CHAPITRE III
Pe la SjmpçtKfùe considérée comme cause des . sentiments moraux f et des passionsqmAaissent de cette source,
I I. I^la Sympathie en général.
On entend ptir lé* mot synq^athie^ pris dans son acception la plus étendue , l'inclination ou la • ten^ •
EHTENOEMElfT. 55
dance qui porte ua être scosible vers quelque être de même ou de dîfFéreote espèce que lui.
Il est évident 9 par cette dédaitioa même, que la sympathie est un mode particulier de notre senslbi* lité ; mais , pour que le penchant dont je viens de parler puisse exister, il faut que l'être ou lobjet qui nous l'inspire Êisse sur nous des impres^onsde plaisir ou des impressions agréabks : l'espèce de repoussèment ou -d'Àversidn que nous font éprouver, au contraire , certaiii^ êtres ou certains objets, s appelle antipathiei
DanjS la perception que nous avons des objets
même inanimés et de leurs qualités diverses , nous pouvons remarquer qu'il y a plusieurs de ces qualités qui nous font attacher du prix et de l'intérêt à la possession ou seulement à la contemplation d'un {prand nombre de ces objets. Nous les aimons , en quelque sorte , à cause du plaisir que nous font leurs qualités: nous éprouvons quelque peine quand nous les voyons détruits violemment, ou seulement dépérir par l'effet même de leur durée. Là commence donc pour nous une sorte d^ sympathie avec les objets même inanimés de la nature : et les poètes n*ont pas manqué de saisir ce trait particulier de notre manière d'être affectés par cette cause , lorsqu ils ont comparé un guerçier mourant dans tout Téclat de sa jeunesse, à une fleur des champs que le soc; de la charrue a coupée , et qui se flétrit bien-
56 PREiMIKRK PARTIE.
tôt, OU à un pavot fléchissant sous le poids de la
pluie dont sa tête est chargée *.
Au reste, les sympathies et les antipathies natu-* relies que Ton peut observer dans les animaux de toute espèce, aussi bien que dans l'homme, ont leur principe dans l'instinct , qui , étant une modification essentielle de la sensibilité propre à chaque espèce ,
*^ et un i^t primitif de son existence , échappe , par conséquent, à tous nos moyens d'analyse. '
La sympathie morale, que nous allons considérer, a donc en nous un, principe du même genre, et que Fon ne doit pas davantage chercher à expli-
• qucr. Mais, à mesure quelle se développe avec toutes nos autres fecultés, elle s^élciigne plus sensiblement de ce caractère instinctif qu'elle avait d'abord; les faits qu'elle présente se rapprodient de plus en plus des idées purement intellectuelles qui îifont dues à nos autres fax^ultés. Par ce moyen , elle devient plus susceptible de se prêter à l'application des procédés que nous employons dans les sujets ordinaii^ de nos recherches, et dès lors aussi on* peut en classer avec plus de pi^cision les phénomènes , et eu déterminer , jusqu'à un certain point , les lois.
* PuTfWtms ifehai eàm /ios suedsiu anum . LMguetek moriens , lassove papavem eaUo Denûsere captit ^ phtviâ cîtm forte gravatUur. ' '
( Vinu. JEneid.t lib. IX , ▼. 435. )
Digiti^ca
J a* De la Sympathie morale : orifine àn sentiiiieiit de
l'humanité.
On entend plus spécialement par Texpi ession de sympathie morale (et c'est le sens que nous donnerons désormais au mot sympathie) , cette disposition instinctif, et, pour ainsi dire, innée dans l'homme, en vertu de laquelle il est plus ou moins affecté de la douleur ou de la joie de ses semblables, et souffire ou jouit, en quelque manière , des peines ou des plaisirs dont il est témoin. L'expression vive et animée de ces sentiments opposés, en se manifestant sur les traits et dans tous les mouvements d'un homme qui en est fortement ému, suffît souvent pour produire des effets à peu près semblables sur celui qui le contemple*. C'est même de cette condition , ou de cette affection primitive et constante de la nature humaine, que la fecurtë générale dont nous parlons tire son nom ; elle semble desti-
* Ut fidentibus anùUiU , kà Jientibus adfient Bmuuù imlau,
(HoftA*. De An, jfàêt.}
heii^ùleompMsio, qui ne 8è trouve que dans les
auteurs larîos des siècles de la décadence, est la traductîuii littérale du mot grec (fvfx'ja,^uoL [sympathie) i Tun el Tautre signifient une manière d'être affecté, oommune à deux pu à plusieurs individu^. Cicéron , ne trouvant pas dans la
née piincipalemeat à adoucir , dans les rapports nécessaires et si mnltipliés des hommes entre eux , ce que les sentiments et les besoins purement personnelf pourraient avoir de trop âpre et de .trop violent.
La sympathie est doi^ en nous la cause de ce sentiment général A*humanité, qui tend à garantir riiomme des maux ou des souffr^çes qu'il peut avoir à craindre de ses semblables^ c'est-à-dire de celles qui , pour le nombre et l'intensité , sont souvent les plus cruelles et les plus redoutables. On peut dire aus^ qu'en nous rendant généralement très pénible le spectacle de la souffrance^ même dans les animaux, la nature semble avoir voulu que Fhomnne étendît jusqu'aux créatures d'un ordre inférieur cet instinct de répugnance à causer de la douleur ^ dont elle a fait une des conditions de notre sensibilité, et c^mme la première loi de notre constitution morale.
La pitié ou la compassion que nous éprouvons pour les infortunes de tout genre dont nous avons occasion d'être témoins, et même pour celles qui ne nous sont connues que par le récit que l'on nous en
langue des Romains d'expression directe pour rendre cette idée, a reCom, dtfns «es lettres et dons ses traités firilésophi-
ques, au mot grec lui-même: cognoscet suam illam in meo dolore cvixak^iAV ^ neque tum mihi obscuràm , nequepost fngratam fuisse*
(GicsK. AdAuUi,j l. IV,epîst. i5.)
ENTENDEMENT. DÇ)
bit) l*uidulgenoe pour les torts qu'on peut avoir à
notre égard , la clémeijce dont l'homme qui dispose dW grand pouvoir peut user envers celui qui Ta offensé % ne sont que des nuances ou des modes du sentiment de rilumanité. Celui qui , par ses actions et par sa conduite 4 se montre étranger à ce sentiment , semble donc renier sa propre nature; il semble se déclarer lui-même hors la loi de Thumanité, puis» qu'il la méconnaît et la brave autant qu'il est en lui.
La sympathie, en apprenant à chacun de nous a se considérer, en quelque sorte, Iginnéme dans les autres hommes , à voir en eux des êtres qui sont ton seulement ses semblables, mais ses égaux à bien des égards , lui apprend en même temps , et par la même raison, à concevoir qu ils peuvent et qu'ils doivent même , à leur tour, se considérer en lui , voir en lui leur semblable et leur égal , sous bien des rap*
* Les mots miséricorde et miséricordieux y dont on slservait ancieDoemeni pour désigner les actes de simple hu> maailé fails par «o prinos, ou quelquefois |i9r w sHgiienr féodal t ne ce disent plus qu'en parlant deDien et de ses attributs. Il en sera probablement de même, un peu plus tard, ihi mot clémence', et, en général, des expressions qui s'appliquent à l'exercice d'un pouvoir sur-humaiii ou absolu ^ dans les sociétés humaines.
6o PBEMliRB PARTIE.
ports. Or, tel est le fondement ou la cause du seu* timent que chaciin de nous acquiert très prànptement de l'existence d'une sorte légalité entre les hommes , sentiment qui donne presque immédiate* ment naissance à ceux de droit et Ae devoir.
Sans doute, il ny a point, à parler rigoureusement, d'égalité possible eatre deux individus de l'espèce humaine, soit sous le rapport des forces physiques , spit sous celui des ,£icultés- morales ou intellectuelles : leurs degrés varient à Tinfini d*un individu à un autre, mais leur nature est la même dans tous. Or c'est cette égalité de nature dont je dis que le sentiment ne saurait jamais s'effacer entièrement, même lorsque l'abus de la force nous contraint à le dissimuler, même chez ces hommes parvenus au dernier degré d'abjection , qui , de leur propre mouvement, de leur plein consentement,. semblent s'être voués à une servitude ignominieuse.
S 4- Remérdt de la Consdencc.
Mais ce sentiment de l'égalité n'existe pas moins
dans l'homme violent et emporté par ses passions égoïstes et fou|;ueu8es, que dans celui qu'il outrage et dont il opprime la faiblessc Gar il ne dépend pas de nous d'étouffer entièrement un sentiment dont le Créateur a voulu feire l'une des conditions de notre existence. On peut l'afTaiblir ou l'obscurcir, on peut
Digiti^cû by G(.j(..wtL
KNTCïTDMEirr. (>r
le surmonter ou ie vaincre, ou ne saurait jamais ranëantir. La sympathie, ainsi moclifiëe, telle est donc la voix qui crie au fond du cœur de l'homme injuste . ou cruel : % £n violant , dans ton semblable, la loi sacrée de rëgalitë , c'est toi-même cpie tu outrages ; eir méconnaissant ses droits, tu détruis, autant qu'il est en toi , tes propres droits. » Telle est, en un mot , Torigiae ou la cause de ce qu en morale on appelle reproche ou remords de la conscience; ce n^est, en effet, que la peine naturelle de la sympathie violée.
Car , s'il arrive quelquefois quun ennemi furieux, el aveuglé par la colère, se blesse lui*m^een vou<^ lant blesser ou tuer son adversaire , il arrive toujours que l'homme qui fait à son semblable un mal véritable, et non mérité, en souffre plus ou moins^ luHnêmet U ne peut agir ainsi sans produire une impression pénible sur cette partie de .sa constitution morale qui semble destinée à prévenir le mal que nous serions tentés de faire à d'autres, et celui qu'il» pourraient nous feire à leur tour.
Mais cette loi de la sympatliie, à laquelle tout être humain naît etdemeure assujetti, parcequ*elledérive d'un fait universel et incontestable de sa nature, comment arrive-t-ilqu'elie soit si souvent transgressée ou presque entièrement méconnue, malgré la sanction non moins indubitable qu elle reçoit de cette même nature dans le sentiment du remords, quand' on la transgresse , et dans celui d'un bonheur fort
6a PRBMIÀBB PARTIE.
supérieur à tout ce qu'il nous est pei^niis de désirer où d'espérer 9 quand on Tobserve religieiiieineiit ? Cette question importante doit trouver sa solution , comme toutes celles du même genre, dans Tobservation attentive des ^ faits, ainsi que Pon pourra le voir par ceux dont il nous reste à tracer une esquisse rapide*
J s. Dettx points de vue sons le8<|iielfl il est nécessaire de coBfidérfr la SympatUe menlr*
.Remarquons d'abord qu'il n'y a point d'bofmne
qui n'éprouve à un degré tantôt plus grand, tantôt moindre, des sentiments de sympathie pour d autres personnes, et qui n'ait été et ne soit iui-m^mcr Tobjet d'une sympathie plus ou moins vive de la part des autres. Or, il est évident que ces deux états, par rapport au même genre de sentiments, étant essentiellement di£férepts, doivent exercer, diaeun •de sa part, une influence aussi foUrt différente sur notre manière d'être, et, en général, sur toutes nos déterminations. Sans .doute nous avons tous besoin d'obtenir , jusqu'à un certain point, TafFection et la bienveillance de ceux «avec qui nous avons des rapports nécessaires ou fréquents ; mais nous avons presque également besoin d'éprouver de la bienveiUancè ou de la sympathie, au moins pour quelques personnes. Celui à qui tous les iiouimes
ENtENDJMEWT. 63
qu'il connaît ou qu'il a pu connaître seraient devenus complètement indifférents, serait sans doute extrêmement malheureux, si même Texistence est possible, à cette condition , pour des êtres consti* tués comme nous le sommes. Mais , s'il y a des individus chez lesquels le besmn de la sympathie pour les autres est prédominant, il en est aussi chez lesquels pré4omine, au cont;raire, le besoin d'être Tobjet de la sympathie des antres honnnes; quoiqu'à vrai dire, chez presque tous, l'un et l'autre de ces besoins ont tantôt plus et tantôt moins d'énergie ,, selon les circonstances ou les personnes qui y donnent occasion.
Quoi qu'il en soit, dans l'examen que je vais faire des effets et des résultats de notre sympathie pour les autres , et de la sympathie dont nous sommes l'objet, j'appellerai sentiments sympathiques ceux qui naissent de la première cause, et sentiments personneb^ ceux qui naissent de la seconde. Non que les uns et les autres ne soient, sous un certain point de vue, également personnels, puisqu'ils sont également ceux d'une même personne, mais leur ten* dance et leur origine sont tellement distinctes, qu'il est impossible de les confondre.
Au reste , je dois avertir qu'à cet égard , comme au sujet des £aicultés diverses dont j'ai parlé précédemment, je me borne à des indications fort générales. Ce sont , pour ainsi dire , les grands cl
64 PBBMlàRB PARTIE.
principaux ressorts de ce merveilleux mécanisme ^ que je suis forcé d'isoler et de décrire, chacun à part, pour en faire connaître sommairement la forme, en quelque manière, et les fonctions les plus importantes. Mais ils n'agissent jamais seuls; ce n'est ({n'en se les représentant tous en action qu'on pourra mieux apprécier la part de chacun d'eux dans Teifet général , en embrasser d'une seule vue Tensemblc et les détails. Ainsi Tassociation des idées, l'imagination et leshabitudesinfluênt prodigieusement sur les sympa» thies que nous éprouvons et sur Tcffet de celles dont nous sommes Tobjet^ ces formes diverses de la volonté modifient d'une infinité de manières cette double cause de sentiments , et réciproquement elles en reçoivent des modifications très variées. Tant il est vrat que tout, dans la nature, est lié comme par une chaîne indissoluble, et que nos idées ou nos connaissanèes ne peuvent être l'image fidèle des phénomènes de l'univers ( au moins de ce qu'il nous est permis d'en connaître) qu'autant qu elles se lient ellesmêmes et se pénètrent, s'il le faut ainsi dire, les unes les autres, comme les. actions diverses des force» de la nature qu'elles doivent nous repràenter.
% 6. £flets de la Prédomioaiice des sentimenU sympathiques sur If s sentiments personnels ; passions que Ton peut lap^ porter àcette cause.
La sympathie que nous éprouvons pour les autres
ENTENDEMEiVT. 65
est ordinairement prodiiite par le plaisir que nous
font ressentir certaines qualités physiques , morales ou intellectuelles, que nous remarquons en eux, ou dont nous 8u{)posons quils sont dôués; elle naît aussi à l'occasion du bien qu'ils peuvent nous faire , ou du mal dont ils peuvent nous affiranchir.
Les premières sympathies qui se manifestent en nous sont celles que nous inspirent nos parents , leurs amis , les compagnons et léis ikisfituteurs de notre enfance et de notre jeunesse, pour peu que ceux-ci soient éclairés et bienveillants. £n général , les qualités , les manières d'être ou d'agir des autres hommes, qui font sur nous des impressions agréables, sont les causes d'un nombre considérable de sentiments sympathiques, qui n ont pas tous été désignés , à beaucoup près, par des noms particuliers , mais dont les nuances les plus remarquables sont néanmoins exprimées, dans toutes les langues perfectionnées , par des ténues exprès. Ainsi les mots intérêt j considération , estime ^ respect ^ vé" nénUion^ sont ^ployés, dans notre langue, à marquer les divers degrés du sentiment gétieral de bienveillance produit par différents ordres et divers degrés de qualités que nous observons dans les personnes avec qui nous avons des rapports ' fréquents ou directs.
Il suffît de quelques qualités , peut-t tre frivoles , qui nous auront frappés dans . une personne , de