‹ De l'entendement et de la raisonChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la Faculté de perception morale^ et des

' Notions quelle Journit à H Entendement,

S I . Lm SentîmeDts moniix wxsX les laiU à l'occsMioii deaqacU la niiCMi (iig« de k qiMlité bonne on mauTaise des actioiu ^ el da mérite oa d« démérite des agents.

Jusqu'ici f ai considéré la sympathie comme donnant lieu à deux sortes de sentiments qui tantôt concourent à déterminer les actions de Thomme , dans tous les rapports où il peut se trouver avec ses sem* blables, et tantôt s'opposent, en quelque manière , les uns aux autres , de sorte que ses actions , dans ce cas, ne sont que le résultat de l'excès de Tune des forces qui le sollicitent en un certain sens, sur la force opposée , qui tend à lui imprimer une direc* tion contraire. Le tableau rapide que j'ai tracé de tous ces divers sentiments auxquels notre cœur est incessamment en proie , nous a indiqué les principaux résultats de leur influence sur le caractère et sur la conduite monde des hommes, dans toutes les circonstances de leur vie , et suffirait presque pour nous fournir les règles propres à nous conduire au seul bonheur véritable, celui que donne la vertu.

ENTENDEMENT. Il5

Cependant , on peut et Ton doit s'efForeer d'arriver, en ce genre, à des principes plus explicites ou plus rigoureusement démontrés que ceux qui sor^ tent, en quelque manière, delà simple exposition des faits décrits dans les deux chapiires précédents. Ce ne sera pas, sans doute, en abandonnant la voie de Tobservâtion , la seule qu'il nous soit donné de suivre avec quelque sécurité , qu'on pourra atteindre ce but; mais en cherchant, au contraire, à pénétrer plus avant dans cette route , et à la suivre aussi loin qu elle pourra nou§ conduire.

Réfléchissons , en efFet, sur ce qui se passe en nous» mêmes , à l'occasion de quelque action qui nous semble propre à contribuer au bonheur ou au malheur d'un seul ou de plusieurs de nos semblables : lorsque nous voyons, par exemple, un magistrat, or* gane inflexible de la loi , se montrer , comme elle , le protecteur constant de Tinnoceuce , quelque dénuée qu'elle soit de crédit ou d'appui, et Teflfroî . des coupables, quelles que soient leur puissance et leur audace ; lorsque nous sommes témoins des efforts généreux que fait le fidèle mandataire du peuple pour défendre les libertés publiques contre les envahissements du pouvoir, pour soustraire à l'avidité du Bsc le fruit des sueurs et des travaux du pauvre , les ressources qui lui sont rigoureusement nécessaires pour vivre et pour faire subsister sa Êimille ; toutes les fois enfin que nous

IlÔ PREMIÈRE PARTIE.

sommes témoins (Tun acte de courage , de généroâléy d'éclatante justice, ou que nous en eutendoas le récit, quel que soit d'ailleurs l'auteur de pareilles actions , homme public ou privé , riche ou pauvre , connu ou incomou.

N'est-il pas vrai que , sans être le moins du monde intéressés au résultat de ces actions , sans avoir aucun rapport direct ou indirect avec ceux qu^elles intéressent 9 nous éprouverons une jouissance véritable , un sentiment de plaisir ou de satirfaction très réel? que notre raison , jugeant imniédiatcmeut de la qualité de pareilles actions , les déclarera bonnes , honorables , et dignes d'être approuvées? qu'enfin , leur auteur, quel qu'il soit, nous inspirera un sentiment involontaire de bienveillaiice ; que nous désirerons qu'il trouve, soit dans son propre cœur, soit de toute fiutre manière, la récompense qu'il mérite?

D'un autre coté, si nous considérons les actions nuisibles ou à des individus , ou à la société tout entière t l'usurpation de Tautorité absolue par un chef militaire, l'anéantissement des libertés nationales, suite de cette usurpation ; la fortune publique prodiguée sans pudeur aux vils flatteurs ou aux criminels agents de la tyrannie , la violation des lois par lesjuges chargés de les appliquer; tous les produits du travail et de l'industrie sacrifiés sans honte par des représentants qui , trahissant la confiance dont leurs concitoyens les avaient iionorés, ne se montrent ar-

ENTENOEBtENT. 1 1 7

dents qu a capter la faveur des dépositaires de l'autoritë,dans Fespoir d'en obtenir de l'or et des emplois, ou par la crainte de perdre ceux qu ils ont déjà obtenus; en un mot 9 si nous examinons ce qui se passe en nous toutes les fois que nous sommes témoins ou que nous entendons le récit d'une action propre à causer un dommage réel, soit à un seul individu, soit à plusieurs, abus de confiance, délation , outrage , calomnie, etc. , que trouverons«nous au fond de notre cœur, en nous supposant même tout-à-fait à l'abri des résultats ou de Tinfluence quelconque de pareils actes, et sans aucun rapport direct, ni indirect, avec ceux qui s'y trouvent impliqués, soit comme auteurs, soit comme victimes?

il est bien évident que nous éprouvons d'abord un sentiment de peine ou de souffrance véritable. En second lieu , que notre raison , appréciant immé» diatement la qualité de ces actions, par l'effet même du sentiment auquel elles ont donné lieu, les jugera mauvaises, honteuses, dignes de blâme: qu enfin l'auteur de pareilles actions, quel qu'il puisse être, nous inspirera , comme malgré nous, un sentiment d'aversion ou même de haine, et que nous ne pourrons nous empêcher de souhaiter qu'il trouve, soit dans son propre cœur, soit de toute autre toianière, la peine ou le châtiment qu'il nous paraît avoir mérité.

£t il faut bien r^arquer, que ce n'est })as l'une ou l'autre des circonstances que je ^ens d'énumé-

Il8 PBniÈRB PARTIE.

rer, qui caractérise et complète le pfaéooniène iDorai que je me suis proposé ici d analyser et de décrire; c'est leur ensemble, ou leur concours simul-? taaé. Je n'ai pas dit sans doute tout ce qui s'y trouve, mais il me semble hors de doute que tout ce que je viens de dire sy rencontre en effet , et cela suffît pour justifier, ce me semble, complètement les conclusions que je dois en tirer.

J 3. Erreur des phllosopiies qui rapportent exclusivement 4 la raison tous les phénomènes de l'ordre moraL

Si donc il s'est trouvé des moralistes , anciens ou modernes, qui, remarquant comme un &it constant et indubitable ce jugement immédiat de la qualité des actions , du mérite et du démérite des agents , cette approbation ou cette improbation que nous reportons sur l'agent, eu vertu du jugement que nous^ avons pof të de la qualité bonne ou mauvaise de Tao lion (jugement qui véritablement ne peut appartenir qu'à la raison) ; si, dis^je, il s'est trouvé des phi» losopbes qui , par ce motif, gnt cru devoir regarder exclusivement la raison comme la source et le fondement de toutes nos déterminations morales , il. me sendïle évident qu'ils n'ont pu faire ainsi que des systèmes défectueux et nécessairement incomplets, puisqu'ils négligeaient de tenir œmpte de plusieurs circonstances ou conditions qui , comme

SHTSMOBMEIIT. 1 19

nous venons de le voir, sont toujours comprises dans tout fait ou daos tout j^énomène moral.

Il y a , disent-ils , une loi de notre nature intellectuelle, qui est immuable, universelle, qui se manifeste 9 dans tous les lieux et dans tous les temps, à toute créature capable de raison , et en vertu de laquelle nous sommes invinciblement forcés de. prononcer sur le mérite ou le démérite de nos actions , de nous reconnaître dignes d'approbation ou de récompense, d'improbation ou de peine, suivant c|ue ces actes sont conformes ou contraires à cette loi , pour ainsi dire innée, et quils appellent loi du devoir. Elle n'est nullement fondée sur le sentiment, c^r le sentiment est une chose variable, inconstante, susceptible de degrés infiniment divers, suivant les lieux, les temps et les personnes, tandis que cette loi est invariable, éternelle, toujours la même partout et pour tous. Or, puisque cette loi existe, ajoutent» ils, il faut nécessairement que l'homme ait le pouvoir de s'y conformer, a La liberté est donc le seul « pouvoir de l'ame , qui ne soit pas relatif au monde a phénoménique ; la liberté est le pouvoir de com- < mencer à volonté une série d'actions indépendam- « ment de tout ce qui pourrait l'amener ou la conte trarier. Cest du sein même de la liberté que naît « la loi du devoir. Cette loi, dont les intérêts doivent a l'emporter sur tous les autres, et dont les préten- ^ « tiôns sont impérieuses, nous impose la nécessité

laO PREMIERE PA.RTIE.

« de croire à Teusteiice de Dieu et à l'immortalité « de l'amc *.

Je ne conteste assurément pas l'existeucc de cette loi morale, j'en reconnais la puissance et l'universalité: mais je me garderai bien d on faire, à Texemple de ces philosophes, une qualité occulte qui, par la manièredont ils l'établissent, rappelle les plus épaisses ténèbres des siècles de la philosophie scliolastique; je me garderai surtout d'anéantir,, pour établir cette loi, le principe de causalité, fondement de toute raison , de toute connaissance, de toute intelligence.

Remarquons en effet que la raison toute seule , ou plutôt l'intuition du rapport de la quahté de lacté à l'agent , considéré dès lors comme objet légitime d'approbation ou d'improbation , de peine ou de récompense ( puisque c'est à peu près là tout ce que ces philosophes entendent, au moins dans ce cas, par le mot raison); remarquons, dis-je, que cette intuition d'un rapport purement intellectuel, ne saurait avoir lieu, qu'eu vertu du sentiment, qui, comme nous layons vu, (*n est la cause ou le principe immédiat.

Car enfin, que dit celte loi ([u'ils proclament avec raison sans doute, et qui a été reconnue et proclamée, depuis tant de siècles, par les moralistes et par les sages de toutes les uations? que prescrit-elle?

* Mélanges de Littérature , etc. , par M^AnciUon, toin. II ,

page 137.

Fais aux autres tout le bien que tu peux leur

faire; abstiens-toi de toute action dont il pourrait résulter un mal quelconque pour ton semblable* Or,je le deinande,que signifient ces mots bien etmal? à quoi recoûiiaitrai-jc l'un et l'autre? quels seront les caractères immuables et certains auxquels on pourra toujours les distinguer? n*est-ce pas par la peine, ou parle plaisir, soit physique^soit moral, ou même intellectuel , que Ton sait que telle ou telle action doit nécessairement faire éprouver à ceux qui s'y trouvent intéressés? et ces plaisirs ou ces peines de différents genres, quel homme en pourrait avoir l'idée, s'il ne les avait pas éprouvés lui-même? Non, il ne lui serait pas possible de juger de la qualité, bonne ou mauvaise, de ses propres actions, ou de celles des autres, si la seule pensée qu'il en conçoit ne lui ra})pelait pas, au moins confusément, les sen< timunts que lui ont fait éprouver des actions semblables ou analogues. Il ne lui serait pas plus pos* sible de comprendre ce que lui en diraient ceux qui ont éprouvé de pareils sentiments, qu il ne le serait à un àveugle-né de comprendre ce qu'on lui racon* terait des prodigieux effets de la lumière et des couleurs dans un site pittoresque; qu'il ne le serait à un sourd de naissance, de comprendre ce qu'il lirait des merveilles de la musique, du charme qu'une oreille sensible et exercée trouve dans les accents d'une niélodie touchante, ou dans les accords d\me

laa PA£MiàaB partie»

-savante harmonie. Il est donc évident que si Von ne suppose pas que le sentiment intervienne, comme condition nécessaire, dans l'appréciation que nqtre raison fait de cette espèce de rapports, que nous dési* gnons par les termes généraux debien étdemalinoraly ces termes ne peuvent absolument avoir aucun sens.

J 3. Répome à l'objcctioa tirée d« U mobilité et «le linconstance de nof sentiments.

Quant à l'objection que l'on tire de Finstabilité de

nos sentiments, et de la comparaison qu'on peut en faire naturellement avec les sensations, elle n'a pas, à beaucoup près, toute la valeur quon lui suppose, comme il est, ce me semble, Sicile de s'en convaio* cre. Exposons d'abord cette objection dans toute sa force. Si la vertu, dit-on, nest quun sentiment de plaisir ou de joie, produit dans l'âme par la contemplation de certaines actions, il n'y a dans sa nature rien de stable et de permanent. £n effet , tien de si arbitraire que les sensations, puisqu'elles ne sont pas toujours excitées au même degré par les mém^ causes. Ce qui nous donne, dans un moment, une sensation agréable de douceur, nous donnera, dans un autre, une sensation désagréable d'amertume; et de même , ce que nous approuvons, dans un temps, comme vertueux, nous le condamnerons, dans an autre, comme vicieux.

Hume est, de tous les écrivains, celui qui a énoncé

filTTENDEHEKT. laS

avec le plus de précision ces conclusions sceptiques sur la nature absolue des distinctions morales, a La « distinction du bien et du mal moral , dit ce philo- « sophe, est fondée sur le plaisir ou la peine qui « résulte de la cofiteroplation de certains sentiments a OU de certains caractères. Or, comme ce plaisir « ou cette peine ne peuvent pas manquer d'être « connus de celui qui les éprouve, il s'ensuit qu'il y a a tout juste autant de vice ou de vertu dans un « caractère donné, que chacun y en met, et qu'il est a impossible, à cet égard, que nous puissions jamais « nous tromper ^ »

Mais ceux qui s'autorisent de cette comparaison de la sensation , pour nier le roie essentiel que joue le sentiment dans toutes nos déterminations morales, et qui invoquent, à Fappui de leur opinion , les conclusions sceptiques de Hume , ne font que renouveler, comme l'a lait ce philosophe lui-même , la doctrine erronée du sophiste Protagoras , que Platon a combattue dans un de ses plus profonds écrits. Protago* ras, en effet, avait admis comme fondement de sa doctrine, ainsi que Ta fait Hume dans le passage cité ci-dessus , que l'homme est la mesure de tout y et que les choses sont réellement pour chacun de nous ce qu'elles liû paraissent être au moment où il les contemple , parce qu'il n a et ne peut avoir, à

* Treotàsû of hum. moL , vol. 111 , pag. s 54.

124 PREMIÈRE Pà^RTIE.

chaque instant, que la conscience de ce qui se passe clans soa aine. Mais cette doctrine est démentie de la manière la plus formelle par la considération attentive des faits sur lesquels on prétend l'établir. Sans doute mes sensations peuvent varier par bien des causes diverses^ et ce qui me paraissait hier doux et agréable peut me paraître aujourd'hui amer et désagréable ; mais, loin de prononcer que le sucre est amer parce qu'il me semble tel en ce moment , je n'en aurai pas même la pensée. Car, ayant reconnu déjà bien des fois la saveur de cette substance pour agréable , et sachant très bien que tous les hommes Font reconnue et la reconnaissent pour telle quand leur goût n'est pas perverti par quelque désordre de la santé ou par quelque altération des organes, je suis averti par là, que je me trouve probablement dans ce cas ; et alors tout ce que je crois devoir faire de mieux, c*est de chercher à porter remède à cet état maladif. £n général , je sais que toutes mes perceptions peuvent , dans certaines circonstances, être sujettes à erreur, quoique le plus souvent elles né me trompent pas; il y a même bien des cas où je puis m'apercevoir immédiatement de leur peu de justesse , par la connaissance que j'ai des qualités, des rapports ou des propriétés d un grand nombre de ( lioses. Ces qualités, ces rapports ou ces propriétés plus ou moins remarquables, je les ai attaches à des noms, qui les expriment

ENTF.NnF.3IF.NT. I ai)

toutes les fois que j'ai occasioa de les observer ou

d'en retrouver qui aient avec eux quelque analogie ; et ces noms, produit ou création de ma raison, la for^ tifient à leur tour, et lui fournissent un puissant secours contre les erreurs de mes perceptions, quand les sensations qui les déterminent ne sont pas ce qu'elles doivent être ordinairement.

Or, il en est précisément ainsi des sentiments qui sont la cause ou plutôt l'occasion de la connaissance que j'ai de ce qu'on appelle bien et mal moral. Ces mots sont les signes d'un nombre infini de rapports que j'ai . observés plus ou moins souvent dans mes jugements sur les actions des hommes , et que j'ai vus généralement confirmés par Tassentiment de la plupart de ceux avec qui j'ai vécu ou que j'ai rencontrés* Les notions que j'exprime par les mots bien et mal moral , et une infinité d autres qui sont comprises dans celles-ci et qui sont aussi exprimées par des termes généraux, ont acquis par ce moyen, dans mon entendement, unesorte de fixité ou, si l'on veut, d'immuabilité, non pas absolue, sans doute , mais qui prend de plus en plus quelque chose qyl approche de ce caractère, à mesure que ma raison s'éclaire et se fortifie, et que mes habitudes deviennent plus conformes aux lumières de ma raison.

Ainsi, un homme peut bien ne pas éprouver, dans tous les moments, un sentiment de satisfaction ou de peine aussi vive, par la contemplation ou par la

ia6 PREMIÈRE PARTIE.

seule pensée d'une action vicieuse ou vertueuse : mais il arrivera souvent que sa raison suppléera à ce qui manque de vivacité au sentiment. Il ne se portera pas peut-être au bien, dans tous les instants, avec la même énergie et la même allégresse*; mais la vérité des rapports que son entendement a aperçus tant de fois entre ce qui est moralement bon et digne d'approbation, et ce qui est moralement mauvais et digne de blâme , ne sera pas obscurcie , ou du moins entièrement effacée. Il s'en faut donc beaucoup, quoi qu'en dise Hume , qu'il y ait à chaque instant , dans une action , ou dans un caractère donné, tout juste autant de valeur morale que chacun y en met, quoiqu'il soit vrai que chacun ne sente bien exactement que ce qu'il sent. Car, encore une fois, ce n'est, dans ces circonstances , ni le sentiment tout seul qui intervient, ni aussi la raison toute seule; mais au contraire l'un et l'autre interviennent toujours, à vrai dire , au degré où chacun les possède.

Voilà , suivant moi , l'état vrai de la nature humaine, considérée sous ce rapport. Ceux qui ne veulent pas admettre le sentiment comme partie essentielle et nécessaire de toutes nos déterminations morales , négligeant l'observation des faits , et s'attachant uniquement aux inductions qu'ils peuvent ti-

* Nec hoc dico sapientem semper uno iturum gradu , sed und vià. ( Serec. Ep. ao. )

EVTBffDEMBNT. 12^

rer de la combiiiaisou des mots qui représeateat ce que la raison aperçoit de commun entre tous tes phénomènes d'un même ordre, arrivent, par cette voie, à des coaclusioas contraires aux faits tels qu'ils sont. Ceux qui ne veulent considérer que le sentiment, sans la raison , arrivent, par un procédé du même genre, à des conclusions qui ne sont pas moins éloignées de ta vérité, mais dans un sens opposé. Les uns font de l'homme un dieu, ou du moins une créature qui tiendrait plus de la divinité que de l'homme; les autres semblent le réduire à la condition des animaux, toujours et nécessairement déter» minés par tes sensations et par les sentiments qu'ils éprouvent dans uu moment donné. Mais la nature humaine n'en reste pas moins ce qu'elle est, et ce que Dieu Ta faite ; la seule chose donc qui puisse nous être réellement utile et profitable, c'est de l'observer avec la plus scrupuleuse attention, et de la connaître, autant qu'il nous est possible, telle qu'elle est.

S 4* Réponse à une autre dbîection , fondée sur Terrenr des

philosophes qui n'admeUènt que le sentiment pour base des distluciions morales.

Une autre objection qu'on a faite contre le sentiment, considéré comme partie essentielle de notre constitution morale, se tire de la conclusion même qu'ont effectivement paru adopter quelques philosoplies qui n'admettaient que, ce sentiment pour l>aae

laS PIIfiMI^.llE PARTIE.

de leur doctrine, ou pour cause de tous les phéno-» ' mènes de cet ordre. On a dit: Si vous ne voyez dans les actions vicieuse s ou vertueuses dont vous êtes témoin , dans celles que vous faites vous-même, ou que vous vous proposez de faire , que le sentiment agréable ou pénible dont vous êtes affecté, si ce sentiment est le seul motif qui puisse déterminer vos jugements ou votre conduite, il s'en suit nécessairement que, dans tous les cas possibles, vous ne jugerez et n'agirez que dans la vue de votre plus grand avantage personnel; que vous serez mu par vof:re seul intérêt, et qu'aucune aetîon , aucune détermination de l'homme, n'aura d'autre principe, d'autre mobile, que ce qu ou appelle amour-propre ou amour de soi. En su]i])osant même que la prudence, née de pareils sentiments, vous détermine à modérer, quand il le faudra , cette* impulsion vîo* lente du plus pur égoisme, ce sera ce que quelques» pliilosoplies ont appelé intérêt personnel bien en" tendu. Dès lors , que deviennent ces affections sublimes et généreuses, ces sentiments purs et désintéressés de dévoû^lent absolu à la famille , à Ta-* mitié, à la patrie , que l'on à regardés, dans tous les temps , comme le caractère le plus noble et le '|>lus imposant de la nature humaine?

Mais, premièrement, cette objection ne s'adresse pas au système que j'adopte, et dont j'ai commencé à exposer les principales idées; car il n'admet pa&

RNTEWDEMEirr. 1 29

exclusivement, comme on Fa vu, la considération du sentiment comme base de toute doctrine morale.

J'ai fait remarquer qu'il s y joint toujours des jugements de la raison, par lescpiels celle-ci se modifie sans cesse, s'épure et se perfectionne; et j'ai fait comprendre par là, je l'espère, comment la raison épurée perfectionne, à son tour, notre manière de sentir. £n sorte que la seule conception ou la seule pensée des actions qui sont contraires à la vertu produit sur notre sensibilité ainsi modifiée, une iihpression pénible d'autant plus salutaire qu'elle est plus vive et plus profonde.

En second lieu, ceux qui se prf'vaient contre l'existence absolue et nécessaire du sisntiment moral, des objections que j'ai rapportées plus haut, négligent de tenir compte d'une des circonstances les plus importantes et les plus incontestables qui font partie de ce sentiment ou qui même le constituent. Ils në^ gligent de tenir compte de cette affection primitive et pour ainsi dire innée de l'homme pour son sem-' blable , en vertu de laquelle le bien et le mal qui ne nous affectent pas personnellement, sont réellement des causes de peine et de plaisir pour nous-mêmes ^ eu sorte que le bonheur et le maliieur des êtres qui depuis long-temps ont cessé d'exister, ou qui sont séparés de nous par d'immenses distances, nou» touchent cependant quelquefois très vivement.

« Que me font à moi les crimes de Gatilina? (s'é« II. 9

l3o PBBMIÀRS PARTIE.

« crie l'auteur d'Éraile;)ai-je peur d'être sa victime? « pourquoi donc ar-je de lui la même horreur qae « s'il était mon contemporain? nous ne haïssons pas « seulement les méchants parée qu'ils nous nuisent, « mais parce qu'ils sont méchants. Non seulement

• nous voulons être heureux, mais nous vouions aussi c le bonheur des autres ; et quand ce bonheur ne « coûte rien au notre , il l'augmente. Enfin l'on a , « malgré sm, pitié des infortunés; quand on est té- « moin de leur mal , on en souffre. Les plus pervers

• ne sauraient perdre tout-à-fiadt ce penchant; souci vent il les met en contradiction avec eux-mêmes. « Le voleur qui dépouille lea passants couvre encore « k Mdité du pauvre, et krplus fSSroce assassin sou- « tient un homme tombant en défaillance !

« Jetez les yeux sur toutes les nations du monde « ( dit encore le même écrivain), parcourez toutes les « bisl^res. Parmi tant de cultes inhumains et bizar- « res, pami cette prodigieuse diversité de mœurs et c de caractères , vous trouverez, partout les mêmes m idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes « principes de morale , partout les mêmes notions c du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des « dieux abominables qu'on eût punis ici-bas comme « des scélérats, et qai n'offraient pour tableau du « bonheur suprême que des forfaits à commettre « et des passions à contenter. Mais le vice armé d'une « auto«4té'sacrée , descendait en vain du séjour éter-

ENTEVDEMElli. I 3 I

« nel y, riastioct moral le repooêiait du eceur des hu- <c mains. En célébrant les débauches de Jupiter, ôu * (c admirait la continence de Xénocra^e; la chaste Lu- « crèce adorait l'impudique Vénus; l'intrépide Rd* « main sacrifiait à la peur , il invoquait le dieu qui «( mutila son père , et mourait sans murmure de la « main du sien ; les plus méprisables divinités furent « servies par les plus grands hommes* La sainte voix <c de la nature, plus forte que celle des dieuic, sei a faisait respecter sur la terre , et semblait reléguer « dans le ciel le crime avec les coupables. ^ »

Ces éloquentes paroles sont l'expression aussi bril^ lante que rapidedes faits de toute Thistoire envisagé» sous le point de vue particulier qui nous occupe, et confirment pleinement ce que j'ai dit au commencement de ce chapitre, en invoquant le* témoignage de la conscience qu'a chacui^ de nous de ce qu'if éprouve à l'occasion des fiiits de ce genré^ La conclusion que je me crois autorisé à en tirer , se pré* sentera sans doute à l'esprit dttjJecteur, avec toute l'évidence qui peut lui assurer de sa part un entier assentiment , ainsi qu auji vérités qui doivent en sor< tir conmie des conséquences nécessaires.

J 5. Existence dHine FaeuUé de peivepiion monte , (aiaant

Page 1