II. lO
l46 PRCMliRF. PARTIE.
qui rtt sait avec quelle ardeur les ikuatiques de toute espèce, et surtout ceux qu'anime Fenthousiasme religieux se sont souvent portés aux plus horribles attentats? Qui n'a pas gémi en lisant dans Thistoire le fëcit de leurs fureurs sanguinaires et de leurs implacables cruautés ^ ? Il ne suffît donc pas , pMt tere vertueux 9 d'agir suivant sa conscience /il faut essentiellement, et avant tout, prendre soin de l'éclairer par tous les moyens possibles.
$ 0. Notions àa juste et de l^ùyusUj du devoir ou de VobU^gation moridè .
Les mots juste et iiyuste sont les noms de certaines qualités de nos actions , considérées non seu-
• * Quelle eflia3raiite sécurité dans ees paroles que Racine prte au grand-prétre Joad parlant à d'autres .prêtre» !
Frappes et Tyriens , et même Israélites !
Ne descendez-TOus pas de ces fameux lévites.
Qui, lorsqu'au Dieu du Nil le volage Israël
Rendit dans le désert nn culte criminel , De lettrs plu* chers parents saintemeru homicides ^ Consacrèrent leurs mains dans le /ang des perfides , ^ Et , par ce grand exploit^ vous acquirent Thonnenr D'èli« aeale em^jé» mis iotola du Seigneur ?
AnuuB « ocfe iy, stiiu wv,
Il est pénible de. penser qu'à T-époque où ces rers forent éerits (celle de laVévocation de l'édit delfantes), ils n'étaient pas seulement Texpression du sentiment convenable au personnage que notre grand poète fait parler, mais que luiméme et la nation prestjjue entière approuvaient de* pareils soitfaients.
lemeot comme pouvant être utiles ou nuisibles Mtt
autres, et par conséquent pouvant les affecter de sentiments de plaisir ou de peine , mais aussi comme conformes ou contraires au- droit c[u'ils ont de a'at» tendre à éprouver de tels sentiments , par l'effet de notre conduite. La notion de justice comprend dooo ou suppose celle à» droit j et aussi celle dé âepoir^ qui y est constamment relative.
Or, tout homme 9 par cela seul qu'il existe, a des droits naturels et imprescriptibles, fondés sur ses besoins j lesquels peuvent tous être <x>mpris dam le besoin général de vivre et dese conserver. Cest le pr»* mier et le plus impérieux de tous ceux qui consti^o tuent sa nature ; et , puisqu'il est la condition néees>* . saire de son existence, il suppose aussi f existence ^ en lui , de moyens appropriés à cette fin.
Le droit le plus naturel et le plus incontestable de rKomme est donc celui d'employer ses moyens ( se» facultés) à la satisfaction de 8esbeB0ias.S'il était dca* tinë à vivre isolé, sans ootmnunieation, sans rap*ports avec aucun de ses semblables , ce serait là toute son existence. Seulement Femploi qu'il ferait de ses moyens, pour' pourvoir à ses besoins, ne serait ni un droit, ni un devoir, ce serait le fait constant et général , ou plutét la suite des fkits et des actes dont se composerait sa vie toute entière. Mais, destiné à vivre avec des êtres sensibles et organiaés comme lui , qui ont des besoins et des moyens semblables ou
lo.
analogues aux siens , il est évident que cette nouvelle condition d'existence doit, en se combinant avec la première, la modifier et la restreindre de masière que toutes deux puissent concourir à Faccomplissement d'une même fin , qui sera la vie et la conservation des individus et des sociétés.
En considérant donc la question sous ce nouveau point de vue, on concevra facilement que chaque individu ne pourra communément pourvoir à ses besoins, c'est-à-dire user de ses moyens, qu'autant qufe l'emploi qu'il en fera ne sera pas un obstacle à la salisfiiclion des besoins des autres, ou à l'emploi qu'ils sont appelés à faire de leurs moyens. Mais aussi, tant qu'il se renfermera dans ces limites, on sent également que personne n'a de moti& pour s\>pposer à son action , et ne peut raisonnablemejit s en plaindre.
Or, il était convenable de donner un nom particulier aux besoins de l'homme considérés dans cette limite, et à ses moyens envisagés aussi avec cette restricUon.L'onadoncdéâgné les unsparlemot «Iroii^^ et les autres par le mot dei^oirs ; ou plutôt, comme fa fiût voir M. de Tracy, les droits de l'homme ont leur source , leur origine ou leur cause dans ses be» sains^ et ses devoirs ont la leur dans ses mojens*. On voit par là l'étroite relation qui existe entre ces deux ordres de faits et d'idées, et que les devoirs
* Voyez les Éléments dMéologie, par M. DestittI de Tracy, 4* partie , IntroduclioD , S 6.
ENTENDEMENT. l49
ne peuvent pas plus exister sans des droits qui leur correspondent, que les droits sans des devoirs correspondants ; et par conséquent , qui admet l'une de ces notions, admet aussi nécessairement lautre. Doîi il suit que supposer, comme le font les partisans ou ïes apologistes de l'esclavage , qu'il puisse y avoir des hommes qui n ont que des devoirs, sans aucun droite c'est admettre une fiction aussi absurde qu'dle est atroce, aussi contraire aux plus simples notions du bon sens , qu'aux sentiments les plus naturels du cœur humain.
J'ai donc eu raison de dire que dans la notion ou dans ridée dejustice sont implicitement et nécessairement comprises les notions ou les idées réciproques et relatives de droit et de devoir*. Car mon droit, c'est tout ce que d'autres ne sauraient se dispenser de faire pour moi, dans certaines circonstances , s'ils savent entendre la voit de leur conscience et de leur honneur. C'est aussi tout ce qu ik ne sauraient faire contre moi, sans méconnaître, sans étouffer dans leurs cœurs cette voix imposante et sacrée. Mon devoir, c'est tout ce qu'il m'est prescrit de faire dans certains cas, pour d'autres, sous peine de manquer à mon honneur , ou ce qu'il m'est impossible
* L'analogie et la presque identité des idées de Justice et de droù^est si frappante et s'offre si naturellement à l'esprit, *|uc dans les écrits de Platon et des antres philosophes grecs, le même mot ( rocTixci/or) exprime également l une etj autre*
l5o PBSmjtBJI PARTIE.
de faire contre eux, sans me sentir hautement condamné par la voix de ma conscience.
AÎMÎ ce ({u ou appelle kn du devoir ou oàitgOf tion morale sort évidemment de la notion de jus^ lie««Oroeiteobli^iioa ou cette loi, est-elle, conune on dit, immuable et absolue? Sans doute elle l'est, comme conception de Tesprit, comme e^presûoD ifuB rapport constant et nécessaire entre d'autres conceptions. Car de même que je ne puis jamais concevoir que ce qui aérait juste pût| dans aucun cas, être injuste, je ne puis aussi, dans aucun cas, considérer co^une devoir, ce qui n'obligerait pas. Mais doit-on conclure delà,àrexemple des stoïciens et des disciples deKant, que toute iu fraction à cette loi soit également coupable et punissable ? Assurément non : parce que dans tous les cas particuliers où nous appliquons ces notions, elles ne se présentent à notre esprit que comme des perceptions, suggérées par des sentiments presque aussi différents , dans leurs nuances et dans leurs degrés, que les faits mêmes qui y donnent lieu; en sorte que plusieurs de ces imances ou de ces degrés ont été marqués par des noms généraux, qui ont apparemment aussi leur va* leur absolue.
Vainement donc la notion purement abstraite de devoir ou d'obligation morale serait entrée dans notre esprit; si elle y pouvait entrer indépendamnieot de tout sentiment, elle, n!y sarait qu'une conoeptimi
ElTTBNDBlfSirT. l5f
morte, qu une formule vide et stérile. Car c'est 4u seDtimeat qu'elle tient refficacité qui lui est propre , il en fait lui seul un principe d'action. Aus&i rhomme qui a un sentiment profond et énergique de son devoir dans toutes les circonstances, qtumd même il lui serait impossible d'énoncer aucun des axiomes, aucune des propositions logiques que peut fournir la méditation assidue de la notion abstraite , sera-t-il incomparablement plus capable d'actions nobles et généreuses, que celui qui, avec la plus rare sagacité dans les questions de métaphysique, n'aurait qu'une faculté de sentir faible et languissante. Toutefois il est juste de reconnaître que ce sont les termes généraux qui y en nous représentant tout ce qu'il y a de sentiments d'une même nature, et de frits qui leur correspondent, en donnent à notre esprit une connaissance plus précise et plus entière. Cest par là que le devoir s'offre à lui avec une évidence qui n'admet aucun doute , avec une autorité irréfragable. Voilà ce €|ui produit dans les ames douées d'une énergie peu commune, lorsqu'elles se sentent entraînées par des passions que la raison condamne, ces combats violents dont les grands poètes nous ont fait des peintures si vives et si attachantes. C'est alors que l'opposition des deux forces à l'influence desquelles notre vie est incessamment soumise, se manifeste de la maiûère la plus sensible. * Du coté des * Voyez ci-dessus , § i.
i5a première partie.
sentiments personnels est la passion avec ses désirs, ses images séduisantes» et surtoiit ses habitudes funestes, qui sont sa principale force et trop souvent la cause de son triomphe. Du cote des sentiments sympathiques est la raison, avec ses notions abstraites et absolues , sur lesquelles se fonde Tautorité de jugements que la conscience est forcée de reconnaître pour irrévocables.
S iQ. Des différentes espèces de devoirs.
ff Soit qu'il s'agisse d'intérêts publics ou privés , ic d'ai&ires d'état ou de famille , que Ton délibéra « avec soi-même ou que l'on contracte quelque ena gagement avep d'autres, il n'y a, dit Cicéron, « aucune partie de notre existence où le devoir n'inu tervienne; tout l'honneur de notre vie consiste à II l'observer soigneusement et toi^te la honte à le oé- « gligor*.» Il est évident, en effet, que quelque chose que l'on fasse , op est obligé à la faire comme on le doit, et qujc , par conséquent, la règle du devoir doit présidera toutes nos actions , pour peu quelles aient d'intérêt ou d'importance. Ou voit ps^r là quelle est
* Nulla enim vitœ pars , nequc puhlicis , neque privatis , neque/orensibus , neque domesûcis in rébus ^ neque si tecum agas quid, neque si eum tUiero contmhaSf vacate officia poiest: ineoqttê coiemh sitaestpUœ hùnesias omnùf et in ncj^li^cndo tutpitudo, Cic. de oflic. ,1. i , c. a.
ÉNT£J!«îD£M£NT. l53
f étendue da sujet dont nous essayons de donner ici
une idée sommaire.
Car, de la variété presque iufiuie des rapports où chaque individu peut se trouver avec d'autres hommes, rapports qui eux-mêmes varient sans cesse, à raison des circonstances et des situations diverses qu'amène nécessairement le cours de sa vie , naissent des devoirs aussi multipliés que divers. Chaque homme peut en avoir à rempKr envers des amis, des bienfaiteurs, des supérieurs ou des inférieurs. Les relations de société ou même de simple voisinage obligent à des procédés de bienveillance réciproque qui sont aussi, jusqu'à un certain point, des devoirs. Ceux qu'imposent les relations de famille ( de père, de fils, de frère, d'époux, etc.) sont, comme on sait, constants, déteripinés et de la plus haute impor* tance. Il en est de même des devoirs rèlatifs au sexe et à l'âge des différentes personnes; de ceux qu'imposent, soit les fonctions publiques de tous les degrcîs qu'un homme peut être appelé à remplir ( administrateur, magistrat, chef militaire, etc.), soit les professions privées qu'il est dans le cas d'exercer, entre lesquelles celles de médecin, d'avocat et d'instituteur de la jeunesse, ont un caractère spécial et c(ui les rapproche des fonctions publiques, «t Qui « voudrait examiner en détail, ( dit Malcbranche, ) « tous les devoirs des conditions , entreprendrait un « ouvrage dont il ne verrait pas l'accomplissement.
^ PASMièRC PAATIE.
.« quelque îitfiiitigft^?^ qu'il fut dans le travail.....C^ « à chacun ^Texaminer ses devoirs particuliers par « rapport aux obligations générales et essealielles, « et ftioB les circoastaneesy qui diaugent à teus « sioments. II (aut prendre tous les jours quelque M lemps réglé pour foela, et Âiepas s'attendre à trou- « ver daas les iivces ni peul^^lre dans les autres « hommes, autant de sûreté et de lumière, qu'on « en trouve en soi^inême, si de Jx»wie foi et dans ir le mouvement de Famour de l'ordre ( c'est à dire « avec un .sentiment éclairé de la justice ) , ou cou- « suite fidèlement la vérité intérieure ( ou sa con- • science )*,»
Au Eeste, ai les ^>servations que nous avons présentées dans le chapitre prëoMent sont vëritaUes , si elles sont l'expression exacte et fidèle de notre nature morale , elles peuvei^ nous founûr des notions plus claires et plus prédses sur ces obligations gé-^ néraks et essenUeiles dont parle l'écrivain que nous venons de citer. Car premièrâiientf en nous montrant comment notre sympathie peut s'étendre par degrés , de l'individu à l'humanité tout entière^ elles. Jiotts indiquent, comme le premier ou au moins comme le plus génëial de nos devoirs 9 le soin d'entretenir en nous un aentiment constant de bienveillance pour tous les hommes, en sorte que nous ne le -laissions jamais s'efibcer ou s'éteindre eotièrjement, Traàé de Morale, a* partie t chq>. I r S ^*
ENTEKBEMEirT. 1 55
même dans les cirooiiBtanoeB qui 8embleat justifier le pins les MQtimeats opposés d'aversion ou de haine.
£n combattant donc, avec une invincible constance et une indomptable énergie, Tinjustice et ceux qui la commettent ou la soutiennent, de quelque manière que ce aoit, 40us devons sans cesse être prêts à revenir à des sentiments plus doux, à entendre enfin la voix de Thumanité, en faveur de ceux même qui l'ont méconnue, aussitôt qu'il y a moyen de le faire , sans compromettre un devoir plus impérieux et plus sacré.
£n second lieu, comme notre sympathie ^al&iblit, en quelque manière, à mesure quelle s'étend et que las objets en sont plus nombreux et môins déterminés, nous sommes avertis par là que , si nos devoirs les plus habitueb^ et en général les mieux sentis, sont ceux qui boub obligent envers notre fii* mille et envers nos amis , si , par conséquent , nous ne saurions cultiver avec trop de soin les habitudes qui se rapporteiit à ces devoirs , puisque ee smt fgé^ cisément ceux au^^quels nous serions plus souvent exposés à manquer, et dont la négligence peut nous rendre coupables précisément envers les personnes qui ont le plus de droit à notre afiectiou , il nous importe aussi de recoimaître, avec précision, la limite ou s arrêtent ces devoirs, où une sympathie . plus géMéTOUse,fliia xmiforme à la justice, nous miposc ses lois.
l56 PREMlÈKJh: PARTIE.
Mail, entre nos obligations les plus rigoureuse
et les plus étendues, parmi nos affections les plus nobles et les plus gjénéreuses, il en est une qui, comme le dit si bien Gicéron , embrasse à elle seule toutes les autres 9 à lat^uelle toutes doivent , dans tous les temps , être entièrement subordonnées : c^est le dénouement à la patrie. Car ce mot n'indique pas seulement une étendue de pays désignés par un même nom, habités par un peuple qui parle la même langue ou qui est régi par les mêmes lois ; il désigne aussi Fensmble des institutions et des mœurs, tous les trayanx glorieux dans l^es arts, dans les sciences, dans les lettres, tous les monuments du génie qui ont illustré une nation ; les moyens de jouissances et de prospérité de tout genre accumulés par une longue suite de générations , et dont chaque individu peut obtenir , par son application , par ses talents et par sa bonne conduite, la portion qu'il en saura mériter. Le mot patrie désigne en même temps cette multitude d'individus de différent sexe et de différents âges, qui, par des talents utiles ou brillants, par des vertus modestes ou éclatantes, contribuent actuellement à l'honneur et à la félicité des familles, à la sûreté , à la splendeur et à la pro-
spérité de l'état; il comprend enfin toute une génération naissante qui réunit sur elle tant d'espoir et appelle tant d'intérêt, qui se prépare à conserver el à accroître le dépôt sacré de gloire et de vertus
ENTENDEMENT. l5'J
dont elle est destinée à hériter. N'y a-t-il donc pas là de quoi faire naître et justifier Tamour le plus dévoué, la passion la plus tendre? I^a gloire de la patrie , dans tous les genres de talent , de mérite et de vertu, luit, en quelque sorte, sur chacun de ses enfants, pour l'éclairer de sa pure lumière et Tenflammcr d'une généreuse émulation. Heureux donc celui qui peut y ajouter quelques rayons par des travaux ou par des actions qu'elle daigne accueillir avec satisfaction r Malheureux mille fois celui qui, par ses forfaits ou par de coupahles et avilissantes doctrines, ternit un instant l'éclat dont elle hrille!
Il est à regretter que le mot patrie, qui réveille toutes lés idées attachées au pouvoir paternel , à cette autorité bienveillante et salutaire, qui éleva et protégea notre enfance, qui la dirigea vers tout ce qui est bon et honorable, ait été, pendant trop longtemps, remplacé chez nous par le mot état, qui n'offre à l'esprit qu\ine conception vague et insignifiante. Aussi, les moralistes anciens, Platon, Cicéron , et en génér^il , les écrivains grecs et romains , à quelque secte de philosophie qu'ils appartinssent , paraissent-ils avoir parfaitement compris cette partie importante et fondamentale de nos devoirs. Obéir aux lois, même quand on les croit injustes , aux magistrats, même quand on les juge personnellement peu dignes d'estime et de respect; mais s'attacher, dans ce cas , à obtenir la réforme des ujis et des au-
l5â PBIMfàltE PARTIE.
très par tous les mo^^ens que la loi autorise ; défendre avee une ënergiqoe et constante fermeté les droits qui font la sauvegarde et la garantie de la liberté et de la sécurité de chaque citoyen ; tels étaieot à leurs yeux les premiers . et les plus importants de nos devoirs envers la patrie. S'armer contre elle, 80US quelque prétexte et par quelque motif que ce ftkt^ s'unir aux ennemis , soit extérieurs, soit inté^
rieurs, de sou indépendance, à ceux qui eotreprennent de substituer la volonté arbitraire d*un seul ou de plusieurs individus à l'autorité sacrée des lois, leur paraissait avec raisoo le plus grand des crimes dont un homme puisse se rendre coupable.
Enfin, chaque individu, par le fait même de sod existenoe , contracte un véritable devoir envers les générations qui ne sont pas encore ; il doit à la postérité le prix de tous les biens qu'il a reçus des gênérations qui ne sont plus. Supposons^, en effet , que tout ce que nous devons aux travaux, aux lumières, à Tactive émulation de celles-ci, se trouvât tout^à coup anéanti; et représentons-nous, s'il est pos* sible, Tétat profond d'ignorance et de dégradation, de dénument et de misère oti nous nous trouverions plongés. Cette simple considération suffît, ce me semble, pour nous faire • comprendre «comment ee que nous devons à nos ancêtres constitue pour noils une obligation réelle envers la postérité. L'état de la société détermine jusqu'à un certain point l'étendue
nfTENDEMENT. 1 59
des devoirs que nous avons à j remplir, à proportion des avantages qae nous avons reçus , soit de la na*
tare y soit de la fortune. £t il est aisé de voir que c'est sur la partie la moins nombreuse, mais la plus aisée d un grand peuple , que porte principalement le devoir dont je parle ici. Car la masse des artisans, des ouvriers , des hommes , en un mot, qui vivent uniquement d'un travail journalier, en est à peu près exempte, puisqu'elle est, par sa situation., dans la nécessité de ne pas manquer à acquitter la portion de ce devoir qui la concerne. Elle fournit par son travail à l'homme qui a du loisir de quelque manière que ce soit , tout ce qui est nécessaire pour les besoins et même pour les agrém«its et les oonunodités de la vie; e'est à celui<>ci , d'employer à son tour ce loisir à des travaux d'un autre genre , dont Futilité puisse être réelle pour la génération présente, et s étendre, s'il est poi^sible , jusqu'aux générations à venir.
Ce soin de la postérité, sHI le (àut ainsi dire, u est assurément pas une pensée illusoire , il porte avec lui saVécompense , il est la passion de toutes les ames élevées et généreuses. Eh ! f;mnbien de fois l'homme vertueux, l'ardent ami de Thumanité , fatigué de Tinjustiee oontemporaiiie , ou pénétré de douleur à la vue des maux qui affligent la génération présente, ne trouve-t-il pas quelque consolation dans la pensée d^un avenir plus heureux , qui ne
t6o PREHlèRE PA.RT1E.
sera pas pour lui sans doute, mais dont il voit néanmoins la possibilité dans ces germes de vertu dé* posés au fond de nos cœurs, dans cette tendance naturelle vers les affections désintéressées y qui est l'attribut constant et le plus précieux de. la nature humaine, quand elle nest pas dégradée par des institutions vicieuses, ou pervertie par des préjugés absurdes et inhumains ! « En liant tontes ses « affections aux destinées présentes et futures de « ses semblables, dit un illustre écrivain, le sage « n'agrandit pas seulement sans limites son étroite « et passi^ère existence , il la soustrfdt encore, en' « quelque sorte, à Fempirede la fortune ; et dans cet « asylç élevé , d'où sa tendre compassion déplore les « erreitrs des hommes, source presque unique de toua « leurs maux, son bonheur se compose des senti- « ments les plus exquis , les vrais biens de la vie «( lui sont exclusivement réservés*. »
Forcé de me borner à de simples indications sur un sujet aussi vaste que celui-ci , j'ajouterai que la division la plus* simple et la plus naturelle, ce rhe semble, que l'on puisse y établir est celle*qui distinguerait les devoirs en particuliers et généraux , correspondant à la distinction que j'ai précédemment établie entre les sentiments personnels et sympathiques. Alors il y aurait les m&nes degrés dans
* Œuvres cotnplètet de Cabanis , tom. 111 , pag. 28.
; ENTENDEMENT. iGl
Téchelle des sentimeots et dans celle des devoirs, et la m^e opposition possible, entre' lés uns et les autres , à tous les degrés. Il y a pourtant cette différence, que les sentiments qui deviennent personnels, par leur opposition à des sentiments sympa-, thiques d'un ordre plus élevé ou plus général, subsistent comme ikits de la sensibilité; au lieu que les devoirs particuliers, quand ils se trouvent en opposition avec des devoirs plus généraux, cessent d'être des devoirs ou des obligations d'agir. Car toute notion abstraite et générale, ayant, comme nous l'avons dit, une valeur absolue, ne peut subsi^ ter en présence d'une notion contraire également générale , et applicable aux mêmes personnes ou aux mêmes circonstances.
S ( !• De U J^eHu.
Un homme qui saurait, dans toutes les circonstances, régler sa conduite sur ses devoirs, c est-àdire, • non seulement s'dïstentr de toute action in» juste ou blâmable, mais faire le bien, autant quil le pourrait, qui s'appliquerait à en faire naître et à en multiplier les occasions, serait incontestablement Têtrc le plus moralement bon qu'il nous soit possible de concevoir. 11 est évident qu'un tel homme serait fréquemment dans robligation de sacrifier ses sentiments personnels de tous les degrés à des sentiments sympathiques plus généraux ou phis légi* II. 11
iGu PREMIÈRE PARTIE.
times, et que par conséquent il faudrait qu il eût une
grande force hibrale, cest-à-dire une grande vertu: car c'est ce qu'exprime ce mot» pris dans sa signification la plus exacte et la plus générale. Si l'on veut distinguer l'obligation positive ou légale^ au sujet des devoirs dont rinfracti<Hi ou l'omission serait punie par les lois , de Vobligation morale , ou de conscience et d'honneur, la vertu sera la disposition constante à satisfaire, dans toutes les circonstances , à ces deux sortes d'obligation ou de devoir. Au reste, eoimne les deux aortes de sentiments, sympathiques ou personnels , existent toujours et agissent presque à chaque instant sur cliacun de nous avec plus ou mcnns de force, et qu'ils sont , comme on l'a vu , dans une continuelle opposition les uns à Tégard des autres, il suit de là que le degré de vertu de chaque individu n'est que la quantité supérieure d'^ergie des sentiments de la première espèce sur ceux de la seconde, et qu'au contraire T mmoraUté ou le vice est proportionné au degré supérieur d'énergie des sentiments personnels sur les sentiments sympathiques.
Les quatre sortes de vertus signalées et décrites par les plus anciens moralistes, Socrate, Platon, Aristote, etc. , et qu^oo a depuis appelées cardinales, ou fondamentales, ( justice, force, tempérance et prudodce ) sont plutôt des eonditioiis essentielles et nécessaires ou des parties de la vertu , qu elles ne
EKTÉITDBBrENT. l63
sout, cliaciuie à part, des vertus propreiueat dites. Car il est facile de se convaincre qu'aucune d'elles ne pourrait s'exercer seule et indépendamment des ^ trois autres.
Et d'abord , pour la justice j dont la notion comprend et suppose , comme nous Tavons fait voir, les idées ou notions relatives de droit et de devoir, les anciens avaient remarqué que cette vertu principale et fondamentale comprend en effet toutes les autres. Si donc on k considère à part, c'est qu'on ne saurait s empêcher de reconnaître qu'outre le point de vue particulier sous lequel elle prescrit les devoirs qu'elle impose , elle se manifeste d'une manière plus frappante en quelques personnes, chez lesquelles le sentiment du juste semble avoir plus d'énergie qu'il n'en a chez d'autres hommes, d'ailleurs également vertueux. Car il ne faut pas oublier que c est surtout le sentiment qui donne à la notion idbçtraite toute sa valei^r et toute son importance.
La même diiservation peut s'appliquer à \dL force ^ qui , suivant ces mêmes moralistes anciens , consiste dans l'habitude ou la disposition constante à braver les danger^ de toute espèce , chaque fois que le devoir l'exige. Ainsi , la valeur guerrière , qui fut dans tous les temps et qui est encore, npn seulement chez les peuples sauvages, mais même, aux yeux du vulgaire, parmi les nations les plus civilisées, 1 espèce de ver-^ tu qui obtient le plus de suffrages et d'admiration;
l64 PREMIÈRE PARTIE.
la patience dans les douleurs physiques, ou la fermeté dans les souffrances morales, quand elles toe sont
pas l'effet d'une stupide insensibilité, ou d'uae lâche insouciance; la mâle énergie qui sait résister aux menaces ou aux persécutions d'un pouvoir injuste et tyrannique, aussi hien qu'à ses moyens de séduction et à ses dons corrupteurs; la noble indépendance qui éclate dans les discours des défenseurs de la justice et de la liberté publique, lorsqu'ils font entendre aux dépositaires de Fautorité, quels que soient leur rang et leur puissance, des vérités sévères ou importunes; en un mot, le courage militaire, civil, domestique, ou la fermeté d'ame absolument nécessaire aux individus de tout sexe , de toute profession et presque de tout âge, dans Faccomplissement de leurs devoirs, est bien évidemment aussi une partie ou une condition de la vertu , plutôt qu'elle n'est une vertu particulière. Seulement, il y a des personnes dans le caractère et dans la conduite desquelles ell^ se manifeste avec plus d'éclat> en sorte qu'die semble alors être leur vertu dominante.
Qi^Batkl^ tempénmce , prise m sens que les an- • cicns moralistes donnaient à ce mot , elle n'est en réalité que la force ou le courage dont nous venons de parler, mais envisagé sous un point de vue un peu différent. C'est l'énergie de l'ame, ramenée vers ellemême, ou réagissant, en quelque sorte, contre ellemême , dans toutes les occasions où le devoir nous
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oblige à résister à nos penchants le^ plus impétueux
et les plus naturels, à nos passions les plus violentes*. £lle. prend les noms de modéraiion% de modestie f quand elle contient dans de justes bornes notre désir constant et insatiable de supériorité dans tous les genres ( avarice , ambition, orgueil, vengeance, etc.); elle prend ceux de soigné té, de pudeur ou de chasteté^ quand, par elle , la résistance attraits de la sensualité, aux séductions de la volupté, est devenue une manière d'être habituelle, une garantie désormais certaine contre toutes les causes de ce genre qui pourraient suspendre ou empêcher Taccomplissement d'.un devoir.
Cependant, comment pourra-t-on , à Taide de tout cet ensemble de dispositions et dliubitudes, suivre, dans toutes ses actions et dans toutes ses d^ marches, une règle sûre, si Ton ne possède pas la science ou la connaissance des choses que Ton doit rechercher et de celles que l'on doit fiiir ? Connaissance qui exige nécessairement une étude appro-
* Ce qne les anciens entendaieDt plus spécialement par le
mot tempérance est ce que les moralistes modernes appellent ordinairement emjjire sur soi-même , expression directement correspondante à celle qne les philosophes grecs employaient pour énoncer la même idée. Car ils l'appelaient tyKpiruA ( maîtrise, domination )f et ils nonômaient celui qui possédait cette qualité Kpitrlfoy Aviof auiov (supérieur à luimême 9 ou maître de lui-même }.
]66 PA£M1£B£ PA.RXi£.
fôndie des homme» et des affaires , qui suppose uoe expérience aussi étendue que varice du cours des événements dans le monde et dans la société,' qui , enfin , nVst que la prévoyance plus ou moins certaine de leurs conséquences et de leurs résultats. Sans doute, appliquée uniquement à la satisfaction des désirs et des passions de l'individu, elle sera de la ruse , de l'adresse , ou, si Ton veut, de l'habileté, mais une habileté pour fiûre le mal, et, en dernier résultat, plus dommageable qu'utile à celui qui la possède. Mais appliquée à l'appréciation des rapports qui, par la^dëlicates^ de leurs nuances , échappent à l'attention des esprits ordinaires , elle sera de la sagacité, de la perspicacité; elle démêlera ainsi les causes dans leurs effets, ou inspirera -dans la conduite de la vie cette sorte de divination qui fait entrevoir à un esprit sage et éclairé des séries plus ou moins étendues d'effets dans leurs causes. Telle est la notion que les philosophes dont j'ai parlé se faisaient de la prudence , mot qu'ils emplôyaient dans bien des cas cômme synonyme de science , de raison et de sagesse. Suivant euiE; en effet, la prudence formait ^ en quelque manière, développait et agrandissait /V/2^e/A^e/2ce, présidait à toute sage délibératiQn^ à toute décisior^ ou détermination de quelque importance , et dirigeait ïexécution de toute action , de toute entreprise où notre bonheur et celui dâ autres peuvent être intéressés.
^STESmUKH T. 167
£d ooosidërant , comme je viens de le faire , ces quatre notions comme des parties ou des conditions
de là vertu, plutôt que comme des vertus particulières; en adoptant d'ailleurs, à leur sujet, les vues aussi ingénieuses que profondes des moralistes anciens , qui ont traité cette partie de la philosophie avee une si rare supériorité de talent, et qui y ont répandu tant dt; charme et d'intérêt, on reconnaîtra avec eux que l'idée de la vertu est, en effet, celle du plus haut degré de perfection de toutes les dispositions et de toutes les habitudes dont le concours est nécessaire à l'accomplissement des devoirs de ^ rhomme, dans toutes les circonstances ou il peut être placé*. On reconnaîtra de plus que ce mot, comme
* Le mot vertu, que nous avons pris de la langue latine, y sigoifiait, suivant sa valeur primitive , courage viril , valeur guerrière, et prit la signification générale et abstraite qu'on lui donne ici, lorsque les connaissances morales et philosophiques eurent acquis chez les Romains un plus grand dévelo|)pement. C'est en ce sens que CicéroQ l'emploie , dans sou traité dois^ 1. X, c. 8. £st autemvirtuSj dit-il, niàil iUiud quant perfeda et ad summum perduçta natum. Le mot gfecÂpcT», qui exprime la même idée générale de vertu, signi liait primitivement aptitude , propiiélé ou qualité essentielle d'un être ou d'une chose, à peu près comme nous disons la vertu d'une plante, d'une substance, etc.; il exprima plus tard le plus haut degré de perfection des dispositions natureNes ou acquises , en quelque genre que ce soit, comme le remarque positivement Àristote , cité par Stobée , Sehff., 1. II , p. ^70 , édit. de Heeren. Voyez aussi les Prolégomènes
l68 PREMIÈRE PARTIE.
tous ks termes généraux du même genre, exprime la conception intellectuelle d*une limite de lac^ueHe tout homme doit s'efforcer incessamment d'approchelr, autant qu'il lui est possible, bien qu'il ne 8oi| sans doute donoë à aucun individu dy atteindre.
J ia« Du fionhenr.
Examinons maintenant comment et jusqu'à quel point cet ensemble de conditions que nous venons de reconnaître comme le caractère distinctif de la vertu, et comme la constituant réellement tout entière, satisfait à ce besoin constant du bonheur, qui, de son côté, est égalemënt le caractère et comme Tessence de la nature humaine, on pourrait dire même de toute nature sensible. S'il est vrai, comme nous l'avons dit , que c'est toujours le sentiment plus pu moins immédiat, plus ou moins nettement aperçu, du plus grand plaisir ou delà moindre peine poi|r lui-même,qui détennine toutes les actions de l'homme, comment ce principe, qui n'est qu'un &it que nous croyons universel et incontestable, se concilie-t-il avec les notions que nous avons données précédemment du devoir et de la vertu, et qui nous semblent aussi fondées sur des faits dont la réalité ne peut pas davantage être contestée?
de mon savant et respectable ami Coray , sur le Manuel
tVÉpictùtc , p. t6 et suiv., cdit. de Pari.<>, iÔa6. ^
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KxVTKNDKMKxNT. 1 Gq
Remarquons d'abord que bonheur et plaisir, maU heur et peine , ne sont point du tout des expressions synonymes, connue on paraît le croire assez généralement. Sans doute Thomme qui n'aurait jamais de plaisir ne serait pas heureux, et celui qui Réprouverait ^e des peines serait malheureux : mais il n'y a point d'homme heureux qui n'ëprouve souvent des peines , et il n'y a pqint d'être malheureux qui n'éprouve quelquefois du plaisir. Le bonheur consiste ^ ce me semble , dans une disposition habituelle de l'âme à n'éprouver et k n'admettre que des sentiments doux et modérés; dans une sorte d'équiUbre de nos facultés, qui soit généralement tel, qu'aucune d'elles, par l'exaltation ou par l'énergie prédominante de son activité, ne trouble ou ne paralyse, en quelque manière, l'action des autres. Sous ce rapport, le bonheur a une analogie remarquable avec la raison, qui en est du moins une partie ou une condition essentielle.
Toutefms on ne saurait nier que les circonstances extérieures n'aient aussi une influence considérable sur le bonheur. La sauté, les biens de la fortune, les distractions de différents genres , les occasions plus ou moins fcéquentes de plaisir, sont sans doute des éléments ou des causes de bonheur. Mais on ne sait pas communément jusqu'à quel point il est possible à l'homme de restreindre la sphère de ses besoins^ sous tous ces rapports, sans cesser d'être véri^
IJO PREMIÈRE PARTIE.
tablement heureux; et combien, au coutraire, en
s^cxagérant le besoin qu'il peut avoir de tous ces moyens extérieurs de jouissances ou de plaisir, il peut devenir réellement malheureux. Geat pourtant un fait crexpérience universelle, uue vérité, sur lar quelle Épicure et ses disciples se trouvent entièrement d*accord avec Zénon et son école. Ils ne diffèrent presque l'un de l'autrQ^ à cet égard, que par remploi de certaines expressions , de quelques conceptions abstraites, qui, au fond , ne changent riea à la nature des faits , ni à celle des conséquences qui en sortent nécessairement
Les plaisirs et les peines, c est-à-dire les sentiments organiques intellectuels et moraux qui ont un degréde force et de vivacité propre à les faire distinctement remarquetr, ne sont donc que des circonstances passa* gères et fugitives de leur nature., dont la multiplicité ou la fréquente répétition peuvent sans doute contribuer au bonheur ou au malheur proprement dits, mais qui, en général, ne constituent essentiellement ni l*un ni. Tautre. Ce qui constitue chacun de ces états, à peu près constant pour chtfque individu, c'est la somme des impressions, soit agréables, soit pénibles, qui résultent de l'ensemble des circonstances , en lui-
* On peut voir ce que j'ai dit des Paradoxes des'Stoîcîens, dans le Discours prélimifiairè de ma traduction de /a morale d'AHstote.
même et autour de lui. I/excès de la somme des uues sur celle des autres est peut-être uniquement le pouvoir qui nous fait vivre , ou la cause de cet attrait indéfinissable qui nous attache à rexisLeiiee ; en sorte que par cela seul qu'où vit, ou du moins que Ton consent à vivre, on est apparemment, en somme, plus heureux que malheureux.
On peut supposer qu'il existât un être doue de raison et de sensibilité, qui n'éprouvât, pendant toute la dvirée de son existence , que du plaisir, sans aucun mélange de peine, et cet étre-là jouirait du bonheur absolu, de la ielicilë suprême; en un mot, il posséderait ce que les anciens philosophes ont appelé le souverain bien. On peut supposer, au contraire , qu un être constitué comme nous le sommes, n'éprouvât jamais que des peines, sans aucun mélange de plaisir, et un pareil être serait le type du malheur absolu ; il éprouverait ce qu'il y a d'extrême dans le malheur, ou , si l'oii veut , le soupemin mal. Mais il est évident qu'aucune de ces suppositions n'est possible, je ne dis pas à réaliser, mais même a concevoir, pour la nature humaine telle que nous la connaissons. Cest-à-dire qu'avec des facultés comme celles qui nous ont été données en partage, nous ne comprenons absolument pas ce que seraient des- êtres tels que ceux qui sont l'objet de l'hypothèse que nous venons de faire. Ni l'un ni l'autre ne sauraient même pas ce que c est que bon-
I'j2 PREMIÈRE PA.RT1E.
heur ou malhéur. L'un serait ce que nous appelons heureux, sans craindre ou sans soupçonner qu'il lui fût jamais possible d'être autrement; l'autre serait ce que nous appelons malheureux, sans toupçouner et, par conséquent , sans désirer une autre manière 4l'être. Le souvèrain bien et le souverain mal sont donc des ëtats qui n'existent ni ne peuvent exister dans la nature humaine, et dont il ne lui est pas même donné de se faire l'idée. Ces expressions peuvent par conséqueqt encore être considérée^ comme des formules purement abstraites^ qui indiquent les limites rationnelles de deux états oppc^és, de l'un desquels Thomme tend incessamment par sa nature à s'approcher, tandis qu'il s'éloigne de l'autre le plus qu'il lui est possible , sans jamais pouvoir atteindre entièrement l'une des limites , ni être entièrement rejeté vers l'autre. >
11 faut donc chercher le bonheur dans une situation moyenne entre -ces termes extrêmes, et qui soit telle, que la somme des biens surpasse le plus possible .celle des maux , lesquels , quoi qu'on puisse faire, y seront toujours mêlés en plus ou moins grande proportion.
Or, puisque les biens et les maux nous viennent en grande partie de nos semblables, et sont des résultats inévitables des rapports de toute espèce dans lesquek nous sommes placés à leur égard par la nature Jies choses, soit en nous^ soit en eux, il suit de là que
ENTEVDEMENT. I 7 3
ce seront ces rapports qu il nous importera essentiellemeot de connaître, afin d'y conformer, autant qu il dépend de nous , non seulement nos actions et notre conduite, mais aussi nos penchants, nos désirs, nos pensées, nos opinions , et surtout nos habitudes.
Quant au rapport qui existe nëçessairement entre le bonheur et la vertu, peut-on affirmer qu'il suffise d'être vertueux pour être heureux? Il est évident que, dans bien des cas, l'accomplissement de nos devoirs exige des travaur assidu3, des efforts pénibles, des sacrifices douloureux, et il est malheureusement trop vrai que quelquefois les actions les plus généreuses peuvent nous exposer à des pcrséc utioiis cruelles ou à de longues infortunes. Mais ou peut dire aussi avec vérité que l'homme qui a bravé tous ces maux pour remplir son devoir, a dû sentir qu il aurait soufiert davantage, s'il y avait manqué ; qu'en un mot il aurait été plus malheureux encore, en agissant autrement qu il a fait. Ainsi , il y a dans le malheur même qui est le résultat d'une conduite vertueuse, une consolation, un degré de satisfaction, qui non seulement en diminue Tamertume, mais qui lui dontie une véritable dignité, et qui l'élève, aux yeux de toute ame noble et généreuse, audessus des prospérités les plus éclatantes, quand elles sont le résultat d'actions injustes ou coupables. Cellesci ne peuvent donc jamais procurer un bonheur réel. Que l'on parcoure toutes les histoires, que l'on
observe, avec uwv attention suivie, avec un esprit exempt de prévention et de préjugés, les situations en apparence les plus dignes d'envie, et l'on reconnaîtra combien ceux qui y sont parvenus par des moyens que la conscience réprouve, sont loin d'être aussi heureux qu ils le paraissent; et Ton se convaincra de cette vérité confirmée par l'expérience de tous les siècles : s'il est possible que l'on soit quelquefois maliieureux en pratiquant la vertu, ou même pour l'avoir pratiquée, au moins est-il tout-à-fait impos* sible de trouver un bonheur véritable hors de la vertu.
Enfin , plus on observe les hommes , plus on acquiert l'expérience du monde et delà société, plus on a lieu de reconnaître que le bonheur de chaque individu dépend essentiellement, j"*de son caractère, c'est-à-dire de sa manière de sentir , soit naturelle , soit acquise ; a* du degré de lumière de son esprit , et de la juste appréciation qu'il sait faire des maux
et. des biens; 3*" des habitudes raisonnables qu'il a contractées. D'où il est naturel de conclure que c'est en nous-mêmes et dans une continuelle attention sur toutes les parties de notre constitu^on physique, morale et intellectuelle, en un mot dans la direction que nous saurons donner à nos fiundtés, beaucoup plus que dans aucune circonstance extérieure^ de rang, de fortune, de profession, etc., que nous pouvons trouver les moyens d'être heureux»
S i3. De la iéSberié moràle, «t èa Libre ar^tre, • Opinion» contradictoires sur ce sujet.
Mais si tout homme désire le bonheur, et si l'on ne peut le trouver que dans la vertu , tlcpeud-il toujours de nous de suivre un système de conduite conforme au devoir, en prenant ce mot dans toute rétendue de sou acception? Sommes-nous toujours maîtres de faire le bien autant guenous le voudrions? En un mot , l'homme est-il libre, jouit-il constamment de la plénitude de la liberté qu'on peut appeler morale^ ou du moins à quelles conditions et jusqu'à quel point en jouit-il?
On ne saurait s'empêcher d'être smrprîs de l'extrême opposition que l'on trouve dans les opinions des philosophes et des moralistes sur cette que;stiou, et du peu d'accord que l'on remarque non seulement entre ceux qui professent des doctrines différentes, mais aussi entre ceux qui adoptent un même système. Enfin , les plus illustres d'entre eux n'ont pas craint d'énoncer à cet égard des opinions tout-à-fait contradictoires. Les stoïciens, par exemple, regardaient, d'une part, tous les événements de l'univers comme produits et enchaînés les uns aux autres par une invincible nécessité. Dieu lui-même, suivant eux, ne pouvait s'en affrancliir, bien qu elle fût son ouvrage, ft Sans doute, dit Sénèque . le maître et le créateur de
inG PREMIKRE PARTIE.
« Tiuiivers a fait les lois qui le régissent , mais lui- « même y est assujetti. Il a ordonné une fois, il obéit a daus toute la suite des temps *. » D'uu autre coté y ces mêmes stokiens admettaient, dans leur doctrine
morale , la pleine et entière liberté de riiomme, le pouvoir de se. décider, dans toutes les circonstances, à agir ou à n'agir pas d'une manière conformé aux règles du devoir et de la vertu , ce qu on a appelé, depuis , le libre arbitre dans toute son étendue. Le même Sénèque va jusqu'à dire que , sous ce rapport , le sage a quelque avantage sur Dieu même : car, ditil. Dieu n'est sage que par le privilège de'Sa nature, le sage Test par un privilège qu'il ne doit qu à luimême **•
Si, sans nous arrêter à ces extravagances de l'orgueil en délire, nous cherchons dans les écrivains modernes les plus renommés par leur 8age98e, par l'étendue de leur génie et de leur savoir, une doctrine qui, par sa conformité avec les &its dont nous avons incessamment la conscience distincte , puisse obtenir rassentiment de notre raison , nous n'y trouverons que doute, incertitude , et enfin contradic-
* SsHTC. De Pfwident, c. V.
** Est aliquid quo sapiens antecedat Deum : ille naturœ benejicio , hic suo sapiens est. ( Seicec. , JSpist, 53. )• C'est précisément le contrairé qu'il fallait dire, en supposant qu'il ne fût pas absurde d'établir aucune comparaison entre les avantages respectifs de la créature et du créateur.
£NT£NDEM£I!« T. 1 7 7
tlons presque aussi frappantes que celles que nous venons de remarquer dans les opinions des stoïciens. Ce sera encore ici, d'une palt, le système de la liberté d'indifférence ou du libre arbitre, et de l'autre la conviction que tout est réglé d'avance et pour toujours par- la puissance ét la sagesse infinies du créateur et du maître de F uni vers.
<( Je .suis libre et je n'en puis douter, dit Fénëlon^ « j*ai une conviction inlÉne et inébranlable, que je c( puis vouloir et ne vouloir pas, qu'il y a en moi une « élection , non seulement entre le vouloir et ie non* « vouloir, mais encore entre mes diverses Volontés y a sur la variété des objets qui se présentent. Je sens ^ « comme dit rÉcriture , que je suis dans la main de « mon conseil Outre rexempliou de toute con- « trainte, j'ai -encore Texeroption de toute nécessités « Je sen» que fai un vouloir, pour ainsi dire, à « deux tranchants, qui peut se tourner à son choix « vers le oui ou vers le non , vers ùn objet ou vers « un autre veux une chose parce que je veux ce bien la vouloir.,... Les objets peuvent me sollici* a ter par tout ce qu'ils ont d^agréable à les vouloir; a les raisons de vouloir peuvent se présenter à moi « avec ce qu'elles ont de plus vif et de plus touchant^
* £ûeiesiaitie.i c. XV, v. 14. Sios doute, je suis dans la main de mon conseil ; l'auteur AeVScdésîastiqtté a raison :
mais ici la question est de savoir si mon conseil est dans ma main, c'est-à-dire s'il dépend de ma volonté.
il. la
178 PREMIÈAE PARTIE.
« le premiér être peut aussi m'attirer par ses plus c persuasives inspirations. Mais enfin, dans cet atc tnit actuel des objets, des raisons, et même de a l'inspiration d'un être supérieur, je demeure en- « core maître de ma volonté Je suis libre dan» « mon vouloir, comme Dieu dans le sien »
Ici le sage et modeste Fénéion semble tomber presque dans Fexoès de présomption des stoïciens ^ mais c'est l'extrême défianc#o& il est de lui-même et de la force de sa volonté, quoi qu'il en dise, qui le conduit à se déclarer Fégal de Dieu sous ce rapport, tandis que c'est la vanité philosopiiique la plus ridicule qui conduit Sénèque à mettre, sans scrupule, son prétendu sage au dessus de la divinité. €e serait même une chose trop étonnante que de voir notre illustre et vertueux archevêque persister dans le sentiment d'un coupable orgueil : au risque donc de se contredire, il reconnaît bientôt la dépendance entière de sa liberté.
« Mais ( poursuit-il ) je ne suis qu'une image im-
* Ceitt la doctrine da Coneile.de Trente : Si
liberum hominis arbitrium à Deo moturn et excitatum , non posse dissentire , 91 velit , anathema eslo. « Si quelqu'un dit « que le libre arbitre de i'boinme mu et sollicité par Dieu , « ne peut pas refuser son eonsmitement, s'il vent , qu'il toâ • anatkè'me.»
** Voyez le Traité de l'Existence de Dieu , par Fénéion ^ secL 66-69.
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« parfiûte de cet être si libre et si puissant. L'image
« de l'iadépendance divine n'est pas la réalité de ce « qu'elle représente; ma liberté n'est qu'une ombre o de ce premier être, par qui je suis et par qui j'agis. « D'un coté le pouvoir que j'ai de faire mai, est K moins un vrai pouvoir qu'une faiblesse et une fira- « gilité de mon vouloir : c'est un pouvoir de déchoir, « de me dégrader, de diminuer mon degré de per- « fection et d'être. D'un autre côté , le pouvoir que a j'ai de bien vouloir, n'est point un pouvoir absolu, « puisque je ne l'ai peint de moi-même. La liberté ce n*ëtant donc autre chose que ce pouvoir, le pouvoir « emprunté ne peut faire qu'une liberté empruntée (t et dépendante. Un être si impar&it et si emprunté « ne peut donc être que dépendant. Comment est- « il libre ? quel profond mystère ! »
Ainsi le besoin de s'armer contre les tentations, de se défendre contre les causes qui peuvent à chaque instant agir sur sa volonté et le porter à faire de sa liberté un funeste et coupable usage,* dicte d'abord à. notre auteur ce langage affîrmatif et tranchant, ces assertions hautaines qui le laisseraient sans excuse , s'il cédait à la violence des passions. £t pour- • tant sa raison , comme un câble puissant, le retient au milieu de Télan orgueilleux que lui inspire l'opi-* nion exagérée de sa force; et dans cette tempête qu'élève en lui le conflit de tant de sentiments op> posés , son esprit se trouble et retombe comme acca-
l8o PREMIÈRE PARTIE.
blé de fatigue ét découragé. Mais quelle ame que celle où Tamour de la vertu produit de semblables agitations ^ l
* On trmven, pedt-éCre ici avec plainr les beaux vers
où Corneille a exprimé à peu près les mêmes opinions , et presque les mêmes doutes , dans sa tragédie d'OEdipe. locaste déploraot la fatale destinée prédite autrefois à son fils pAr les Oracles, Thésée lui répond:
^|aoi l la néoenilé des vertot «t d«a. vkss ^ D'an astre iapérisiiz doit sidfi« kt oftptioM « Et l)«IplMi , ms^pré nous » eondolt nos aetioni . Aa fini bisam «ffet de Mt ficédiotioiis !
Ii*âMS att doiift tout «idaTe ? me loi «MiTMaine Teit le Um oa le mal irtfiwwnnment l'entriitiie ^ Et tioai ne rectovom ni crainte , ni désir , De cette liberté qai n'a rien à choisir.
Attachés sans relâche à cet ordre sablime , Vertueax sans mérite et vic-ieux sans crime , Qa*on massacre les rois, qu'on brise les aatels, Cest la fante des Dieux , et non pas des mortels ! De fonte la vertu sur la tene épandne Tout le piik à oea Dieux , tonte la c^ce.eet doe ^ Oa agiiientflaïKNUy qoand aoae peaaons agir; Alofft qn*on àS^ibèn, on ne nit qn*obëir ; Et nobe volonté n'dne, Wt, dierehe, évite, Qtfantant qae det/oes Dienz le bcaala pféoi|4te f Thn tel avenglenent daignes me dispenaar»
Le Gial» joate à ponir , juste k récompenser Pourfendre snz actions lenr pdne ou lenr salaire , Doit -nons offrir son aide , et pnis noas laisser faire. N'enfonçons tout^ois ni -votre œil^ ni le mien , Dans ce prt^oad abùne ou nous ne voyons rien.
ZMTBNDElfEVT. l8l
Bossuet, qui n admettait pas moins que Féuéloa la doctrine de la liberté absolue, et le dogme du concile de Trente déclarant solennellement que Dieu lui-même ne peut pas triompher de notre libre arbitre, si nous ne voulons pas, Bossuet, dis-je, n'en attribue pas moins tous les événements publics et toutes les déterminations particulières dont Thistoire (ait mention, à une volonté expressede Dieu qui avait arrêté de toute éternité que les choses seraient ainsi. Non seulement il affirme que plusieurs des événements dont il esquisse le tableau dans son Discours sur (histoire univers^ ^ ayant été prédits longtemps avant leur accomplissement , ne pouvaient ni être différents , ni manquer d'arriver 'au temps marqué ; mais^ il ajoute que nous devons porter un semblable jugement de tous les autres faits de l'histoire sacrée et profane, de celle des temps anciens aussi bien que des temps modernes. Il explique même comment et pourquoi chacun de ces événements, plus ou moins importants, a dû avoir
Ici , Corneille, avec ce bonheur d'expression qui est le privilège des grands écrivains, et surtout des grands poètes , donne une vigueur et une concision merveilleuses aux arguments les plus puissants en faveur du libre arbitre; il J joint même une l^ère allusion à la doctrine théologique de la Grace( dontThéséeétaitappart'mment fort loin de se doiiler); mais les deux derniers vers témoignent assez que ces arguments, au jugement même de l'auteur, laissent eqcore be^u* coup à désirer»
1^2 PREMIÈHE PARTIE.
lieu, et quel a été prédsémeiit le dessein et l'iatén-» tion de Dieu , presque dans chaque cas particulier. Mais, malgré tout le respect que Ton doit à ce grand ontenr, il est sans doute permis de penser qu^il a bien pu se tromper, et qu'il u'est pas entré aussi aivant dans les secrets de la providence divine qu^il s'est plu à le croire*
Enfin un autre écrivain fort distingué , contemporiiim des deux hmmnes oélèbres que je viens de citer, aussi orthodoxe qu'eux, et qui apparemment n'aurait paa moins qu eux craint d être auathème , aux termes du concile de Trente, le P. Malebranche, s'est pour* tant exprimé sur le sujet du libre arbitre d'une manière qui, bien qu'elle soit peu conforme peut-être à la rigueur du dogme, annonce au moins un obser* vateur exact et sincère, un philosophe qui joignait ca effet une rare candeur à une sagacité peu commune. « Comme la volonté, dit-il, n'est jamais forcée, « on s'imagine que tout ce qu'on veut, on le veut « précisément parce qu'on le veut. On ne pense point K que nos volontés s'excitent en nous en conséquence « de BOB dispositions intérieures , parce qu'en effet (( ces dispositions étant des modifications de notre a être propre, qui nous sont inconnues , elles nous « font vouloir de manière qu'il semble que cela ne « dépende que de nous. Car nous voulons si gait( ment, que nous crayons que rien ne nous oblige à « vouloir. Il est vrai qu'alors rien ne nous oblige
ENTENDEMENT. l83
« à vèiiloir que nous-méqies. Mais notre nouMnémes a n'est point notre être purement naturel ou parfki*
« lement libre pour le bien et pour le mal : c'est notre « être disposé à Tun ou à l'autre par des modifications or qui le corrompent ou le perfectionnent , et qui nous a rendent aux yeux de Dieu ou Justes ou pécheurs, ir £t ce sont ces -dispositions-là qu'il &ut augmenter . a OU détruire , par les actes qui sont les causes na- « tureiles des habitudes * ». Ces réflexions de Male> branche, dont la justesse est incontestable, peuvent nous conduire à une cousidération plus précise du sujet qui nous occupe.
S i4> Éclaiiciasments sur «pielquet point* eaaentielâ de lâ
question dti libre arbitre.
I. Y a-t-ii , dans quelque ordre de phénomènes que ce soit, un effet sans cause, un e£fet qui ne soit pas en entier le produit de sa <:ause ? C'est ce que l'homme, avec l'entendement que Dieu lui a donné , ne saurait absolument comprendre. Le principe de causalité £àit tellement partie de notre nature intelligente , que nous ne pouvons parvenir à exprimer cette prétendue liberté absolue dont il a plu à quelques esprits spéculatif» de faire notre partage, que par des propositions ou ce besoin de concevoir une cause à tout effet se manifeste encore de la manière la plus expli-cite. Le mot parce que s'y intsoduit, en quelque
* TraUé de Morale , première partie , ch. IV, art IH.
l84 PA£M1ÈB£ PARTIE.
sorte, malgré nous et comme par une invincible né*
cessité; je veux parce que- je veux ^ c'est-à-dire, ma volonté est la, cause ou le motif de ma volonté « ce qui est tout à fait absurde et incompréhensible. Cai*, entre deux partis 0|)po$és qui se présentent à mon esprit , lorsque je- suis appëlé à me déterminer pour le oui ou pour le non , il faut nécessairement y ou que je me décide pour l'un des deux , par un choix, - pàr une préférence fondée sur des motifs qui me paraissent prépondérants j ou que , trouvant autant d'inconvénient à l'un qu'à l'autre parti , je refuse de prendre aucune détermination , ce qui est réellement un choix, un acte de volonté, qui a aussi sa cause et son motif; ou enfin, que je m'abandonne tout 1^ fait au hasard, c'est-à-dir^ à une cause inconnue, en repiettant, par exemple, ma décision à la chance du jeu de croix ou pile, et dans ce cas elle ne sera assurément pas TefTet de ma volonté.
n. Remarquons encore que Ton confond la plupart du temps vouloir désirer ou souhaiter. On veut souvent des choses qu'on ne voudrait pas, ou, ce qui revient au même, on ne veut pas toujours ce' qu on voudrait. Car cette forme conditionnelle de l'expression indique précisément la présence ou l'existence d'un obstacle, qui empêche qu on ne Veuille réellement ce qu'on voudrait, si cet obstacle n'existait pas. C'est qu'une action n'est réellement voulué quau luomjBnt où elle s'accomplit; et les lois poi^i^
. dèreat si évidemment la chose sous ce poiat de vue, qu'un projet criminel ne tombe sous leur vindicte que quand il y a eu un commencement d'exécutiou. La volonté n'existe donc, à parler rîgoûreusemént, que dans le moment où l'action voulue s'exécute ; elle est le mobile, et, pour ainsi dire, le ressort qui nous fait agir conformément à un désir, à une intention , à un dessein. Le mot volonléy avons-nous dit ailleurs *, peut s'appliquer à un système d'actions aussi bien qu'à une action uiiique, et cela peut se dire en effet, . pourvu que Fou n'oublie pas que la fin principale que se propose un homme qui entreprend une longue suite d'actions n'est pas, à proprement parler, l'objet de sa volonté, mais seulement celui de sou intention ou de son désir, a Je veux faire un traité de philosophie » : cela peut se dire : mais ce traité ne sera l'œuvre de ma volonté, que quand il seri^ entièrement terminé. Alors seulement il représentera la somme ou le résultat de toutes tes volitions suc^ cessivesqui auront concouru à sa complète exécution. Ce n'est donc pas la volonté qui est libre; elle est le dernier résultat, la dernière impulsion qui détermine l'actiou; elle n'existe réellement que dans l'instant où cette action a lieu, et suppose par conséquent l'existence de k liberté, ou l'absence de tout obstacle, poït hors de nous , soit en nous-mêmes. Car ai^cun
* Voyez ci-dessus, pag. 4.
l86 PRSMIÀRB PARTIE.
homme 9 s'il est dans son boa sens, ne s'avise de vouloir ce qu'il sait être impossible.
III. Toutes les fois que nos déterminations sont conformes à Tordre ou aux lois du devoir, ou qu'elles nous paraissent telles, iious ne concevons pas le moindre' doute, nous n'éprouvons pas le moindre scrupule au sujet de notre liberté ;'t» n'est que lors* qu'il y a opposition entre nos penchants on nos dé* sirs et notre raison , que naissent le trojuble et l'hési- ^tation. Cependant la facilité, l'allégresse même avec laquelle nous agissons dans le premier cas, ne doit pas nous ùàre méconnaître les motifs déterminants de notre action; il est de toute évidence qu'il en existe , et nous les connaissons à merveille* Dans le second cas , l'hésitation est produite par Popposition de deux forces qui nous sollicitent en sens contraires ; et il est également évident que nous n'agirons, ou ne renoncerons définitivement à agir, qu'à l'instant où l'une de ces deux forces aura triomphé de son antagoniste^ Mais ce triomphe, qui sera sans doute Yefkt d'un acte de la volonté , n'en sera pas moins le résultat de l'action d'uù nombre plus ou moins grand de causes ou de conditions antérieurement existantes. Une intelligence , supérieure à la notre, qui aurait connu le nombre de ces causes et le degré d'énergie de chacune d'elles, aurait prévu infailliblement ce résultat : il était donc nécessaire. Mais s'il est vrai qu'une telle intelligence pourrait connaître cette né-
ceasité dans tous les cas particuliers de ce geore , il s'en fiiut Jieaucoup que nous puissions nous-mêmes la connaître avec une entière certitude ; seulement nous en avons, dans bien des circonstances, line connaissance assez probable. Il n*y a même guère d'occasions de délibération un peu importante, où nous neconnaissions au moinsquelque partie des conditions qui doivent en déterminer le résultat. C'est précisément cette, connaissance qui est le fondement des peines et des récompenses prononcées par les lois, des conseils, des remoutrunces, des instructions morales à l'aide desquelles pous nous efforçons de donner plus de moti6 à la vertu, d'opposer au vice plus d'obstacles.
11 ne faut donc pas dire, avec la plupart des écrivains qui ont traité ce sujet: Si l'homme n'est pas libre , à quoi serveut les avis , les remontrances , les peines, les récompenses, etc. ? Car c'est, au contraire, dans rhypothèse de la liberté absolue, de ce libre arbitre, qui serait la faculté , impossible à concevoir, de se décider sans motif, que cette objection aurait toute sa force*
IV. On insiste et l'on dit : Si l'homme n'a aucune force qui lui soit propre , pour le bien comme pour le mal, s'il n'est porté vers l'un ou l'autre que par des motifs qui même ne dépendent pas de lui, quel mérite réel peut-il avoir quand il fait le bien? pourquoi le mal qu'il fait lui serait-il impute à crime ? Dès
l88 PREMIÈRE PARTIE.
lors ces sentiments d'amour,. de respect de vénération, que nous éprouvons pour ce que nous appelons des actes de bonté, de générosité , de vertu sublime , ou au contraire les sentiments d'aversion et d'horreur que nous inspirent le vice et la perversité, ne serontils que de pures illusions , que les déceptions d'un jugement erroné? Or, comment rc pas être effirayë des résultats d'un tel système, des conséquences d'une paredk doctrine? Mais, je le déclare dans toute Is^ sincérité de ma conscience, je n'ai pas plus la prétention de faire un système sur ce sujet, que sur au^ cun de. ceux que f ai occasion de traiter dans cet ouvrage; je ne me propose que de présenter des faits qu'il me semble que tout lecteur attentif et de bonne foi peut observer en lui-même , comme je les i^serve en moi. Si donc mes observations n'étaient pas conformes à la vérité., je serais le premier à en reconnaître le néant, comme à dévouer les fiiusses conséquences que je pourrais avoir tirées^des faits d'ailleurs les mieux constatés.
Ici, par exemple, l'objection que je viens de présenter me paraît n'avoir absolument aucune force, parce que les sentiments divers que nous éprouvons à roccasiou de tous les faits de l'ordre moral , ne sont nullement notre ouvrage Us nous sont inspirés
* E»l-oe uouM qui créons ces pralbiids sentiments ? Avons-nolu ftit notre âme? avons-nons bit nos sens ?
( VouTMtm f Poème de la Loi natu relie , 111* part. )
Entendement. i 89
par l'auteur de notre être, qui , comme je l'ai &it observer précédemment, semble les avoir destinés à être les signes naturels des jugements que nous portons sur les causes qui y donnent lieu. Il ne dépend donc pas plus de nous donc les pas éprouver, à l'occasion de ces causes, que d'en éprouver de tout différents. Nous éprouvons pareillement une sorte de sympa» thie, une bienveillance véritable, pour les auteurs des che&*d'œuvre qui excitent notre admiration dans les arts et dans les sciences; et certes il ne dépend pas plus d'un homme , quel qu il soit , de se donner la plus haute perfection morale , qu il ne dépend de lui de se donner un talent ou un nie extraordinaires. Ceux qui ont fait Tobjection à laquelle je réponds , ont donc oublié qu'il n est au pouvoir de la nature liumaiae ni de haïr ce qui est bien pour elle, ni d'aimer ce qui est mal , et qu'enfin ces mots n'ont pour nousf un sens et une valeur véritable qu'à cause des sentiments qu'ils expriment.
V. On craint encore que si l'homme n'a pas la conviction de son entière liberté , si , au contraire , il ▼îent à reconnaître que ses déterminations dépendent d'une multitude de causes, dont il ne saurait disposer dans un moment donné « il ne s'abandonne lui-même à ses passions les plus criminelles , et ne fasse aucun effort généreux pour se soustraire à la sorte de fatalité sous l'empire de laquelle il se croira
destiaé à vivre etè mourir*. Mais cela ne iaurait étre^
par la nature même des choses, en nous et autour de QOUB , car ou se trompe beaucoup si Ton croit que les mots fatalité et nécessité soient les signes cTune seule et même notion. Le premier de ces mots exprime toujours ce qu'il y a d'inconnu 9 ou d'impossible à connaître , dans l'enchaînement et dans la suite des événements; le second, au contraire, indique plus ' particulièrement l'ordre qui préside à leur succès** sion, et la constance des lois aux([uelles cette succes<»> sion est soumise. Or, ces lois, l'homme peut les oon* naître en partie: dans quelque état d'ignorance et de dénuement qu'on le suppose, les étudier est son premier besoin , la conservation de 'son existence est à ce prix. Il n'a pas d'autre moyen d'éloigner de lui la souffrance et de se garantir des maux de toute espèce dont les causes l'assiègent sans cesse. Mais comme, à mesure que ses connaissances s'étendent,
* C'est le fondeinentdiisophisine qu'on appelai|daosleséco« Icsde la Grèce et de Rome « crganien|depsreMeoad'inertié»
( înen ou ignava mdo ); car , comme le remarque Cicéroa (i>e fato y c. 12 ) , ce prétendu raisonnement tendrait à ren- ' dre toute action inutile. « Je suis nécessairement prédjestiné « à être riche ou pauvre, savant ou ignorant, esdmé ou mé> « prisé, etc.; donc, je n'ai absolument rien à faire, puisque, « quelque chose que je fasse, ma destinée ne s'accomplira • pas moins. »
«NTENDBHBITT. igf
il devient plus capable de se procurer des jouissances, et de s^affranchir des peines qu'il éprouvait;
comme ses besoins s'accroissent avec les moyens de les satisfaire 9 il est inévitablement poussé dans une route de travaux et de perfectionnement , oiï il s avance avec plus ou moins de succès, suivant la nature des obstacles qu'il y rencontre. Au reste, ces obstacles naissent de causes qui ne sont rien moins assurément que l'eflet d'une sorte d'inertie produite par le découragement ; ils ne viennent trop souvent , au contraire , que du mauvais usage qu'il £ut de son activité.
VL J'arrive à la dernière et à la plus grave de toutes les diflQcuités qui se sont élevées sur cette question. On a dit : Si Thomme n'a pas son libre arbitre , Dieu sera donc la cause de tonti les crimes • qui se commettent dans le monde. Cependant, non seulement il n'y a aucune religion cpii ne déclare expressément que les auteurs de ces crimes seront punis dans une autre vie; mais un instinct secret, un sentiment intérieur, qu il nous est impossible d'étouffer et de méconnaître, notre conscience, en un mçt, nous confirme à chaque instant la vérité de ce dogme. De plus, si ce n'est pas notre libre volonté qui détermine la suite de nos actions, si elles scyt le résultat inévitable des lois générales auxquelles est assujetti le cours des événements , comment Dieu at-il consenti à donner l'eidsteAce à des créatures de»'
19^ PR£M1ÈR£ |>A.RXI£.
tinëes à commettre des forfaits dont lâ conséquence
devait être pour elles un malheur sans ternie et sans
mesure ? Que deviennent alors toutes les idées que nous* nous faisons de sa bonté et de sa justice? Âussif un grand nombre d'hommesreligi.euxy de philosophes, soit païens, sôit cbrétiens, ont-ils regardé comme impie Topinion qui attribue à Dieu Texistenee du mal, tant phyëique que moral.
Mais, quelque déféféricé que Ton doive à l'assertion de ces philosophes , et quelque respectables que soient les motifs qui la leur ont dictée, j'avoue que je ne saurais absolument comprendre comment ce que nous appelons mal physique et mal moral pourrait exister dans le monde, autrement que comme résultat nécessaire des lois par lesquelles la toutepuissance de Dieu le régit et le conserve. £n cela du moins mon opinion ne diffère nullement de celle des écrivains , anciens et modernes, païens et chrétiens, dont j'ai cité précédemment les propres paroles. Quant à la conséquence fâcheuse que l'on tirerait de cette manière de voir, relativement à la bonté, à la justice et à d'autres attributs de la divinité, j'avoue encore qu'elle ne me paraît pas former une difficulté aussi grave qu'on le suppose «ordinairement* Car il r^e semble que plus on prendra la peine de réfléchir sur les notions que Ton peut se &ire de ces attributs de Dieu , plus on reconnaîtra qu'il n'est pas donné à une intelligence aussi bornée que la nôtre, j,e ne dis
pas de s'en faire une juste id^, mais d'en avoir la moiudre connaissance.
Tous les termes de nos langues ^ par lesquels nous exprimons les différents ordres de qualités intellectuelles ou morales que nous observons en nous-mêmes et dans nos semblables, ne signifient et ne peuvent signifier eu effet, qiic ces qualités mêmes, en tant qu'elles sont le partage ou le privilège de Tbumanitë. Chacun de ces termes, par les rapports plus ou moins noml^reu^c qu'il indique avec les conditions et le mode d'existence propres à une créature telle que l'homme (sensibilité, mémoire, raison même), ne peut réellement convenir à aucun autre être dont les conditions et le mode d'existence ne seraient pas les mêmes : en sorte que , toutes les fois que nous les appliquons à Dieu , ou nous ne comprenons pas nous-mêmes ce que nous disons, ou nous faisons de Dieu un homme, le plus pariait , à vrai dire, que nous puissions imaginer, mais qui n a pourtant et ne peut avoir rien au-dessus et au-delà de la nature humaine. De jmême que Malebranche a dit : Dieu est étendu , mais son étendue n'a rien de commun avec celle dont nous avons l'idée , il est composé.... etc., dirai-je Dieu est hou, il est juste, mais sa bonté et sa justice n'ont aucun trait de ressemblance avec la bonté et la justice purement humaines? et faudra-t-il qu'imitant la naïve candeur du philosophe que je viens de nommer, j'ajoute que Ton ne peut pas comprendre II. 1 i
1^4 PREMièlU; PARTIE.
clairement ce que je dis, comme je ne le comprends pas moi-même * ? Alors ce n'était pas la peine de rien dire.
Il me semble donc que la justice , dont j'ai une notion claire et distincte , bien qu'elle fasse partie des lois gâiërales par lesquelles Dieu conserve les sociétés et les individus, n'est intelligible pour moi quen ce sens, c'est-à-dire, uniquement comme réglant les rapports des bommes entre eux; mais qu'appliquer une telle notion à cet être infini , et juger en quelque sorte sa justice , par rapport à lui, cest dépasser infiniment les limites assignées à tous mes moyens de connaître et de savoir. Le bien ou le mal qui nous viennent de nos semblables nous inspirent de l'amour on de l'aversion pour ceux que nous en regardons comme les causes : ce que nous ne pouvons attribuer, en ce genre, qu'aux objets extérieurs inanimés, ou aux lois générales qui régissent le monde physique, ue nous inspire point de pareils sentiments. Mats si, remontant à la seule et véritable cause de tous les phénomènes, nous reconnaissons quHls sont la suite nécessaire de l'ordre assigné par elle à tout ce qui existe, nous ne trouvons plus au fond de nos cœurs, que le sentiment d'une profonde reconnaissance pour le bien, et d'une entière soumission à ce qui produit en nous souffirance et affliction. Adorer et se résigner, f homme sent que c'est là tout ce qui lui est possible et permis, dans ses rap-
* Voyez ia pa^. 366 du premier volume de cet ouvrage.
ÊlîTËNDEIIBKT* igS ports avec cette cause suprême ; plus su raison s'éclaire et plus ces sentimeats se gravent profoudë* ment dans son ame. Il doit comprendre que l'huma^ nité tout entière n estqu'iui anneau presque impercep- • tible dans la ciiaîne infinie des êtres et des existences, et que vouloir étendre son activité au-delà des limites qui lui ont été assignées est une témérité blâmable, ou plutôt une puérilité ridicule, qui loin d'élever ou d'agrandir son intejligence , l'abaisse et la dégrade.
J i5.^ Sentiment et Notion que l'homme a de sa liberté morale.
Si la liberté absolue ou la faculté de se décider à volonté, comme on dit, pour le oui ou pour le non, est une ctiimère incompréh^sible , une conception vide et dont les termes impliquent contradiction ; s'il est évident , aa contraire , que la déter* mination que doit prendre tel ou tel individu, dans une circonstance et dans un moment donnes , sera le résultat in&iliible et nécessaire d'un nombre plus ou moins grand de causes qui agiront dans ce moment-là sur son entendement , et peut-être aussirefifet de Fabsence dè plusieurs autres causes qui auraient pu le modifier autrement, comment donc a-t-il pu avoir l'idée de ce qu'il appelle sa liberté, et en quoi consiste-t-elle?
Observons d'abord que la nécessité dont nous venons de parler n'existe pasréelleiiient pour lui , puisqu'il n'en a jamais actuellement ni le senti^nent ni
Jg6 PA£M1KR£ PAKii£.
la connaissance distincte. Sans doute, aux yeux d'une
intelligence supérieure, qui connaîtrait, avant qu'il ait pris sa détermination , toutes les causes dont elle sera le résulHit nécessaire , il neserait pas libre, mais il l'est à ses propres yeux , toutes les fois que , délibérant sur le parti qu'il doit prendre , il se sent à chaque instant maître d'agir, s'il le voulait, et maître de suspendre son action , quand les motifs de son vouloir ne sont pas assez nombreux ou assez puissants pour déterminer sa volonté. Dans ce cas, quelque parti qu'il prenne, il suffit, pour qu'il ait la conscience indubitable de sa liberté , que sa volonté n'ait été le résultat d'aucune contrainte, ni d aucun obstacle extérieur indépendant de cette volonté même et des motifs tout-à-fait intimes qui ont agi sur elle. C'est donc incontestablement lui qui a voulu ;mais qui peut nier qu'il ne fût dans ce même moment, et que tout homme ne soit, dans quelque moment que ce soit / le produit de sesbabitudes antérieures, de son tempérament, du degré d'instruction qu'il possède, de ses sentiments naturels ou acquis , du tour particulier d'imagination qui le distingue? Qui peut nier que toutes ces circonstances doivent être c:onsidérées comme autant de causes qui ont contribué à sa détermination? La liberté est donc l'absence de tout obstacle qui nous empêcherait d'agir comme nous voulons, l'exemption de toute contrainte qui nous forcerait à agir contre notre volonté. Quant à la volonté elle-même ,
iBl|e flét ti ftou qu'elle p'«iÛ8|e 4^ fiii|: qu'à
Tinstant où Ton se décide à agir, ou à n'agir pa3. Dans le pas dis la délibëratioa, ce a est pas la Ubertë ', siàis la volonté qile Foo peuit juaton^t tonvparer à une balance qui demeure eux équilibre tant que ichacuA des hassinssie chairge succaÉsivetnent pQi4$ ég&nxy màh que le plus petit poids, ajouté à l'un ou à Tautre , fait pencher du côté OÙ il se trouve. Im'îa- «tant oii Féqui|i)iFe est détruit par cette addition» rè^ présente celui oii la volonté existe et se manifeste ^
* Voyez la confession de l'Ane, dans la fable àt& Animaux malades de la peste :
• •••••••••• • J^fli MNiTcniMoé
' Qa*eiiiiiiiiiédei«i)iiM»pMiavt|,
Ia |aim , l*occarion , rherbe tendi», ef j,e p^PIM ,
Qodqpie diaMe aoan ma poussant , Je topdii de ce pré ît larfeiir dé maléiigiie. H v^kà Miê wA èttÀt, piiiè<||ti*il fii«t i^lér Éel. Yoilà l'histoire universelle de toute» les déterminations dé la volonté, depuis les délits les plus légers jusqu'aux actions jes plus coupables : une passio|i plus ou moins vive^ roGcasion de la satisfaire ; la présence de robjet, avec toat ce qu^il y a en loi de pliïs propre à sédbirè là raison) lifliisi6n qii*élte chèrche & se faire, en diriiiànalîit à ses pinopi^ yeux l'iraportance de la faute et la gravité du dommage; et enfin ^ après quelques moments d'hésitation, le dernier choc. If) deraière impiilsion dpiméç f^BT If^ pa^on à la liberté, finiswt par la faire 0éc^iy etentfdDaot la volonté. La siiite et la gradation des phénomôoes sera la même , en sens con-
tnure, si an lieu d'uu penchant vicieux , vous supposes nne passion généreuse^ on sentiment vertueux.
I9B PREMIÈR£ PARTIE.
Oq a sans doute rauon de dire et de isroire que •toute action n'eet vertaetue ou eriminelle, qu'autant
quelle est volontaire et libre; car elle est Tua et l'autre quand celui qui Fa &ite a voulu la £iire , et il n*a pu en avoir la volonté que parce qu'il en avait le pouvoir. Mais il est évident que si la volonté est toujours maîtresse d*agir à son gré, il ne dépend pas tfelle de se donner l'existence. Or c'est là qu'est toute la question entre les deux opinioi^ opposées du libre ' arbitre et de la nécessité. Mais comme les faitsdela nature humaine sont et demeurent les mêmes , en présence de quelque opinion et de quelque sjst^e que ce soit , comme on est bien obligé d'en recon'nat* tre la réalité , sous peine de tomber dans la plus absurde contradiction avec soi-même, les partisans de la liberté absolue ont ajouté à leur doctHne une condition qui la rapproche sensiblement de celle de leurs adversaires. Siûvant eux, l'homme est toujours Ubre de faire le bien ou le mal a son gré ; mais il ne peut véritablement faire l'un et éviter l'autre, qu'autant qu'il a reçu de Dieu même une grâce, c'est-àdire un pouvoir particulier, qui est en effet accordé aux uns et refusé aux autres. Si donc les philosophes qui croient que tout est soumis à la loi d'une inviacih\e nécessité, reconnaissent aussi que cette loi est celle de Dieu même, il est difficile de voir quelque différence réelle entre les deux opinimis \
« Oa a vu de nos jours des écrivains soutenir avec «on
- JUff 8M UBIUUIT. 1
' Or, cette loi, que penoune ne peut s'empêcher de connaître et dé comprendre, au moins jusqu'à un ceptain point , et dans la connaissance de laquelle nous pouvons pénétra d'autant plus avant que nous sauront Fëtudîer fllvec pins de oonstanoè^'^de calme et de sagacité, cette loi, dis-je, nous révèle pourtant plnflieurs vérités dune haute importance, et qui iie sauraient nénquer'd*avoir laplus heureme infltiaiéé sur notre conduite. £lle peut nous convaincre, par ' èaKmple,.que la force de notf^ voloiité, ou plutôt la constance et le courage dans Texécution de nos desseins, tenant essentieUement à l'énergie et à Tar*
« zèle paiement ardent, les uns la doctrine de la nécessité, « les autres celle de la liberté, et il semblerait que leur « crayanfe à des systèmes si opponés démit produire des « dHlerences très grandes dans leur conduite. Cependant on « ne voit pas qu'ils agissent d'une manière différenté dans les « affaires de la vie commune. Le fataliste délibère , prend des « résolutions et engage sa foi...,. Gomme tout le monde, il « blâme ceux qui sont perfides ou faux, etc. • ( Reid's £sài^s on active jfotveh, t. III, Mssqfr IV, c. XL ) II est étonnant qn'un philosophe aussi distingué que Reid, aitcoqfondu ta notion de la fatalité avec celle de la nécessité; et il est plus étonnant encore qu'il n'ait pas vu qu'aucun homme au monde ne peut être véritablement fataliste, puisque, avec jnn parmi système , on ne, pourrait demeurer vin|^«quatre heures sans se trouYer plusieurs fois en contra«lictîon avec soi-niéme; car enfin il n'y a pas d'homme qui puisse, dans mille circonstances, s'empêcher de délibérer STant , d'agir.
20O P&EKIÈ&E PARTIE.
deur de nos sentiments, nous devons cultiver avec soin ceux qui sont conformes à la vertu, puisque ce sont les seuls qui puissent nous conduire au bonheur^ Car ThaLitude étant, la plupart du temps, ce qui dé» termine invinciblement nos actions, bonnes ou mauvaises, puisque la vertu n'est presque quun système d'babitudes bien réglées , et le vice un système d'babitudes funestes ou perverses, nous devons nous appliquer sans cesse à acquérir et à fortifier les unes, à fuir et à affaiblir en nous les autres , autant qu'il dépend de nous. Elle nous montre dans les suites inévitables des premières (honneur, considération publique, aisance , surtout calme et satisfaction de la conscience) de puissants motifs de nous y attacher; dans les conséquences également nécessaires des autres (opprobre, infamie, perte de la fortune et de la santé, et surtout angoisse insupportable de Tame) des motifs non moins puissants de nous y soustraire, autant que cela dépend de nous. En un mot, tout ce que nous avons avancé relativement à la faculté de perception morale n'est, au fond, que l'exposition des faits qui dérivent de cette loi de nécessité à laquelle notre nature est soumise. Aussi les proverbes, les maximes, les adages populaires, les traités de morale, les compositions dramatiques, les récits d'aventures fabuleuses ou romanesques, ne sont-ils que l'expression de la connaissance plus ou moins étendue qu'avaient leurs auteurs des effets constants de cettç
kr
loî*; et ohafqiie léétear , ddivmt le à^geé 4» oôltiiailk
.smce qu'il en a lui-mémé, apprécie avec plus ou mxàùSf de jostjesëè, au nitoîns ëôHs oè«râp|^, \kïùé^ rite âfi ce» pMdùetiontf ^v«rM.
C'est encore lé degré de cette connaissance qui nièt <|«ieh{iieâ fièmonnéel à môme de^ prévoir àvec éèr^ titude ce que féi^ont tels^ 6u ték individus dans iMë circottàtance donnée, les résultats infaillibks d'un syst)àiifédè'do)àdtth»ou dSiikddéCeniiinaitidii pàrtîculièré de quelque importance. Elle est donc, en général, le fondemenl de k prudence, et, dans certain cas, celui d'une sorte de divination, la seule au réité dbnt rhomme puisse être capable. Mais il est vrai de dire qu'elle ne s'applique ordinairéméut, avec certitude, qu'aux nûisses, à peu près ccomne' les formulcë des cakuls relatifs à la probabilité de la durée dé la vie humaine, a'oii|.ledegré.d6 pi^istDn-donteUcaaèiift susceptibles , quë pour éeë nombres très cotnsidéra* hks d'individus. Ainsi lou peut affirmer à l'avance ^'une loi itiàmorâle, uir sgrltèner oorrufitlitur d'ad« mixûstration , aura la plus funeste influence sur le pkw graad liombre des peraoimes qui son* èn* eoh* taiot imulë^at .aveo cette Idi- ou 'aveo ce systèmé-, quoiqu'on ne puisse pas dire précisément combien, îty'eQaurajn1 ri* oë seront teUesott^eUeapeMnnésw Encore a*eB trotl^t^il plusieurs dont on pourri pitfédire. avec certitude qu ik seront ou lus seront pm attmtfr.par cettoriaflumioe: éésàstrfèuae^ Eafinl^
00 peut regarder oomme Tindioe le plus frappant de cette nécessité générale dont nous parlons, lensemble des traits qui constituent l'individualité propre à chacun de noa& Aucun eflbrt, aucune in* fluence des causes nombreuses qui agissent sans c^e sur rl'iudividu, ne peut lui faire perdre lea <ài«ietkie8 particuliers qui le distinguent de loiis les autres. « 11 est fait ainsi! » s'ëcrie-t-on quelquefois avec déoour^^^ent, quand on reconnaît Timililtlé des éfibrts qu'on a tentés pour «changer ou niodîfiel:* le caractère et les habitudes d'une personne à qui ^ Vms'miéiefm. ;»
S 16. GondntiiMi,
On peut conclure de tout ce qui précMe que lés deux forces qui, comme nous l'avons dit (§ I^), agissent presque incessamment sur notre ame, sont les causes et le principe de deux ordres de nécessités opposées (celle du bieu et celle du mal) entre lesquelles flotte, en quUque manière, rexistence 4b chaque individu. Les ames vulgaires sont tantôt attirées dans la sphère d'activité de l'une de ces causes, et tantôt dans celle de l'autre; les ames qui ont une énergie peu commune sont plus profondément et plus habituellement engagées dans Tune ou dans . Fautre, saos qu'il leur soit possible pourtant de se maintenir toujours exclusivement dans aucune des deux. Car il n'y a pcMut d'himune ai vertueux qui
EWTFWDEMKNT. ao3
n'ait des momenls de âiiblesse ou d'erreur ; il a'^ en a point de si dëpravé , de si pervers, qui ne fiine' quelques actes de vertu.
Mais , encore une fois y cette né^^ité des actions humaines n'est qu'une vëritë d'induction , et non de sentiment ou de conscience. Comme c'est toujours, au contraire, notre 'irolontd qui noua £iit agir, comme elle est à chaque instant le produit de toutes no& facultés, de tout notre être, nous sentons invinciblement que ses résultats peuvent justement nous . être imputés. Si rhabitude lui donne une direction funeste, une force dont la raison ne triomphe que rarement et avec bien de la peine , nous reconnais» sons qu'il a dépendu de nous de lui résister avant qu'elleeût prisce&tal ascendant*. Noussavonsqu'avec des .intentions droites, avec une rësoludon courageuse et une attention soutenue, nous pouvons pror fiter des moments de calme que nous laissent nos passions , pour parvenir à les vaincre; tandis que la.
f 'Ceaî encore mie vérité d'eaqiérieiioe consfatée dans la doctrine théologique de la grâce, comme l'indiquentcea vers de Corneille, dans sa Iragédie de Pofyeuei€p act. i , se. i* Dieu, dit-il I est toujours juste, toujours bon;
llaitM gtAoe
Ne descend pas toojonrs avec même efficace.
Après quelques moments que perdent nos langneora,. Elle quitte ces trait5 qui pénètrent les cœnrs; Le aÀtra •'fladorcit , k repootse» etc. /
négligence ou da moMeiie Auvent amM enireBilre de pkit en plus jeielaTts , «t mus {n!Bct|0tar amt rafepur
dans tous les maux quelles traînent à leur suite. i(oiu<isvïmieiiÔB> ««te tertkiKie «qui n'adinet
, «tiMi doute, qwMittirsoimiMs obligés, dons touk Jes i^pments de oolîre vie , à faire ce que le devoîr (pr|icrli'^' cpMiious^vciM iUMis ataeuir destonte m* tioB -que koomcience réprouve. Ainsi, tout système de morale, tout pian d'éducation ou de gouvernement, AMMlésvir laMlure etsvr^ vérité» dmt«il tendra iof»' riablement à mettrerhomme, autantqu il est possible,
, dipslai^écessitéde ne vouloir que ce qu'il doit vouloir» SiittU^ot, appreiMire.à bien vouloir doilétt«i'étiido de toute sa vie; et Tun des moyens les plus efficaces ^frttfsseutleooiiduiroà cebut, c'est d^ se iiémr ger, auteat que possible^ le pouvoir- de délibérar avant d'agir.
4UBe domièvo obscrvatioB fort injiortaDteaur té sujet , oW que ks oauses qui kifltijeal à dbaquç instant , soit eu bien , suit en mal , sur notre volonté, c'est-à-dire nds senUmeots de toitttf espèee, sont fugitifs, instantanés et continuellement variables; aii lieu que la raison , destinée à les apprécier , procédant par des notions universelles et invariables , sa tendance nous porte incessamment au bien , au devoir, à la vertu. £lle nous montre le coupable , quel que soit son triomphe, déjà condiBunné par le jugement de tous les siècles qui l'ont précédé, et voué d'a-
ENTENDEMENT. SOJ
vance à Tiadignation et au mépris de tous ceux qui doivent le suivre. Enfio, ce j ugement et cette tendance de la raisou se trouvent confirmés encore par des sentiments de crainte et d'espérance qui s'étendent bien au-delà de cette vie passagère, que nous ne saurions empéciier de naître daus notre aine, et qu'aucuu raisonnement ne peut détruire quand ils y sont entrés.