déjà arrivé que des jugements contradictoires ont été rendus sur leurs rapports, ils ne peuvent être pris pour base de certitude.

La raison! et, par ce mot, on entend ici le raisonnement! La vérité de ses conclusions, toujours légitimes, dépend de la vérité ou de la juste appréciation des jugements qui les déterminent Mais, si ces prémisses n'ont leur garantie dans le sens commun, qui les garantira? Serontce les sens? le sens intime? l'autorité d'un individu? Mais tout cela est faillible et ne peut donner de certitude : où sera donc la garantie? En outre, la loi qui nous porte à conclure, na qu'une valeur subjective pour l'individu : elle ne lui est connue comme loi de l'esprit humain, ' que par le sens commun. .

Le sens intime! il ne garantit à chaque individu que ce qui se passe en lui : or, ce qui #

passe ai lui, peut n'avoir pas avec les objet* extérieurs les relations qu'il croit apercevoir : comment sassurerà-t-il donc, sans le secours du sens commun , de la conformité de son sens in* tune avec la réalité? De plus, le sens intime, purement subjectif quand il se sépare du sens commun, ne peut témoigner que de son individualité : il n'a aucun droit à constater Une loi générale de la conscience humaine

Ces trois moyens étant incapables de nous donner la certitude des vérités de l'ordre naturel, que sera-ce donc si on les applique à ' celles de Tordre métaphysique? Est-ce par son sens intime, par le raisonnement, par le rapport de ses organes , que M. Bautain démontrera l'existence de Dieu? Mais, si on lui conteste ses démonstrations, qui sera juge de la controverse?

Nous demandions un préservatif contre les * écarts de la raison individuelle, que M. Bautain reconnaît faillible, et il nous présente pour garantie ce contre quoi nous avons besoin d assurance! M. Bautain ne s'aperçoit pas qu'en prenant pour base de la certitude le sens intime, il se fait écossais; et qu'en donnant la même autorite à la relation des sens et au raisonnement individuel, il se rend cartésien.

Mais, comme s'il avoit fait merveilles, transportant, par une manoeuvre savante , la question

sur ira terrain sur lequel nous déclarons que l'homme individuel ne peut faire que des pas assurés, il nous interroge fièrement (/?. 46) du haut de sa chaire doctorale : «Qui tous assure «qu'il fait jour en plein midi, si ce n'est votre * œil et la lumière? attendrez-vous pour l'affirmer «que vous ayez consulté le grand nombre?11 —Eh! de grâce, M. le professeur! le grand nombre, comment le percevrions-nous, si ce n'étoit par nos sens? On demande , dit (') l'un de nos littérateurs les plus distingués, qui s'honore du titre de disciple du sens commun, « on demande «s'il faut donc que l'homme; pour être certain «qu'il parle, qu'il marche, qu'il entend , inter- «roge les autres, hommes, et s'il n'en est pas « assuré par hii-même avant d'en être assuré par «autrui. Ici l'on confond à dessein les notions « de la certitude philosophique et de la certitude «naturelle. Nous disons, au contraire, qu'il est «des choses dont le philosophe, quoi qu'il fasse, «ne peut pas n'être pas certain. Il est certain «qu'il est, qu'il pense, qu'il agit*

La forme d'argumentation employée ici par M. Hautain, a procuré dans certaines coteries un triomphe facile à quelques esprits médiocres,

. (■) Introduction à la philosophie , ou Traité de l'origine de la certitude des connaissances humaines, par M. Laurence, p. 173.

qui Font trouvée écrasante pour nous, quoiqu'elle ne prouve que leur niaiserie. Il est incroyable combien ils se sont applaudis de cette trouvaille. De telles objections ne valoient pas la peine que M. Hautain se baissât pour les ramasser.

Mais, si, comme nous l'assure M. Bautain, les seui, ht raison et le sentiment intime se garantissent eu-memes ou mutuellement, comment se £nt-9 qnll y ait tant de désaccord «parmi les hommes sur leur témoignage? Le docteur nieral-fl ce désaccord pour soutenir l'infaillibilité de la raison privée? Et, s'il ne peut le nier, avouerat-fl du moins qu'il abandonne, la raison parti-* adière à l'incertitude, comme un vaisseau qu'on knceroit an sein des mers sans boussole et sans goufcrnail?

Nous aurons un demi-aveu. «Tout cela, dira- «t-3 (p. 46), ne donne pas de certitude absolue, t fen conviens39. — Et je le crois bien, vraiment, puisque ce n'est pas même une certitude Biais qui demandoit à ML Rantain une certitude absolue? Ce n'est pas nous assurément : tout ce que nous réclamions, c'était une certitude au moins «gale à celle que nous croyons posséder dans f accord de l'universalité ou de la majorité des taisons privées, une certitude suffisante pour nous rassurer dans nos doutes, et capable de rétablir l'harmonie entre les raisons divisées; et

M. Bautain 'ne nous la donne pas. Il a tout dit là-dessus quand il nous a demandé s'il faut que le genre humain tout entier vienne nous attester qu'il fait jour en plein midi?

Mais, chose bien plaisante 1 il prétend (p. 46) que nous affectons* nous, la certitude absolue! M. Bautain ne lit donc point les ouvrages qu'il combat? s'il les lit, il ne les comprend donc pas? s'il les comprend, sa mémoire lui fait donc défaut? si sa mémoire le sert bien,.*. Qu'il se rappelle ces paroles (') : « La certitude absolue «et le doute absolu nous sont également inter- « dits ". Qu'il fasse attention à celles-ci (*) : « La « multiplicité des témoignages uniformes consti- «tue donc, à notre égard, la certitude des con- « noissances qui tirent leur origine des sens; qnoi- « que toutefois, nous n'en puissions conclure la ce vérité absolue de leurs rapports. Mais obligés d'y «croire, la nature nous enseigne à soumettre nos ce croyances à cette règle, que nous appliquons, «sans y penser, presque à chaque instant9

Faut-il appeler tout le genre humain en témoignage pour savoir qu'il fait jour en plein midi? — . M. Bautain ne pouvoit pousser sa question au-delà des faits primitifs, sans trahir une

(') Essai, t. a, p. 17.

(•) Essai ', t. a, p. 3g,

connoissance de la philosophie du sens commun, plus étendue que celle dont il fait parade. Mais, reprenant l'interrogatoire où notre adversaire l'a laissé, quelqu'un, après avoir lu nos réponses, pourra nous demander si, pour avoir la certitude dans tous les cas où elle ne s'empare pas irrésistiblement de la me, il faudra toujours cousulter le genre humain tout entier? — Or, nous avons prévenu cette question, et l'un des auteurs cités dans la brochure y répond en ces termes (x) : s Le sens commun du genre humain vous répond «que non; parceque pour agir d'une manière «raisonnable, nous n'avons pas besoin, du moins «dans les choses ordinaires, d'une entière certi- «tude; il nous suffit d'une probabilité : parce- «qu'enfin notre raison ayant été formée par et «sur la raison commune, et se trouvant habi- « tuellement d'accord avec elle, nous pouvons «la suivre avec confiance, au moins dans les «choses ordinaires, jusqu'à ce que nous soyons «avertis par le sens commun qu'elle se trompe*. Pour les choses plus importantes, nous avons indiqué une règle sûre dans la pratique : c'est de s'en rapporter à un nombre de témoignages suffisant pour qu'on puisse raisonnablement présumer qu'il représente assez fidèlement le sens

(') Catéchisme du sens commun, chap. X.

commun. Mais, « fixer le nombre des témoignages « nécessaires pour produire une certitude parce laite, est impossible. Cela dépend de mille cir- « constances, et, en particulier, du poids de cha- «que témoignage pris à part Tout, dans cette «appréciation, se réduit à ce principe : «Un té- «moignage a d'autant plus de force, que la «véracité du témoin est mieux connue, et qu'il «a moins d'intérêt à nous tromper.* Et comme K c'est encore le consentement commun qui dé- «cide de ces choses, qui sanctionne et consacre « le principe même que j'énonçois tout*~fheure» « la certitude Tient toujours , en dernière analyse, «se reposer sur la base de la plus grande au- «torité.-»Q'

Si Ton demande enfin comment nous savons quç ce principe est sanctionné par le consentement universel , nous répondrons qu'il est une des règles de critique posées par tous les hommes qui se sont occupés de la partie didactique de l'histoire; que, dans tous les pays du monde, il sert de base à l'appréciation des témoignages ; et que nous le voyons autour de nous revêtu de l'assentiment général et mis en pratique à tous les instants.

Après ces escarmouches préliminaires, M. Bau-

* (•) Essai, t. 2 1 p. 3g.

tain Tient au fond des choses : il va se prendre corps à corps avec la raison du genre humain; il faut qu'il la dépouille de son prestige. Mais, cette lutte devant s'engager successivement sur plusieurs points, nous ne pouvons en rendre un compte méthodique et satisfaisant sans dresser auparavant la carte des lieux.

IL Objections contre l'objectivité du sens commun.

On peut attaquer une doctrine en elle-même et dans ses rapports avec des vérités généralement admises : c'est le procédé qu'a suivi le professeur 'de Strasbourg à l'égard de la notre. Le sens commun, pour son compte particulier, est exposé par sa nature à deux sortes d'attaques directes : on peut lui demander son objectivité k InMen existence réelle et effective, indépendante de la subjectivité qui le perçoit; puis l'objectivité des connoissances qu'il certifie, c'est-a-dire son infaillibilité. Ces deux sortes d'objectivité, on peut les réclamer, soit en général, soit séparée ment dans les deux ordres de connoissances, c'est- A-dire, en tant que le sens commun fait les fonctions de juge dans l'ordre des choses naturelles, et en tant qu'il dépose comme témoin, et qu'il exhibe, en qualité de conservateur, les vérités de l'ordre supérieur à la nature. Enfin, sous

tous, ces rapports, on peut attaquer la raison générale par le droit et par le fait Notre* philosophe, en tacticien et en dialecticien habile, confond tous ces genres d'attaques pour nous dérouter : aussi nous ne nous astreindrons pas à relever ses objections dans l'ordre où elles se présentent dans son livre, mais suivant l'enchaînement qui nous paroîtra le plus naturel et le plus clair. Nous commencerons par nous élever au-dessus de tous ces points de vue particuliers d'où l'on n'aperçoit à la fois qu'une face de l'objection , et par nous placer assez haut pour la dominer et l'embrasser dans sa plus grande généralité.

Qu'est-ce qui peut rendre le sens commun incapable de donner l'objectivité à notre certitude ? Il faut que ce soit, ou qu'il ne réponde à aucune réalité objectivé, ou que lui-même ne soit rien . d'objectif.

Comment le sens commun peut -il être sans rapport avec une réalité objective? Il faut, pour cela, ou qu'il n'existe rien hors de l'intelligence humaine , ou que l'intelligence humaine soit incapable de réfléchir la réalité extérieure.

Dans la première hypothèse, il n'y a pas d'autre réalité que l'intelligence; bien plus, chaque intelligence est la seule réalité, et tout le reste n'est rien , pas même les autres intelligences ;

chaque intelligence, étant seule quelque chose de réel, exclut toutes les autres de la réalité : donc, chaque intelligence jouit seule de l'existence, et toutes les intelligences en jouissent aussi ; toutes les intelligences ont une réalité, et pas une n'est réelle; l'intelligence est et n'est pas.

Dans la seconde hypothèse, la parole; le corps humain, l'univers , ' sont pour l'homme comme s'ils n'étoient pas ; les phénomènes intellectuels, sans rapport avec ces objets, ou n'existent pas^ tm, étant purement subjectifs, ne sont que des jeux capricieux dont s'amuse la pensée; et Fin- «dligence humaine, ou n'eriste p» , ou , dans une enfance perpétuelle, elle est un être fantastique qui se nourrit dé chimères.

On ne gagnerait rien à se défendre de ces

deux absurdités, pour se rattacher à l'hypothèse

de la possibilité d'une erreur universelle. En

eflèt, si le sens commun peut errer, son erreur

sera partagée par chacun des sens prives dont il

»e compose. La raison générale ne peut manquer

de garanties contre l'erreur, qu'il n'en soit de

«me des raisons particulières, qui font toutes

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