‹ De l'enseignement professionel A. CorbonChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il existe à Lyon une école professionnelle appelée la Martinière. J’aurais voulu pouvoir donner sur cette institution, la plus grande et la plus utile qui soit en France, des renseignements bien détaillés et bien exacts ; mais je n’ai pas eu le temps, encore moins le moyen, d’aller à Lyon voir de mes yeux les choses.

On m’avait conseillé de m’adresser, pour obtenir tous les renseignements désirables, à l’un des professeurs de cette école , M. G... J’ai écrit à ce monsieur, en lui disant le but que je me proposais, et en le priant de m’aider à l’atteindre en répondant à une série de questions posées en vue d’abréger la corvée que je le priais de faire en faveur de ce petit traité. Je n’ai pas reçu de réponse. Force donc m’est de me passer des renseignements qu’aurait pu, qu’aurait dCi me donner ce professeur, et de me contenter de ceux que me donnent deux anciens élèves de la Martinière,

C’est à la philanthropie deM. Martin, devenu, je ne sais comment, riche à millions, que la

ville de Lyon doit le legs d’un million et demi pour être employé à fonder une école professionnelle gratuite en faveurde la classe ouvrière, La ville , embarrassée de faire emploi de cette somme, ne se décida qu’après dix-huit ou vingt ans h fonder l’école en question : le capital affecté à cette fondation ayant plus que doublé par l’accumulation des intérêts , on disposait donc de ressources magnifiques. D’autre part, l’école reçut d’un autre philanthrope une très riche collection d’outils, modèles et instruments nécessaires à une école professionnelle.

Je ne garantis nullement l’exactitude absolue ni du chilîre de la dotation ni du temps que mit l’administration à lui trouver emploi. Je ne suis pas même en mesure de donner la date de la fondation. Les élèves que je questionne peuvent bien me dire ce qu’on enseigne dans cette école, quels sont les procédés de renseignement ; mais (le l’histoire de la fondation, ils en savent le moins possible. Au reste, si cette histoire avait ici un intérêt du premier ordre, j’aurais bien su trouver où m’enquérir convenablement; mais je n’en vois pas l’extrême nécessité.

L’école la Martinière donnait gratuitement, l’an passé, l’instruction à six cents élèves, sans compter les nombreux adultes qui assistent le soir aux cours de mécanique.

Les élèves ne sont pas admis avant l’âge de dix ans et ne sont pas gardés après celui de quatorze. Pour y être admis, l’enfant doit déjà savoir lire, écrire, et les quatre premières règles de l’arithmétique. L’enseignement que reçoivent les

élèves les fortifie dans les connaissances acquises avant leur admission , et leur en inculque de nouvelles.

Les élèves ne demeurent que deux années dans l’école, divisée en deux classes. A la fin de la première année, les élèves passent de la seconde à la première classe.

Dès la première année , les élèves reçoivent renseignement élémentaire de la chimie et de la physique, et l’on fait des expériences sous leurs veux. Pendant la seconde année, les cours de^ physique et de chimie sont naturellement moins ('•lémentaires.

Les élèves de première année commencent à apprendre le dessin linéaire. Ils représentent sur des ardoises des formes simples d’après des modèles en relief, et reçoivent en même temps l’enseignement des premiers éléments de la g^ inétrie. Pendant la seconde année, les élèves se fortifient en géométrie , dessinent sur papier et font, d’après nature, des plans lavés de machines.

Les élèves entrent à l’école, le matin, vers sept heures ; ils la quittent vers midi et demi pour y rentrer à trois heures et y demeurer jusqu’à cinq.

De une heure à deux, la première division va dans les ateliers manuels s’occuper à des travaux divers ; de deux à trois heures , la seconde division succède à la première dans l’exercice des travaux de la main.

De cinq à sept heures, nouveaux exercices professionnels.

Enfin, de sept à neuf heures, cours de mécanique pour les ouvriers, et que peuvent suivre les élèves de l’école.

Les études purement professionnelles sont facultatives pour les élèves ; mais lorsque les parents manifestent le désir d’en faire profiter leurs enfants, les exercices manuels deviennent obligatoires. Chacun des élèves de chaque division peut donc, chaque jour, pendant trois heures, s’exercer aux travaux de la main, ou tout au moins voir comment on s’y prend pour exercer certaines industries.

Le tissage des étoffes devait nécessairement tenir une grande place dans l’enseignement professionnel d’une école lyonnaise. Une salle contenant quelques métiers est mise, de une heure à trois et de cinq à sept , à la disposition des élèves qui se sont fait inscrire pour cette spécialité de l’enseignement. La théorie du tissage leur est faite par un professeur, et lorsqu’on veut voir comment se fait la pratique, ou l’on fait mouvoir l’un des métiers inactifs, ou l’on va dans une chambre voisine voir comment s’y prend un ouvrier qui y est établi. Cet ouvrier est le fils du surveillant en chef.

De une heure à deux , les élèves de l’une des divisions, et de deux à trois heures , les élèves de l’autre division peuvent aller dans un autre atelier pour s’y exercer soit à la menuiserie, soit au travail de la lime ou du tour.

L’élève ne peut pas, selon sa fantaisie, raboter, ou limer, ou tourner ; il doit passer un mois à l’une de ces spécialités ; et, s’il lui con-

vient , un autre mois pour chacune des autres spécialités, et recommencer ensuite à parcourir le cercle.

De cinq à sept heures, on reprend le cours de tissage ; dans d’autres ateliers, on enseigne à d’autres élèves soit à modeler des ornements avec de la terre glaise, soit à mouler en plâtre des médaillons ou des statuettes. Mais l’élève du modelage ne va pas au moulage, et l’élève mouleur ne s’occupe pas de mode'er, à moins qu’il n’en obtienne exceptionnellement la permission.

Je n’ai rien à dire de l’enseignement général en lui-même ni de la méthode ; il faudrait pouvoir les étudier sur place et s’assurer de ce qu’ils produisent.

Je suis étonné que, donnant tant d’importance à l’enseignement du tissage , on n’ait pas établi des métiers fonctionnant régulièrement, et qu’on soit Obligé de conduire les élèves dans la chambre d’un .ouvrier pour leur montrer, à la suite de la théorie, comment.on pratique.

Je suis encore étonné que, dans une école si riche, école professionnelle, on ne fas.se qu’y raboter, y limer et tourner, modeler ou mouler. Il paraît qu’il n’y a point de forge.

En somme, l’enseignement professionnel proprement dit me paraît avoir beaucoup à faire pour justifier le renom que commence à se faire partout cette école. Je suis donc, sauf meilleurs renseignements, fort enclin à croire que là, même, le produit n’est pas en proportion de la dépense.

Il ne faut pas moins glorifier la mémoire du fondateur de cette grande institution, et savoir gré aux personnes qui la dirigent de ce qu’elles font. Elles feraient mieux, sans aucun doute, si elles savaient comment s’y prendre.

Et cette réflexion me ramène à constater de nouveau ce fait que, dans l’ordre du travail, il y a deux classes séparées par un abîme : la classe des savants théoriciens et celle des ignorants praticiens. Deux classes incapables : l’une, parce qu’elle n’entend rien ou presque rien aux choses pratiques ; l’autre, parce qu’elle ne conçoit rien en dehors de son action routinière. L’idée de la classe intermédiaire , juste à un certain degré, ne me satisfait pas. Encore une fois, le progrès marchera en tortue tant que le savant persistera dans son incapacité relative, et tant que le travailleur manuel ne sera pas sorti de l’ornière.

Avec ces deux éléments, je défie bien qu’avec tous les millions possibles, on fasse une bonne école professionnelle. 11 faut, pour une telle œuvre, un élément nouveau que ne nous donnent pas même les écoles professionnelles de l’Etat. Je ne conteste pas le savoir relatif de ces mandarins inférieurs de la grande industrie ; mais si, par impossible, j’avais à organiser à ma fantaisie l’enseignement dont je parle, je ne voudrais employer les anciens élèves des écoles d’arts et métiers qu’après avoir refait, à certains égards, leur éducation. Ce qu’il nous faut, pour une telle œuvre, ce sont des ouvriers intelligents, comme j’en connais, qui n’ont pas été bourrés de science, qui ont, en quelque sorte, volé ce qu’ils

savent, et c’est là précisément, à mes yeux, le signe de l’incontestable capacité pour commencer l’œuvre en question. Ceux-là feraient bientôt des élèves plus forts qu’eux-mêraes , puisque d’autre part ces élèves recevraient un enseignement scientifique dont leurs maîtres auraient été plus ou moins sevrés.

Quoi qu’il advienne, disons , en finissant cette notice sur la Martinière, que cette école, malgré les imperfections apparentes de son enseignement, n’est pas moins un très bel exemple donné. Elle a d’ailleurs l’avenir pour elle, et comme elle a déjà , paraît-il , modifié plus d’une fois ses règles et méthodes, je n’ai nulle raison de ne pas espérer qu’elle saisira toutes les occasions qui lui seront olîertes pour demeurer, en même temps que la première, la meilleure école professionnelle.

L’enseignement professionnel commence à se faire à Paris une place notable. Il y existe plusieurs écoles spéciales qui n’exigent pas des élèves l’instruction secondaire, et sont, par ce fait, jusqu’à un certain point, accessibles aux enfants de la partie aisée de la classe laborieuse.

Je ne mentionnerai que pour mémoire V École Centrale des Arts et Manufactures, qui forme des ingénieurs civils, mais dont les élèves appartieiment à peu près tous à la bourgeoisie ; — V Ecole supérieure de Commerce, dont les élèves

sont de même condition que ceux du précédent établissement.

Le collège communal Chaptal prépare des jeunes gens pour les professions commerciales, et fournit, dit-on, d’excellent^ comptables.

V Ecole commur, ale Turgot fait un enseignement plus accessible et plus profitable à la classe ouvrière, mais enseignement purement théorique jusqu’à ce jour. Cependant, je viens d’ap- , prendre que le directeur fait préparer en ce moment un atelier pour les exercices manuels. C’est une excellente idée, à laquelle il faut applaudir de grand cœur.

Comme je me propose toute autre chose ici que de faire de la statistique, on ne trouvera pas mauvais, je l’espère, que je ne sois pas en mesure de donner la liste de tous les établissements qui font ou sont en voie de faire l’enseignement professionnel. Je prends cette précaution pour prémunir le lecteur contre la supposition que les faits, dans la tendance professionnelle, ne sont ni nombreux ni en voie d’accroissement ; car c’est le contraire qui est vrai.

Cela dit, pour l’insuffisance des renseignements que je puis donner, je mentionnerai encore quelques établissements parisiens. J’en ai un tout près de moi. Il est connu sous le nom de Saint- Nicolas. Ce devait être, dans l’origine, un orphelinat, soutenu.par des donations pieuses. L’établissement, qui s’est considérablement agrandi, compte maintenant beaucoup plus de pension naires payants que 9e boursiers. Le prix de la pension est fort modique, et les élèves sont tous

de la classe ouvrière. L’enseignement qu’ils reçoivent, sous la direction supérieure d’un abbé, est primaire et professionnel, c’est-à-dire qu’on exerce, sous la direction particulière de trois ou quatre artisans-entrepreneurs, autant de métiers divers. Je ne 'dirai mot de la méthode ni de l’organisation du travail dans cette maison, de peur de n’avoir pas à constater de bien sérieux résultats.

L’enseignement professionnel théorique se fait à Paris sur une large échelle ; indépendamment des cours organisés à V Ecole des Arts et Métiers et de ceux qui se font dans presque toutes les écoles communales d’arrondissement, il y a ceux de Y Association Polytechnique^ ft ceux de Y Association Phylotechnique , la première instruisant à ses cours du soir à peu près deux mille ouvriers ou employés, et la seconde à peu près douze cents.

Arrivons maintenant à YEcole Pratique de Dessin et de Modelage de la laie de l’Ecole de Médecine. Pendant le jour, cette école donne à des jeunes gens l’enseignement du dessin linéaire et de la géométrie descriptive ; en outre le dessin et le modelage de la figure, de l’ornement, le soir, mêmes cours pour les jeunes gens de quinze ans et au-dessus.

Cette école prépare pour les métiers de précision quelques bons élèves ; elle fournit, en outre, •un certain nombre d’ouvriers d’art, et elle a même donné les premières notions à des jeunes gens qui sont devenus des artistes distingués.

L’enseignement du dessin de la figure a fait

depuis une trentaine d’années des progrès considérables, grâce à des méthodes nouvelles plus rationnelles que les anciennes ; et les élèves apprennent maintenant en une année ce qu’ils apprenaient à peine en deux ou trois années par les anciennes méthodes.

Je crois cependant que l’école laisse encore à désirer sous ce rapport. J’ai vu, aux expositions publiques, les résultats nouveaux, et je suis convaincu qu’on peut obtenir de bien meilleurs fruits encore.

C’est ici le cas de dire un mot d’une opinion qui s’est formée dans ces derniers temps, relative à l’étude du dessin, laquelle opinion a été tout près de triompher, administrativement du moins.

Beaucoup de personnes voient avec chagrin le nombre des apprentis artistes grandir incessamment et d’une manière démesurée, sans proliL aucun pour l’art, du moins sans proût apparent. Le nombre des artistes manqués est si considérable, la misère sévit sur cette classe avec tant de rigueur, qu’on s’est demandé s’il ne serait pas bon de renoncer aux méthodes abréviatives de l’étude du dessin, afin de diminuer par là même la quantité des jeunes gens qui seraient tentés de se faire illusion sur leur vocation, et d’amoindrir le nombre des artistes de mauvaise trempe qui se disputent les travaux d’art, sans faire de l’art sérieusement.

Un ministre qui n’est plus, sollicité d’agir en ce sens, avait nonuné une commission composée des artistes les plus illustres pour lui soumettre

la question, et les illustres artistes ont résolu la question dans le sens négatif des progrès du dessin.

Cela date de trois ou quatre ans.

La conclusion de ces messieurs est^que la route la plus longue, la plus tortueuse, la plus décourageante, est celle qui conduit le plus sûrement au but les fermes vocations : plus la route sera difficile, pensent-ils, moins sera grand le nombre des coureurs au clocher ; les vocations factices feront fausse route, et les vraies surmonteront toutes les difficultés...

D’où la conclusion suivante , que chacun peut tirer du raisonnement de messieurs les illustres artistes : mettre les intelligences à la plus rude épreuve possible, par l’enseignement le plus mal fait possible , afin qu’il n’y ait d’élues que les natures exceptionnelles.

Et l’on ne voit pas pourquoi, dans chaque spécialité du travail humain , les parvenus , les anciens ne seraient pas admis à raisonner comme les membres de la susdite commission.

Les littérateurs illustres demanderaient qu’on rendît encore plus aride l’étude de la grammaire, afin de diminuer le nombre des gens de plume, et, de même, chaque corps savant devrait mettre sous le boisseau toute lumière acquise, afin de faire obstacle à la vulgarisation de la science...

Au fond , ces messieurs , dans leur raisonnement , montrent exactement le même esprit que les ouvriers prescripteurs de machines ; et le cocher de coucou qui maudit le chemin de fer ne me fait pas sourire plus dédaigneusement.

Mais en quoi, je vous prie, les méthodes abréviatives du dessin menacent -elles le proférés de l’art ou le bien-être des artistes véritables? Arrêtons-nous donc un peu sur ce terrain.

Je sais, aussi bien que personne, combien est grand le nombre des prétendants à la culture de l’art, et quelles misères profondes, au moral comme au physique, résultent de cette tendance vaniteuse d’une foule de jeunes gens à vouloiç ' être, contre nature, de la classe des artistes. Cependant , on ne peut contester à personne le droit de se tromper plus ou moins grossièrement sur sa vocation, et, d’autre part, si les erreurs de ce genre prennent, dans le domaine des arts, des proportions fâcheuses, c’est tant pis pour les vanités fourvoyées : elles seront punies les premières, et leur cohue n’empêche nullement l’éclosion des artistes véritables, pas plus qu’elle ne fait baisser le niveau de l’art.

En définitive, plus il y aura de personnes initiées à la science du dessin , plus grande sera la chance de faire éclore des vocations sérieuses, qui, à défaut de cet enseignement, eussent pu être étouffées.

Loin donc de repousser les méthodes nouvelles , parce qu’elles abrègent le temps et les difficultés, il faut, au contraire, les perfectionner autant que possible dans ce sens. D’abord , en répandant l’enseignement du dessin, on répandra, par le fait, le goût de l’art, et ce goût, à mesure qu’il deviendra plus général, sera la plus sûre limite aux prétentions des faux et des mé-

diocres artistes. J’ajouterai une autre considération non moins importante.

L’expression plastique ou littéraire d’une idée ou d’un sentiment suppose certaines connaissances, à défaut desquelles une foule de personnes, artistes jusqu’au fond de l’âme, ne peuvent pourtant faire œuvre d’art plastique ou littéraire. Combien de fois n’ai-je pas entendu dire de telle personne ou de telle autre : « C’est bien dommage qu’elle n’ait pas reçu d’instruction ! » C’està-dire : « C’est bien dommage que son esprit ne possède pas l’instrument intellectuel au moyen duquel il montrerait sa supériorité!...» Si la grammaire est l’instrument de l’art en paroles , le dessin est également et n’est que l’instrument de l’art plastique. Le dessin sert l'artiste peintre ou statuaire , comme la grammaire sert le littérateur; mais le dessin et l’art font deux, comme deux aussi font la grammaire et la littérature : on est trop porté à confondre le côté technique de l’art avec l'art lui-même.

Si, me donnant pour exemple, je possédais moins imparfaitement mon instrument littéraire, je pourrais probablement dire ma pensée d’une manière plus convenable. J’aurais à mon service des expressions plus choisies et des tours plus variés ; mais cela ne me donnerait pas ce qui me fait grandement défaut, je le sens bien : la facullé naturelle d’épandre au dehors une force idéale ou sentimentale capable d’impressionner profondément la foule. N’est pas artiste qui le veut ni qui le croit; mais, encore une fois, tel qui l’est virtuellement ne le paraît pas, 'parce

<}u’il est privé du savoir technique. J’ai vu bien des personnes qui eussent certainement honoré l’art, si, au milieu des cfifficultés de leur vie, elles avaient trouvé le moyen de s’approprier rapidement l’ijistrument littéraire ou artistique.

Donnez donc cet instrument à tout venant, et, au lieu de gémir de voir se vulgariser les connaissances humaines, réjouissez -vous -en, au contraire.

Mais me voilà bien loin des travaux de la main ; j^y reviens , en disant que V Ecole pratique de Dessin et de Modelage enseigne en même temps la géométrie et le dessin linéaire aux Jeunes apprentis des métiers de précision ; je dis que, sans grands efforts, cette école pourrait avoir une sorte de hangar sous lequel les jeunes gens apprendraient, par exemple, la mise au point d’une statue , la taille , la coupe et l’appareillage des pierres, la mécanique , le tour, les diflicultés de la charpente et de la menuiserie , et nous aurions une bonne école professionnelle donnant moins de rapins échevelés, et beaucoup plus d’ouvriers capables.

La pensée de mener de front les deux enseignements, le primaire et le professionnel, a trouvé d’assez nombreux réalisateurs dans les départements. Il existe en France, en effet, plusieurs grands établissements, sortes d’asiles pour les enfants pauvres, orphelins, ou pour d’autres soumis au régime pénitentiaire. A cinq ou six lieues de Paris, était autrefois la colonie dite de Petit-Bourg^ où, si j’ai bonne mémoire, près de deux cents enfants de neuf à quinze ans recç-

vaient, à peu près gratuitement, logement, nourriture, éducation morale et intellectuelle, et puis encore apprenaient l’agriculture ou quelque métier tenant de près à l’agriculture. Cet établissement n’existe plus. A Vauxjours, près Paris, se trouve V asile Fénelon , où l’on paie pour les enfants ime pension extrêmement modique. Ceux-ci sont enseignés comme à Petit-Bourg.

D'autres établissements fonctionnent depuis quelques années dans divers départements ; mais je ne saurais dire ce que valent les méthodes employées, et si les fruits équivalent la dépense, .le me fie médiocrement aux comptes rendus. Je voudrais pouvoir étudier toutes choses sur place ; et, malgré mon désir de voir et de savoir, je n’ai pu aller voir, et je ne sais pas... •

11 n’en demeure pas moins acquis qu’on entre largement dans l’enseignement professionnel.

C’est une excellente voie, qu’il faut ouvrir toute grande à la jeunesse ouvrière, dans l’intérêt immédiat et positif de la prospérité sociale.

Je crois donc que toute école communale primaire doit agrandir le cercle de son enseignement, et devenir, comme la Martinière, école professionnelle.

Mais je n’espère pas que toute école primaire puisse avoir à son service autant et de si savante professeurs que l’école lyonnaise. Toutefois, j(; voudrais, avec moins de brillant dans l’enseigne-

ment et des frais bien moindres, donner à l’industrie tout autant d’habiles travailleurs.

L’extension dont je parle pour l’école primaire serait chose facile pour les écoles rurales. L’instituteur, dans la plupart des cas, pourrait suflire à la besogne, et l’augmentation de dépense serait presque nulle. Nous verrons plus loin, d’ailleurs, comment peut s’entendre la chose.

Dans les villes, et pour la préparation aux divers métiers industriels, la modiûcation serait beaucoup plus coûteuse, mais pas tellement qu’on s’en doive effrayer.

Dans l’école de la ville, Tinstiluteur ne peut guère faire ' plus que ses classes ; il faudrait, je crois, autant de professeurs des travaux manuels que d’instituteurs primaires, mais pas davantage. Un homme intelligent, qui. diviserait en plusieurs classes les élèves, et ferait trois ou quatre séances par jour, de deux heures chacune, pourrait faire exercer jusqu’à une centaine d’enfants.

Il ne faut pas se proposer de faire l’enseignement complet du premier coup , mais compter avec les ditTicultés, et faire ce qui est possible.

Prenons donc une école communale de cent élèves pour exemple. Parmi ces cent élèves, il en est une trentaine, les plus jeunes, qu’on peut occuper à manier les outils les plus simples et à faire certains travaux qui ne seraient qu’une manière de développer sans efforts exagérés leurs facultés musculaires. Il ne faudrait pas grande sagacité pour employer de la sorte celte portion des élèves, sans qu’elle prît sérieusement le

temps du professeur. Il suffirait de la faire guider par un grand élève, qu’on investirait d’uo peu d’autorité.

Les soixante -dix autres pourraient former deux, trois ou même quatre divisions, venant à différentes heures s'exercer manuellement.

11 faudrait un atelier au moins aussi grand que la classe, et, de plus, une cour ou un terrain quelconque. Dans l’atelier, on installerait une forge, avec enclume, marteaux, étaux, limes, etc., c’est-à-dire ce qui est indispensable pour confectionner certains simples produits en fer. 11 faudrait installer également quelques .tours et des établis de menuisier, avec les outils accessoires.

Dans la cour, on aurait quelques blocs de pierre pour les tailler et retailler jusqu’à réduction complète.

Si l’école a un terrain un peu grand, on fera bien d’en cultiver une partie, et d’habituer les enfants au jardinage.

C’est là, pensera-t-on, beaucoup de besogne pour un seul prolesseur, et l’on doutera qu’il puisse y suffire. Je connais des hommes parfaitement capables de faire pareille besogne, qui, les premiers, s’écrieraient que la chose est impossible à eux comme à tous autres. Mais j’ai dit que celte prétendue incapacité n’est qu’un préjugé.

Cependant, tous les ouvriers distingués ne sont pas sous le coup de ce préjugé. J’en ai rencontré un tout récemment pendant que je rêvais à celte partie de mon travail, et je lui ai soumis la question. C'est un menuisier des plus habiles;

il m’a dit : « Vous savez ce que je peux faire en menuiserie ; je connais un peu la forge et le tour. Je ferai une serrure et sa clef quand on voudra. Je taillerai les pierres et en montrerai la coupe. J’ai fait des modèles pour les machines, efj’en ferais bien encore. » Je saie pertinemment que cet ouvrier ne se vantait pas. Il serait donc parfaitement suffisant, au jardinage près. J’en trouverais bien d’autres! Je pourrais dire : j’en connais bien d’autres, qui, sans en avoir conscience, se rendraient bien capables de faire l’enseignement dont je parle, et qui pourraient, le cas échéant*, faire pour leur métier de prédilection d’excellents élèves, comme ils sont eux-mêmes d’excellents ouvriers.

Je trouve, dans deux charmants articles do M. Auguste Liichet, publiés dans le Siècle, à propos d’un petit livre sur l’enseignement primaire, une foule de bonnes pensées sur ce sujet.

A propos de discipline, M. Luchet cite ces quelques mots de l’inspecteur général, M. Maller : « La discipline n’est pas l’art de récompenser et de punir, de faire taire et de faire parier ; elle est l’art de faire remplir aux enfants leurs devoirs de la manière la plus convenable, la plus utile et la plus aisée. r>

Je sais parfaitement que le système de l’ordre est le plus commode, le moins fatigant; le maître trouve qu’il est bien plus agréable de commander que de rfmowrfcr. Toutefois, en matière d’éducation, commander est un mauvais système. Et puis, encore une fois, l’ordre n’est pas le but qu’il s’agit

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d’atteindre ; le but véritable c’est de déterminer la révélation des aptitudes. Gomment arriveronsnous à ce but désirable, si nous gênons stupidement, sous prétexte de bon ordre, la liberté de l’enfant dans ses tâtonnements ? Comment faire la part du caprice et celle de la recherche instinctive? Je défie bien qu’on trouve la limite entre ces deüx manières d’être de 1 enfant. Donc, le plus de liberté possible pour chacun, tant qu’elle ne s’exerce ni aux dépens des autres élèves, ni au détriment de l’outillage, ni au préjudice de l’enfant lui-même, s’il prétendait user immodérément de la liberté de ne rien faire. Mais un professeur intelligent et ami de l’enfance trouverait toujours moyen de réprimer les écarts dont il s’agit. D’un autre côté, n’oublions pas que les nécessités d’un certain ordre dans l’enseignement purement intellectuel existent beaucoup moins dans l’enseignement professionnel, qui est autant une récréation qu’un devoir.

Il y a d’ailleurs mille moyens' ingénieux de” . tenir en haleine l’activité cl la bonne volonté des écoliers. Owen avait bien trouvé le moyen d’amener à la discipline volontaire la population très pervertie qui emplissait les vastes ateliers de l’immense fabrique fondée par lui en Ecosse. Ce miracle, qui frappa si fort les esprits, et dérangea peut-être un peu celui de l'illustre philanthrope, ce miracle est beaucoup plus facile à opérer sur la jeunesse qui fréquente les écoles.

Je me garderai d’indiquer ici aucun système particulier. Ils doivent être variables, et n’ont guère de valeur que par la valeur même des

lioiiimes sous l initiative desquels ils fonctionnent.

En conséquence, les personnes qui comprennent la nécessité du complément d’éducation que je réclame ne me querelleront pas pour l’insuffisance de mes données; quant aux esprits pointus qui prendraient plaisir à soulever et à exagérer les difficultés, je ne tiens nul coriipte de leurs exigences.

Cependant, s’il s’agissait d’organiser d’emblée l’enseignement professionnel pratique , on serait fort embarrassé. Quand je dis que l’on trouverait des ouvriers capables de professer les variétés du travail de l’atelier-classe, je suppose, bien entendu, des expériences préalables sur ces mêmes ouvriers destinés au professorat. Ainsi, tel que j’ai en vue, et qui ne se croit bon qu’à la menuiserie, je lui mettrais dans une main le marteau du forgeron, dans l’autre un fer rougi et je l’obligerais à s’assurer que donner par ce moyen des formes variées au fer n'est pas beaucoup plus difficile que d’en donner à toute autre «natière et de manière dilTérente. Je le mettrais au moulage, au tournage et je lui prouverais qu’il peut faire une foule de choses dont il se croyait tout à fait incapable, et une fois dans cette voie, il ira certainement plus loin que je n’ose dire dans la crainte de heurter trop violemment les préjugés.... J’en suis pourtant là, que je m’attirerai dos querelles pour oser affirmer c[ue l’ouvrier est beaucoup plus capable qu’on ne le croit et qu’il ne le croit lui-même; et c’est lui surtout qui se révoltera contre mon dire î J’ai

déjà subi maintes fois les sarcasmes de travailleurs très distingués qui tiennent beaucoup à demeurer, comme individus et comme classe, dans l’infériorité que leur suppose et que leur fait l’odieux préjugé que je combats !...

Il faudrait donc, si l’on voulait faire de l’enseignement professionnel sur une vaste échelle,, organiser d’abord une sorte d’école normale professionnelle.

Mais revenons à l’essai dans l’école communale. Il est évident que le professeur, si intelligent et actif qu’il puisse être, ne pourrait être à la fois à la forge, au tour, à l’établi , dans l’atelier et dans la cour où travailleraient les petits tailleurs de pierre, ou les brouetteurs, ou Iss jardiniers, toutes choses se faisant simultanément; mais la difficulté serait tournée par la création de caporaux et de sous-officiers, élus panni \es élèves, par les élèves eux-mêmes.

Je prie qu’on ne perde pas de vue qu’il s’agit d’éducation physique non moins que d’enseignement professionnel. Le but est tout à la fois de développer la force, l’élasticité musculaires, l’adresse des mains, et de donne? à l’enfant une certaine audace, une plus haute conscience de sa capacité à se rendre propre, s’il le veut bien, à tel travail, à- tel autre ou à tel autre encore.

Il s’agit maintenant de‘ la grosse question de l’ordre et de la discipline dans les travaux. Pourvu que le désordre n’aille -pas jusqu’à détériorer l’outillage, gaspiller les matières sur les- (luelles on opère et favoriser outre mesure la paresse et le caprice,' j’en fais bon marché.

Plus je vais, moins je suis de l’école de la contrainte et de l’obéissance passive.

Si je cherchais le meilleur moyen d’effacer le caractère individuel, de tuer l’esprit d’initiative, la spontanéité , si, en un mot, je voulais rapprocher l’être humain de la bête de somme, je me garderais d’abord de tout enseignement autre que par le fouet. Et si j’étais assez peu logicien pour faire marcher de pair l’enseignement intellectuel, qui fortifie le caractère, et l’obéissance passive qui l’affaiblit, je ferais ce que font beaucoup d’éducateurs ; je m’occuperais moins de développer l’intelligence de l’élève que de la bourrer de formules ; en un mot, avec la riche pâte de l’homme je pétrirais des perroquets.

Mais, je l’avoue, j’ai en horreur profonde ce système. Je suis avec ceux qui pensent que plus l’être humain jouit de la plénitude de sa liberté, plus il est fort en toutes circonstances. Et, Dieu merci! ce parti de l’enseignement expansif est nombreux déjà, et fera reculer celui de l’enseignement oppressif.

Je veux, par un exemple frappant, faire mieux sentir l’idée que je sers. Sur vingt croix d’honneur données après une bataille, combien en estil qui soient la récompense de Y obéissance passive? aucune peut-être! Toutes ou à peu près sont la récompense d’actes spontanés. L’obéissance passive n’est imaginée que pour empêcher le soldat de reculer ; mais c’est le sentiment du devoir seul qui donne l’élan et inspire les actes héroïques.

Je ne discute pas ici la nécessité plus ou moins

absolue de l’obéissance passive pour les armées ; je vais seulement chercher là un exémple pour démontrer que les grandes valeurs humaines ne sont pas le fruit de la discipline proprement dite.

J’accorde très volontiers qu’il y aurait péril pour une armée qui ne seraifpas, dans une certaine mesure, soumise à la discipline. Mais, dans l’enseignement, il n’y a nul inconvénient à faire la discipline aussi bénigne que possible.

Gela dit, voyons, en deux mots, ce qu’on peut faire pour la jeunesse lettrée :

Pour organiser l’enseignement des travaux de la main dans les maisons d’éducation du second degré, il faudrait à peu près le même outillage que pour l’école primaire, c’est-à-dire, forge, enclume, étaux, tours, établis, et les outils accessoires. En plein air, on pourrait aussi avoir des pierres à tailler et à retailler. En donnant à ces pierres des coupes compliquées, on pourrait s’exercer fort longtemps sur elles avant de les réduire à rien.

L’un des exercices qui intéresseraient le plus les jeunes gens destinés à devenir ingénieurs ou architectes, ce serait de faire de petites constructions de ponts, de viaducs, où autres, en pierres factices, taillées dans de petits blocs moulés en plâtre ; et puis de faire de la construction en charpente aussi.

On pourrait introduire, sans doute, beaucoup d’autres spécialités dans cet ordre d’enseignement ; mais qu’on fasse moins ou qu’on fasse plus, pourvu qu’on fasse quelque chose en ce

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•sens, là est l’esssentiel. Lorsqu’on aura goûté du système, je compte bien qu’on le poussera aussi loin que possible.

L’enseignement professionnel rencontrerait beaucoup moins de difficultés dans les écoles rurales. Il ne s’agirait là que d’une seule profession, ou à peu près, celle de cultivateur ; et il n’est besoin ni d’emplacement nouveau à ajouter à celui des classes ordinaires, ni d’outillage, ni même d’autre professeur que l’instituteur communal lui-même. Par conséquent, point de difficultés bien sérieuses.

La plus grande serait d’avoir des instituteurs suffisamment capables. Mais, élevés au rôle considérable qu’ils devraient remplir, la capacité leur viendrait bientôt. Je ferai remarquer, d’ailleurs, que. la plupart des instituteurs ruraux sont nés aux champs, habitués, dès leur enfance, au travail des champs ; et le temps qu’ils ont passé à l’école normale n’a pas été si long qu’ils aient oublié les conditions de leur vie des champs. Je crois donc que la plupart, si ce n’est la totalité des instituteurs des communes rurales, seraient en mesure, si on leur en faisait un devoir, de cultiver aussi bien que le premier ouvrier agriculteur venu, à la fatigue près. .

Mais il ne s’agit pas, pour les instituteurs, de manier la charrue, pour servir d’exemple à leurs élèves. Il s’agit d’être au courant des meilleurs procédés de culture, et de les enseigner théo-

riquoaient, non-seulement au?; enfants qui suivent les classes ordinaires, mais aux adultes, pour lesquels l’instituteur devrait faire un cours particulier.

De cette augmentation de connaissances exigibles de l’instituteur résulterait la nécessité d’organiser, beaucoup plus largement qu’il n’y est, renseignement agricole dans les écoles nonnales primaires. Et, en vérité, je ne vois pas que ce surcroît d’enseignement soit écrasant ni pour l’école normale elle-même, ni pour l’élève-instituteur. Le bagage intellectuel obligatoire de cette classe d’éducateurs publics est vraiment bien léger, et bien trop légère est aussi la somme de savoir qu’ils distribuent.

11 est bien entendu que je fais toujours la part des exceptions ; mais cette réserve faite, je me demande pourquoi les écoles ne produisent pas des maîtres qui fassent plus large besogne.

J’ai sous les yeux une circulaire du ministre actuel de l’instruction publique aux recteurs, et je trouve, dans ce document remarquable, le secret de ce que je pourrais appeler la stérilité do l’enseignement primaire à la ville comme à la campagne. Le ministre dit, dans sa circulaire, qu’il ne s’agit pas seulement de .rendre l’enseignement accessible à tous les enfants,' qu’il faut surtout « le rendre profitable, » et diriger en ce sens l’action pédagogique des écoles primaires. 11 paraît, d’après le document en question, que les .maîtres ne savent généi’alement pas le moyen de faire entrer dans les jeunes intelligences confiées à leurs soins le peu de con-

naissances indiquées dans le programme obligatoire. On demande aux recteurs de recommander aux instituteurs de s’abstenir du fatras de dates, de noms propres qui fatiguent la mémoire sans nourrir l’intelligence ; de se faire simples en toutes choses; d’éviter les grands mots, et de s’abstenir d’exercices calligraphiques parfaitement inutiles. Pour ce qui est de la grammaire, le ministre recommande « qu’on se garde d’accabler l’esprit des enfants de ces définitions métaphysiques, de ce* règles absolues, de ces analyses prétendues grammaticales, qui sont, pour eux, des hiéroglyphes indéchilfrables ou de rebutants exercices... »

Si j’avais à m’occuper d’enseignement primaire, je citerais toute cette circulaire ; mais je renvoie les personnes que cette question peut intéresser au livre substantiel que le docteur Hubert Valleroux vient de faire paraître chez Guillaumin, et qui a pour titre : de V Enseignement. Pour mon compte, j’ai d’autres vues, et je cite seulement ce qui est nécessaire pour montrer les errements de la méthode généralement pratiquée, méthode vertement critiquée par le ministre, et qu’ont évidemment subie les instituteurs à l’école normale. Il faut donc aller chercher le mal à sa racine.

Les organisateurs de l’enseignement primaire ont dû prévoir que l’instituteur ferait un jour de l’enseignement professionnel ; car, à côté du programme obligatoire des choses à enseigner , se trouve un autre programme de connaissances que l’instituteur peut enseigner , s’il en a préa-

lableinent reçu rautorisation. Ce programme facultatif comprend : l’arithmétique appliquée aux opérations pratiques ; — les éléments d’histoire et de géographie ; — des notions des sciences physiques et de l’histoire naturelle applicables aux usages de la vie ; — des instructions élémentaires sur l’agriculture, l’industrie et l’hygiène; — l'arpentage, le nivellement, le dessin linéaire ; — le chant et la gymnastique.

On conçoit bien que l’enseignement primaire, fort négligé autrefois, et qui n’est sérieusement organisé que depuis moins de trente ans, ne pouvait contenir, dans son programme obligatoire, toutes les connaissances contenues dans le programme facultatif ; mais on a eu le temps de faire des maîtres, et il semble qu’à part deux ou trois ordres de connaissances, tout ce qui est facultatif devrait devenir obligatoire.

Je ne suis pas du tout d’avis qu’a l’école de la commune rurale, on enseigne au fils du cultivateur d’autre profession que celle de cultivateur. Lorsqu’on pense à la somme de connaissances nécessaires au travailleur agricole, on ne saurait raisonnablement demander au professeur d’avoir encore à s’occuper de quelque autre spécialité manuelle. J’attaque, en disant cela, une opinion assez répandue de notre temps, laquelle croit faire merveille en demandant les travaux alternés de l’agriculture et de l’industrie. Je suis, certes, fort opposé à la division excessive du travail qui ne fait guère de l’agent humain qu’un rouage ; je ne suis pas moins opposé à la confusion des travaux.

Partout où une famille a un train de charrue et le reste à l’avenant, elle ne pourrait s’occuper à des travaux industriels, même en hiver, sans négliger le travail principal. Elle ne sulïit pas ordinairement à sa besogne normale, en s’abstenant de toute autre ! Demandez au premier cultivateur venu si la plupart de ses terres n’exigeraient pas quelque façon de plus qu’il ne leur en donne. S’il est sincère, et quelque peu intelligent, il vous avouera qu’elles exigeraient, si on voulait bien, un travail double. Si le paysan s’amusait, sous prétexte de varier les travaux, à faire quelque industrie, il faudrait qu’il fît faire par des salariés le travail principal, ce qui serait passablement absurde. Et puis, est-il une profession où les exercices soient plus variés que celle d’agriculteur? En est-il une qui demande plus d’activité physique et intellectuelle? On parle des chômages d’hiver ; mais s’il est actif et adroit, le paysan a une foule de choses à réparer dans son intérieur, et une foule d’autre.s choses à préparer pour les premiers beaux jours....

L’industrie, du reste, a pénétré depuis longtemps dans les campagnes. Les tisserands y sont en nombre immense. Dans le Midi, l’industrie de la soie se mêle intimement à la culture. Enlin, on confectionne, dans les campagnes, un assez grand nombre de produits qui se consoininent plus ou moins sur place. Les gens qui font ainsi de l’industrie au village peuvent bien, en outre, bêcher un petit terrain pour y planter des pommes de terre ou des choux ; mais ce n’est

pas là faire de la culture. Si le tisserand, par exemple, a un champ qu’il ne puisse bêcher, il le fera labourer par un voisin, moyennant salaire ; il ne fait donc pas alternativement le travail des champs et celui de l’industrie ; il est tisserand ou il est agriculteur.

Il faut seulement désirer que le cultivateur, petit propriétaire, fermier ou métayer, sache se rendre capable d’une foule de menus travaux de la main qu’exige toute exploitation agricole, et qu’elle exige d’autant plus que l’habitation est plus éloignée du centre communal. Le paysan, en effet, habitué à manier la charrue, la faux, la hache quelquefois, est pourtant bien peu avisé lorsqu’il s’agit de suppléer le charron, le maréchal, le menuisier, etc. On trouvera un fusil appendu au manteau de toute cheminée de la cuisine du paysan ; on ne trouvera chez lui ni scie qui vaille, ni tenailles en état, ni ciseau, pas même la plane et son banc. J’ai vu, à Paris, des artistes se bâtir des hangars ; j’aurais plus de peine à trouver des paysans qui en pussent faire autant sous l’empire môme de l’extrême nécessité. Mais cette activité, cette capacité, l’instituteur ne peut évidemment être chargé de les enseigner positivement.

J’ai cherché à expliquer, dans l’étude sur le paysan, les causes principales de son découragement et de sa tendance à aller demander à la ville un travail plus lucratif et une existence moins humble; et j’ai indiqué comme puissant remède à ce grand mal la ’ lumière générale et professionnelle que peut porter parmi les popu-

îations rurales Tinstituteur primaire. S’il s’élève au rôle auquel il est appelé, il sera le grand ouvrier de toutes les améliorations physiques, morales et intellectuelles que réclame la triste situation des populations agricoles. C’est l’instituteur qui brisera ce cercle vicieux, décrit plus haut, qui fait que jeunesse, intelligence, écus, tout est pris à la terre et ne lui revient jamais. Formons donc des hommes pour ce grand travail que nous demandons à l’instituteur, afin que l’homme et l’écu se plaisent à la terre et sachent la féconder.

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