STATISTIQUE DES DÉPENSES
Les dépenses des établissements officiels en 1865. — Montant des dépenses de 1 843 à 1868 inclusivement. — Moyenne de la dépense par habitant pour renseignement primaire officiel en 1865. — Moyennes par élève dans les diverses catégories d'établissements. — Statistique approximative des dépenses faites pour l'enseignement primaire libre ou privé en 1865. -- Conséquence à tirer de cette statistique quant à l'avenir de la loi de 1842. — Les catholiques capables d'organiser à eux seuls un enseignement libre complet pour toutes les communes. — Esquisse de la Société civile du crédit de la charité.
Il De sera pas sans intérêt de condenser dans un cadre réduit les sommes qu'a coûtées l'enseignement primaire officiel pour l'année 1865 , la dernière dont les comptes soient officiellement publiés.
Libellé des dépenses.
lion, survpillance, inspection ignement normal pédajiïotrique ïDs d'écoles et salles d'asile nses de toute nature pour les :
colcg primaires
coles ftardiennes
Co!ei d'adultes
leliers d'apprentissage . . . .
aragements à l'instr. primaire
Ontribiitive de chaque colonne
Encaisse
Rétribution des élèves.
Bieniai-
sance
publique
et privée.
Communes.
Provinces
État.
Total.
De ce chiffre total de 12,979,524 francs , il convient peut-être de déduire une somme de 1,666,549 francs accordée par l'Etat sur les crédits extraordinaires votés par la chambre en 1865 ; mais on pourrait y ajouter l'intérêt et l'amortissement du capital immobilisé dans les acquisitions de terrain , les constructions , etc. Il s'élevait en 1866 à plus de 60 millions de francs. Il est vrai qu'il ne coûte rien à l'Etat , qui se le procure par l'impôt.
Pour apprécier exactement l'étendue des dépenses occasionnées par l'enseignement primaire, il faut remarquer aussi que le chiffre du budget des maisons d'école et salles d'asile est destiné à décroître chaque année ; car le temps n'est pas éloigné où toutes les communes seront en possession de locaux et de logements convenables pour l'enseignement primaire. Il est vrai que, d'autre part , les allocations destinées au personnel, à l'enseignement pédagogique iront chaque année en augmentant.
On peut admettre que le chiffre du budget de l'enseignement primaire suivra une progression régulière. Les crédits ordinaires portés au budget du département de l'intérieur pour ce service important s'élevaient :
En 1831 à fr. 217,000 » 1840 )) » 295,000
De 1843 à 1868 inclusivement les dépenses ordinaires, pour le service des écoles primaires communales, se sont élevées à 102,918,752 francs , dont voici le décompte :
Communes fr. 39,796,05
Provinces 6,342,383
État . . . ' 30,303,524
Bienfaisance publique et privée . . 6,686,274
Rétribution des élèves solvables . . 18,325,456
Excédants actifs des comptes scolaires 1 ,758,058
L'année 1813 ne comportait en total
que 1,899,552
Pour l'année 1868 , la dépense a été 7,587,078
L'intervention de l'Etat , dans cette
somme, représente '^. . 3,093,124
Et celle des communes 2,793,815
Les dépenses générales , y compris les 102,918,752 francs que nous venons de citer , ont été pour la même période de 1843 à 1868 , de 172,737,762 francs. L'année 1843 (4)figure dans cette somme pour 2,651 ,639 francs, tandis que pour l'année 1868 , nous arrivons au chiffre de 13,930,533 francs , dans lequel l'État entre
pour fr. 5,392.999
Les communes pour 5,366,352
Les provinces pour 1,503,293
La bienfaisance publique et privée , 489,569
Rétribution des élèves solvables . . 977,692
Excédants actifs des comptes scolaires 200,625
Ces chiffres prouvent certainement combien les pou-
(i) L'année 1855 y figure pour 4,745,000 fr. environ.
voirs publics montrent de sollicitude pour l'enseignement primaire.
Revenons à la statistique de 1865. Les contribuables (communes , provinces , État) intervenaient dans la dépense pour 11,241,181 francs 67 centimes. En divisant cette somme par le chiffre de la population recensée en 1866 , on voit que chaque habitant contribuait en moyenne pour 2.32 aux dépenses de l'enseignement primaire.
En comparant le nombre des élèves des écoles des diverses catégories en 1866 avec les tableaux des dépenses du service ordinaire en 1865 (abstraction faite des dépenses pour la direction , la surveillance et l'inspection, l'enseignement pédagogique, la construction et l'entretien des bâtiments , les encouragements) on obtient les résultats suivants :
Chaque élève des écoles primaires communales a coûté en moyenne fr. 16 60
Chaque élève des écoles gardiennes officieUes fr. 26 03
Chaque élève des écoles d'adultes ... 6 38
» » )) ateliers d'apprentissage officiels 85 13
Il serait utile de connaître, avec la même précision , les dépenses occasionnées par l'enseignement primaire privé.
Il nous manque malheureusement , pour en dresser le tableau, des éléments complets. Nous ne pouvons à cet égard nous livrer qu'à des évaluations approximatives , basées sur les renseignements dont je me suis
servi jusqu'ici , en prenant pour type les comptes de l'État en 1865 :
V Enseignement pédagogique. — L'Etat dépensait pour ses deux écoles et ses sept sections normales, pour l'ensemble des services que lui rendent tous les établissements pédagogiques , officiels ou adoptés , plus de 700,000 francs. — J'évalue donc modérément la dépense annuelle des établissements privés de ce même genre à fr. 300,000
2'' ^faisons cV école et 7natériel. — Évaluation nominale, pour acquisitions ou améliorations, pour amortissement ou intérêt des sommes immobilisées ou empruntées, annuité de 1,500,000
3° Dépenses de toute natii7^e : a) pour les écoles primaires. — 181,000 élèves à 10 francs (au lieu de 16.60, comme dans l'enseignement officiel) 1,810,000
b) Pour les écoles gardiennes. — 39,134
élèves à 15 francs (au lieu de 26,03) . . 586,010
c) Pour les écoles d'adultes. — 102,563
élèves à 3 francs (au lieu de 6,38) . . 307,689
d) Pour les ateliers de charité. — 7,056
élèves à 40 francs (au lieu de 85,13). . 282,240
4° Bncourage?nents , prix , bibliothèques, etc 50,000
soit fr. 4,936,939
J'estime que cette évaluation est en dessous du cliiffi:'e exact.
La presque totalité de cette somme est payée par les
catholiques. Si on abolissait la loi de 1842 , ou , ce qui reviendrait au même , si on parvenait à en modifier les dispositions actuelles, par hostilité contre l'Eglise, il ne faudrait donc pas désespérer de la situation qui serait faite aux catholiques , pourvu bien entendu qu'on leur laisse la liberté d'enseignement et celle de créer des écoles.
Un des membres les plus distingués du parti libéral à la chambre, M. A. Orts , répondait en 1859 aux adversaires de la loi , qu'il fallait la maintenir , parce qu'elle est « dans les mœurs du pays et parce que ce n'est pas par de la spéculation , par de la théorie qu'on gouverne. » L'honorable député de Bruxelles a parfaitement raison ; mais si ses amis politiques n'écoutaient plus ses sages avis , s'ils étaient assez forts ou assez inhabiles pour faire de la « spéculation politique » et violer les moeurs nationales , il est évident que leurs adversaires auraient le droit de demander l'abrogation pure et simple d'une loi mutilée dans ses fondements essentiels. Les catholiques pourraient dire : Vous voulez nous contraindre à contribuer au maintien d'écoles réprouvées par notre conscience et créées par l'Etat de tous en haine de nos croyances et au mépris de nos droits constitutionnels. Nous ne voulons plus de ces écoles. Rentrons tous dans le droit commun. Fondezvous à vos frais des écoles , faites à l'image de vos doctrines , mais avec vos propres fonds et par vos efforts personnels ; nous nous chargerons désormais de fonder des établissements pour nos enfants , comme il nous convient et là où il nous plait. Chacun chez soi. L'État doit la sécurité à tous, et rien de plus.
Les catholiques , comme nous l'avons prouvé , font des sacrifices considérables pour leurs écoles privées. En présence des attaques persévérantes dont la transaction de 1812 est l'objet, ils feront acte de sagesse, en ne s'endormant pas dans une fausse sécurité. Qu'ils se préparent à lutter victorieusement. Qu'ils multiplient leurs efforts et s'apprêtent à soutenir, dans chaque commune , la concurrence que leurs adversaires ont la prétention de leur susciter dans l'intervention de l'État. Qu'ils continuent à accepter loyalement la transaction conclue , mais si on veut la rompre , qu'ils soient prêts immédiatement à prouver ce que peut l'énergie civile dans l'œuvre vitale de l'éducation de l'enfance. Il faudra, dit-on, sept à huit millions. Cela fait un peu plus de fr. 1,77 centimes à prélever par tête sur l'avoir des 4,500,000 catholiques que compte certainement la Belgique. Par l'association on parviendrait aisément à recueillir cette somme. Il suffirait d'organiser dans chaque grand centre de population une société dans le genre de celle qui existe à Bruxelles sous le nom de Société civile du crédit de la charité^ et de rattacher entre elles ces diverses institutions par un lien commun.
L'importance de ce sujet m'engage à tracer ici une esquisse de la société bruxelloise , fondée le 3 décembre 1855 dans une pensée chrétienne par l'habile et excellent comte F. de Meeûs , gouverneur de la Société générale pour favoriser V Industrie nationale et dirigée aujourd'hui par l'un de ses fils, le comte Eugène de Meeûs , avec, autant de zèle et d'intelligence que de désintéressement .
Le but principal de la société est de concourir à l'établissement et au maintien d'écoles catholiques pour les enfants des ouvriers , et de refuges pour les vieillards et les ouvriers infirmes.
Le capital social se compose :
P D'actions de fondation , ne portant aucun intérêt et remboursables seulement à la dissolution de la société ;
2"" D'actio7is de participation , remboursables à des dates diverses et rapportant un intérêt de 2 1/2 7o •
3^ Du produit des dons.
En droit, la Société civile du crédit de la charité est donc une association de capitaux , que l'administration place pour bénéficier sur leurs revenus.
L'administration se compose de cinq membres au moins et de neuf au plus, nommés par l'assemblée générale , qui choisit aussi annuellement deux commissaires pour lui faire un rapport sur la situation et le bilan de l'exercice qu'elle est appelée à approuver.
Les revenus nets de la société , depuis que le capital a atteint un million, sont employés jusqu'à concurrence le 90 7o • Le surplus est capitalisé et forme un fonds de réserve.
Au 31 décembre 1867 , le capital
versé était fr. 1,066,033 35
lequel se décomposait ainsi :
Actions de fondation. 250,174 29 Actions de participation 588,700 00 Donations capitalisées 227,159 06 La réserve , prescrite par les statuts, avait atteint le chiffre de. . . 119,755 28 En ajoutant à cette somme une
donation spéciale portée au compte
de l'hospice de Jemmapes . . . . 50,536 07
on obtient pour le total de l'actif, au
31 décembre 1867 fr. 1,236,324 70
Le débit du compte revenus s élevait à fr. 83,588 02
Son crédit était de 83,177 30
Solde en débit 410 72
Le débit du compte revenus se composait :
P Solde de 1866 fr. 1,427 90
2^" » compte , intérêt , escompte ,
commission 253 26
3° Coupons des actions de participation 14,717 50
4° Frais généraux 1,879 09
b"" Capitalisation 6,658 07
6° Subsides 58,652 20
fr. 83,588 02 Ces subsides ont été distribués à 93 écoles , orphelinats, associations d'éducation, hospices ou bibliothèques populaires.
L'ensemble des subsides payés par la société depuis
1856 jusqu'au 31 décembre 1867 s'élève à la somme relativement considérable de 552,890 francs 97 centimes. Le chiffre des subsides payés de 1860 à 1869 est de 5,77 7o du capital social (i).
Ces résultats , dus en très-grande partie aux nobles efforts du fondateur de la société et de sa chrétienne famille, sont très-satisfaisants, et il est facile de prédire qu'ils seront chaque année plus considérables. Financièrement parlant , ils reposent d'ailleurs , comme l'ont déjà fait remarquer MM. de Melun et A. Cochin , sur le principe qui fait la force de l'industrie et du commerce modernes.
Les causes qui ont donné naissance à cette belle et utile institution sont précisément celles qui m'ont amené à entretenir le lecteur de son organisation. « L'exécution loyale et juste de la loi de 1842 n'avait « guères duré plus de dix ans, et son application « vicieuse produisait déjà les résultats les plus fâcheux, « quand fut fondée la Société civile du crédit dé la cha- « rite. Les communes, autorisées par la loi à confier « leurs écoles à la direction des corporations religieuses, « avaient profité souvent de la faculté que leur avait « laissée le législateur ; mais vint le moment où un gou- « vernement hostile rendit cette faculté illusoire par
(i) Le rapport de l'année sociale 1868 est moins détaillé. Le capital est porté à 1 ,086,03 1 ,68
La capitalisation à 128,446,13
Le débit du compte revenus était de 83,588,02
Les subsides distribués ont été de fr. 60,027,20, accordés à 97 établissements.
« une foule de restrictions administratives. Peu de « communes résistèrent à la pression gouvernementale, « et les écoles soutenues par leurs subsides furent aban- « données. La Société civile du crédit de la charité eut « la mission de venir en aide à ces institutions (i). »
Si l'hostilité de la fraction du parti libéral, qui, sous !es prétextes les plus futiles, cherche à exclure le christianisme des écoles primaires, pour les transformer en temples du Dieu-État, se traduisait en faits législatifs, je suis convaincu que de pareilles institutions se multiplieraient aisément.
D'ailleurs les particuliers économiseraient une partie notable des charges auxquelles le trésor public ne peut se soustraire : leur zèle suppléerait à beaucoup de dépenses. L'association des capitaux, celle des dévouements et celle des pères de famille formeraient une puissance formidable. Les catholiques trouveraient les quelques millions qu'il faudrait ajouter à leurs aumônes actuelles, pour fonder un enseignement primaire incomparable.
(i) Voyez le rapport de 1867.
Quant il s'agit de l'enseignement primaire, il faut préférer l'harmonie de l'Église et de l'État à toute autre combinaison. — Le mérite social de la loi de 1842. — Des attaques dont elle ^st l'objet. — Rôle naturel des catholiques. — Importance suprême de l'éducation primaire dans une démocratie. — Contribuer à. élever le niveau de l'éducation primaire est un devoir strict pour chacun.
Quelque consolant que serait un pareil exemple de foi religieuse et d'énergie civile et quelle que soit mon opinion personnelle sur la compétence générale de l'Etat en matière d'enseignement , je ne désire pas que les catholiques belges soient contraints de prouver qu'ils sont capables de mener à bonne fin une entreprise aussi grande et aussi honorable. Il faut préférer l'harmonie de l'Église et de l'État à toute autre combinaison, surtout quand il s'agit de l'enseignement primaire. J'en ai dit les motifs plusieurs fois dans le cours de cette étude.
La loi de 18^2 , qui n'est pas parfaite, est une des meilleures de la législation Belge. « Elle est « destinée, comme l'écrivait M. le baron Nothomb, en
« l'envoyant aux gouverneurs des provinces, à assurer « aux populations de tout le royaume , surtout à celles « qui ne pourraient se le procurer par elles-mêmes, le « bienfait d'une éducation conforme à leurs besoins <( moraux et matériels, conforme à l'esprit de nos insti- <( tutions nationales.
« Elle doit aussi contribuer à conserver intact le « caractère religieux que le peuple belge na jamais « laissée altérer à travers tant de vicissitudes : ce <( caractère forme, encore aujourd'hui, notre indivi- <( dualité aux yeux des nations étrangères , et ce n est « pas la moindre garantie de notre indépendance.
« Ce que vous chercherez surtout à éviter, c'est la « lutte , c'est la concurrence entre des forces créées en <( réalité pour produire le même résultat. Ce n'est pas « trop de tous les efforts réunis et des administrations « publiques et de la charité privée , pour soustraire la <{ classe la plus nombreuse du peuple à la déplorable « ignorance qui pèse encore sur elle. Gardons-nous de « persister dans un système de défiance et d'isolement « dont l'effet funeste est de paralyser les bienfaits des uns « par ceux des autres. Dans une entreprise qui a ce {( caractère d'utilité sociale, il ne peut être question de « mesquins intérêts d'amour-propre, de futiles rivalités « d'influence. Que les hommes que vous proposerez au « gouv ernement pour occuper dans l'instruction primaire « un poste quelconque soient tous bien pénétrés de ces « sentiments, qu'ils les inspirent à la jeunesse, afin que, (i dans notre pays, l'on ne rencontre que des citoyens « librement soumis à la constitution et aux lois, dévoués
« de cœur au Roi de notre choix, et gardiens fidèles de « la pureté des mœurs antiques et des sentiments reli- « gieux qui ont fait le bonheur de nos pères. «
Je sais que beaucoup de libéraux ne tolèrent une loi ainsi interprétée par son promoteur, que parce qu'ils ne voient pas pour l'État la possibilité pratique de se priver actuellement du concours de l'Église. Les catholiques doivent prouver, eux, qu'à la rigueur ils pourraient se passer de cette loi, quelque bonne qu'elle est, et que, s'ils la soutiennent avec tant de zèle, c'est uniquement dans l'intérêt de l'enfance, de l'éducation populaire et de la diffusion de l'instruction. D'autres libéraux , il est vrai et des meilleurs , ne négligent aucune occasion, pour défendre l'œuvre.du législateur de 1842.
Personne ne peut nier, toutefois, que la confiance qu'on avait placée dans cette œuvre civilisatrice ne se soit considérablement affaiblie en ces dernières années. Les catholiques ne doivent donc pas , répétons-le , s'endormir dans une fausse sécurité : leur devoir est de persévérer dans leurs efforts en faveur de l'enseignement libre. En agissant ainsi , ils seront prêts pour toutes les éventualités : si, en effet, les aveugles et imprudents adversaires de la loi de 1842 réussissaient dans leur propagande , leur triste victoire resterait alors stérile. Si, au contraire , on se trompe sur l'importance de l'opposition que j'ai signalée , si la loi de 1842 doit sortir définitivement triomphante des discussions périodiques , auxquelles elle est soumise dans les chambres, les efforts dépensés en faveur de l'enseignement libre ne l'auront pas été en vain , car d'ici à longtemps on
ne pourra faire trop pour l'instruction primaire et l'éducation populaire. C'est une des nécessités absolues du temps actuel.
Il faut prévenir la société contre les dangers de la crise qu elle traverse. L'égalité abstraite des droits civils et politiques et l'autorité positive des majorités numériques produisent dans les vieilles traditions de l'Europe une révolution , qui n'est pas arrivée à son terme. Le travail , vertu de l'homme déchu , prend dans la création de la richesse une place de plus en plus conforme aux promesses de la rédemption. Les anciens rapports entre l'Eglise et l'Etat se brisent , pour se renouer sous une forme nouvelle , j'en suis persuadé , dans les démocraties qui se préparent. Lucifer , le mal qui porte une lumière , le sait ; il fait des efforts désespérés pour profiter de ces révolutions politiques et économiques et entraîner les masses ignorantes et antichrétiennes , qui forment le gros de l'armée des travailleurs et des majorités électorales , à l'assaut de la pierre indestructible de l'Église, dernier rempart de la société civile.
Il serait puéril de se le dissimuler ou de le nier : à toutes les issues de cette crise formidable, se dresse la question ouvrière. Le paysan, nourricier des peuples, et l'artisan, instrument de ce mouvement splendide de progrès industriel dont nous sommes les témoins émerveillés , remplissent d'une manière de plus en plus visible le fond du tableau social. Les riches égoïstes s'en étonnent ou s'en affligent , les matérialistes s'en effraient. Rien n'est changé cependant dans le monde.
Les droits et les devoirs des hommes sont les mêmes,,
puisqu'ils sont les rapports nécessaires établis par Dieu. Seulement , le sentiment du droit s'est élevé et les devoirs, apparaissant plus visibles , nous semblent plus rigoureux. M. Guizot , parlant des grandes influences de notre temps , disait récemment du parti démocratique : « Il est presque aussi absent dans les hautes régions de la société européenne que puissant dans ses profondeurs ; ce qui fait qu'on l'ignore et qu'on l'oublie jusqu'au moment où il éclate par des tempêtes. »
Cette ignorance et cet oubli ne devraient pas régner dans une société chrétienne, car la démocratie moderne ne nous apprendra rien de vrai , de bon , de beau qui n'ait été dit et prévu dans l'œuvre divine de la rédemption. Le torrent démocratique de notre siècle produira des conséquences salutaires, si on le maintient dans le lit tracé par le christianisme , et si à côté des droits revendiqués, manifestés ou donnés, on place comme des phares les devoirs qui doivent en éclairer et diriger le courant. Si , à mesure que la couche profonde des ouvriers des campagnes et des villes monte , les couches supérieures actuelles s'élèvent dans une égale mesure , quel trouble pourrait-on redouter dans cette ascension harmonieuse et universelle de l'humanité vers les sommets de la civilisation ? La question des salaires et de l'épargne n'est pas nouvelle dans le monde , et , comme le faisait remarquer dernièrement un éloquent évoque, elle concerne le riche aussi bien que le pauvre, le patron aussi bien que l'ouvrier. Nous sommes tous condamnés à manger notre pain à la sueur de notre front : tous, nous devons gagner notre salaire. Entre le riche
et le pauvre il n'y a qu'une différence dans l'époque du paiement : celui-là Ta reçu la veille , celui-ci le reçoit le lendemain. S'il y a des ouvriers qui ne remplissent pas les devoirs que leur impose la loi du travail , il y a aussi des riches qui abusent du droit que leur donne la fortune. L'histoire nous apprend que les sociétés se sont toujours corrompues par le haut. Que de riches du jour très-conservateurs deviendraient « révolutionnaires » , s'ils devaient gagner leur pain quotidien eux-mêmes , par leurs propres efforts.
L'honneur de notre siècle est d'avoir civilement , politiquement , mis en lumière cette loi éternelle de solidarité , c[ue le christianisme nous prêche depuis bientôt dix-neuf siècles. Placer l'école primaire à côté de l'Église , pour vulgariser davantage cette loi, l'expliquer , la commenter , dans la forme qui convient à des enfants de 7 à 15 ans , a toujours été une oeuvre utile et méritoire. Elle est devenue nécessaire : si les masses populaires de notre siècle n'étaient pas éclairées et consolées par une instruction chrétienne, c'en serait fait de la civilisation, dont nous sommes si fiers.
L'instruction , quelque modeste qu'elle soit , donne de la force à l'âme , quand elle est distribuée à l'enfant pour son bien seulement et non pour les triomphes futurs de l'esprit de parti ou de secte. Elle perfectionne les moyens du travail et diminue l'intensité du labeur. Jamais on n'a vu un ouvrier moral , instruit , laborieux se débattre dans la misère.
Si dans chaque commune de l'Europe , il existait de bnns instituteurs , en nombre suffisant et enseignant
dans des locaux convenables à tous les enfants âgés de 7 à 15 ans , selon l'esprit de la loi de 1842 , le programme quelle indique , soyez persuadé que la venir de la société serait plus assuré que jamais. L'instruction qu'on reçoit à l'école primaire suffit à la pratique de la vie. Bien donnée, avec désintéressement , dévouement , amour , elle laisse dans l'esprit et le cœur des enfants , si ouverts pour tout ce qui est vrai , bon et beau, des traces ineffaçables. Quand l'enfant a été armé pour le travail , comme autrefois on armait les chevaliers , à l'âge de la puberté , et qu'il entre dans une société ou la religion a autant d'empire que les lois , il n'oubliera pas ces leçons du curé et du maître d'école , pratiquées par ses parents :
Le travail et l'épargne sont les seules sources de la fortune ;
L'ordre public et le respect des lois sont la sauvegarde des salaires ;
L'homme n'est heureux que par le travail dans l'ordre et par le sacrifice dans la règle ;
Pauvreté n'est pas vice et le renoncement est une ver tu.
Quand un pareil enseignement , fortifié par la pratique religieuse qui seule en fait comprendre et aimer la logique virile , sera donnée avec dignité aux jeunes générations d'un peuple libre , soyez certain qu'il n'y a pas de crise qui le prendra au dépourvu.
Que les classes supérieures accordent donc toute leur attention à l'enseignement primaire , et qu'elles redoublent en sa faveur de dévouement , de générosité et d'efforts.
Déjà nous avons les formes de la démocratie ; si nous ne voulons pas qu'elles corrompent la civilisation chrétienne , élevons sans cesse le niveau de l'éducation populaire.
C'est un devoir strict, non-seulement pour le citoyen, mais pour la conscience humaine.