II
quelques relations fugitives et passagères, mais agréables, que nous aurons eues avec elle, pour exciter notre intérêt * en sa fiiveur. Des relations plus suivies , Tobservation de qualités d'iin ordre plus relevé , dans un honune que son âge , sa profession ou ses emplois placent dans une condition égale ou supérieure à la nôtre , nous inspirent pour lui de la considération ; mais nous n'accordons notre estime qu'à des qualités solides et peu communes dont la réalité ne saurait être contestée. L'exercice constant des vertus d'un ordre encore supérieur peut seul nous commander le respect ; enfin, ce n'est que pour l'homme doué de la plus rare et de la plus sublime vertu, pour celui qui con^ibue au bonheur ou à la gloire du siècle et du pays qui Tont vu naître, que nous avons, à proprement parler , de la vénération. Il faut pourtant remarquer que ces nuances des sentiments sympathiques ne sont pas tellement distinctes, qu'elles doivent ou puissent s'exclure réciproquement. Ainsi , il n'est guère possible qu'on ait un véritable intérêt pour quelqu'un qui ne |né-
• Il est peut-être inutile de faire observer que je me sers ici des mots intérêt^ estime ^ considération ^ resjject, comme exptnûant des sentiments que nous éprouvons réellement. On sent asses qu'il ne peut entrer dans le dessein que j'ai en vue , de prendre ces termes dans le sens très écfttivoque , et souvent tout à fait illusoire qu'ils ont dans leâ rormuie» de pure politesse.
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ENTiafOEMENT. 67
riterait aucune considération , ou (^ue Ton ait un sentîinent de considération réelle pour quelqu'un qui ne serait digne de respect sous aucun rapport.
Ces divers degrés de sympathie supposent nécessairement des degrés correspondants d'affection bienvcillaute : c'est-à-dire qu'ils font désirer avec une sorte d'empressement pu d'ardeur à celui qui les éprouve, la satisfaction ou le bonheur de ceux qui en sont l'objet; quils lui inspirent, à proportion de leur vivacité, une tendance et une disposition presque involontaire à contribuer, s'il lui était possible, à leur bonheur, à éloigner d'eux la souffrance ou l'infortune.
Nous pouvons éprouver aussi de l'admiration et de l'enthousiasme, qui sont des sentiments sympathiques très exaltés, non seulement pour les hommes en qui nous reconnaissons des qualités morales d'un ordre supérieur , niais aussi pour ceux qui se distinguent par de rares talents dans les lettres, dans les arts et dans les sciences, par d'éclatants succès dans la guerre , ou dans les hautes fonctions du gouvernement. £niin , les hommes qui , par un concours de circonstances, quelquefois fort indépendant de leur mérite personnel , parviennent à acquérir de grandes richesses, qui s'élèvent à un grand pouvoir ou à de hautes dignités, sont, comme on sait, l'objet d'une sympathie assez générale. Le vulgaire aime, dans ces favoris de la fortune,* comme il
les appelle , le bouheur dont il s imagine quils jouissent ; souvent même il se plaît à leur supposer les talents ou les vertus qui leur manquent. Cela vient peut-être d'un instinct de justice, si naturel au cœur de l'homme , qu'il lui est difficile de concevoir un bonheur qui ne serait pas mérité ; et peut-être aussi du pendiant, non moins naturel^, qui le porte à imaginer toujours, en ce genre , ce (ju'il peut concevoir de plus complet , ou de plus parfait.
Quo^ qu'il en soit , les causes nombreuses et diverses que nous venons d'assigner à la sympathie , ou aux divers degrés d'affection bienveillante, agissent en plus ou moins grand nombre et avec plus ou moins d'énergie sur l'esprit de chaque individu , dès Tâge le plus tendre; et, en y développant les sentiments divers que nous avons aussi indiqués , elles y font naître des déterminations qu'il est égal^ent utile ^observer..
Ët d'abord , l'efTet le plus immédiat et le plus naturel qui résulte de la sympathie que les enfiints éprouvent pour ceux avec qui ils vivent et qui savent gagner leur affection, c'est le besoin d'entretenir et de conserver celle qu'ils sentent qu'on a pour eux, besoin qui excite et développe très prompteuient leur pcnichant naturel à l'imitation. Aussi , tous les écrivains, anciens et modernes, qui ont traité de l'éducation, s'accordent-iis à recommander expressément aux parents et aux instituteurs , i|on seule*
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£]^T£M DEMENT. OQ
ment de veiller avec un soin extrême sur les mœurs, les opinions, le caractère et les habitudes des personnes qui ont des rapports fréquents avec les enfants ; mais ils exigent des instituteurs et des parents euxmêmes , une sévère attention sur leurs propres habitudes, sur leurs manières, leuri opinions et leurs sentiments, que l'enfant, disent-ils, s'empressera d'àutant plus d adopter et d'imiter, qu'il sentira plus vivement le besoin de leur plaire et d'être approuvé par eux. Au reste , cette tendance instinctive à Timitation , produite par la sympathie et par les divers senlinients qu'elle embrasse, ne s'observe pas seulement dans l'enfance et dans l'adolescence, elle entraîne souvent , à leur insu, les hommes même d'un âge plus avancé, qui se modèlent, en quelque sorte, autant, qu'ils peuvent, sur ceux poùr qui ils ont con^'u ou de l'estime ou de Tadmiration.
. Le plaisir qu'on trouve à se voir l'objet de la sympathie des autres se (ait donc sentir de très bonne heure, et quelquefois avec une grande énergie. D'un autre côté , le spectacle du bonheur, réel ou présumé, dont jouissent ceux, qui obtiennent une sympathie très générale, produit des impcessidns d'autant plus vives , que le nombre des personnes qui l'éprouvent en même temps est plus considérable. De là naît, dans l'âme des spectateurs, «un vif désir d'obtenir, à leur tour, un semblable bonheur : et tel est le principe de ce qu'on appelle
no • PREMIÈRE .PARTIE*
Émulation f ou, plus gënéralement, Désir de la
supériorité.
Maïs si ce sentiment, l'un des plus constants et
des plus universels dont le cœur humain soit susceptible , peut être regarde comme le principal mobile de tout* ce qui se fait de ^aûd et d'utile dans les sociétés humaines ; s'il est la principale cause de leurs progrès dans tous les genres de connaissances , d'arts et de travaux, de la perfectibilité indéfinie en tout genre vers laquelle elles tendent incessamment, il est souvent aussi la source des maiix sans nombre et sans mesure auxquels elles sont exposées. C'est donc ici qu'il importe démarquer, avec quelque précision , la limite qui sépare les sentiments sympathiques des sentiments personnels, dans toutes les cifTonstances où cies deux sortes de sentiments agissent sur notre esprit comme deux forces opposées et, eu quelque sorte, antagonistes Tune de l'autre.
Car la sphère d'actiyitë de nos. sentiments sympathiques n'embrasse pas seulement les individus qui, par les f[iialités diverses dont ils sont doues, peuvent nous inspirer de la bienveillance , de l'estime, du respect ou de l'admiration; elle comprend aussi les classes souvent très nombreuses de ceux avec qui nous pouvons avoir des opinions, des désirs et des intérêts coiiiinuiis. Eu un mot, elle peut se prêter aux mêmes divisions que le système
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EITTENDEMENT. 7I
entier de nos associations d'idées, comme je l'ai dit précédemment à l'occasion de ce genre de phénomènes *. Or, à tous les divers degrés d'extension, s il le faut ainsi dire, dont notre s;^mpathie est susceptible , elle peut , en quelque manière, s'op* poser à elle-même ; d'où il arrive qu'à chaque degré les sentiments qui semblent «tre et qui sont en e£fet sympathiques , peuvent paraître et devenir réelle» ment personnels, par rapport à ceux d'une sympathie plus étendue ou plus légitime.
Ainsi , quoique le dévouement à l'amitié soit un sentiment sympathique, comparé à tous ceux qui sont purement et excldsivement personnels, il peut lui-même devenir un sentiment personnel, si Ton y sacrifie des intérêts plus légitime^, que la raison devrait fiiire ptëférer, comme sont , dans certains cas, ceux de la famille, ceux du corps dont on est membre, ou ceux de la patrie. Car la raitôn nous prescrit impérieusement, comme je le ferai voir dans un autre endroit, de préférer les intérêts plus généraux à ceux qui le sont moins, le bonheur de la société entière à celui des individus , excepté dans les cas où il s'agirait de violer leurs droits les plus imprescriptibles. '
Toutes les fois donc que nous transgressons cette loi de la raison, nous en sommes avertis d'abord
* fTgnescid^sstiSyChap. I,S S.
7^ PREMIERS PAKTI£.
par l'espèce de malaise que nous fait éprouver la sympathie que nous ne pouvons jamais cntièro ment étouffer dans nos cœurs , et qui y élève la voix en faveur de ceux qui auraient à souffrir de la préférence injuste qui nous détermine. £u second lieu, nous en sommes avertis aussi par la pensée que nous serons blâmés, haïs ou méprisés, par toute personne qui, n^ayant aucun intérêt direct ou indirect dans notre conduite, ne sera influencée que par les sentiments les plus naturels et les plus conformes à la stricte justice. Or, c'est là précisément ce qui constitue cette opposition de la symr pathie à elle-même, dont j'ai parlé tout à )'lieure. Elle peut donc avoir lieu, ou se manifester à tous les divers degrés de nos sentiments sympathiques, et dès-lors nous sonunes autorisés à les considérer comme des sentiments personnels, par opposition à ceuY d'une sympathie plus étendue ou plu& légitime. Geat cet effet constant du mode d'action de la sympathie sur un esprit éclairé et sur un cqeur généreux, que notre Uliutre Fénelon exprimiait par ces belles paroles : « Je préfère ma famille à moi- « même, ma patrie à ma famille, et le genre hu- « main à ma patrie. »
J 7. Sentiment 4e h /usUee, Il ny a donc véritablement prédominance des
Digiti^c
eentiments sympathiques sur les sentiments person* ncls, c'est-à-dire (ju'il n'y a de véritaMe gënérosité, de véritable magnanimité , que dans la disposition constante à sacrifier des intérêts plus directs ou plus individuels à des intérêts plus éloignés ou plus généraux, toutes les f<HS que la raison et la justice l'exigent. Mais cette disposition suppose elle-même un sentiment énergique et profond de ee qui est raisonnable et juste ; or, le sentiment de la justice dérive évidemment de celui de l'égalitc , lequel , comme on la déjà vu, nant immédiatement de celui de la sympathie. Le sentiment du juste n'est donc réellement pas autre chose que la prédominance des sentiments sympathiques sur les sentiments personnels ; et c'est pour cela que la justice a iété considérée par presque tous les anciens philosophes comme la première et la plus essentielle de toutes les vertus, ou comme les comprenant toutes implicitement.
En effet, le sentiment de la justice, qui ne peut jamais exister sans un certain degré de lumières et de raison , sert à contenir nos afifections bienveillantes les plus naturelles et les plus légitimes dans les limites qu'elles ne sauraient franchir sans devenir, comme on vient de le voir, plutôt personnelles que sympathiques. Car lamour, l'amitié, la tendresse -conjugale , patémelle , filiale, etc. , peuvent facilement être portés à un esLcès qui les
74 PRRMI^RE PARTIS.
rendrait coupables , si ces affections u étaient pas contenues dans leur tendance, souvent contraire à la justice. 11 en sera de même de la bienfaisance, ou de la compasrion tendre et active pour tous les genres de souffrance et d'infortune. Enfin , la bonté elle-même 9 que caractérise une généreuse indulgence pour les torts ou pour les fautes qui peuvent le plus blesser celui qui possède cette précieuse vertu; la boùté, dis-je, si universellement admirée des hommes, qu'ils en firent, dès les plus anciens temps, Tun des plus touchants attributs de la Divinité , cesserait aussi d'être ce qu'elle est , et pourrait devenir une coupable feiblesse , une violation manifeste de sentiments sympathiques plus généraux et plus. importants, si la justice ne présidait à Ses détènnitiations.
C'est aussi le sentiment énergique de la justice, c'est Faversion profonde pour tout ce qui y est contraire , qui inspirent aux âmes faites pour les éprouver la fermeté ou l'énergie nécessaire pour résister à l'oppression d'un pouvoir violent et tyrannique, pour braver les dangers qu'entraîne souvent une pareille résistance, pour triompher des chagrins amers, supporter les peines de toute espèce auxquelles expose toute entreprise noble on généreuse. Car, combien de fois n'a-t-on pas à lutter, dans ce cas,, contre l'indifférence Y contre le blâme, et tnéme contre la malveillance de ceux dont on dé*
. £liT£MD£M£NT. 73
fend les plus précieux et les plus véritables intérêts?
Il suffit de ce petit nombre d'observations générales , pour (aire* comprendre que les affections et les passions qui naissent de la prédominance des sen* timents véritablement sympathiques sur les senti** ments personnels (bienfaisance, bonté, dévouement a l'amitié, à la famille, à la patrie, à rbumanité), sont toutes et toujours propres à concilier à celui qui les éprouve, l'estime, le respect, ou Tadmiratiôn de tout témoin impartial et désintéressé. Car elles ont pour caractère spécial d'être contenues dans les bornes que leur assignent la justice et la raison. £nfîn, on peut encore conclure de tout ce que nous avpns dit sur ce sujet, que la sympathie, en général , peut être considérée comme une force à la fois attractive répulsive , dont Teffet est tantôt d'unir entre eux , par des afiections communes , les individus et les groupes plus ou moins nombrei^x (familles, côrporations, sectes religieuses, parti» politiques), qui se succèdent incessamment au sein d'une nation ; tantôt de les opposer les uns aux autrès, par des dissentiments dontia viole nce peut quelquefois menacer la société f une entière dissolution, quoique plus ordinairement ses membres demeurent unis par l'affection générale qui les attache à la commune pâtrie, en les ôpposant tous ensemble aux patious étrangères ou ennemies.
Remarquons, au reste, que l'émulation ou le désir
^6 PREAIIÈRE PARTIK.
de la supériorité, séntiHient qui , comme je Tai dit, est inséparable de notre constitutioa morale, n'est nullement inixmipatible avec cette prédominance des sentiments sympathiques, <jui est la condition nécessaire dq toutes les. vertus sociales. En effet , les arts , les sciences , tous les genres de travaux, ne se perfectionnent que par Témuiation : toutes les (cAs donc qu'un homme, sans envie, sans basse jalousie , sans intrigues , n aspire à se distinguer qu'en redoublant de soins et d'efforts pour égaler ou pour surpasser ses concurrents; certes, quelque nom que l'on veuille donner à cette passion , qu'on l'appelle ambition , désir de la* célébrité , ou amour. (te la gloire, elle a des droits incontestables à ncrtre estime et à notre approbation. Car il ne faut pas oublier que si les affections b^nveillantes qu'un homme est capable de .ressentir pour les autres , sont une source de plaisirs très vifs, celles dont il peut lui-même être l'objet ne lui procurent pas de moins vives jouissances; il est même d'autant plus sensible à celles-ci , qu'il est plus disposé à éprouver les autres. Mais c'est précbément par cet invincible penchant de sa nature morale quil est incessamment ramené vers la limite qui sépare les sentiments sympathiques des sentiments personnels, et qu'il est, par conséquent, à chaque instant exposé au danger de la franchir. Essayons donc de déterminer d'abord cette limite , et nous examinerons ensuite les effets et le$
Digiiizea by LiOOgle
résultats des sentiments qui en sont une violation ou une transgression.
5 8. Sentiment de Vhonneur.
Nous avons tous besoin de la sympathie des autres hommes , cela est incontestable. L'indifférence absolue de tous ceux avec qui nous vivons le plus habituellement, avec qui nous avons des rapports directs ou fréquents , de qui enfin nous sommes connus, en quelque manière que ce soit, ne saurait se présumer. Leur aversion , ou plus encore leur mépris , est sans doute la cause des chagrins les plus amers , des douleurs les plus insupportables , qui puissent affliger le cœur de Thomme. Il y a donc , en effet, pour chaque individu, un degré d'estime, d'égards et de considération , souvent même de respect 'oïl d'affection , auquel il a ou il prétend avoir droit, auprès de ceux qui le connaissent, suivant la nature ou l'espèce des rapports où il se trouve avec eux. Or, c'est là , ce me semble, ce qu'on doit entendre par le mot honneur *. Il n'est pas
rare , comme on sait , de voir des hommes inca-
* « L'honneur ( dit Montesquieu), c'est-à-dire le préjugé « de chaque personne et de chaque condition , prend ( dans «( le gouvernement monarchique,) la place de la vert» « politique et la représente partout. » Voy. l'Esprit des
78 PREMïkMt PARTIS.
pables de survivre à leur déshonneur^ cest«à-dîre à la publicité, à la notoriété des actions quils jugent eux-mêmes capables de leur faire perdre ce droit si précieux. L'honneur leur est plus cher que la vie, et cela est plus vrai encore pour ceux qui non seulement savent s'abstenir de toute action coupable ou honteuse , mais qui ne craignent 'pat d'exposer leurs jours pour remplir un devoir pénible. L'homme dlionneuri ou qui a des sentiments d'honneur, est donc celui qui, non content de ne riqi faire qui puisse le priver de l'estime et de la considération publiques , s'applique , au contraire, à y acquérir, autant qu'il est possible , de nouveaux
ibtf^L. III, C. VI. Cette définition a été regardée avec raison comme fausse et incomplète par Helvétîos et par
Voltaire, mais M. de Tracv en fait voir avec évidence tout le vice, lorsqu'il dit:« N'y a-t-il pas un véritable honneur^ « qui ne 8*applaudit que de ce qui e^t bien , et qui doit être « exempt de reproches f et un fous honneur ^ qui ohercbe « tout ce qui brille et se targue de vices et même de ridi- « cules , quand ils sont à la mode?.... Est-ce sérieusement « que Montesquieu a osé avancer que de véritables vices , « ou , si l'on veut, des vertus fieiusses , sont aussi utiles dans « les monarchies que des qualités réellement louables? Et « parce qu'il fait un portrait abominable des cours ( L. III, « C. V ) , est- il bien sûr qu'il soit désirable ou inévitable « qu'elles soient ainsi? Je ne puis le penser. » Commentaire sur t Esprit des UÀs , L. m.
ENTENDFMRNT. 79
droiU; qui s'en rapporte, sur ce point, non pas à ropinion de quel(]ue8 amis indulgents ou intéressés à sa conduite, ni aux préjugés vulgaires, quelle cjuc soit leur force ou leur universalité, mais à ce quil présume devoir être le sentiment de tout juge impartial et éclairé. Avec un pareil système de conduite , il pourra être plus d'une fois désapprouvé ou blâmé dans ce qu'on appelle le monde, mais il sera sûr de n en être pas méprisé , et il y a bien dei cas où cela doit lui suffire.
Ainsi le mot honneur peut avoir trois acceptions qu'il est utile de ne pas confondre : il signifie premièrement, pour chaque individu, comme je viens de le dire, le degré d'estime, de considération, auquel il croit avoir droit de la part des autres. En second lieu, il exprime ce que chacun en obtient réellement, soit à tort , soit légitimement. Enfin , ilt signifie , dans un sens plus absolu, ce qu'on doit en désirer, selon ia raison et la justice. Sur quoi il est à remarquer que le degré d'estime, de considération, dlionneur enfin , dont un homme jouit communément , est presque toujours plus que proportionné au droit réel qu'il y peut avoir. Car l'admiration que nous avons * pour les talents ou les connaissances qui nous manquent, et dont, par conséquent, nous ne saurions être juges compétents, va plus ordinairement au-delà de la véritable mesure quelle ne reste en deçà. Il n'y a, pour chaque genre de mérite, qu'un très petit nombre^
d'hommes capables de porter, sur ceux qui sy distinguent, lui jugement équitable et sûr.
Aussi n y a*t-il presque personne qui ne joiiissc , sous ce rapport , d'une sorte de superflu : au moins très peu de gens, surtout dans les classes supérieures de la société, manquent-ils de ce qu on pourrait appeler le nécessaire , en fait de considération et de renommée. £n effet , les professions qu'on appelle libérales, les emplois divers qui donnent un certain degré de pouvoir ou de crédit, l'admission dans cer^ tains corps privilégiés de savants, cTartistes, de gens de lettres, etc., à plus forte raison les liautes dignités, sont autant de causes de considération, d'ëgards, ou de respect, c'est-à-dire d'honneur, que le public accorde à ceux qui lui sont ainsi désignés , sans s'enquérir autrement du droit réel qu'ils y ont. U en faut dire autant de certaines dénominations , de certains titres que l'autorité publique accorde à quelques personnes , soit comme récompense de mérites ou de services réels ou présumés, soit même pour quelque somme d'argent ^.£niin l'homme riche,
* On ne peut s'empêcher de remarquer que , depuis prés (l'un siècle , plusieurs de ces dénominations et de ces titres sont deveous tout-à-fait hors d'usage, et que ceux qui subsistent encore semblent avoir beaucoup perdu de leur magie, et par conséquent de leur valeur réelle II n'est déjà plus de bon goût ni de bon ton de donner ou de prendre le titre de Chevalier : celui de liaron reste ainsi pres(|ue eu
ENTENDEMENT. 8l
sans acheter des titres de noblesse , obtient facilement de la clien telle qui s attache naturellemeut à lui, dû luxe qui Taccom pagne ordinairement, un degré de cousidératioa qui ajoute beaucoup à celle qu'il peut mériter personnellement, eki sorte que la richesse ^ même celle qui a été acquise par des moyens assez peu honorables, e^t, aussi bien que les honneurs , même quand ils sont peu mérités ^ une cause d'honneur.
On conçoit d'ailleurs , que les idées communes , sur ce sujet, ont dû varier, dans tous les pays et dans tous les siècles, selon le degré de civilisation , de lumières et d'habitudes raisonnables qui existait, à diveirses époques , parmi les nations. On conçoit comment le besoin qu'éprouve chaque individu d'acquérir de l'honneur, ou de conserver celui qu'il possède , peut l'obliger quelquefois à fiiire desactions que la raison et la justice réprouvent également. Car, puisque l'estime, la réputation ou la bonne renommée dépendent de l'opinion publique, ou des préjugés généralement établis, il faut, dans bien des cas , sous peine èe déshonneur, que les pardernière Ugne ; et qiti peot prévoir ce qui arrivera peatétre avant un ou deux siècles , aux titres de Comte , de ^icom/<? et même Marquis , qui semblent être les (legré> successivement supérieurs , dans cette hiérarchie de titresr honorifiques?
8a PB£MIi(a£ PÀiiTIE.
ticuliers y conforment leur oondttite. Qui ne sait «nec quel empire a régné loag-temps en France ce qu on appelait lê point d'honneur? c'est-à-dire cette sua-
ceptibilitë ombrageuse et féroce qui mettait un homme dans la nécessité d'égorger son meilleur ami, ou de se fidre tuer par lui, la plupart du temps pour les causes, les plus frivoles, souvent pour un simple malentendu, sur lequel on tenak quelquefois à honneur de ne vouloir pas s'e&pUquer? ITeft-il pas déplorable que Ton yoie encore de nos jours des exemples de cette fureur barbare, reste honteux de Torgueil féodal ?
On doit donc savoir qu'il y a pour les hommes de tous les états et de toutes les conditions , uqiyàiAa: honneur, qui consiste dans une déférence aveugle ^ dans un stupide asservissement à des opinions déraisonnables, à des préjugé quelqueibu tout à fiût ridicules, auxquels il est trks &cile de se soustraire y quand on sait se conformer aux règles du véritubie honneÊLT. Çar on ne peut jamais se passer 4e celui-ci , tandis qu'on peut, sans le moindre inconvéniept, renoncer à l'autre t qui, dans bien des cas, exclut le véritable. Il suffit, pour s'en faire une juste idée, de considérer que les jouissances qu'il procure , et qui sont , en effet , le bien le plus désirable qu'il nous soit donné d'obtenir, sont un prix dont le public fait, s'il le faut ainsi dire^ les frais*; que
* C'est précisément la définitioD qu'Àristote donne de
SNTEGfDEMKNT. 63
l'estime ou le respect des autres hbmmes ne peuvent justemeot nous être aoquis que par des qualités réellement estimables , ou par des lervioes dont l'utilité soit incontestable ; et que , par conséquent « tout œ que nous pouvons désirer, ou obtenir, att<* delà de cette juste mesure , est ou une exigence sans moti&, ou une coupable usurpation.
Ainsi , tout ce qu'un homme peiit &ire pour ac quérir de la réputation , de ,1a célébrité ou de la gloire, pour mériter le respect ou Padi)iiration de ses concitoyens , ou de ses contemporains, est véritablement honorable, tant qu'il agit sous l'inspiration du sentiment de la justice. Ce sentiment, qui , eomme nous l'avons fiût vmr précédemment, sert à contenir tous les autres dans les bornes avouées par la raison , a donc encore , sous le nom d'honneur, la même fonction, par rapport à l'émulation cm au désir de la supériorité. £n un mot , il n'y a d'honneur vé« ritable que cdui qui est le prix légitime des qualités et des actions utiles à l'humanité , avantageuses aux
l'hoimeur. n 11 est, dit>il , le prix qu'on accorde h. la vertu. » ( Vey. sa flumilf, L. S ,G. 9, p. i6ade la tradust. fnmçsiie publiée ei| i8a3) 1 et il est à rUmvnfM^ que le mot pris dans le sens métaphorique , signifie honneur, tandb
qu'au seus propre , il signifie prix ou valeur d'une chose , et ( par une extension fort naturelle de ceUe signification primidve ), pttmthn ou peme d'un délit.
individus ou à la société , et ooùfbrmes à la justice.
Tout ce qui excède cette limite est lefTet d*uiie pure déception , ou résulte de sentiments et d'actions qui , loin de mériter l'estime et la considération générales j rentrent dans la classe de ceux dont il nous reste à examiner les conséqu^ces, et à retracçr le» effets.
J 9. Kffet» de fo prédominance des sentiments pçrsonnd» sur les sentiments sympathiques : passions qui naissent de cette source.
Désir immodéré des richesses.
Si 9 c<Hnnie je Fai fait voir, ce me semble,, avee
assez d'évidence, la prédominance. des sentimentsvéritablement sympathique est la cause de toutesles actions honorables ou vertueuses, et caractérise les hommes qui se distinguât par des habitudes de bonté ou de bienfaisance, par leur ardent amour de la justice, par leur dévouement à la patrie ou à rbumanité, on devine fiieilement que les actions et les caractères opposés devront être déterminés , au contraire, par la prédominance des sentiments per» sonnels. C'est, en effet, le résultat que confirme l'observation attentive et assidue de ce qqi se passe datis le monde et dahs la société. L'on s'en convaincra, je pense, par l'exposition que je VÉ^is faire de cette partie de notre constitution morale ; elle fera voir, en même temps, comment il arrive que cette
cause de la plupart des aclions injustes ou blâmables , agit avec ineomparabletnenk plus de force sur la très grande majorité des individus. Et pourtant il est certain qu'il ny en a presque aucun qui ne ressent, dans un mofniént ou dans un autre , l'in* fluence de la cause contraire, comme aussi il ny a point d'homme, si Vertueux ou désintéressé qu-oii ie suppose , qui u ait quelquefois à combattre la vio^ lence ou l'entraînement des sentiments personnels , quoiqu'il soit généralement habitué à régler sa conduite sur les sentiments opposés.
Observons, en efFet, que nul homme ne peut , en aucun temps de sa vie , se soustraire à l'action des sentimoîts physiques ou ^organiquOs , qui sont exclusivemeul personnels ; que souvent même ils sont . tellement violents, tellement impérieux, qu'ils. empêchent l'individu quiies éprduve d*avQÎr eonsciénoe d'aucune autre idée que de celles qu'ils lui suggèrent. Us agissent ainsi sur des masses considérables d'hommes , au point de prévenir ou d'arrêter chez eux le développement des &cultés intellectuelles et morales, du moins au-delà du degré de progrès rigoureusement nécessaire à la conservation de la vie purement animale. Cest ce qu'on a observé , par exemple, chez toutes les hordes sauvages qui se rencontrent dans les régions les plus septentrionales du globe , OL4 la terre stérile et nue n'offre à l'homme qu'une nourriture chétive et précaire, k
86 PREMIKRE PA.ATIE.
rifitttffiaBnc« de laquelle il supplée pakr les ressources
quelquefois non moins précaires de la chasse ou de lapéche^
Oft diez les nations civilisées, la partie incom*
parablement la plus nombreuse de la population ^ quoiqu'elle dispose, en général, de moyens d*exis* tence et de subsistance plus abondants et moins précaires, est pourtant encore soumise à l'action constante et immédiate dés besoins physiques et des sentiments qui en naissent. Les vœux , les désirs les plus habituels des hommes de cette classe, se por» lent naturdlement vers les moyens de sadsfiûns ces besoins sans cesse, renaissantis : leur estime^ leur sympathie, en un mot , s*attadie en . quelque ma« nière aux hommes qui sont, sous te rapport, dans une condition bien préférable à la leur. De là le préjugé universel^ ropiniou géhéralemènt Aabliè en
* M, Charles Conite,daiis son Traùé de législation (1. IU),a trèsbieo développé cette partie de la question de rinfluenoe du climat sur rëxUtenoe des botnrties eu sociélé. H a réfuté par une suite de faits et de documens nombreux et authentiques les assertions de Montesquieu sur la nature et le degré de cette influeuce. Son ouvrage est très remarquable psr remploi rigoureux qn*il j fait d'une analyse souvent ingénieuae et line ,aisis toujours fondée sur les ftits et sur Fobservation ; c'est-à-dire, par l'emploi de la seule méthode qui puisse conduire à la vérité, dans quelque genre de recherches que ce soit ^
fiiveiir des jouissaiioes que procureol les richeises ,
Tadmiration du luxe dont les riches s'environnent ^ les égards et la coosidératioii que le peuple est machmalement disposé à avoir pour eut.
D*un autre coté, dans les classes élevées de la société, les hommes ridies et puissants dont elles se composent , accoutumés , pour la plupart dès l'en* GiAce, auiL commodités ou même aux délices que comportent leur condition, sont aussi « beaucoup plus que d'autres, soumis à l'influence des sentiments physiques* Us y attachent ordinairement une grande importance t se livrer aux jouissances de ce genre, accroître ou au moins conserver les moyens de se les prltcurer, stmt leurs occupations les plus habituelles. L'espèce de sympathie , la considération dont ils se voient 1 objet, parmi tous ceux qui leur sont inférièurs sous ce rapport, kur frit quelquefois complètement illusion sur leur mérite personnel, et sur le droit qu'ils peuvent avoir aux ^ard^, aux marques d'estime , qu'on leur prodigue presque de toutes parts. Ils se persuadent sans peine qu'elle leur est légitimement acquise, puisqu'ils la possèdent. Leurs opinions ont même une influence assez puis- •santé sur les classes inférieures, par l'admiration qu'ils leur inspirent , et c'est ainsi que des idées fausses et des sentiments non moins faux se propagent , dans tous les rangs et dans toutes les conditions , et se renforcent par leur mutuelle réaction.
88 PREMliRB PARTIS.
£afiii , si les richesses , comme moyeu de jouis* 3ances physiques , donnent déjà une sorte de con* sidération, elles procurent aussi , dans bien des cas, à roccasion de cette considération même, une sôrté de crédit et d'autoritia; elles peuvent, à cause du loisir qu elles procurent, du degré et de lespèce d'instruction qu'elles permettent d'acquérir ^ ouvrir la route auxBiçnités, aux emplois importants de l'état, qui, à leur tour, contribuent à i'accroissemept de la considération et de la Jfortune ^le celui qui les possède. Ainsi elles deviennent un objet des désirs, non seulement copune but ou fui principale , pour ceux qui «sont vivement tpuçhés des plaisirs physiques, mais aussi comme moyen, ppur ceux qui ne désirent les honneur^ et )e pouvoir qu'en vue de la satisfaction personnelle qu'ils en retirent.
On voit par là CQmment le plus grand nombre des individus et des familles dont se compose une nation doit éjtre naturellement porté vers les sentiments que nous avons appelés perso4neis, piutQt que vers les sentiments sympathiques; comment leur conduite doit c|;re la plupart du temps déterminée, sinon par l'influence directe et. immédiate des senti* ments physiques , au moins par une manière de sentir et de penser, devenue presque universelle, et qui est le résultat inévitable de l'influence de ces-mêmes sentiments sur une partie fort considérable de la population.
ENTENDEMENT. Sq
Sans doute les richesses peuvent être , dans certains cas, un objet naturel et legiliuie de désir; mais la plupart des hommes ^en exagèreqt prodi* pieusement l'utilité ou l'importance, et sont surtout trop enclins à méconnaître les inconvénients réels et à peu près inévitables qui sont attachés à leur possession. Au reste, il est évident que la fortune qui n'est pas le prii^. services rendus, soit au public, soit à des particuliers, peut être regardée comme une véritable spoliation , puisqu'elle n'a pu être le résultat que d'une suite d'actions injustes et déshonorantes, depuis le simple manque de délicatesse , jusqu'au brigandage à main armée. Or, toute violatioa de la justice , toute atteinte qu'un homme porte à son honneur, étant, comme on l'a vu , un effet de la prédominance des sentiments personnels sur les sentiments sympathiques, c'est donc à cette cause qu'il faut rsjpporter le désir immodéré des richesses ,
et tou(^ les actions ou déterminations auxquelles il peut donper lieUf
^ lo. Dé«r imnodéré de l'autorité ou du pouvoir.
L'amour du pouvoir est une passion d'autant plus forte , et d'autant plus active , chez la plupart des hommes , qu'indépendamment de ce que l'exercice de l'autorité semble être par lui-piêmc un indice
go PEKMlàaE PAATIE.
de la supériorité de celui qui la possède sur tous ceux qui y sont soumis, outre qu il flatte immédia** tement Foii de nos dësiro les plus constants, il est aussi un moyen d'obtenir d'autres avantages propres à satisfiûre ce même désir de supërioriilé , tels que les richesses y la considération, etc. Aussi cette tea-» dance instinctive vers une sorte de dominatioii , se manifeste-t-elle de très bonne heure dans les enfiints , et souvent d'une manière fort naïve chez des hommes plus avancés en âge qui ne semblent pas même soupçonner le ressort secret qui les fait agir en ce sens.
Mais nous n éprouvons tous le besoin d'exercer de l'autorité , ni.au même degré , ni de la même manière; et il s'en faut beaucoup surtout que nous ayons tous les mêmes moyens de le satisfiiire. Voilà ce qui produit , au sein <f un grand peuple , ces degrés de subordination aussi nombreux que divers qui existent éntre lés membres des corporation^ de toute espèce, guerriers, magistrats, administrateurs, professions diverses, entre lesquelles la nation se trouve partagée , et aussi les degrés de subordination, de supériorité ou d'infériorité relative de ces corps entr'eux. Chaque individu y prend le rang que son utilité, son zèle, ses talents, ou d'autres qualités, réelle^ ou présumées , loi permettentd'obteDir, soit dans l'opinion publique, soit dans celle des dispensateurs de. cette sorte d'avantages.
£NT£ND£M£IfT. . 9I
Le pouvoir quHin homme exerce' âur un ftuire
peut être, ou matériel, résultant de la supériorité de sa force physique , ou spirituel, résultant de la supériorité de son intelligence. Le premier moyen de dominatiou est toujours très précaire, parce qu'il exdte chez cekd qui y est soumis un sentiment insurmontiJ>le de haine contre celui qui Texerce. Sans cesse occupé de la pensée de se soustraire à une tyrànnie violente qui ne lui laisse ni paix ni sécurité, il est diiHcile que celui qu'elle opprime ne finisse pas par s*en affranchir. Car la force physique cPun individu est essentiellement variable et périssable : des maladies ou des infirmités peuvent l'altérer ou la détruire. Or, ce qui est vrai poiir des individus, sous ce rapport, le sera également pour des çdaases d'hommes qui seront entr^eiles dans des rapports semblables.
D'un autre côté la domination qui naît d'une supériorité, même inooiitettable, d'intelligence, quoi* que plus sûre et plus durable par sa nature, a pourtant besoin , pour se soutenir, d'une assez grande continuité de soins et d^eÇforts; il fout que la persuasioii de ceux qui s y soumettent soit sans cesse entretenue , que leur confiancedans l'autorité qu'ils reconnaissent , dans h vérité des assertions sur lesquelles elle se fonde , soit continuellement fortifiée , sans quoi l'autorité périt.
Delil^ l'obligation, à peu près inévitable, pour ceui^
C)a PRKMIÈUE PARTIE.
qui disposent de la force matérielle, de eotivertir, s'il
est possible, X^fait en droit; et réciproquement , pour ceux qui out Fautorité spirituelle, la nécessité non moins pressante de convertir le droit en fait.
Par là les premiers se concilient des volontés qui, autrement, auraient été toujours hostiles, et les seconds s'assurent contre les chances d'opipions qui peuvent varier, et ^ délivrent du soin pénible de prouver sans cesse la droiture de leurs intentions , la vérité de leurs doctrines et la légitimité de leur puissance. Cest ainsi, en effet, que le pouvoir matériel qui règne sur les sociétés s est toujours uni à une autorité spirituelle quelconque; soit que Tud et l'autre aient été rassemblés dans la seule personne du chef de l'état (général d*année, ou pontife supràne), soit <iu*ils appartinssent à des corps' ou castes séparées , qui s'associaient, pour exercer le pouvoir social, à des conditions que Ton cherchait, chacun de son coté, à rendre le plus avantageuses qu'il était possible. ,
Je no veux pas dire , au reste , qu'un pareil contrat, ait été, dans aucun cas peut-être, fait sciem* ment , et avec l'intention formelle de tromper les peuples en les asservissant ; les faits de l'histoire prouvent assez évidemment qu'il y eut ,v dans tous les temps et dans tous les pays, erreur, illusion et ignorance, de la part des oppresseurs aussi bien que de celle des opprimé. Je veux seuleoient fidre
ENTEMDEMEXCT. 9J
entendre coitiment ce résultat a été le produit nécessaire dç la force des choses , partout où il s'est manifesté , et montrer en même temps quelles en sout les causes, dans nos penchants naturels et dans nos passions, quand les uns ife sont pas dirigés par la raison , et les autres contenues par de» sentiments de justice.
Dans ce mélange ou dans cette association do deux éléments aussi hétérogènes, aussi étrangers l'un à l'autre , par leur nature ^queie sont la force brute ou matérielle et l'autorité spirituelle ( mélange qui est le caractère constant de toute civilisation imparfaite), c'est le second de ces éléments qui a toujours le plus de persistance, et qui contribue à la durée du pouvoir que leur union a créé. Un système d'opinions puremeat spéculatives sur plusieurs questions qui , malgré leur db^curité impénétrable , et a eause de cette obscurité même y saisissent vivement les imaginations , peut , une fois qu'il est établi , se maintenir pendant de longs, siècles, sans altération très sensible. Car, d'abord^ il n'y a, chez un peuple encore ignorant et grossier , que bien peu d'hommes qui aient le loisir ou la volonté d'examiner le système adopté ; presque tous les individus qui sont doués de quelque vigueur intellectuelle , se vouent h la défense et au maintien des opinions reçues, parce que c'est un moyen de crédit et de pouvoir. A peine se trou*-
ve-t-il, dans le cours de plusieurs siècles, quelques etpritft aasex hardis pour oser conoévolr des doutm, et surtout pour les manifester : mais le sort qu'ils ëpimtveat est plus propre à décourager ceux qui seraient tentés de les imiter, qu'à leur en inspirer le dessein. C'est donc seulement lorsqu'il survient quelque dissentiment entre les défenseurs mêmes des opinions régnantes , que celles-ci peuvent recevoir quelque atteinte grave; mais toute doctrine nouvelle , qu'elle soit ou non véritable el fondée sur la raison, éprouve toujours, avant de s'établir, une longue et violente résistance.
Remarquons d'ailleurs , que l'influence prédomi-* nante et toujours active des sentiments physiques ou organiques , est encore Tune des causes les plus efficaces de l'amour immodéré du pouvoir, du culte presque universel qu'obtient la puissance, soit maté* rielle , soit spirituellè. En effet, les individus qui se consacrent à la propagation et à la défense de certaines idées purement spéculatives auront beau s'imposer à eux-mêmes ; comme des lois inviolables de leur profession , le mépris des richesses, le renoncement aux plaisirs, aux pompes et aux grandeurs de la terre ; ils auront beau faire vœu de pauvreté , d'humilité et de continence : du moment oh ils seront parvenus à disposer de la force publique , pour appuyer et défendre leurs dogmes abstraits , ils deviendront infailliblement les plus avides , les plus
ENTENDEMENT. g5.
ergueilleux ^et les plus incontinents des hommes. Car il serait tout-à-fait coatraire. à la nature ics choées, que , pouvant diqioser des volontés , des richesses , et souvent même des personnes d'un grand nombre de leurs semblables ,^ et pouvant en abuser impunànent, ils ne fussent pas sans cesse tentés de le fiiire. La même cause qui aura contribué à établir leur domination , tendra donc incessamment à l'ac* croître, car ils auront pour soutiens, outre le grand nombre des hommes âncèrement persuadés, tous ceux qui espéreront de profiter directement ou indirectement des avantages que le pouvoir donne à ses partisans* Ainsi , la résistance de ceux que ce même pouvoir irrite ou indigne , sera paralysée par la crainte de tout le mal qu'il peut fiûre à ses adversaires, quil ne manque jamais de traiter en ennemis*
On paraît croire assez généralement que la passion excessive du pouvoir, ou Tambition, est le propre des amea élevées et des oosurs magnalûmes : il me semble, au contraire, quelle caractérise prea* que toujours les hommes qui n'ont aucune véritable dignité , et dont le cœur n'est susceptible d'aucun sentiment généreux. Les plus vils esclaves, les plu& Uches suppôts de la tyrannie , sont préeisânent ceum qui convoitent avec le plus d'ardeur toutes les oc•^ casions de s'élever aunlessus de leurs égaux, ou de leurs supérieurs en talents et en mérite réel; ce sonL
96 PREMlifRS PÂRTtE.
toujours ceux qui exercent avec le plus d'insolence et if inhumanité, rautorité qui leur est confiée, quelque précaire ou chétive qu elle soit. Sous un monarque infatué de la chimère du pouvoir absolu ^ ' ou sous uii' usurpateur que la réunion de Acuités personnelles extraordinaires et le concours de cir« constances encore plus rares auront placé au rang suprême , voyez toutes les ambitions subalternes s'empresser, s'agiter de toutes parts, pour euilammer et assouvir cette soif de domination qui le dér vore , lui vendre à qui mieux mieux les droits les^ plus saorés des sujets , lui immoler leurs garanties les plus précieuses, afin d'obtenir, en retour de leur servile dévouement , quelques parcelles de cet or qu il enlève violemment aux citoyens ou aux nations étrangères , quelque délégation de cette puis" sance sans frein comme sans limites , <{u'ils s'efforcent de remettre en ses- mains. Voyez , enfin , cette foule innoinbrable d'agents de la tyrannie , dans tous les rangs et pi:esque dan» toutes les conditions^ employer la calomnie , le mensonge , la délation , l'intrigue, la basse flatterie et tous les moyens les plus honteux , pour se supplanter les uns le» autres , pour arriver aux places , aux honneurs, aux dignités : et demandez-vous si ceux qui sont ainsi parvenus à s'approcher le plus près du suprême dispensateur de ces prétendus biens, sont capables de lui suggérer des pensées nobles ou généreuses. Si lui-méine
«WTEITDFMtNT. 97
e&t capable de concevoir de telles peusjées , lor&qu il sent à chaque instant le besoin de s'entourer de .pa- , reils auxiliaires? Conclucos donc que le désir immodéré du pouvoir, et toutes les actions ou toutes les détemiiDations qui en sont la suite, est, plus encore que l'amour excessif des richesses , . l'indice de la plus étroite personnalité, d'un égoïsme qui tend incessamment à étouffer tous les sentiments de patrie^ d'honneur et d'humanité.
$11. Déftir immodéré de la considération , de la renommée ou
de la gloire.
De grandes richesse^ sont , comme oja, la déjà dit, un moyen d'obtenir des marques extérieures d'égard et déconsidération; elles sont un sujet d'admiration presque universelle, et donnent ordinairement à celui qui les possède une sorte de célébrité. 11 en est de même des hautes dignités , des emplois importants auxquels se joint un grand pouvoir. £nfin , le plus haut degré de la puissance , la souveraineté , soit légitime , soit usurpée , jouit , à plus forte raison , et dans un degré incomparableinenl supérieur, de tous ces avantages, quels qu'ils soient. Mais, si Thomme qui en est revêtu a la passion exagérée de ce qu'on appelle communément la gloire * , s'il obtient de-
* U y a peu de termes dont le sens soit aussi équivoque que celui du mot gloire. J'adopterais volontiers la clf^ûnitio»
gS PREMIÈRE PARTIE.
datants succès dans la guerre, s'il soumet à sa domi- . nation des provinces ou des nations entières, on sait assez qu'alors toutes les trompettes de la renommée peuvent à peine suffire à célébrer la grandeur de sa fortune , l'éclat de ses prospérités , et la splendeur de son nom. Tous les conquérants, depuis Sésostris et Cyrus , jusqu'à Louis XIV et à Bonaparte , ont fait l'admiration de ce qu'en style poétique et oratoire on est convenu d'appeler l'univers , c'est-àdire , en effet , de la très grande majorité des hommes dont leurs actions et leurs noms ont pu être connus.
Les talents supérieurs et les brillants succès dans l'administration des affaires publiques, sont aussi une occasion de gloire , l'objet de l'estime et de l'admiration générales, quoique, à vrai dire, le nombre des personnes capables d'en juger avec impartialité et avec discernement soit toujours fort peu considé-
qu*en donne Cicéron: o La gloire , dit-il , est une chose qui « a du corps et du relief, et non pas un vain fantôme : c'est « Tapplaudissement unanime des gens de bien , la voix in- « corruptible de ceux qui savent juger sainement d'une vertu « éminente, et comme Técho fidèle qui en propage au loin le « retentissement. » Est enim gloria solida quœdarn res et expressayTion adumbrata : ea est consentienx laus bonorunty incorrupta vox bene judicantium de exceUentc virtute : ea virtuti resonat tarnquam imago.
(Tusculan., 1. III, c. II. )
ENTENDEMENT. gg
table. D'ailleurs, ce genre de supériorité a besoin , pour se manifester, d'un grand ensemble de ressources et de moyens entièrement étrangers à celui qui possède de pareils talents. Au contraire, le gé« nie qui s'illustre p^r des chefs-d'œuvre dans les arts 9 dans les sciences ou. dans les lettres est plus indépendant du concours des circonstances et desmoyens extérieurs. Il semble puiser dans son propre fonds tout ce qu'il produit de plus admirable ; il dispose y presqu à tous les instants, de toutes ses ressources ; il les porte, pour ainsi dire , en lui et avec lui. Aussi la gloire qui s'obtient par cette voie estelle, en général, la plus durable de toutes; c'est aussi celle à qui l'on accorde l'intérêt le plus vif et le mieux senti , la sympathie la plus pure, la plus dégagée de tout retour sur soi-même.
Maintenant, si l'on parcourt toutes les situations, tous les degrés de la hiérarchie sociale, depuis les dernières classes du peuple jusqu'aux conditions les plus élevées; si l'on considère également tous les degrés de richesse , de pouvoir , etc. , qui sont comme répartis entre ces termes extrêmes, on reconnaîtra ^ ce me semble , qu'il existe pour chaque condition une certaine quantité de ces biens, qui peuvent êti^ l'objet d'un désir commun et naturel pour les individus compris dans cette condition; sans compter que l'espoir de s'élever à des degrés immédiatement supérieurs même d'en franchir un certain nombre,
lOO PREMIÈRE PARTIE,
peut naître dans TaiTie de beaucoup d'entreux , et se réaliser pour plusieurs.
Or, ce dësîr , plus ou moins ardent , suivant le caractère , le teippérament , la capacité intellectuelle ou morale, et les circonstances propres à chaque individu , peut se satisfaire de deux manières. La richesse, le pouvoir, la renommée, peuvent être considérés comme une récompense, comme un prix , ou plus généralement comme un bien , qu'on ne peut obtenir qu en le méritant, ou en l'usurpant. Nous avons déjà vu qu'on ne peut le mériter que par des actions et un système de conduite inspirés par la prédominance des sentiments véritablement sympathiques. Mais on peut Tusurper par force ou par adresse , y employer la violence on la ruse , système de conduite qui porte évidemment Tempreinte de la prédominance des sentiments personnels.
Mais , sans parler des richesses , dont il a déjà été question précédemment, et en nous bornant à ce qui regarde uniquement la considération , l'estime , la bonne renommée, qui sont, comme on l'a vu, des molles divers de cette sympathie dont personne ne peut absolument se passer, ceux qui en sont le plusavides sont quelquefois les hommes le moins capables de la mériter. Une certaine disposition d'esprit ou de caractère , des circonstances particulières de rang ou de situation dans le monde, leu^ donnant, en ce genre, des prétentions dont ils ne
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EITTBNOEMSNT. lOf
soupçonnent pas même rinjustice ou le peu de fon-
% 12. Orteil.
L'orgueilleux , par exemple, est précisément dans , ce cas ; il semble vouloir imposer violemment aux autres les égards et la coiisidoration qu'il croit dus à ses talents, à sa fortune , à sa profession, et ne leur laisse pas le droit de juger jusqu'à quel point ils doivent partager ses sentiments à cet égard. Rien ne lui coûte plus , au contraire , que de leur témoigner de la bienveillance ou de l'estime , à moins qu il ne les suppose fort supérieurs à lui, sous les rapports qm lui semblent justifier ses propres prétentions. Aussi est-il souvent réduit à se contenter de la déférence servile de ses valets ou de quelques vils complaisants qui lui font payer fort cher leur condescendance pour sa passion dominante. L'orgueilleux, néanmoins , pour peu qu'il ait de discernement et d'élévation d'ame, ne peut guère s'empêcher de sentir combien de pareilles jouissances sont imparfaites ; mais il désespère de voir aucun juge impartial et désintéressé arrivera cette hauteur d'estime et d'admiration où il est de lui-même ; il en a de l'humeur et de la colère, et c'est ce qui domoie à ses traits et à ses manières cet air de dédain ou de hauteur, à ses paroles cette brusquerie ou cet ac-
lOa PREMIÈBE PABTI£.
cent impérieux qu'on y remarque ordtnairemenC*
C'est un poltron qui grossit sa voix et qui prend l'air furieux pour se fidre croire brave II n'y a guère de moments dans sa vie oii un homme de ce caractère puisse se trouver heureux.
Au reste, l'orgueil individuel n'est qu'un travers ou un ridicule qui^ à mesure que la civilisation fait des progrès , devient, sinon plus rare, an mcmis plus adroit et plus réservé dans ses exigences. On ne le remarque mèmeque rarement dans les hommes qui ont quelque finesse ou quelque lumière dansFea» prit. Mais l'orgueil de caste est une maladie de l'ame d'autant plus déplorable qu'elle n'est pas même soupçonnée de ceux qui en sont atteints; car elle agit sur eux presque dès le berceau , et les frappe , s'il le faut ainsi dire, d'une difformité morale, dont ils se savent gré , parce qu'ils supposent qu'elle est pour les autres classes de la société un sujet de respect et d'admiration : je veux parler de leur dureté de cœur et de leur insensibilité pour les maux de ces mêmes classes qu ils regardent comme si loin d eux» Ainsi , les nobles de France , au dix-septième siècle , non seulement formaient une classe séparée, par ses privilèges du reste de la nation ; mais ils se croyaient réellement pétris d'un autre limon que les roturiers. S'ils voulaient bien croire que ceux-ci fussent encore des hommes, au moins ne supposaient- ils pas quils pussent, dans aucun cas, mériter de leur part
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ENTENDEMENT. Io3
des seatiments de respect, d'afFection, ou même d'intérêt , pareib à ceux qu'ils avaient pour les personnes de leur rang \
L'orgueil de corps a beaucoup d'analogie avec celui de caste , excepté qu'il n'est pas toujours aussi profondément enraciné dans les ames , parce qu'on n'est pas prêtre ou magistrat pai^ naissance, comme on est noble. Mais dans les pays où les. magistrats et les prêtres forment des castes, leur orgueil est plus funeste encore que celui de 4a caste militaire , parce qu'il semble avoir un fondement plus raisonnable dans la nature même de leurs fonctions. Ces castes deviennent donc un fléau réBoutable pour toutes celles qui leur sont inférieures, le||rêtre aspirant sans cesse et parvenant trop souvent à se substituer lui-même à 1^ divinité, dont il est re-
* Voyez les lettres d'une femme qui, par son esprit éminemment fin et délicat , par sa sensibilité souvent exquise , par la souplesse, l'éclat et la grâce de son style, mérita l'admiration de ses contemporains, et fait encore les déliées de tons les gens de goàt; voyes, dis-je,*dans la correspondance de M** deSévigné, avec quelle dérision inhumaine, avec quelle insultante légèreté elle parle des horribles calamités infligées aux paysans et aux bourgeois d'une vaste province : elle qui sait si bien vous intéresser aux moindres souffrances de sa famille et de ses amis, qui compatit si vivement aux plus petits rerers de fortune qu'ils éprouvent , anx disgrâces les mieux méritées de leur exigeante ambition^
Jo4 PREMIÈRE PARTIE.
ganlë comme le favori, ou comme l'interprète, et
le juge réclamant pour sa personne la soumission et le respect ({ui ne sont dus qu'à la loi, dont il est l'organe et le ministre. Au lieu que le noble de race, comme on dit, n'a guère à faire valoir, en faveur de ses prétentions , qu'un préjugé fondé sur des faits souvent fort indifférents en eux-mêmes, et dont la certitude est d'autant plus contestable qu'il leur assigne une date plus ancienne.
L'exercice ou la possession d'un jjrand pouvoir inspire presque inévitablement ces sentiments d'orgueil ou cette disposition à .usurper , par la violence , l'aflbclion , l'estime ou le respect de ceux qu'o» opi^me. De là ces lois , dites de Majesté , que les Tibère et les Domitien firent exécuter avec une si épouvantable barbarie , dont il existait avant eux de nombreux exemples, et qui ont été imitées depuis , partout où la tyrannie d'un homme , d'un corps , ou d'une faction, a pu s'établir. Mais ces prétendues lois ne sont que la manifestation d'une conscience coupable, et comme une solennelle déclaration de l'indignité de leurs auteurs. 11 Êiut donc que les dépositaires de la puissance publique sachent enfin qu'on commande vainement l'amour ou le respect , mais qu'on est sûr de les obtenir en faisant le bien du plus grand nombre , c'est-à-dire en n'usant du pouvoir que d'une manière conforme aux lois et à la justice. Alors ils auront, pour se faire respecter et
ENTENDEMENT. lo5
chérir, plus et mieux que la contrailite, ils auront la force d'une invincible nécessité.
C'est donc dans les circonstances où quelques hommes disposent d'un pouvoir arbitraire cpii s'étend sur un grand nombre de leurs semblables , que l'orgueil produit les plus grands maux ; c'est alors qu'il ensanglante la terre et la couvre de ruines. Cest l'orgueil, plus encore que le désir de vivre et de jouir sans prendre aucune p^ne, qui a propagé dans le monde l'esclavage , soit domestique , soit public ; c'est lui qui a multiplié , varié à l'infini , les modes et les instrumenta de torture , partout où il y a des maîtres et des esclaves; qui a étouffé tout sentiment d'humanité dans le cœur des uns , et dé* truit presque tout ressort , toute énergie dans celui des autres. Mais la nature des choses veut que tout crime contre l'humanité porte avec soi son châtiment inévitable, et il est désormais bien démontré qu'indépendamment des catastrophes épouvanta-» bles auxquelles les maîtres sont quelquefois exposés par la révolte des esclaves, ils tombent incessamment, par l'effet même de cet ordre de choses, dans un état de dégradation morale et intellectuelle aussi honteux que déplorable , et qui entraîne pour eux de cruelles infortunes
* Voyez, le cinquième livre du Traité de Législation de M. Charles Comte, où tous les faits relatifs à Tesclavage ont
106 PRIMliEt PAATIB.
S t3. Vanité.
Parlerai-je matatenaat de la vanité, qui n'est, pour ainsi dire, qu'une dégënëration de l'orgueil, ou un
orgueil impuissant, un moyen d'obtenir des égards,
de la considération ou de l'estime pour des qualités
ou dans des circonstances qui ne méritent rien de tout cela? L'homme vain désire aussi avec ardeur, des richesses , des honneurs ; des titres ; il aime à être remarqué, à Ëiire parler souvent de lui : il est flatté des plus légères marques d'attention que lui accordent les hommes qui ont du pouvoir, du crédit , de la célébrité ; et soit que ces circonstances contribuent, en effet, à donner de lui une opinion avantageuse, soit qu'il se persuade fiiussement qu'elles ont un tel résultat , il n'en a pas moins le tort très réel d y attacher un mérite qu elles ne sauraient avoir, et de laisser séduire sa raison par les fausses idées qu'il se fait ou qu'il suppose que les autres peuvent se fidre à son sujet Au fond, il y a dans la vanité plus d'humilité qu'on ne le croirait ; elle sollicite, elle implore même la sympathie, plutôt /({u'die ne cherdie à im fidre violence. Crésus, en
.été recujetilis ^'aprés les documents les plus nombreux et les plos authentiques I et présentés avec une sagacité et une puissance d*inductîon telles , que les résultats qu'il en tire
peuvent désormais être comptés au nombre des vérités les plus incontestables.
EICTElTDEMEirT. IO7
étalant ses trésors aux yeux de Solon , semblait dire
au sage Athénien : a Par pitié, dites-moi que je suis «c heureux , que vous admirez et surtout que vous m enviez un bonheur tel que le mien ! 9 La pensée que les autres peuvent avoir de sa supériorité, par rapport i eux , voilà oe qui occupe presque sans cesse l'homme vain ; peu lui importe , d'ailleurs , à quel titre et par quel moyen il obtiendra ou pourra supposer cpi'il obtient un pareil sentiment de lei|r part ; il y emploiera la supercherie , il le mendiera même au besoin, mais enfin il y a dans toute sa conduite Paveu tacite que ses droits sont au moins douteux. Mais, hélas! qui na pas ses moments f orgueil ou de vanité? on dmt donc, par un retour fréquent sur soi-même, se convaincTC de la nécessité d'être indulgent, sous ce rapport, pour tous ceux chez qui ces travers sont du moins inoffensifs et ne sont que des accès passagers de déraison plus ridicules que dangereux,
J i4* Uypocrôie.
L'orgueil aspire à commander, en quelque ^rte , la sympathie, à lui £eiire violence; la vanité, avec des prétentions à-peu-pràs du même genre , se flatte d'arriver au même but , par surprise ou par séduction. L'une et l'autre, enfin, de ces deux passions, de ces deux modes du besoin de la sympathie , ou du
Io8 PRSMiiHE PilRTIE.
désir immodéré de la supériorité, produit par la prédominance des sentiments personnels , tendent à se satisfaire p£^r des illusions qui leur sont propres, plutôt que par des moyens légitimes. Màis il y a du moins dans chacun de ces caractères , surtout chez les hommes nés dans l'opulence ou dans les conditions élevées , et qui ont été, comme on dît , gâtés dès leur enfance*, une sorte de bonne- foi et de sincérité. Souvent même il y a de la naïveté et* une véritable duperie dans la confiance, presque aveugle, que leur inspirent leurs prétentions les plus dénuées de fondement. Au contraire, s'appliquer à feindre -des qualité», des sentiments et des vertus qu'on n'a réellement pas , dissimuler avec soin ses vrais moti& et ses vrais sentiments, en indiquer par sa conduite , ou en déclarer par ses paroles, de tout op-
* Cerlaines expressions sont devenues si communes , si familières , qu'on ne fait presque plus aucune attcnlion à leur valeur propre et à leur énergie, quelquefois très remarquable. Combien de pères ou de mères , par exemple , avouent naïvement que leurs enfants sont ^HiUs ! La métaphore est pourtant assez significative : des aliments ou des fruits' gâtés ne sont plus bons à rien, ou du moins n'ont plus l'utilité et la saveur agréable qu'ils devaient avoir. Or, il en est précisément de même des hommes qui ont été gâtés dès leur enfance; il est assez rare qu'ils deviennent utiles à eux-mêmes et aux autres; il est- presque impossible qu'ils puissent jamais - valôir ce qu*iU auraient valu sans cette fatale circonstance.
foaés à ceux que Ton a, tel est le caractère de
Xhypocrisie.
L'hypocrite est donc , dans Tordre moral , ce que le faussaire et le faux monnayeur sont dans Tordre civil et dans les transactions commerciales; il donne des engagements faux pour des promesses véritables 9 des valeurs fausses pour des billets d'une solide garantie* Cependant l'influence ou le crédit qu'un homme accorde à un autre sur ses sentiments, ses Opinions ou sa conduite , ne peut être que l'effet de la confiance qu'il a dans les lumières, dans la probité , dans Taffection de celui à qui il accorde cette autorité. Il en est de même de celle dont jouissent les magistrats, les hommes qui remplissent des fonctions publiques, de quelque nature et de quelque espèce qu elles soient ; elle ne peut être que le prix des talents et des vertus par lesquels ils sont présumés pouvoir se rendre utiles à ceux sur qui s'exerce leur puissance. Le public leur en paie le prix , par la considération , le respect et la déférence qu!il leur témoigne, et aussi par les émoluments attachés à ces fonctions. Tout homme donc qui ne se sentira ni les moyens d'obtenir cette confiance et les avantages qui en peuvent être la suite, ni la vo-^ lonté d'y répondre en se consacrant à l'utilité des autres, qui ne voudra du pouvoir que pour satisfiiire sa vanité, son orgueil, ou d'autres passions non moins criminelles , qui ne souliaitera des richesses que
IIO PRBMllUiE PARTIE.
dans le même but ; un tel homme enfin sera natu-
relleineut porté à faire tous ses efforts pour paraître aux yeux de ceux dont il a intérêt d'obtenir l'estime et la bienveillance, non seulement autre qu'il n'est, mais tout le contraire de ce qu'il est. Sa conduite, sm actions, ses discours, tout sera mensonge, tout sera perfidie , jusqu'à ce qu'il soit parvenu à l'accomplissement de ses desseins* Mais aussi plus il sera arrive , par cette voie , à un poste ëminent , à une puissance considérable , moins il se contraindra dans la manifestation de ses vrais sentiments , assuré qu'il sera désormais d'une scandaleuse impunité.
Ainsi l'hypocrisie , résultat presque nécessaire d'une étroite personnalité , d'un ëgoisme insatiable dans ses prétentions et dans ses désirs, réunit ei^ elle seule tout ce qu'il y a de plus odieux dans le mensonge^ dans la vanité et dans l'orgueil. Or^comme la dissimulation , la basse flatterie, l'almégation complète de tout sentiment d'honneur et de dignité per^ sonnelle, sont les moyens auxquels elle est forcée de recourir, pendant un temps plus ou moins long, pour arriver à ses fins , il est évident que l'orguâl et la vanité , malgré leurs prétentions aux hommages, à l'admiration et au respect, ont avec la bassesse d'ame une incontestable ^xmnexité. De là ces contradictions flagrantes, ces contrastes choquants que l'on remarque à diverses ^>oques, et suiva3t que les circoustauces viennent à changer, dans les ma*
ENTENDEMENT. ] | f
nières t dans les pftroles et dans les actions de tous
les ambitieux , quelque chétif ou misérable, quelque grand ou imposant que soit Tobjet de leur am* bîtion.
^ i5. Conclusioa.
Aucun homme n'agit constamment et exclusivement sous l'influence des sentiments sympathiques. Il ny en a aucun non plus qui puisse être constamment et exclusiTement dominé par les sentiments purement personnels. Ces deux sortes de sentiments se trouvent donc mélangés d'une infinité de manières dans toutes les actions de notre vie. Aussi Ton peut dire que la conduite morale de chaque individu est, dans tous les cas, dét^pninée par la prédominance de Tune de ces deux forces, s'il le laut ainsi dire , sur l'autre. Or, c<Hnme leurs degrés d énergie ou d'intensité peuvent varier dans chacun de nous par un nombre infini de causes diverses, à raison du tempérament, des circonstances d'état ou de condition, de Fespèce et du degré d'instruction , de la nature des habitudes, etc., voilà ce qui produit cette prodigieuse variété de manières d'être des hommes , •ous le rapport moral , aussi bien que sous tous les autres rapports.
Quoi qu'il en soit, tiea nemanifeste avec plus d'évidence la nature sociale de l'homme, que la suite
fia PABMiàRB pkiim,
des phéaomèues que présente Tobservation des sentiments moraux et de leurs effets ou de leurs résultats. Elle nous montre avec évidence que ce bonheur, dont le besoin agite et tourmente chaque individu , depuis le moment de sa naissance, pour ainsi dire , jusqu'au dernier instant de sa vie , ne saurait pourtant exister pour lui que dans un système de conduite qui consiste à immoler ou à sacrifier, presque sans cesse, les sentiments plus directs, plus individuek , à des sentiments plus généraux , plus étendus.
Cette étude nous &it voir dans le désir de la supériorité , qui ne nous- abandonne presque jamais ,
le ressort principal et comme le moyen ou la cause essentielle de la conservation des individus, et l'expression constante de l'indivi^lualitc ou de la personnalité. Mais elle nous montre en même temps, dans le sentiment de la sympathie, l'obstacle propre à retenir le désir de la supériorité dans de justes limites, et à le contenir dans ses aberrations; car il est le principe qui unit les individus en groupes plus ou moins nombreux , et qui forme de ces groupes euxmêmes la grande famille sociale. Si, par la prodigieuse variété des causes et des cicconstances qui sont propres à la déterminer, la sympathie oppose souvent les individus aux individus, et les masses aux masses , si cette opposition est quelquefois violente et iiiueste dans ses résultats , par cela seul qu'elle divise sou-
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Vent aussi c;etix qui n'auraient pu 'demeurer unis que j pour le malheur de leurs semblables , elle finit plu- j sieurs fois par produire un bien véritable. |
Une sympathie légitime et généreuse existe près- I que toujours eu faveur des opprimés, dans le cœur | de tous cenx qui n'ont aucun intérêt direct ou éven- « tuel à rinjustice, à moins quils ue soient égarés par des opinions fausses, par l'ignorance, ou par le fanatisme. Si donc les hommes qui ont ou qui croient avoir quelque intérêt réel à l'oppression de leurs ' sémblables, étaient seuls à a{)})iiyer ou à défen^' dre les institutions les plus absurdes ou les plus contraires au bien public , les progrès de la raison et du bonheur social , c{ui en serait la conséquence I nécessaire, seraient plus surs et plus rapides. Mais je crois avoir suffisamment indiqué, dans tout ce chapitre, les causes nombreuses et j)uissantes qui font prévaloir si hautement, et depuis tant de siècles, les intérêts privés sur l'intérêt général , même chez les nations aujourd luii les plus civilisées.
Car il faut bien riemarquer que le désir de la su-" périorité, quoique ce soit toujours un sentiment personnel, n'a que des avantages, et aucun inconvénient, .toutes les fois qu'il agit sous l'influence et^ en quelque sorte , sous les auspices d'une généreuse et véritable sympathie. Il tend, au contraire, à per« fectionner tous les genres de talents et toutes les facultés des individus, et les rcud ainsi plus capa^ II. 8
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bles de rendre à la société d'utiles et d'importants «ervioes.