CHAPITRE IL Des Sentiments et des Passions
' s I. Mature et cffeU àit$ Sentiments.
Notre sensibilité, au moyen des modifications
variées à rinâ9idont elle est susceptible, établit entre nous et tous les objets de l'univers, dont il nous est possible d'avoir quelque connaissance, diverses sortes de relations , qui nous en révèlent certaine^ qualités. Ces modifications de la sensibilité , qui se
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ENTENDJÇMJBMT. .4^
joignent à tous les Éiits de la conscience , comme on la £ait voir dans la première section de ce traité quelle que soit la variété de leurs nuaiices ou des impressions diverses que Famé reçoit des objets, peuvent se réduire à- deux classes générales, essentiellement distinctes et opposées , \p plaisir et la douleur» Ce sont là ies deux puissances tutélaires et conservatrices de la vie de l'homme et, en général, de celle des êtres animés; les garants et, en quelc^ue sorte, les moyens de la perpétuité des espèces , jus* qu'à ce qu'il plaise à celui qui les a créées et qui les conserve , de changer les lois auxquelles la nature est à présent soumise.
Outre les sentiments qui se joignent à toutes les sensations , soit intmies, soit externes, et qui peuvent, comme elles, se rapporter aux divers organes ou à différentes parties de l'organisation physique, (qui du moins , en nous donnant la perception de ces organes, nous les font connaître comme le lieu ou le siège présumé de la cause quelconque qui produit ces sentiments), il y en a un très grand nombre d'autres, qui ne peuvent se rapporter à aucun organe, ni à aucune partie déterniinée de l'organisation. Ils s'adressent uniquement à Tame, ou au principe, quel qu'il soit, de la conscience et de la sensibilité. Tels sont les sentiments de joie ou de tristesse que
* Chap. I, S xa, et chap. II, $ 6.
4a PKEMlkKE PARTIE.
nous filit éprouver Taspect d'une contrée couverte de riches productions, et variée par mille acàdents pittoresques, ou, au contraire, celui d'un pays stérile et monotone; tels sont encore les sentiments qui naissent de l'exercice, tantôt &cile et tantôt pénible, , de nos facultés intellectuelles , ou ceux qui naissent de nos rapports de tout genre avec les autres hommes.
S %t, Troii espèces ou dasaes de Sentimentt.
Ainsi les sentiments, agréables ou désagréables, ( plaisir ou peine ) , qui peuvent incessamment affec» ter notre ame , se divisent naturellement en trois classes principales et assez sensiblement distinctes. 11 faut donc considérer : i° ceux qui ont lien à l'occasion de tout ce qui affecte, d'une manière directe et j immédiate , quelque organe ou quelque partie de l'organisation; et, par cette raison, ou peut les appeler sentiments physiques ou organiques; a* ceux qui sont exclnsivément produits par les actes ou opérations dé l'intelligence, qui résultent de l'activité de la pensée, dés combinaison» ou des conceptions purement abstraites de l'entendement, et on peut leur donner le nom desentimentf inêeUectuelsi 3* enfin ceux qui résultent de l'infinie variété et de la^rodigieuse multiplicité de nos rapports avec nos s^blables , ou qui sont le produit de notre nature
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sociable, et ce sont ceux-là que Tou désigne plus spécialement par le nom de tentiments momuxi
Mais, en adoptant cette triple division, qui peut nous être utile pour mieux apprécier, ou pour décrire avec plus de précision, des phénomènes extrêmement délicats et toujours fort compliqués, nous ne devons pas perdre de vue , qu'elle n'est qu'uA moyen artificiel de fixer, pour quelques instants, dans notre pensée, des faits essentiellement fugiti& Nous ne devons y voir qu'un, procédé analytique , dont la valeur est purement conditionnelle et relative à la faiblesse ou à l'impuissance de noti^ esprit, sans cesse obligé de morceler, s'il le faut ainsi dire , les objets de sa contemplation , pour pouvoir les embrasser d'une vue nette et assurée.
Aussi, les trois classes de sentiments, ou les trois sortes de plaisirs et de peines i que nous venons de distinguer par des caractères propres i les faire reconnaître, se modifient-elles constamment les unes les autres. Car , si l'homme seul semble être liusceptible d'éprouver des sentiments intellectuels et moraux , tandis que )es autres espèces d'êtres animés ne paraissent pouvoir éprouver que ceux que nous avons appelés physiques ou organiques, cependant on observe dans les animaux quelque chose d'ana* logue aux sentiments des deux autres classes. On peut du moins reconnaître dans plusieurs de leurs habitudes, de leurs déterminations et de leurs actions,
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la disposition à des sentiments d'un ordre plus élevé. D'un autre coté, les facultés qui, dans riiomme, donnent lieu au développement complet des sentiments qu'on appelle intellectuels et moraux , coa- «tituant pour hii, à Tégard d^es animaux^ une différence de nature impossible à méconnaître , modifient tellement en lui les sentiments du premier ordre 9 ou les sentiments physiques, qu'ils ne peuvent plus être et ne sont réellement plus les mêmes que dans les animaux.
S S. Scntimcats pil^siques oa oiyoniSfpiie»; PftMionf qui en
aaiifcnt.
La plupart des sentiments de cet ordre se manifestent dès les premiers moments de l'existence, et ne cessent de se reproduire que quand la vie ellemême est éteinte. Ce sont pareillement ceux qui, dans certains cas, ont le plus de violence ou d'énergie, au moins momentanée; et par-là ils semblent manifester avec évidence la fin pour laquelle ils ont été donnés à rhomme et aux animaux; je veux dire la conservation des individus et la perpétuité des espèces. La faim, la soif, la lassitude ( c'esl-à-dire le besoin de repos ou de mouvement), l'attrait réciproque qui rapproche les individus de différent sexe dans une même espèce, la colère ourirritatiou soudaine que presque tous éprouvent chaque fois qu'il
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s'agit de repousser un mal ou un danger dont ils sont menacés par quelque tee animé, de fneme ou de différente espèce, pour peu que les forces soient , à peu près égales de part et d'autre.; le même sentiment , manifesté avec encore plus d'énergie par lès animaux d'un grand nombre d'espèces , pour la de* fense de leurs petits : tout cet ensemble de phénomènes nous révèle hautement la loi de conservation au maintien de laquelle il a été approprié par une cause souverainement puissante et intelligente.
Divers degrés de souffrance toujours croissants, ( malaise , désir, besoin, ) déterminent la suite d'ac^ lions par lesquelles l'homme parvient à s'en affranchir , et qui font succéder à la douleur des sentiments de plaisir plus ou moins vifs, selon la nature et les qualités des objets ou des êtres qui en sont la cause ou Foccasion. Mais j'ai indiqué précédemment * de quelle manière ce genre de circonstances sollicite et. met en action les diverses facultés de son entendement. La connaissance que Thomme acquiert ainsi des objets propres à lui procurer ces divers genres de plaisir, les mots qui lui servent à en fixer dana sa mémoire les circonstances et les détails, lui en rendent aussi les fréquents retours plus désirables; en sorte qu'ils finissent quelquefois par occuper presque
* 3cct. ly chap. IX, § i et suiv.
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'exclunvement soa esprit , ou par en devenir la pen»
sëe la plus constante et la plus habituelle.
Cest cet état de Tame , que ïon désigne par le nono de passion; car ce mot exprime comme on sait un sentiment très vif et très exalté., un désir ardent, un besoin importun, quis'irrite, en quelque manière, par les occasions qu'il a de se satisfaire, et souvent aussi les obstacles qu'il rencontre , quand ils ne sont pas reconnus pour entièrraent insiMrroontables. £n un mot , la passion est un état de véritable soufirance, comme l'indique le nom luinnéme , pris dans son acception primitive*.
Lies passions qui naissent • des sentiments physiques sont donc celles qui ont pour objet les plahirs des sens y comme la gourmandise, l'ivrognerie , et tous les genres de débaudie. De cette source naît aussi la crainte excessive de tout ce qui peut affecter
* Lé mot passio^ traduetion littérale du mot grec n'a été employé par les écrivains latins, qu'à Tépoque de la décadence de la langue et de la littérature latine. Cioéroo y suivant la doctrine des Stoïciens, qui regardaient les passions comme des maladies de Tàme, emploie ordinairement, pcnr exprimer cette idée , .les mots jtertarbatio <m o'ffritudo afiimi,e'e&t''MxrfS désordre et malaise deTesprit, toujours accompagné de quelque souffrance, comme il le remarque expressément: propriè ut œ^rotatio in corpore^ sic Bgritudo in animOf nomen habet non sejunctum à eh' Tusculan.9 1. III, c. lo.
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doiiloureusei^cnt nos organes , et , par conséquent , ^ la recherche miautieuse et cootinuelle de tonis les moyens de se soustraire aux impressions pénibles ou désagréables. De là résultent les babitudes de mollesse , de nonchalance et de paresse , la poltron** nerie , la lâcbeté , dont l'effet ordinaire est de rendre plus graves les dangers ou les maux qu« Ton croît éviter. C'est ce qui arrive à ceux qui , pour n'avoir pas le courage de supporter une douleur momentanée, s'exposent à perdre la vie dans des souffrances prolongées et beaucoup plus cruelles.
Aussi Ton peut remarquer que tous les termes par lesquels nous exprimons les passions de cet ordre, emportent avec eux une idée défavorable; que Faction continuelle des causes qui peuvent les faire naître, inAue, en général, d'une manière plutôt nuisible qu'avantageuse sur les dëterroiiiations prD* duites par les sentiments des deux autres ordres. Enfin, Teffet direct des sentiments pbysiques étant de concentrer dans le mot les idées et les affections qu'ils fout naître, ils tendent par ce moyen à limiter et à resserrer d'autant plus la sphère de tous les au^^ très genres d'affections et d'idées.
C'est sans dgute laute d'avoir nettement aperçu la différence essentielle qui caractérise nos divers sentiments et d'en avoir tenu compte, comme il était nécessaire, que plusieurs philosophes, anciens et modernes , ont employé , dans les sujets de morale ,
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un langage qui a toujours choqué les esprits faciles à alarmer sur les conséquences de toute doctrine oïl ils croient entrevoir quelque tendance vers le matérialisme. Uelvétius, par exemple , en affectant de rapporter à ce qu'il appelle sensibiliié physique le développemeut des talents les plus éclatants , les actes du dévouement le plus généreux et de la plus sublime vertu , excita, comme on sait, un scandale presque universel. Il faut l'avouer, son système, sous ce rapport, est entièrement contraire à la vë* ^ rite des faits : la conduite même de lauteur, dans presque toutes les habitudes de sa vie, en fiit la réfutation la plus éclatante. On lui prodigua les injures, on le persécuta avec une sorte de fureur: sans doute il eût été plas raisonnable de prouver que doctrine était fausse, en rendant hommage aux vertus qui honoraient son caractère.
Mais, quels que soient les inconvénients de la prédominance des sentiments physiques sur le système de nos actions et de nos habitndés, et quoique nous devions , par conséquent , nous appliquer sans cesse à combattreles fïcheux effets de leur constante influence, il serait presque aussi insensé de préteu-' dre s'en affranchir entièrement, que de s'y abandonner sans réserve. L'apathie des stoflïiens, et 1 ascétisme des fanatiques de toutes les religions, peuvent également conduire à une incurable démence ou à une stupide imbécillité, de même que
ENTENDEMENT. l\Cf
l'excès des voluptés n est que trop souvent cause de la plus honteuse dégradation morale , d'une vérita-'
ble folio, ou des plus cruelles souiirâiices,
S 4* SentiiDcnto ihleZ/Mluelff et I^ssioiiê aos^
lien.
Qu'il y ait des peines et des plaisirs purement in-*
tellectuels , c'est ce doat il est impossible de douter , pour peu que l'on veuille £ûre attention aux cir-' constances fréquentes oîi ces sentiments se manifes* teut de la manière la plus évidente. La joie que cause aux enfants , et aux hommes même les plus ignorants , la vue de quelque objet nouveau ou inconnu, ou la découverte de quelque qualité ou pro-* priété nouvelle, dans ceux qu'ils connaissaient déjà , est bien certainement un sentiment qui appartient uniquement à l'intelligence. L'esprit f invention ^ sollicité par le besoin, donne lieu a une suite d'opérations de i'eutendement, qui toutes sont accom* pagnées de sentiments agréables à diffêrents degrés* Depuis le moment où il commence à s'exercer , et trompe déjà, en quelque manière, par l'espérance du succès, la peine qui naît du besoin, jusqu'à celui où il est pai*veuu à trouver le moyen de le satisfaire, l'esprit de l'homme éprouve quielquefois une suite de plaisirs très vifs. La sur])rise , rétounemont , l'admiration, sont aussi des sentiments qui s'adressent uniquement à son intelligence : les deux pre*