CHAPITRE V
Du Sentiment religieux et de son influence sur la vertu et sur le bonheur.
5 1. Croyance instinctive h l'existence d'entrés invisibles et SQpériears à l'homme. Principe de la religion naturelle.
Quànd il serait vrai que Ton a trouvé quelques peuplades peu nombreuses et sans communication avec le reste de l'espèce humaine , chez lesquelles on n'a pu reconnaître aucune trace ni des icU'cs religieuses, ni des seutimeuts qui se joignent à ces idées; cela prouverait peut-être que les facultés intellectuelles et morales n'avaient pas encore acquis chez de tels sauvages le degré de développement que suppose ce genre d'idées.- Mais il n'en serait pas moins certain qu il est un de ceux qui caractérisent
aoG PR£M1£HË PARTIE.
constamment et essentiellement une intelligence telle que la notre; car la croyance instinctive à des puissances invisibles, douées d'entendement et de volonté, et, comme telles, pouvant être bienfaisantes ou malfaisantes, est une de celles qui se manifestent le plus promptement et qui entrent le plus &cilenient dans l'esprit des enfants et des hommes grossiers ou incultes, à tous les degrés où il nous a été possible de los observer. *
D'abord, ayant en nous-mêmes la conscience et comme le type d'une intelligence dont toutes les opérations n'ont absolument rien de commun avec les objets extérieurs de perception, ni avec lesqua*. litës sensibles par lesquelles ces objets sont distingués les uns des autres et capables d'agir les uns sur les autres, nous sommes naturellement portés à supposer des modifications intimes de même genre, là où nous voyons des formes et des conditions extérieures semblables bu analogues. De plus, la conscience que nous avons de nos pensées, de nos sentiments, de nos affections, comme essentielle* ment distinctes de tout ce qui, en nous ou hors de nous , peut être un objet de perception externe , nous fait concevoir iacilement qne toutes ces choses pourraient exister , non seulement sous des formes extérieures entièrement différentes de celles qui nous sont connues, mais là mem(î où rien de perceptible à nos sens n'existerait en effet. Enfin le désir et la
crainte, passions dont les inipressiojis sur le cœuv tle rhomme sont d'autant plus vives et plus multipliées qu'il est plus ignorant et plus faible , exaltant sans cesse sou irnagiuatioa, lui font proniptement réaliser ces suppositions que la constitution même de son entendement lui rend si faciles. Ainsi, toutes les fois qu'il sera frappé de ces grands phénomènes où les forces de la nature se déploient d'une manière si imposante et si terrible, les ouragans, les inondations 9 les. tempêtes , les tremblements de terre , il supposera que l'air, l'eau ou la terre elle-même, sont animés par des esprits qui ont des intentions-, des volontés, des passions pareilles à celles qui tourmentent si souvent son propre cœur; et il n'imaginera rien de mieux , pour fléchir ces puissances irritées , que ce qu'il sait être généralement capable de calmer la colère des hommes.
De là , tant de cultes insensés , tant de divinités enfantées par le délire d'une imagination mélancolique et sombre ; de là , l'idolâtrie absurde de ces peuples de l'antiquité , pour qui, -comme l'a dit un grand écrivain, tout fut Dieu, excepté Dieu luimême. Mais si 9 au milieu de ces viles et bizarres superstitions, qui ont presque partout et pendant si long-temps dégradé la raison humaine, l'homme ht toujours les dieux semblables à lui-même, en leur supposant une puissance et une intelligence de beaucoup supérieures à la sienne; si cette pensée
se retrouve même clu z les sauvages placés pres<^ue au dernier rang de l'espèce humaine , qui ont pris pour objet de leur culte ou des êtres inanimés, ou les plus vils des animaux; ou reconnaît encore , dans eette monstrueuse aberration de Tesprit humain, la tendance naturelle qui le porte à chercher hors de lui une perfection et une puissance infinies, précisément parce qu'il sent à chaque instant les étroites limites de sa propre puissance. On y reconnaît le besoin qu'il a de donner à sa faiblesse , dont le sentiment inévitable l'effraie et le déconcerte si souvent, un appui inébranlable qui le puisse rassurer et consoler à la fms. Aussi , n'est-ce pas la raison ou l'intelligence d'un individu, qui peut, dans aucun cas y lui offrir cet appui nécessaire; il ne le trouve , en fait d'idées d'une grande importance, et comme fondamentales , que dans la raison universelle de ses semblables, et, pour ainsi dire, de Fespèceliumaine tout entière.
Or, à mesure que cette raison s'est développée et
perfectionnée, loin de rejeter et de méconnaître ces déterminations premières dont elle a constaté l'existence, loin de pouvoir se soustraire à l'effet de ces sentiments qui portent l'homme à reconnaître la possibilité et presque la nécessité d'un nombre peut-être infini de degrés d'intelligence supérieurs à celui qu'il reconnaît en lui-même, et surtout l'existence d'un être dont la suprême intelligence
ENTENDKMENT. '20g
embrasse tous ces degrés à la fois, la raison perfectionnée, disons nous, n'a fait que confirmer, en réparant, cette conception, qui est le fondement de la religion naturelle.
^ a. Le seotiment religieux développé et confirmé par l'exer' dce At no» facnltéa de perception externe et de perception morale.
J'ai fait voir dans un autre endroit *, comment la preuve de l'esdstence de Dieu résulte du principe de causalité qui est le fondement et la loi tic notre faculté intellectuelle. Or il n'est presque personne qui ne- sache combien cette preirve acquiert à la fois d'importance et d'intérêt par les considérations qui
naissent de l'observation de nos facultés de perception extérieure et morale , et par TefTet des sentiments qui se joignent aux opérations de ces deux facultés : il me suffira donc d'indiquer rapidement les résultats qu'elles présentent.
Qu'est-il besoin , en effet , de rappeler ici les nierveilles qu'offre sans cesse à nos regards le spectacle de la nature et l'harmonie des lois générales et particulières qui font de l'univers un tput dont les par^ ties- infinies s'enchaînent et se correspondènt avec la plus merveilleuse précision j l'infini en grandeur,
* Tom I , sect. a, chap. V, $ 9.
comme rinfini en petitesse, nous manifestant, dans tous les détails qu'il nous a été donné d'en saisir , un
dessein , une intelligence à laquelle tout est incessamment présent , une puissance à laquelle tout est incessamment soumis? Dans tous les siècles, les hommes qui ont uni les connaissances les plus étendues à la plus brillante éloquence, ont semblé se complaire à nous tracer de ces tableaux qui, tout imposants et sublimes qu'ils sont , resteront toujours infiniment loin , je ne dis pas de la vérité du modèle, mais de la vérité de ses moindres parties, dont ils n'o£frent que des esquisses grossières et décolorées. »
Au milieu des pensées et des sentiments que fait naître en foule la contemplation de tant de mer* * veilles , quel homme osera se dire à lui-même : mes semblables et moi sommes les seuls êtres capables de concevoir et de jconnaitre une partie de ces prodiges ; l'immensité de ceux que nous ne connaissons ni ne connaîtrons jamais, ne peut être connue ni . comprise nulle part, ni par aucun être existant autre que l'homme? Ne serait-ce pas le comble de l'orgueil et de la démence?
ff La vérité , dit très bien Bossuet , est une de soi ; a qui la connaît en partie en voit plusieurs; qui les
« connaîtrait toutes n'en verrait cfu'une et il Êmt
« nécessairement qu'elle soit entendue quelque « part : l'homme en est à lui-même la preuve
« indubitable. Car , soit qu'il la considère en lui- « même, ou qu'il étende sa vue sur tous les êtres n qui l'environnent, il voit tout soumis h des lois * « certaines et aux règles immuables de la vérité; il « voit qu'il entend ces lois, du moins en partie, lui « qui n'a fait ni lui-même, ni aucune autre partie « de l'univers, quelque petite qu'elle soit; il voit (c donc bien que rien n'aurait été fait, si ces lois « n'étaient ailleurs parfaitement entendues , et il a voit qu'il faut reconnaître une sagesse éternelle , « où toute loi , tout ordre, toute proportion ait sa « raison primitive. *»
Les mêmes réflexions s'appliquent évidemment aux phénomènes que nous manifeste notre faculté de perception morale. Par exemple , le sentiment constant, universel, d'aversion et d'horreur, qu'inspire le méchant, même à ceux qui n'ont rien à craindre de lui , ce n'est pas nous qui nous le donnons, c'est Dieu lui-même qui l'a mis dans nos cœurs. Aussi l'on peut dire que, dès cette vie présente , et dès les premiers moments de notre existence , commence pour nous ce que quelques philosophes ont appelé le gouvernement moral de cette intelligence et de cette puissance suprêmes. Ici se manifeste clairement l'action des lois générales aux-
* De la Connaissance de Dieu et de soi-même, chap. IV, an. VI.
ail PREMIÈRE PARTI K.
quelles elle a voulu que le monde moral fut assujetti: Souvent le cours naturel des choses amène la peine éclatante du coupable immédiatement après c|ue le crime a été commis, et quelquefois, à vrai dire, après de longs délais. Mais lors même qu'il parvient à se soustraire à la justice des hommes, lorsque, devenu tout à £ût incapable de remords, il semble presque échapper à la justice divine et braver la loi morale , qui peut savoir ce qu'il a soulTert , sans révéler les tourments secrets de sa conscience? Quel homme surtout, s'il n'est pas un scélérat ou un insensé, consentirait à prendre sur soi toute la res* ponsabilité d'uÉe vie criminelle, au prix de toutes les jouissances dont on peut supposer qu'elle a été remplie ?
Car ce n'est pas seulement le repentir ou le remords qui est la peine naturelle des passions injustes ou cruelles portées à l'excès; il n'y a, au contraire, que les ames encore capables de quelque retour vers la vertu, qui en soient susceptibles. La peine naturelle du criminol parvenu au dernier degré de la perversité est dans ses passions elles-mêmes, qui, comme autant 'de ^rans implacables, le fatiguent et le tourmentent de désirs sans cesse renaissants. On peut donc dire, sous ce rapport au moins, que, même dans cette .vie, il n'échappe jamais à son juste supplice : c'est une vérité dont toutes les histoires nous ofirent partout la preuve incontestable.
S 3. Immatérialité et Immortalité de Tame confirmée* par le
sentiment religienx.
Mais ce gouvernement moral de Dieu, qui, comme nous venons de le dire, commence dès cette vie, cessera-t-il entièrement à Finstant où ce corps matériel, qui n'est que l'enveloppe, Tinstrument ou l'organe général de notre ame, aura péri, c'est-à-dire à l'instant où les parties matérielles dont il est composé seront entrées dans de nouvelles combinaisons, et ne seront plus remplacées par d autres, comme cela était arrivé jusque là ? Assurément aucune de ces parties n'est mon ame , n'est moi^ puisqu'actuellement j'ai la certitude qu'elles se sont renouvelées et se renouvellent sans cesse, et que pourtant je me reconnais et me suis toujours reconnu pour le même être sentant , pensant et voulant.
D'un ïiutre côté, ma vie toute entière n est qu'une anticipation continuelle de l'avenir; les sentiments les plus profonds , les plus énergiques, les plus généreux, dont ma nature soit susceptible, sont ceux qui m'intéressent aux destinées présentes et futures de mes amis, de ma famille, de ma patrie; je ne me reconnais digne d'estime et de récompense , je ne mérite enfin, qu'autant que je suis capable de faire à ces sentiments les plus grands et quelquefois les plus douloureux sacrifices , y compris celui de ma vie elle-même , lorsque les circonstances l'exigent ,
2l4 PREMIERE PARTIE.
et ces circonstances ne sont pas très rares. Mais , en* core une fois, ces nobles et généreux sentiments , ce
n est pas moi qui me les donne : s'il existe un Dieu , c'est de lui qu'ils me viennent; et, si Dieu n'existe pas, je ne puis comprendre d'oii ils me viendraient. Je renie ma propre nature, en méconnaissant le principe de causalité qui est, en quelque sorte, ma nature tout entière. Cela est impossible : il faut donc que Dieu soit : il faut qu'il comprenne dans son essence cette justice parfaite, absolue, dont il me laisse entrevoir, dans le cours de cette vie fugitive , une image affaiblie et imparfaite.
Croirons-nous donc que ces ames sublimes qui, dévouées à llaçcomplissement des devoirs les plus sévères , uniquement occupées du bonheur des hommes, au poiut d y sacrifier sans çesse tous les penchants les plus iihpérieux de la nature; qui , dans> la vue d'accomplir la loi de Dieu , et dans l'espoir démériter une vie meilleure, onlLConstamment retenu leurs sentiments, leurs affections, leurs pas* sions, sous le saint empire de la vertu; un jViarc- Âurèle, un Fénelon, et tant d'autres mortels qui, pour avoir été placés dans des conditions et dans des circonstances moins éclatantes , n'en sont pas moins dignes de nos hommages ét de notre vénéra* tiou , ont du voir , au dernier jour, leurs plus nobles espérances s'évanouir, et n'auront été, pendant toute leur vie, que le jouet de la plus vainc des il-
Oigitized by
fusions ? Quoi ! ces terreurs involontaires qui se mêlent souvent aux prospérités 4m crime, qui reviennent du moins à de longs intervalles mêler à son triomphe de funestes pressentiments, et humilier par leur apparition importune l'orgueil de sa joie; quoi ! ces angoisses qu éprouve , au dëclin de sa vie, / un tyran qui fut le flëau de l'humanité, lorsque, jetant ses regards dans le passé, il n*y voit que les - cadavres ensanglantés de ses victimes , ou le hideux tableau de ses débauches, lorsqu'il recule d'efTroi devant la pensee de l'avenir qui va commencer pour lui, tout cela n'est qu'une puérile fkutasmagorie , que la frayeur d'un enfant dans les ténèbres? U y a pourtant là quelque chose de plus distinct et de plus explicite ; et chaque fois qu'il ose y arrêter sa pensée, quelles lueurs terribles viennent éclairer cette sombre profondeur ! car enfin il sàit de quoi il s épouvante, et pourquoi.
Un infortuné, accusé d'un crime impossible ou imaginaire, est traîné devant un tribunal composé déjuges pervers ou prévenus; un peuple entier, égaré par les mensonges de ses accusateurs , aveuglé par leurs artifices, le poursuit de ses clameurs et semble avoir soif de son sang; il ne peut ni faire entendre sa défense, ni peut-être la &ire comprendre ; Farrét fatal est prononcé , il va perdre la vie par un affreux supplice, et spn nom même demeurera en horreur k ses concitoyens , comme celui d'un vil scélérat.
2l6 PilhiMlihK PAHTIK.
Alors ses yeux chargés de doiileurs s'élèveot vers Je
ciel, il prend Dieu à témoin de son innocence
Mais nulle part daus Tifuivers le gri de sa détresse ne peut être ni compris ni entendu; le Yoîlà seul avec son infortune! la voix même de sa conscience, qui le soutient encore contre le plus horrible désespoir, va bientôt être anéantie avec sa vie. Nousmêmes , qui comprenons si facilement tous ces sentiments , qui n'avons pu nous empêcher d'embrasser ces douces et séduisantes espérances d'un meilleur avenir y qui y soumies invinciblement ramenés dans toutes les occasions, où notre ame est déchirée par la perte d'un être qui nous fut cher , par quelqu'un de ces chagrins amers et profonds contre lesquels le monde oh nous vivons n'offre ni ressource , ni consolation ; .nous enfiii et tous les êtres qui ont existé, ou qpi e)dstçront $ur ccttte terré, nous sommes destinés à être éternellement la proie du néant f
Mais qu'est-ce doue que le néant? par quelle, étrange feitalité cè mot, qui n'exprime que la négation de tout ce que nous pouvons connaître , savoir et comprendre, de viendrait-il à nos yeux un je ne sais quoi destiné à engloutir toutes les réalités? Comment tout ce qu'il y a de réel, d'existant, de connu ou de susceptible de l'être, appartiendrait*!! à pe qui n'est ni réel, ni imaginable, en un mot à ce qui n'est rien? Comment cette chaîne indissoluble des rapports qui unissent le monde visible et matériel ^
au monde invisible et intellectuel , serait*elle anéantie dans sa partie immatérielle, tandis qu'elle ne Vest pas, et ne saurait l'être, dans sa partie matérielle ? Sans doute il nous est impossible de connaître et même de concevoir quel pourra être le mode particulier d'existence de notre ame , hors du système de conditions qui nous la manifeste actuellement; mais enfin nous comprc^aons damoinsTexisteoce , et nous ne pouvons, en aucune manière, comprendre le néant. * .
% ^. ht seatiment religieux , fondement des différents cultes
et des religions positives.
On voit assez, par ce qui précède, qile le sentiment religieux se compose , en quelque sorte , de ce qu'il y a d'indéfini dans nos sentiments moraux et intellectuels, c est-à-dire , de tout ce qui, dans ces divers sentiments, se rapporte, d'abord à des objets indéfinis, indéterminés , à des^causes imaginaires, et enfin à un objet infini , à la cause unique et suprême de tout ce que nous sommes et de tout ce qui est. Les'hommes n'ont cherché et n'ont vu d'abord dans les dieux fantastiques qu'ils se sont faits , (|ue des puissances capables de les garantir des maux qu'ils pouvaient craindre, ou de les affiranchir de ceux qu'ils souffraient actuellement; capables de leur procurer les biens qu'ils désiraient , ou de les maintenir dans la jouissance de ceux qu'ils possédaient. Ils ont
ai8 PREMIERE PARTIE.
naturellement été conduits à penser que ces puissances étaient , comme Thomme lui-même, suscep» tibles de se laisser fléchir par la prière , ou toucher par les marques d'un respect et d'un dévoûment sans bornes, ou charmer par la pompe des cérémonies instituées en leur honneur , par la richesse et la ma|pûficence des dons qu'on leur offrait. £nun mot, ils ont dû traiter les dieux comme ils traitaient les hommes puissants, les rois et les dominateurs des peuples. Ceux-ci ayant des ministres confidents de leurs pensées et exécuteurs de leurs ordres, des amis à qui ils accordaient des grâces, des faveurs spéciales, spit pour eux-mêmes , soit pour ceux qu'ils protégeaient, on reconnut aussi des ministres des dieux , à qui Ton attribua à peu près les mêmes . privilèges et les mêmes avantages dont jouissaient ceux des rois. Mais s'il est arrivé quelquefois que les ministres des rois ont usurpé réellement la puissance de leurs maîtres^ en f^gnant d'en être les su» jets les plus fidèles et les plus soumis, il est arrivé bien plus souvent encore qtie les ministres des dieox se sont faits dieux eux-mêmes, en parlant toujours au nom de ces puissances invisibles, x|ui ne pouvaient pas avoir d'autres organes qu'eux.
Dans le système du polythéisme , les dieux , considérés comme vengeurs du crime et comme rémunérateurs de la vertu , comme punissant l'un par des peines éternelles , et récompensant Tautre par
ENTENDEMENT. a I g
UD bonheur infini, ne semblaient pourtant avoir pour but /que de &ire régner la justice et la vertu sur la terre. Ce que Ton appelle proprement dogmes religieux ^ paraît n'avoir eu presque aucune importance chez les peuples qui ont admis !a pluralité des dieux. Mais lorsque le principe ou ic dogme de l'unité de Dieu eut commencé à s'établir dans l'empire romain, par exemple, avec la religion chrétienne, dès lors aussi Ton commença à envisager le culte sous un nouveau rapport. On considéra les croyances religieuses , ou la foi , comme devant décider du bonheur OU du malheur éternel des hommes , presque indépendamment de leur conduite morale, presque indépendamment des actions vertueuses ou coupables qui auraient marqué le cours de leur vie. Non pas sans doute qu'on regardât le crime comme une chose indillérente, et qui ne dût pas exposer à des peines étéraelles; mais enfin la vie la plus irré* prochahle ne devait pas en garantir ceux qui n'auraient pas eu sur la Divinité les opinions et les sentiments que l'on a depuis appelés Ordiodoxes.
Cette révolution dans les idées religieuses des peuples soumis à l'empiré romain s'opéra surtout au temps de Constantin , par l'adoption que cet empereur fit de la religion chrétienne, et par le puissant appui qu'il lui donna. Dès lors , en effet, le dogme l'emporta de beaucoup sur la morale , et devint la partie essentielle de la religion. Mais il est évident que
PK£M1£R£ PARTIE.
celle-ci y consistant désormais dans des opinions
abstraites et métaphysiques, devenait au fond toutà-Êiit étrangère, tout*à-fait inaccessible à rinteliigence de Fimniense majorité des hommes, appelés à la pratiquer. Le sentiment religieux devait prendre, par l'effet de cette révolution, une direction, sinon tout-a-fait fausse, au moins propre h l'égarer de mille manières, comme il arriva au milieu de cette foule de partis, dliérésies, de querelles violentes et envenimées, que virent naître les siècles qui suivirent immédiatement l'événement dont nous parlons. C'est alors que parurent dàns le monde ces deux puissances, du sacerdoce et de l'empire, que l'on vit depuis, tantôt rivales, tantôt unies, mais toujours réellement inconciliables, toujours funestes, par leur union , à la prospérité des peuples , aux progrès de la vertu et du bonheur social , el ne servant jamais l'une et l'autre que par l'éclat et le scandale de leurs divisions.
Quelle est donc la cause de cet étrange phénomène? Cest que chacui|e de ces puissances méconnut sa nature et sa destination; c^est qu'on s'obstina à confondre deux ordres de choses essentiellement étrangers l'un à l'autre , et qui n'ont et ne peuvent avoir absolument rien de commun. Le polythéisme était, par sa nature, un système religieux de tolérance presque universelle , au moins pour tout ce qui pouvait tenir aux opinions purement rationnelles
EWTE iND EMEiN T. '2 1 1
sur la Divinité , sur son' essence et sur ses attributs. Il 's'était associé , par le but et par Tesprit de ses rites et de ses cérémonies, à l'ordre politique des sociétés, mais il ne le dominait ni n aspirait à le dominer; il n'en faisait qu'une partie au fond tout-à-fait subalterne , et laissait à la raison ou aux croyances individuelles toute l'indépendance qu'on ne saurait leur oter sans introduire dans la société des causes de troubles et de désordres sans' cesse renaissants. Le polythéisme avait donc accoutumé les peuples à reconnaître une sorte d'unité dans le culte et dans la religion, comme ils la reconnaissaient dans le pouvoir civil auquel ils étaient soumis. Mais , du moment où la religion, au lieu d'être^ comme auparavant , la manifestation de cette partie du sentiment religieux qui inspire aux hommes le désir et le besoin de mettre leurs intérêts les plus chers sous la protection des puissances invisiblos , devenait la connaissance des rapports invariables et nécessaiics qui existent entre chaque individu et Dieu lui-même, la règle des devoirs qu'il a à remplir envers son souverain maître, le fondement d'espérances et de craintes qui nous mettent sans cesse sous les yeux ou une félicité sans bornes, ou un malheur sans terme et sans mesure , alors la question change entièrement de face. Si , comme être moral , j'appartiens à la famille, à la patrie, à l'humanité tout entière : comme adoptant telle ou telle opinion religieuse, tel ou tel
aaa premièbc partie.
culte, je ne puis plus appartenir qu a moi-même je ne puis obéir cpi'à mon jugement, à. ma raison, à ma conviction intime j je ne pais , en un mot , dépendre que de moi-même.
Un nombre plus ou moins grand de mes sem« blables peuvent s'unir à moi et adopter les mêmes opinions, les mêmes pratiques religieuses, consentir à des lois, à des règles de discipline, qu'ils s'engageront à observer fidèlement. Mais que quelqu'un d'entre eux vienne à reconnaître, ou s'imagine avoir reconnu que, sous peine de risquer son salut éternel, il ne peut plus demeurer uni avee ceux dont il avait jusque là partagé la croyance, quelle puissance au monde peut avoir le droit de le contraindre à croire ce qu'il ne croit pas? Quelle puissance au monde pourrait le garantir ou le dédommager des maux qu'il redoute ? H est évident que tout dissentiment de ce genre, entre un ou plusieurs individus et une société ou communion, quelque nombreuse qu'on la suppose , ne peut être aplani que par la voie de la persuasion. L'intervention d'une force extérieure quelconque , fût-ce même celle de Tétat tout entier contre un seul dissident, ne peut absolument être . d'aucun poids dans la question. Cette force peut &• cîlement lui ôter (a yie; elle est tout-à-fàit impnis* santé à lui faire adopter sincèrement et du fond du cœur (condition indispensable dans ce cas ) une opinion purement rationnelle, et les pratiques, qui
ENTENDEMENT. !2 !l 3
ea sont la conséquence *, Cest l'ignorance ou Toubli de cette vérité palpable, qui, dans tous les temps et dans toutes les sectes, a produit cette foule innombrable de martyrs dont le sang a rougi les écha£auds, et contre lesquels on a vainement épuisé l'appareil des supplices et toutes les tortures inventées par le génie de la persécution.
§ 5. Intcrétâ religieux , opposés an Mntîment religieux.
Conclusion.
Gomment une vérité aussi incontestable que celle que nous venons d'énoncer a-t-elle pu être si longtemps et si universellement méconnue? Comment est-elle encore si peu comprise , même chez les na* tions les plus civilisées de l'Europe , et pourquoi y est-elle quelquefois combattue avec tant de fureur et d'obstination? Gomment enfin la plus barbare into-* lérance a-t-elle été trop souvent le caractère dominant d'une religion qui proclame hautemenl l'égalité et h fraternité entre tous les honmies? Cette e&
* Locfceydaiis sa Lettn sur la Tolérance ^ a traité le aqet de la liberté de conscience avecaoe admirable supériorité de
talent et de raison. Connaissance approfondie du sujet, piété sincère et amour non moins sincère de la vérité , tout concourt à rendre cet écrit, malgré sa brièveté, l'un des plu» utiles et des j^lus importants ouvrages de cetexcelleutauteur. Cest ee qui m'a engagé à revoir avec soin l'édition qu'en ont donnée, en tSiS, MM. Bossange et Firmin Dîdot.
•Jl'24 PREMIÈRE PARTIE.
frayante et bizarre contradiction s'explique, ce me semble, comme toutes celles que présente notre coastitutiou morale , par Topposiliou des sentiments que nous avons appelés personnels, et de ceux que nous nommons sympathiques. A coté du sentiment religieux, qui, dans sa simplicité primitive, dans le dégagement absolu de tout ce qui est étranger à la pensée de Dieu et d'une autre vie, ne nous inspire qu'affection pour nos semblables, que zèle pour Fac*complissement de nos devoirs, abnégation de nousmêmes, et résignation constante à tous les (événements ; à coté de ce sentiment pur et sublime , disons-nous, s'élèvent d'autres sentiments qui tiennent au même ordre d'idéas , mais où la personnalité est plus directement intéressée, et que, par cette raison, je crois pouvoir désigner par l'expression d'intérêts religieux. On peut, ce semble, les diviser en intérêts moraux et intellectuels, ou d'opinion; et en intérêts matériels, ou de richesse, de crédit et de puissance.
Et d'abord, la connaissance de la véiité étant un des besoins les plus impérieux de notre intelligence ; quand ce besoin est satisfait , ou- seulement quand on se persuade, quoiqu'à tort, que l'on a trouvé ce qui peut le satis£eûre, on y donne un plein assentiment. Par l'effet de la sympathie qui unit les membres d'une même société et qui les attache à un mémo culte, il semble que la confiance ou la foi implicite
qui' les soumet à une même opinion religieuse se fortifie d'autant plus que le nombre de ceux qui l'adoptent est plus considérable. Cependant Timmense majorité des individus est défournëe par un grand nombre de causes diverses et de différents motifs, non seulement du soin, mais même de la pensée d'examiner les fondements de sa croyance ou de ses opinions, sur tout ce qui n'est que purement spéculatif ou intellectuel. Mais lliabitude les ayant faniiliarisés avec ces manières de penser, et leur rendant insensible ce qui peut-être, sans cette circonstance, choquerait le plus leur raison et leurs sentiments naturels, la première impression que produit sur eux la proposition d'un changement d'opinion ou de conduite (surtout de la part d'un individu obscur , sans puissance et saqs crédit) a quelque chose de choquant et d'offensant pour leur amour-propre. Cq be^in que nous avons tous de nous sentir égaux à. la plupart àes hommes et supérieurs à quelques uns d'entre eux , nous fait éprouver une peine assez vive quand il est contrarié d'une manière imprévue; îl nous inspire une résistance, pour ainsi dire instinctive, qui se fortifie immédiatement de la conscience" ou de la connaissance qae bous av6ns de toutes celles du même genre, et qui se transforme presqué au même moment en un sentiment de haine contre celui qui choque ainsi nos idées et nos sentiments' habituels. Il y a donc constamment une masse con- 11. j5
aa6 PRBMiitRB partie.
sidërable de ces intérêts que j'appelle moraux, et iateliectuels, qui résiste à quelcfue changement que ce soit dans la .conduite et dans les opinions d'un peuple , et qui s y oppojse avec d'autant plus de succès, qu'elle a^t avec une rapidité , un accord et une énergie dont peu de personnes soupçonnent les causes e( la nécessité.
En second lieu y il y a aussi des intérêts matérieb qui, bien que moins importants par le nombre des individus tqnj^lés immédiatement à les défendre, ne sont pas moins redoutables , par la dispositioo constante de ceux-ci à les soutenir de tous leurs efforts, et par l'art qu'ils ont de soulever en leur feveur les intérêts moraux et intdlectu^s dont nous venons de parler. On peut distinguer parmi les défenseurs des intérêts purement matériels de la religion , c'est-àdire des richesses, de la puissance et du crédit de ses ministres, outre la classe très nombreuse de ceux qui eu tirent quelque avantage direct ou indlxrect , la plus considérable partie des ministres eux-mêmes, qui, vivemeni; touchés de oe$ intérêts matéiiels, les confondent si aveuglément et si sincèrement avec la religion, qu'ils croient eu effet n'être sensibles qu'à la con0enrati<Mi et à ce qu'ils appellieat sa gloire f en sorte qu'ils ne s'aperçoivent pas de l'influence qu'exerce sur leurs opinions et sur leur conduite cet intérêt purement temporel, sur la légitimité duquel ils ne conçoivent aucun doute. Car tout homme ayant
ESTENDEUKMT^ !»a7
besoin de justifier à ses propres yeux les avantages dont il jouit, ils se sont dès long-temps fauuiiarisés avec U pensée que rien n'est plus utile au public, à la morale et à la religion , que le pouvoir et la richesse qui sont daveaus leur partage. Vient ensuite la classe beaucoup moins nombreuse ( il faut le croire pour rhouueur de Thumanité), mais aussi beaucoup plus active , et exerçant une bien .plus grande influence , des hommes qui ont assez de lumières ou d'esprit pour être intérieuremeut convaincus que la cause qu'ils soutiennent n'a pour elle ni la raison, ni la vérité, mais qui espèrent, à foi ce de calomnies, de violences et de persécutions, décourager ou réduire au silence les vrais défenseurs de la justice et de la vertu , écarter au moins pour loag*temps les obstacles qu'on oppose à leur insatiable ambition, let étouffer les vérités nuisibles à leurs intérêts. De là ces guerres sanglantes et cruelles dont toutes les contrées der£iurppe ont été successivement le théâtre à toutes les époques où la puissance sacerdotale a pu se croire menacée dans ses int^êts matériels, ou mêmeacru avantageux pourellede s'associer aux plus coupables excès, de la puissance civile. De là, ces massacres de populations entières, .provoqués, encouragés et vantés comme des actes de vertu et de piété par des hommes qui pourtant se prétendaient les dépositaires et les seuls interprètes de la morale évangélique.
as8 PREMIERE PARTIE.
.Cependant cette morale, qui, au moment où elle fut annoncée dans le monde, mettait à la portée des esprits les plus vulgaires les maximes de la plus sublime et de la plus saine philosophie, avait une bieh autre sanction que celle des philosophes ; elle était pour les chrétiens une loi dont ils ne pouvaient s'affranchir, sans abjurer en quelque sorte leur foi et leur culte. Comment donc cette loi , c{ui prescrivait si impérieusement Fabnégation de soi-même , la patience, l'humilité de cœur , l'amour des hommes , le mépris des richesses et de tous les biens terrestres, qu'elle déclarait incompatibles avec Tespérance du salut étemel, fiit-elle, après quelques siècles, presque entièrement méconnue et oubliée par ceux, qui se disaient . les successeurs et les disciples de Jésus- Christ et des apôtres? Leur maître leur avait dit : c Mon règne n est pas de ce monde. Rendez à César. « ce qui est à César et à Dieu ce qùi -est à Dieu " ; 9 mais ils prétendirent être les dispensateurs-nés des couronnes et les modérateurs de tous les états* de la chrétienté; ils voulaient que César fût leur esdàvè, et Dieu lui-même ne fut plus pour eux qu un vain nom. U leur avait dit : « Ne jugez pas, car vous serâ <K jugés comme vous aurez jugé les autres ; je ne suis « pas venu pour juger les hommes, mais pour les « sauver ; c'est la miséricorde que je veux, et non le
* Joamn. e. XVIU, v. 36. Matth. c XXU, v. 21.
ENTENDEMENT. a^i^
« sang des sacrifices » £t dans toutes les contrées
de la terre où put s'étendre leur influence , on les vît étabJir d alfreux tribunaux qui n'annonçaient un Dieu de paix et de bonté quWec l'appareil des tortures et la terreur des supplices, qui, joignant l'hypocrisie à la cruauté y s'enrichirent des dépouilles de leurs innombrables victimes. Enfin Jésus-Christ, en envoyant ses apôtres annoncer sa doctrine aux nations, leur avait dit : « Vous n'aurez ni or^ ni argent, « ilî deux tuniques , ni chaussures, ni même un bâton « dans vos voyages. Je vous envoie comme des brebis « au milieu des loups £t Ton vit des hommes qui se disaient les successeurs des apôtres, gorgés de richesses , étalant le luxe et le faste des monarques, escortés de nombreux soldats, se précipiter sur des populations désarmées comme des tigres avides de sang et de carnage.
Ce déplorable contraste ^ntre la doctrine et les actes , entre la loi expresse de Dieu lui-même et la conduite de ses ministres, qui en fiit si souvent et pendant tant de siècles une manifeste et sacrilège violation , nous fait assez voir combien il importe de distinguer ce que nous avons appelé intérêt religieux, du sentiment religieux. Celui-ci est, jusiiuà un certain point, le même dans tous les temps et
* Mattk., c. Vil, V. 1, Sqq. c. IX, v. i5.
** Matth.f c. X , V. 9, to, 16.
23o PREMIÈRE PÀliTl£.
dans tous les iiidivkki$ , quels que soieiit la doctrine
et le culte qufîls aient adoptés. Il n'est au fond que la règle morale du devoir , qui se manifeste à tout esprit droit, à toute âme généreuse, à tout homme enfin qui consulte la voix de sa conscience, dans le silence des passions , et qui sait y obéir. Seulement, celui en qui le sentiment rc^gieux « une haute énei^ie rapporte les inspirations de sa conscience à leur. véiitaMe oùuse , c'eslr-à*dire à une intelligence, immensément supérieure à la sienne , (|iul regarde comme le témoin invisible et toujours présent , CWMO le juge incorruptible de ses actions les phis cachées, de ses sentiments les plus intimes, de ses pensées les plus secrètes. Aussi, dans la multitude des systèmes religieux qui ont régné sur la terre , dans ce ncnnbre presque infini de sectes , entre lesquelles ils se sont partagés, et qui n'ont pas manqué de s'anathéffmtiset* et de se persécuter avec fîireur les unes les autres , toutes les lois qu'elles ont pu disposer de k force, a^t«on toujours vu led persécuteurs animés par l'intérêt religieux, s'associer les passions des peuples aveuglés et fanatisés par eux , tandis que les hommes en petit nondbre, dont la piété était la plus vive et la plus sincère, dont rattachement aux mêmes doctrines et au même culte était le plus in* contestable, mais chez qui le sentiment religieux n était pas étouffé par l'intérêt, s'opposaient aux violences, aux cruautés, et né craignaient pas de
EfrT£lf DEMENT. a3l
s'exposer euvniémcs à ia persëculioQ , pour en adoucir OU en arrêter les ei&u *
Sani doute l'ignorance et la barbarie contribuent merveilleusement à propager et à affermir le fatal
* Par exemple , que l'on. compare la conduite de Féne- Ion, dans sa mission en Saîntonge, avec les déelamatioDs forcenées de Bossaet, qui , dans l'oraison funèbre du chancelier Letellier, ne craignit pas de prostituer son sublime talent, eu préconisant Fun des plus monstrueux attentats dont un roi puiaae se rendre coupable envers ses si^ets. Je ne veux point mettre en doute la sincérité de cet illustre évéque » mais pins elle sera attestée par ses écrits et par toute sa vie , plus elle fera ressortir avec évidence la différence que je marque ici entre l'influence du sentiment religieux, et celle deTintérèt religieux, les égarements déplorables où ia prédominance de cet intérêt peut faire tomber les hommes les plus éminents par leur savoir et par leur génie.
Voyez dans les Discours sur l'histoire ecelésiasùque du savant el respectable abbé Fleury, combien il juge plus sainement que Bossuet la conduite du clergé dans les siècles de barbarie, les prétentions des papes , leur insatiable ambition de pouvoir , et en général les abus sans nombre que l'oubli de la pure doctrine évangélique avait introduits dans régliàc; donnant assez à entendre qu'il voyait avec douleur qu'il en subsistât encore beaucoup à l'époque où il écrivait. — Voyez aussi, sur le même sujet, l'Histoire de la puissanete temporelle des papes ^ et de l'abus qu'ils ont fait de leur pontpoir spirituel •j dont la troisième édition a paru en iSoë, puvrage de l'un des phis savants hommes, des esprits les plus disiing(u;s, et des meilleurs écrivains de notre temps.
a3si PRBMiillB PARTIE.
triomphe des intërêks religieux sur le pur sentiment, comme ou la vu presque de tout temps , chez la plupaFt des peuples de l'Asie , comme on le vit dans presque toute l'Europe, au moyeu âge, et comme on le voit encore en Espagne et dans toutes les contrées dé rAmërique naguère dépendantes de ce royaume. Mais à mesure que les peuples acquièrent plus d'in- ^trujction, h m^une que la riEÛson publique se dégage des ténèbres où elle était ensevelie, le sentiment religieux s'épure et se. dégage à sou tour, et tend à rendre à la religion son véritable caractère , à cir«conscrire le sacerdoce dans les limites qu'il n'aurait jamais du franchir. '!f!'outefois ce n'est pas sans regre^ que Ton renonce à u|i pouvoir même illégitime: Tin? téret religieux opposera long-temps encore de puis-* sants obstacles au progrès des lumières, et par conséquent à rétablissement des saines doctrines sur cette matière, c'est-à-dire de celles qui seules sont £sivorables à la vertu e|; au bon)le^r des individus et des sociétés.
11 résulte clairement de tout ce que nous venons de' dire : i* que la distinction précédemment établie , et les observations que nbus avons faites sur l'opposition et la lutte constante entre les sentiments sympathiques et les sentiments personnels 9 sur les causes nombreuses et puissantes qui favorisent la prédominance de ces derniers à f égard des autres ^ se retrouvent encore dans ce nouvel ordre d'idées et
ENTENDEMENT. a33
d^afifectioDs, sous les noms de seutiment religieux et d'intérêts rriigieux; a* que le sentimeat religieux , étant commun à tous les systèmes de religion positive, à tous les cultes et à toutes les sectes dans lesquelles ils se divisent , tend incessamment , sinon à les unir ou à les confondre, au moins à les rapprodier, à af&iblir la violente antipathie que les intérêts religieux, plus que toute autre chose, font naître et maintiennent entre elles. Car il condamne hautement et réprouve de toute sa puissance cette > farouche et sanguinaire intolérance, aussi contraire (on ne saurait trop le dire) au véritable esprit du christianisme , qu'aux notions les plus évidentes de la justice et du bon sens ; enfin , que si le senti* ment religieux, donne à la morale le plus puissant appui, la base la plus inébranlable, il ne peut avoir sur la vertu et sur le bonheur des hommes cette heureuse et salutaire influence , qu'autant qu'il sera entièrement dégagé de tout alliage , de tout contact avec les intérêts religieux quels qu'ils soient ( d'opinion , de crédit , de puissance ou de richesse ), en un mot qu'autant qu'il sera dégagé de tout ce qui se mêle inévitablement à l'établissement d'une religion exclusive, dominante, ou seulement privilégiée. -
Car enfin, quoiqu'il n'y ait point de système religieux qui n'adopte , comme élément indispensable , une doctrine morale plus ou moins épurée, la morale n'est pas la religion , ainsi que nous l'avons assez
ft34 PRBMIÀRE FAILTIE.
fait comprendre. Les ministres d'uu culte , quel qu'il soit, tant qu'ils auront quelque autre autorité que celle qui doit résulter de Texemple de leurs vertus y de la supériorité de leurs lumières et de leur raison, tant qu'ils auront une existence à part dans l'état, comme y formant un corps, y exerçant quelqu'autre autorité que celle delà persuasion, et que, par ce motif, ils croiront avoir droit à une protection spéciale , à des privilèges qui les placent en dehors de la loi commune, ces ministres seront toujours portés , même à leur insu , et pour ainsi dii^ malgré eux , à subordonner le sentiment religieux aux intérêts religieux, dont ils seront ainsi devenus les représentants directs et immédiats. Dès lors, tous les moyens d'accroître leurs prérogatives, leur puissance et leurs richesses, leur sembleront légitimes, et la morale recevra d'eux-mêmes les atteintes les plus funestes et les plus -profondes
* Les exijiations, les compensations , le tarif des fautes de toat genre, depuis les plus faibles déiitSi jusqu'aux plus énorines attentats, les indiUgenees pour des périodes de temps plus ou moins longues, ne soat-ejUes pas, en effet , * ' ce qu'il y a de plus propre à détruire ^oat sentiment moral , toute vertu sur la terre, si la conscience du genre humain , et les lois de chaqup état, ne luttaient avec quelque avantage .contre cette désastreuse influence ? Ajoutes à cela les subtilités et les maximes dépravéés des casuktes, surtout des jésuites, si justement flétries, et marquées do sceau d'une éterucUe réprobation par le génie de Pascal , et par l'accord
ENTENDEMBirr. a 35
Concluons donc que la religion proprement dite , on on catte,un système religieux quelconque, n'a d'iailuciice avaotageuse sur la vertu et sur le bonheur , qu'à cause du sentiment religieux. Mais ce sentiment , qui n*a , s'il le faut ainsi dire , qu'une valeur relative , puisqu'il ne peut avoir ni la même > énergie, ni les mêmes résultats dans les différents individus, sera toujours plus ou moins altéré ou affaibli dans tous ceux qui n'admettront pas le principe de l'entière liberté de conscience. D'où il suit que l'enseignement de la morale, et plus encore la direction générale de l'éducation publique, ne sauraient, sans le plus grave inconvénient, être exclusivement confiés aux ministres de quelque religion qce ce soit
unauime île toutes les puissaoces de l'Europe (y compris la cour (le Rome elle-même), à prononcer la suppression de cet ordre.
* La question générale des effets et du mode d'action du sentiment religieux , des formes sous lesquelles il s'est manifesté , cTesf-à-dîre de» religions positives et des coites cfui
ont existé sur la terre à différentes époques , a été traitée par M. B. Constant avec une érudition et un talent dignes de rimportance du sujet, dans l'ouvrage intitulé Dt la Reli" gÙMf considérée dans sa source, ses formes et ses dévelop~ petnents. L'auteur , par ce grjand et beau travail , .n*a pas moins bien servi la philosophie et rhumauité , qiril n'a servi la France par la fermeté, la constance et réloqueucc avec lesquelles il a défendu ses libertés.