‹ De l'entendement et de la raisonChapitre 19 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

qu'autant <|ue les faits sur lesquels ^le s*appiiie se^ raient inexacts ou entièrement faux, et qu'alors aettlement ils constitueraient ie délit d*outrage et de calomnie que la loi doit punir. Il ne semble pas moins évident que sur toutes les questions purement spëcttlatiTes, sur -les lois et les institutions existantes, sur la conduite générale des affaires , et sur Tesprit et les procédés de toutes les classes dé fonctionnaires publics , la manifestation des opinions et des sentiments d'un individu ne peut être considérée et punie comme ùn délit, qu'autant qu'elle serait accompagnée d'outrages envers les personnes, ou de provocation à la révolte, à la désobéissance aux lois et aux magistrats.

Sauf ces exceptions, la loi doit donc garantir à tout individu la libre manifestation de ses sentiments et de ses pensées , par des paroles , par des écrits , par la voie de la presse et par tous les moyens qui peuT^t servir à cette fin. Cette liberté, qui ne peut avoir pour les particuliers que les inconvénients nécessairement attachés à toutesi les institutions humaines, n'en a presque aucuns pour le public. £llea, au contraire , pour lui , des avantages que rien ne peut compenser, puisqu'elle est la sauve-garde la plus précieuse, la plus sûre garantie de toutes les autres libertés. Car elle est l'un des plus puissants moyens de contenir dans le devoir les dépositaires de la puissance publique , presque sans cesse exposés à la

BHTENOEIISHT.

tentation d'en abuser* C'est pour cela que les publications périodiques, et surtout les journaux quotidieni doivent être exempts de toute entrave ; car, en tenant constamment les agents subalternes du gouvernement sous les yeux du public et souf ceux de leurs supérieurs , ils préviennent de nombreuses prévarications, ou obtiennent justice de celles qui ont été commises. Mais il semble juste que les délits d'outrage ou de ca-> lomnie , commis par cette voie , soient punis de peines plus graves que les autres délits de même espèce. A l'égard des discours et des écrits où l'on traite , des questions purement spéculatives, en quelque genre que ce soit, morale, politique, administration , religion , etc. , il n'est pas moins évident que la plus entière liberté peut seule contribuei' à pro» pager les vérités utiles et à en accroître le nombrcv £lle est en même temps le moyen le plus prompt et le plus efficace de dissiper les erreurs dangereuses, que des hommes puissants , des corps en crédit , et, en général , des intérêts privés s'attachent à maintenir ou à répanire.

Mais on ne doit avoir aucune indulgence pour les ouTrages licencieux, où les images de la débauche et du plus grossier libertinage sont offertes à la curiosité d'une jeunesse imprudente, dont ils corrompent les mœurs et dégradent la raison. Jies auteurs de pareils écrits, quels que soient leur génie ou leur talent, se rayaient , par ^e coupable usage qu'ils en fpnt ,

a6o PREMlàRB PARTIE.

an rang des agents et des fauteurs de la plus vile prostiturion. Si cette vérité n'a pas toujours été aussi nettement aperçue et aussi généralement sentie qu'elle l'est aujourd'hui , c'est que , dans les siècles précédents, d'illustres exeillples semblaient excuser, sinon justifier ce déplorable abus de l'esprit ; c'est surtout parce que les classes privilégiées de la société , et les persoqnaf^ sur- qui leur rang ou leurs dignités au* raient dû appeler le respect et la considération générale , donnèrent trop souvent aux classes inférieures le scandale d'une profonde immoralité.

Quant à l'indépendance des opinions religieuses ou de la conscience , nous avons fait voir, dans le cbapitre prêchent , comment et pourquoi elle est le droit le plus sacré et le plus incontestable de chaque individu. Nous avons dit aussi pourquoi il y a le plus grand danger pour les peuples , pour les rois , et pour la religion elle-même , à laisser usurper au saeerdoce un pouvoir temporel qudconque. Les faits de toute l'histoire confirment ^sez hautement les principes de la raison sur. ce sujet, pour qu'il sdt inutile de s'y arrêter davantage. Il n'y a que les hommes qui ont été imbus, dès leur enfance , des plus filusses doctrine», ou qui , par un intérêt direct et personnel , sont biennlëcîdés à ne pas ouvrir les yeux SX la lumière, qui puissent désormais méconnaître cette vérité.

Ce n'est donc pas la tolérance que l'on doit ré»

£r(T£MD£llEMT. Sl6l

clamer, en fait d^opiniôns religieuses, c*est l'entière

et absolue liberté. Oa souffre ce qu'on iie peut empêcher ; on tolère ce qu'on aurait , à la rigueur , le droit de ne pas permettre; il y a résignation dans le premier cas, et, dans le second, indulgence ou condescendance volontaire. Les hommes qui possèdent ces qualités méritent quelque estime de la part de ceux envers qui ils les exercent. Mais ne pas abuser de la force, contre toute justice et contre toute raison, n'est ni une vertu , ni une qualité estimable, ce n'est que Taccomplissement d'un devoir rigoureux.

^ 6. 3* Égalilé civi/e ou politique,

La loi n'est une puissance, une force réelle,

qu'autant qu'elle est religieusement observée ; or , comment pourra-t-eâle l'être , s'il existe dans l'état des individus ou des classes entières d'individus qui puissent se soustraire à son action? Il faut donc , pour qu'elle soit véritablement loi, qu'elle puisse atteindre également le riche et le pauvre , le puissant et le j&ible« l'homme doué des talents les plus ëminents^ comme celui qui ne se distingue par aucunes qualités remarquables. En un mot , l'égalité devant la loi , vpilà ce que l'on entend par égaUté civile ou politi» que. Gomme il n'y a pas naturell^ent deux Itres entièrement semblables pu égaux , sous quelque rapport que Ton veuille les coni^idérer , il est évident

a62 P&EHlàR£ PA.ATIE.

que rinégalitë entre lés individus est du fait de la nature. Or ^ le but de la société, ou des lois qui la régissent, est précisément, non pas d'empêcher ou de détruire cette inégalité ( ce qui ne serait ni possible, ni désirable mais d'en prévenir les inconvénients , sous le seul rapport où cela soit avantageux à la société , et jusqu'à un certain point praticable. Le but des lois est donc d'empêcher que la supériorité naturelle ou acquise d'un individu, à l'égard d'un ou de plusieurs autres, ne devienne pour lui un moyen d'être impunément injuste envers eux.

Mais ce but sera manqué, si des particuliers ou des corps nombreux sont affranchis des devoirs gé* néraux que les lois imposent i tous les autres citoyens; s'ils ne sont pas soumis aux mêmes peines, pour les- mêmes délits; s'ils peuvent jouir de certains avantages, remplir, par exemple, des fonctions importantes, à des conditions moins rigoureuses que celles qui sont ordinairement exigées pour le même objet; si enfin, l'autorité publique, usurpant le droit de la naturè) prétend ajouter , par une fiction insensée, à la supériorité naturelle dont un homme a été doué, en prononçant que la même supériorité sera le partage de ses enfants.

Que le fils d'un homme illustré par de grands ta^» lents dans les arts, dans les sciences, dans l'administration V dans la guerre, hérite de la fortune de son père , et d'un nom qui l'environne presque en nais-

sant d'une sorte de bienveillance » ou, si l'on veut ,

de considération publique , cela est naturel et inévitable. Mais si ua gouvernement, par reconnaissance pour les services du père, déclarait que ce fils et ceux qui naîtront de lui seront peintres ou poètes , géomètres ou astronomes, guerriers ou administrateurs distingués , et qu'ils devront être préférés à tous les autres, dans l'exercice de ces professions, il n'est assurément personne qui ne vit combien cela serait contraire aux plus simples notions de la justice et de la raison. Cependant est-il plus juste et plus raisoQjiable de déclarer héréditaires les hautes magistratures d'un état? et cette atteinte portée à l'égalité civile n'a-t-elle pas des inconvénients d'autant plus graves, qu'on ny peut trouver aucune compensation * ?

En général , l'autorité ne peut guère intervenir dans les mqtifs qui concilient, à un particulier Testime , la faveur , l'admiraticm ou la considération de

ff

* L'hérédité^ par droit de primogéaitqre, dans les familles régnantes, est fondée sar des tnotife de paix et de sécante

publique, tollement évidents, qu'elle paraît seule devoir être approuvée par la raison. Il semble que, loin de contribuer à la splendeur du trône, les magistratures héréditaires, dans d'autres familles, la diminueraient au contraire, si cela était possible , et que cette prérogative des rou serait d'autant plus tmpoiante , qu'elle leur appartiendrait exclusivement.

a64 PREm^lRE PARTIE.

ses concitoyens. Car, s'il les a dëja obtenues par des travaux utiles ou par des actions d'éclat , le gouvcrnement ne fait alors que déclarer ce que la voix publique avait prpnoncé avant lui. Si, au contraire, il se prononce en faveur d'un homme sans mérite et sans talents , celui-ci n'en demeure pas moins ce qu'il ëtait auparavant* Le9 marques distinctives, les titres honorifiques que l'on accorde u quelques individus n'ont donc pas une utilité bien réelle pour la société, et n'ont guère pour les gouvernements eux-mêmes que des avantages illusoires. Car quand ils les prodiguent pour se faire des partisans ou dea créatures, c'est plutôt un indice de leur peu de popularité et de leur peu de confiance dans laffection qu'on leur porte, qif un moyen de remédier à cet .état de choses toujours fâcheux.

Quand même ces signes extérieurs de l'inégalité ne seraient accordés qu'au mérite réel, quand même ils seraient la récompense de services incontestables, ils auraient, encore quelque inconvénient. Mais qui ne sait pour combien de gens ils ne sont que le supplément de tout moyen de véritable considération ? Qui ne sait par combien de motifs étrange» , ou d'actions tout-à-fait contraires au bien public , on lésa obtenus dans tous les temps? Loin donc de faire naître et iPencourager une noble et généreuse émulation, ces distinctions doonent aux sentiments de presque tous ceux qui les obtiennent ou qui les

ENTENDKMEirr. ^65 dosirent, une direction aussi fausse que dangereuse. Elles introduisent , au sein d*une nation , une sorte d'horreur pour rëgalîtë , un esprit général de rivalité et de jalousie qui prévient ou étouffe les sentiments de bienveillance générale , si nécessaires à la paix publique. Elles font contracter à là partie la plus nombreuse du peuple des habitudes serviles , conséquence presque inévitable du langage abject qu'elles lui imposent. Enfin elles faussent également les sentiments et les idées de ceux qui sont parvenus à obtenir ces titres ou ces distinctions , en leur donnant une opinion exagérée d'eux-mêmes y et en leur faisant perdre toute notion juste et raisonnable du vrai mérite et de la véritable dignité de Hiomme *.

* On a remarqué que plus un peuple est esclave, pinsîl est plonge dans l'ignorance et l.i barbarie , et plus les titres honorifiques, les marques exlériiBure^ de distinction y sont roultir plies. C'est alors surtout que sa langue se charge d'expresf> sions ridiculement hyperboliques, et qa*il semble employer toute son intelligence à imagiiier des termes propres à exagérer sa bassesse et à exalter le stupide orgueil de ses oppresseurs. II suffit, pour reconnaître celte vérité , de parcourir Timmense catalogue des dignités du bas-empire chez les Grecs. Mais nous ne voyons plus dans chacun de ces vains titres qu'un piédestal gothique et mesquin , sur lequel op avait placé des nains, à qui l'on voulut donner, pour quelques moments , une apparence de grandeur, et qui n'eut jamais ni coovenaoce tii proportiou avec la grandeur véri- Mbie.

^ 7. Comment peuvent s^établir et se conserver les garanties individuelles, qui sont le plus solide fondement de la liberté civile. ^

L'influence du gouvernement, sur la vertu « et par conséquent sur le bonheur du plus grand nombre

des hommes, est un fait incoatestable ^ mais malheu* reusement l'espèce humaine semble, sous ce rapport, condamnée à tourner , en quelque sorte , dans un cercle d'actioas et de réactions, tantôt contraires et tantôt favorables au bien de la société. Car la législation et l'administration ne sont , en dernier résultat , que ce çjue les peuples veulent ou souffrent qu elles soient ; puisque les lois et les gouvernements n'existent que pour les peuples, ou, au moins, par eux. Il &ut.bien , en effet , que les chefs des nations adoptent ou paraissent adopter les sentiments et les opinions bien prononcées du plus grand nombre de leurs sujets. Henri IV, pour rentrer dans Paris , fut obligé de se conformer au vœu des Français , en allant à la messe ; et Jacques II , pour s'être obstiné à y aller , contre le vœu des Anglais, £ut forcé de sortir de Londres. Toute la question de la réforme ou de l'amélioration du gouvernement d'une nation se réduit donc à déterminer comment et de quelle manière cette nation peut agir sur son gouvernement. ,Or , elle ne le peut véritablement que par le progrès de la raison publique , par la puissance des

EHTEirOEMENT. 267

Opinions saines , des habitudes raisonnables et des sentiments généreux qui existent dans la masse des citoyens. Eii un mot , les voies légales &ont les seules

qu elle puisse suivre pour arriver sans danger à ce but..

Car toute révolùtîon , ou , en général , toute action violente d'une nation qui s'élève contre son gouvernement, est toujours, accompagnée de maux incal« culables. Les peuples en ont si l>ien la prévoyance , ^n quelque sorte instinctive , qu'ils ne se portent la plupart du temps à une insurrection générale , que quand ils y sont forcés par l'excès de la tyrannie, ou par le poids intolérable des charges dont on les accable. Cest donc toujours par la faute des gouTcr» nements que ces crises funestes arrivent. Soit défaut de lumières, soit prévention ou perveraité dans ceux qui dirigent les aflaîres, ils sont ordinairement la cause immédiate des révolutions violentes : car la, patience des peuples est grande ^ et ils p'ont près* que aucuns moyens d'agir avec ensemble et surtout avec suite. D*un feutre côté, il ae manque guère, en de pareilles circonstances « de s'élever du sein de la multitude une foule d'ambitieux subalternes, qui, une fois arrivés au pouvoir, se livrent, sous de nouveaux prétextes et sous de$ formes nouvelles , à tous les excès de despotisme , aux cruautés et aux dilapidations qu'ils reprochaient à ceux qu'ils ont renversés. Us tombent donc encore plus rapidement que

a68 PRKMlkRE PARTi£.

ceuxpci» parce qu'ils ont nioins «Tappui dans les habitudes et dans les sentiments du peuple , qui d ailleurs est justement iudigné d'avoir été trompé par eux.

Cependant, il peut arriver que le peuple obtienne , par ces moyens terribles, une partie des réformes qu'on aurait dû accorder à ses réclamations paisibles, et à la nécessité impérieuse où il était réduit avant d y avoir recours. Mais» encore une fois, les améliorations importantes et durables ne peuvent être que le résultat de la force «des choses , de la presque unanimité des opinions et des sentiments, et de leur action calme et lente, mais irrésistible, sur les institutions et la forme du gouvernement* Car 9 lorsque par le progrès des lumières et de la raison. Tordre de choses , auparavant existant , devient chaque jour plus étranger , plus antipathique à la très grande majorité des individus, les tentatives indiscrètes, les violences partielles que hasardent quelquefois les dépositaires de la force publique, pour arrêter la marche des idées ou pour la faire rétrograder , ne peuvent plus que hâter le changement total qu'ils redoutent.

Ainsi, ce sont toujours , en dernier résultat , les peuples qui font eux-mêmes leurs destinées, soit que, par ignorance et par défaut d'énergie , ils donnent leur assentiment à un système de «gouvernement contraire à leur prospérité et à leur honneur, soit

KHTKiri^BItEHT. 269

que leur tendance constante vers une situation meOleure finisse par l'amener en effet. Or, cela ne peut guère manquer d*arriver, lorsque le plus grand nombre des citoyens commence à comprendre qi^e les af&ires publiques ne sont ainsi appelées que parce qu elles ne sont pas seulement celles de quelques individus, mais, au contraire, parce qu'il n'y a personne qui n'y soit intéressé. Aussi , du moment oh un peuple a senti le prix de la liberté, presque tout le monde observe avec anxiété les dangers dont elle peut être menacée par les pouvoirs qui ont mission de la protéger. La moindre atteinte portée aux garanties individuelles produit de toutes parts un sentiment d'inquiétude ou d'indignation , qui est le plus sûr indice du progrès que la société a déjà fait dans cette route de perfectionnement, et l'avertissement le plus salutaire que puissent recevoir les hommes qui dirigent les affaires, s'ils savent le comprendre.

Au reste, celui qui considère avec calme et impartialité le cours des événements dans les sociétés humaines , est forcé de reconnaître qu'ils sont toujours ce qu'ils pouvaient et devaient être à une époque donnée. Quelqu'affligeant que soit le spectacle qu ils offrent trop souvent à l'observateur philosophe , il lui semble plus sensé de chercher à en apprécier les causes , que de s'irriter ou de s'indigner contre quelques individus que les circonstances ont

A^O PREMlàRK PAMTE.

placés de manière à exercer une puissante et funeste iafluenoe sur les destinées de leui^ contemporains. Sans doute il ne peut ni ne veut se défendre d*uii sentiment profond d'aversion pour tout homme qui conunet sciemment des actes de violence et d'inicpiité ; mais il reconnaît en même temps que les chefs des gomrernementSy quand ils commettent de pareils actes , sont bien plus les instruments Aveugles de la force des préjugés y des opinions fausses , des sentiments diéraisonnables et des habitudes vicieuses de leurs nations , que la cause directe et immédiate de tous les maux dont on les accuse.

Cette réflexion peut s'appliquer et s'étendre fort au-delà de la sphère des premiers et principaux dépositaires de la puissance publique. Car fk)urquoi , par exemple , celui qui connAît le prix et Pimportancp de Tégalité civile, s'indignerait-il de voir des gens qor ont un mérite et des talents rééls, et plus encore ceux qui n'ont ni talents ni vertus , solliciter ou rechercher avec empressçmeut les distinctions et les titres honorifiques donf le gouvernement dispose, quand presque tout le monde semhle y attacher une valeur entièrement indépendante de tout mérite véritable, oii des services qu'on peut avoir rendus à Tétat; quand on prodigue de toutes parts des témingnages d'estime et ^admiration À ceux qui les obtiennent, uniquement parce qu'ils les ont obtenues? Les gouvernements multiplieront donc ces titres

OU ces distinctions, ils en feront la récompense cTun

dévouement sêrvile à leur pouvoir , tant qu'ils verront le public sanctionner par son suffrage un pareil abus, et il en sera de même de tous les autres.

a Ou se persuade, dit, à ce sujet , un publiciste a. distingué, qu'il est possible de détruire un abus, « avant d*ayotr détruit le vice ou Ferreur populaire a sur lesquels il est fondé , avant d'avoir rendu pré- « dominantes les idées et les habitudes qui lui sont « contraires : c'est une erreur déplorable.... Je pas- « serais successivement en revue tous les genres « d'oppression qu'un peuple peut souffrir, que je « serais assuré d'en découvrir les appuis dans des « erreurs répandues, dans des vices accrédités. Bien a loin de tirer leur force du despotisme, c'est de « ces vices et de ces erreurs que le despotisme , en « général , tire la sienne.... Non seulement on n'est et pas sûr de corriger un abus, eu faisant la guerre « au pouvoir qui le protège, mais , pour le détruire, « il ne suffirait pas même d'avoir ce pouvoir pour « auxiliaire » ,

* Voyez l'ouvrage intitulé: Za mom/*^ et l'industrie , considérées dans leurs rapports avec la liberté ( p. 424 et suiv.}, par M. Danoyer. Nous dtoos avec plaisir ce livre , remar^ quable par l'excelleiit esprit dalis lequel il a été eomposé, et par la méthode exacte et rigoureuse que l'auteur applique à la question qu'il traite. C'est rinduction , ioudée sur une

^RSMIÀBX PARTIE.

$ 8. Conséquences de ce qui précède , influence de la liberté sur b verta et sur lé bonheur des individus.

On peut , ce me semble , drer de tout ce qui' a été dit dans ce chapitre et dans le précédent, plusieurs conclusioDS importantes, dont la véiitë est confirmée par l'histoire des sociétés humaines à toutes les épo« ques de leur existence :

I. Chez tous les peuples asservis à un gouvernement despotique, qui n'a en vue que l'intérêt d'ua individu, d'une &mille, d'une caste sacerdotale ou nobiliaire , <Pun corps aristocratique ou oligarchique , il ne peut exister, ni garanties individuelles, ni liberté pour personne. Une telle société , si l'on peut lui donner ce nom , ne se compose que de deux classes d'hommes : les oppresseurs et les opprimés. Ceux-ci travaillent seuls pour le compte des premiers y qui leur ravissent , ou par force , ou sous les plus vains prétextes , la presque totalité du fruit de leurs travaux. Les hommes de la classe supérieure ou dominatrice, n'ont de force et d'énergie que pour se combattre ou se dépouiller violemment les uns les autres , pour opprimer les malheureux sujets , pour attaquer et piller les nations voisines , ou pour

analyse approfondie du sujet, et sur une connaissance fort étendue de presque tous les laics importants qui s'y rapportent

ESfTMmEMXjur. ^70 résister à leurs agressions. La corruption la plus proloDde , les vices et les crimes de toute espèce , sont le résultat inévitable d'un pareil ordre de choses , et infectent presque également les deux classes de la sociétés La classe dominatrice , que ses '«ioeà'^^et >se8 fureurs tendent rapidement à détruire, se complète ou se répare, à la vérité, eu adoptant, o^. recev^t dans son seii^ des hommes de la classe asservie^irnéb elle ne choisit que ceux qui ont le plus d'analogie avec eiie^méme , c'est-à*dire. ordioairement >ka pluf vicieux et les plus pervers de cette clas^i^ qùeUes que soient d'ailleurs les qualités naturelles , force , r^ttrage,adce88e,ou intelligence^ quilles cUsMnguent^ Celte circonstance est donc peu pt'opre 4 imfiOU: âi rapprocher les deux classes , qui ne peuvent qu être hostiles Tune à T^gard deJ^aulre y et ^fkhy'miMw eà effet, dans un état âe^^flfh mnràe ét ^^hMtsyk peu près constant. Tels jsont les inévitable. effets pouvoir etdelarichesae^jnéuttis^Mif uàififf^tBBivpfiim de mains , par des moyens contraires à la raison , à la' justice 9 et par conséquent à la natur^ de^cboses. Au reste , c'est à Tignorance la plusrgrossièise^ètiA'jft barbarie qui^en est une suite nécessaire , bien plutôt qu'è quelque perversité natureUeaucœ>Hr4rll{iprtii^ qu il faut attribue^ ièus: oe8>mû«u< ;Clap ^ude •ÀmiÊm ainsi constituée marche incessa^nmeut vers sa ruine ^ et ne saurait nAm^ gy^fcè^^f^id^ m de tem[^s plus ou'moîns kng , à iiHHto4|lieil(C^^

274 PHlMlillB PiLRTIE.

de choses danslecfuel elle vit ne se modifie d'une manièfe plus eoii£Eurineàriatérét et au bouheur de tous.

U. Ce changement si désirable se manifeste au moaieutoii le cours des événements amène quelques prconslaiiocs ^vorables à letablissemeut d'une classe îiiténnédiaire<!iitre les graods et le peuple. Moins opprimée parles premiers, moins odieuse aux autres, elle jouit y en général , de plus de loisir et de sécurité que ces deux classes , mais oW; à la' Condition ex* presse de faire de ses moyens et de ses facultés un emploi utile à la société tout entière. Car c'éstpar les hommes de la classe moyenne , h mesure qu elle prend de la consistance et de raccroissement , que les artsiiCi les 8ciâices, puis tous les gennes d'indus* trie et de connaissances, sont cultivés avec le plus de succès.* S'il se trouve j dans les pretniens rangs eC dans M ddirnières eoariîtiaitt.de la société^ quelques capacités intellectuelles de Tordre le plus <3iuiQeut { quélqoes. génies privilégiés,, ee n'est pourtant que dans*ee fonds de connaissances et Jinstmction ^ dont la dasst: moyenne conserve et augmente insensible-, aient le dépôt , qu'ils trouvent les ressources nécesr saires à leur perfectionnement ou à leur conjplet développement. C'est chez elle aussi que se reucou- Irobt le plus oommmiëment Ics^liabitudcs de raison , deonodération.et, en général, les vertus favorablesau pédgrès<le la civilisation. Car k seule distinction véri* table qui puisseiexisterentrie les individus de Pespècê . I •

ENTENDEMENT. a^S

humaine , consiste presque entièrement dans le degré de perfection et cPëtendue des facultés morales et

intellectuelles de chacun d'eux. Les hommes des classes supérieures et inférieures qui se distingnent par leurs talents ou par leur génie, ont donc nécessairement plus d'affinité, si! le faut ainsi dire^ avec la classe moyenne , par laquelle ils peuv^t êtr« plus généralement et mieux appréciés, qu'ils n'en ont avec ceux qui sont leurs égaux sous d'autres rappoEtsj Or, c'est' prébisém^ par là que s'établit «t se Ibrtifie le sentiment de Tégalité politique, qui, comme nous Tàvons fait voir, est le plus sûr fondement de Tao* torité des lois , et ^ par conséquent , de la paix et de la prospérité des nations. . ;

Ceposdant la classe moyenne ne procure è ^ia s6* ciété les avantages que nous essayons d'indiquer ici, qu autant quelle se contient, à l'égard de^ autres olassei \ dans les limitesjqui lin sont ^ssîgîiéûB pal* la nature des choses.' Tout homme qui s'y trouve placé peut saufs dou^ s^appliquer à augmeaiteF ,'papisoh trflVtt]l> ét*fKir 'sbn^iiidùstrie^ d'aisahee dont il ^outt*:>il doit surtout, autant que les circunslances le permet*tent , cultiver sa raison et ^n inteiligenee , en aoquérairt des.comiaissancies utiles ^ et principalement celles qui lui peuvent donner de justes idées de ses drijâts.el 4e ses devoirs comme citoyen. Mais s'il aspire à des distinctions extérieures , à des titres qui l'élèvent en apparence au-dessus de ses égaux , il

276 PREMlàM PARTIE.

doime un dangereux exemple, et fait preuve de peu de jugeuMUt. Car la noblesse , par exemple , qui est rftQcieBiietë d'illttstnation * et d^opulence dans une même famille , n'est pas une chose .que le prinqe paisse vendre y puisque Dieu lui-même ne saurait la donner. D'un autre coté, l'homme qui, pour avoir négligé de sSnstruire , ou qui, par insouciange, par paresse , et en se livrant à des passions ruineuses à des goûts dispendieux, dissipe sa fortune, celui qui 9 fiiute de donner aux mœurs > à Téducation et à la conduite de ses enfants, le soin et Tatlention qu'exige un objet aussi important , leur prépare un avenir malheureux , en sorte qulk soient forcés , un jour, eux et leurs familhvs , de descendre dans les classes inférieures delà société, affaiblit et diminue « autant qn^il est en lui , la dignité et Tutilité de la classe à laquelle il appartient.

m. On peut remarquer que^quel que soit cbez un peuple le nombre des classes , diversement subordonnées les unes aux autres, légalité politique existe nécessairement de ftit entre lesîndi'vidua dont chaque classe se compose. Or, dans cet ordre de choses, oîi Tmi peut supposer l'inégalité aussi excessive que Toa voudra , il j a réellement plns de sécurité poiir cha*

* H hnt eDt<*ndre âne illustration véritable, et fondée sur

des titres légitimes h l'estime et à la reconnaissance publiques. Car il n'y a que trop de noms tristement et honfeeusemeiit kisionquet»

€un , dans ses rapports avec les personnes de la même

classe , que dans ceux qu'il peut a voi r a vec les pcrson nés d'aucune des classes supérieures. Tout homme est nécessairement plus juste,p]u8 capable de procédé^bienveillants, ou au moins d'égards, pour ses égaux que pour sesinférieurs* Celui qui , par Timpétuosité de son caractère , ou par la yiolence de ses passions , serait ie plus porté à Toutrage ou à l'injustice envers les autres, est immédiatement averti du danger auquel il s'expose eu attaquant son égal; il sait d'avance qu'il sera blâmé par tous les siens, et que même, au besoin, ils s'uniraient contre lui. Si donc Ton suppose que ce sentiment de l'égalité et cette disposition à la faire respecter se trouvent dans tous ou dans presque tous les individus d'une nation , il est facile de concevoir qu'ils seront plus naturellement disposés • à être justes les uns^à l'égard des autres, et à ressentir vivement l'injustice qui serait faite à quelqu'un d'entr'eux. Dans un tel ordre de choses, chacun, non seulement serait contenu, en quelque sorte , par la force de tous, ou arrêté dans l'exécution d'une action coupable, mais cette condition de la société prévien. drait plus d'une fois, chez des hommes naturellement vicieux ou pervers, la pensée; ou le projet formel d'une entreprise criminelle.

IV. Ce ne sont pas des croyances abstraites et métaphysiques qui détenninent la conduite morale des hommes, ce sont leurs sentiments et leur raison ,

ooaime nous TavoM assez prouvé dans les chapitres précédents, et voilà pourquoi b relîgîon , proprement dite, uest pas la morale. Aucune religion, par mmple, ne condamne plus expliottentent que la religion chrétienne , les dcsordres d'une vie licen cieuse, et pourtant combien na-t-on pas vu^ chez les peuples chrétiens , d'hommes dont la foi était irréprochable et la dévotion exeinpiaiie , donner au monde les plus étonnants scandales en ce genre! Ce qu'il y a d'efficaee , sous ce Rapport , dans quelque culte que ce soit , c'est donc le sentiment religieux. Bfns ce sentiment ne peut jamais être le même dans les différents individus , et ])eut encore varier prodigieusement à dillërentes époques de la vie d'une même personne ; c'est une circonstance purement individuelle. 'il n'y a aucun peuple, à quelque degré de corruption et de perversité qu'il soit descendu , chez lequel on ne rencontrât des -âmes capables des sentiments les plus généreux et des plus hautes vertus; il n'y en a aucun , parmi ceux qui auraient le plus de lumières et de vertus , où il ne se trouvât des individus profondément pervers, et entraînés vers le crime par une pente naturelle preéque in* vincible. Or, un culte ne peut avoir d'action que sur ceux qui le professent, et son influence ne doit s*exerGer . par aucun autre moyen que celui de la persuasion. La loi seule a l'autorité suffisante pour porter tous les homniies à la pratique de leurs de-

ElfTKnDBHEIIT. 379

voirs , et seule elle a le droit de les y conti*aiudre.

y. Il reste donc prouvé , par le riisornièmeut et par les faits , que la loi seule , par son autorité sur * UQ peuple libre^peut faire naître et entretenir, daûs le plus grand nombre des individus , des habitudes vertueuses. Née de la raison et du progrès des lumières, elle en favorise la propagation et l'accrois* sèment ; c'est le témoignage que semble s*être plu à lui rendre le plus éloquent de nos orateurs sacrés, ff La loi , dit-il , est sans intérêt et sans passion ; « elle est sans tache sans corruption , elle dirige « les ames, elle est fîdèle; elle parle sans déguise- « ment et sans flatterie. Elle rend sages les enfents, a elle prévient en eux Texpérience, et les remplit , « dès leur premier âge, de sages maximes. Elle est « droite et réjouit le cœur; on est ravi de voir comme tt elle est égale à tout le monde , et comme , au « milieu de la corruption , elle conserve son intégrité. « Elle est pleine de liunièrcs : dans la loi sont re- « cueillies les lumières les plus pures de la raison. « Elle est véritable, et se justifie par elle-même, -car « elle suit les premiers principes de l'équité naturelle, « dont personne ne disconvient , que ceux qui sont « tout-à-fait aveugles. D^ellè vient Tabondance et le « repos *. » Ici , cet .auteur ne tait, à la vérité, que

* Qui croiiail que parok's sont tiréos <l'im oiivraj^'e destiné à établir , au nom de la religion et sur le témoignage

%So PRKMlèBS PARTIE.

comiuoiitcr cl développer quelt^ues passages de la •^ible .( Ps. XVlil, V. 7-11 ); mais ce que le Paal*

* miste dît de la loi de Dieu , il l'applique , lui , à la loi politique, et son gëaie aussi étendu que pénétrant eu exprime ji-la-fois tous les caractères et ton» les avantages.

Aiu^ nous pouvons conclure avec assurance de tout ce qui a été dit jusqu'ici sur ce sujet 9 que la liberté civile ou politique peut seule garantir aux sociétés humain^ et aux individus dont elles se composent , la plus grande sonune de bonheur dont il leur soit donné de jouir; que ce bonheur dépend ess^tiellement du degr^. de vertu et de raison 011

• elles sont parvenues ; qu'enfin cette dernière condi- (iqn dépend ellermêiuQ du degré de lumière ^ d'in-

(le Dieu même, la doctrine du despotisme le plus illimité,

à condition toutefois que le prince demeure soumis à l'autorité du sacerdoce, et (jn'il en respecte scrupuleusement les prérogatives et les richesses? Tel est , en effet, le système de BoMoet, dans le livre d*où j*ai pris cette citadon ( Voyes la PdUiqme tkée dts prùpw paroles de rÉeriiure sainte ^ 1. 1 , art. TV, prop. 3 ). Ce grand écrivain ne s'aperçoit pas que sa proposition , si elle est véritable , comme elle l'est en effet , détruit entièrement toute sa théorie; qu'elle en est la condamnation la plus formelle. C'est (|ue le génie lui-même ne saurait manquer de tomber dans les plus absurdes coniradictions , toutes les fois qu'il s'éearle de la raison et de la vérité, et plus encore q«iand il ose s'élever contre ellca» par c'est d'elles i>eules qu'il tire tott^ sa force.

RirrENDBlfENT. 28 f

&truclioa rë^udues daus la masse des citoyens. Aussi vayoiis*npus tous les goavernemeiiU qui aspi- '

rciit à s'affranchir du joug des lois et à y substituer le pouvoir arl:|itFairc9 opposer sans cesse les pldis puissants dbstacles à rinstraction du peuple. D'un autre coté, les classes dominatrices ont tellement senti le prix des lumières, qu'elles en ont presque toujours réclamé pour elles^émes le privilège exclusif, sans s'apercevoir que les circonscrire dans de si étroites limites, c'est presque les anéantir. Dans les anciennes républiques de la Grèce , dont les citoyens se montrèrent si jaloux de la liberté , et en même temps si peu éclairés sur ce qui la constitue , qu ils avaient cru pouvoir concilier l'esclavage d'une partie des habitants d'un même territoire avec Findépendance de l'autre , il exista des lois qui interdisaient sévèrement aux esclaves toute culture de l'esprit et de l'intelligence. « O merveilleux législa- « teurs! décrie, à ce sujet, Épictète : nous ne pertf mettons, dites-vous , qu'aux hommes libres d'ac- < quérir de Tinstructiou ! Or , voici les philosophes a qui vous disent : Et nous , au contraire , nous ne a permettons d'être libres qu'aux hommes éclairés « et instruits. Mais ce ne sont pas les philosophes , a c'est Dieu qui ne permet pas qu'il en soit autre-

«I ment *, »

• Arrian. Dissert, Epictct. , i. 11, t. i, S a^-

a83 PREMIÈRE PARTIR. ENTENDEMENT.

Noiui avons essayé , dans cette première partie , de donoer une description abrégée, mais «lusi eiacte que nous pouvions la faire, des facultés de rhoqinie, c est-à-dire des divers modes d'action de la force que nous désignons par les mc^eniendenieÂt, espritou anie, scion la diilerence des points de vue sous lesquels nous f^nvîsageonsi Maintentist , qpiei est le but ou l'objet essentiel de Kexereîce de ces diverses ftcultés ? Par quels moyens letre qui en est doué peut-il les ùm servir à son plus grand avantage et k celui de ses semblables? C/cst ce que nous nous proposons de rcchercber daoa la seconde partie de cet ouvrage. £lle nosera 4 par conséquent, qu'un autre aspect du siyet qui nous a occupés jusqu ici , une autre manière

CUmilŒ PREMIER.

De la Raison,

J 1. Que les philoMipbeaiie t'aceordent pas anr la définilioo

de ce terme.

Je me 9uîs servi bien des fois du mot raison dans

1:1 première partie de cet ouvrage , et , quoique je n'aie pas cru jusqu'ici devoir en donner une défini» tion expresse , je ne crains pas de n'avoir point été compris toutes les fois que je l'ai employé* Il est d'un usage si fisimîlier dans notre langue , et son emploi donne lieu , en général , à si peu d*équivoques ou de controverses , que je u'ai dû avoir aucun scrupule dans toutes les occasions oii» Templo^rant comme tout le monde , je croyais être bien sûr de me comprendre moi-même , et par conséquent être fondé à Opérer que tout le monde me comprendrait.

Toutefois, c'est précisément parce que, d'une

a84 SECONDE partie'.

part , ce mot est d'ua usage tout-à-fait populaire , et que, de Fautre ; il exprime une chose à laquelle il n'est personne qui n'attache la plus grande importance, qu'il m'a semblé convenable et même nécessaire de chercher ce que c^est que cette chose.

Les plus iljustres philosophes de* raatiquitë se \ soqt plu à nous représenter la raison comme ce qu'il y a dans l'homme de plus sublime et de plus divin. C'est , suivant Platon , la partie de i'ame qui doit exercer sur les deux autres ( car il eu c*ompte trois) une autorité suprême et absolue ; Cicéron et Sénèque la regardent comme un bien commun à l'homme et à Dieu lui-même, comme la prérogative qui distingue essentiellement l'homme, et lui assure une supériorité immense sur toutes les créatures d'un ordre inférieur , sur tous les êtres animés qui lui sont connus. On sait assez que la définition vulgaire de l'homme ( un animal raisonnable ) est fondée tur cette*pen8ée.

Si nous demandons aux philosophes modernes des notions plus précises sur ce sujet , nous en obtiendrons, à la vérité, des réponses plus explicites, mais • trop peu uniformes, et surtout trop générales et trop vagues pour nous satisfaire complètement, a La raison, suivant Locke, est une révélation nac turelle au moyen de laquelle le père de la lumière , « la source étemelle de toute connaissance , corn* a munique aux hommes cette partie de la vérité

RAisœr. ^85

• « qu'il a mise à la portée de leurs facultés uatu- « relies » — « Il y a en moi , dit Fëneiaa , sur le flt même sujet , quelque chose qui m'inspire, pourvu « que je Técoute,^... qui me pi éserveirait sans cesse c de toiUe erreur , si j'étais, docile et sans précipita- <c tion. Car cette inspiration intérieure m'apprendrait a à bien juger des choseis qui sont à ma portée ^ et « sj^r lesquelles j'ai besoin de former qudque juge» « ment. Pour les autres , elle m'apprendrait à n'eu m juger pas, et cette seconde leçon n'est pas moins « importante que la première. Cette règle intérieure c est ce que je nomme ma raison **. » Enùa la piu« part des écrivains, tant anciens qud modernes , op« posent sans cesse la raison aux ^ens et aux passions. « Les passions, dit Bossuet, n'étant inspirées que par « le plaisir et par la douleur,, qui «ont des sentiments a où la raison n'a point de part, il s'ensuit qu'elle « n'en a pas non plus dans les pas&tons p

Mais, si Ton a vegardé le plus souvent la liaison comme une faculté supérieure à toutes les autres et destinée à leur imposer ses lois , il s'est trouvé aussi un assez grand nombre de penseurs qui ont pris à tache de l'huniUier et de la coavaincre elle-même de toute son impuissanee. Pascal , par exmnple^ dans »

* Essaie etc., I. IV, c $ 4.

Démomstruthn de VBxismnee de Dieu , etc., V* partie^ an. LIV.

De Ui Connaissance de Dieu , etc., c. I, art. XIX.

!l86 SRGOirftE PARTIE.

im de ses plus éloquents écrits , reuforçaut de toute la puissanoc ée son génie et de son talent les argu* tnents sceptiques de Montaigne , déclare , tout dogmatique ifx'ïl est, qu'on ne peut y€nt stftis joie, ûtLns cet auteur, la superbe raison si inif^ntibtén^^t froissée par ses propres armes ; et il ajoute qu on ^ait disposéà aimer de tout «on cœur l*àuteur d'unè fX q;t?Lnàe. vengeance ^ s'il l'avait exercée au profit de k révélation ou de la foi , qui, suivant lui , est runi-^ que souree é% toutes les vérités importantes*. D'un autre côté, Malcbranche , qui ne voit aussi la vraie {^iiosoph^que dans la religion, prétend quer^la rmon , comme il la confit , est- infaillible , •Mmdiitfi' ble, incorruptible, et que Dieu même la suit. c^L'é- «t "fidence , dit-il eilfiny TinteUigenoe^ est préférable « à la loi ; car la foi passera , mais rintolligcnce sub- « sistera éternellement.... Mais la foi est un terme tt aussi équivoque que celui de raison^ de philùso^ « phie^ de science humaine **. »

* Voyez les Pensées de Pascal, impartie, art. XI ^ Sur Lpictète et Montaigne.

ilsWbràncWé, Traité de morale , i part, c. II , art. XL Il est vrai que cet aufetih' pfét<ikd cfu<* «)a raison qiii ^larîre m rhommeestie Ferbe\ ou la sagesse de Dieu méitre.»(Ch.I, art. I ). Mais coiunic ou ne voit nulle pari dauî> ses écrits <pie sa raison lût autre chose qu'une raison purement humaine, il permis de prendre les chosés raiscmnables qu'il dit, dans le seul sens où elles sont intelligibles pour les autres hommes, et où probablement elles l'élàiei^lf pèur Idî-méme.

Enfin, si*- nous consultons des écrivains moins

passionnés qi^e les deux derniers ({ue je viens de citer ^ car on ne peut méconnaître dans leurs expressions Tempreinte d'un sentiment vif et profond qui les animait ; si , dis-je , nous cherchons à connaître Topinion d'un philosophe de profession , qui a soigneusement étudié ce qui avait été dit avant lui sur cette question et qui y a consacré ses propres méditations, voici ce que nous trouvons dans M. D. Stewart: 'c 11 s'en faut beaucoup que le mot raison « ait dans l'usage un sens précis et déterminé. Néan- « moins il désigne, dans le langage commun et le (c plus populaire , la faculté par laquelle nous dis'tin- V guons le vrai du faux , le juste de l'injuste, et qui .« nous sert à combiner les moyens propres à nous « conduire à un but» à une fini particulière.... C'est « là ie sens qu'a , en général , ce mot , ou ceux qui (c lui correspondent. dans toutes les langues*. i>

U n'y ^donc, au moinsà maioonnaîssasce; aucun philosophe, aucun écrivain, qui ait donné de la rai^ou une définition ou |in& description: jH^ise. Mais il est fàcilé de reconnaître, dans plusiem des passages que j'ai extraits des plus illustres auteurs modernes , un £onds d'idées sur lequel ils s'accordent ontièiicroent« .Quant à l'opposition de sentiments ^ue

* Éléments of the Philotophy of the human mlttd , v. II, p. 4 el 5, a"'' edit. Edinburgli, 181 6.

*l88 SRCONO£. PARTIE.

Toii peut observer chez quelques-un». d'entre eux, elle semble tenir plutôt à la différence des poiats de . \iie «0U9.il^|l9]|^ls ik ont considéré ce sujet». qu'à quelque obscurité impénétrable, ou à quelque con- (fadictioa qui soit propre, au sujet luiTinême».li est mpppsible , en e&t, qu'un mot dont tout le monde se sert , et qui a son équivalent dans toutes les laa-* gu^,4}e «oit p9s.rezpression de quelque chose de réel ,]ile positif >et même de très commun. £ssa3rons donc de déyieier, dans l'emploi que Ton en fait le plus ordipaîffïv^t,qii«lle est la c^ose qu'il désigne.

% V Rech«rdie^siir |ii ^ku .oi^^&uiire^cla mot

raison» "

Or , nous disons d'un homme qu a raison :

1° quand iëé iperceptions sont conformes* ji4a réahté de leurs objets , au moin» relativement à la 'Uattire de ses fac^tés et de l'enteadement huipain en gépéral f

>quand ses istuiticms de rapport et ses SDi|tieâirs sont également conformes à la réalité de leurs objets ou des choses, soit en lui*niéme, soit hors de Jui ; y rqiuHid 'lea actes de fÉà «olonté et des AenHés qiâ eu dépendent ( attention , imagination, désir, préférence, etc. )j sonti-déterminiés'par 4e<^'«Battioeiits conformes aussi à celfee mémeirérité ^ dons to^Élmsetf et dans les mœurs , en un mot soit qu'on les considèredaps Ic^.^oti6 , sait qwe i'îui epin^i^^lççirs conséquences ou leurs i^éstihats; 4*^ ^n6n^ noua

disons qu uo bomine a raison, lorsque , en employant le langage , pour exprimer ses pensées et sesopinions , pour confirmer ou combattre celles des autres, il attache aux mots ou aux termes généraux dont il se sert les notions véritables qu'ils expriment , et lorsqu'il n aquc des conceptioas justes et exactes de leurs rapports dans le discours. G*est à ces conditions que les sentiments, les actions, les opinions et tes pensées d'un homme sont dites raisonnables ou confomies à la raison.

Par conséquent , on peut dire et l'on dit ordinairement qu'un homme na pas raison » toutes les fois que des facultés de pérception , d'intuition , de mémoire, de volonté, etc. , ne lui donnent pas des idées conformes à la réalité des choses en lui-même et hors de lui, ou qu'elles n'exécutent pas les fonctions qui leur sont propres, comme elles le font communément chez les autres hommes , ou du moins comme elles sont destinées à le faire , quand aucune cause étrangère n'en gén(; ou n'en empêche le développement et faction régulière et naturelle. C'est ce qui a lieu, en effet, dans les cas de lésion ou d'imperfection de quelqu'un des organes des sens , ou par le défaut d'attention 9 ou , en général , par l'absence et l'ignorance des moyens propres à nous assurer de l'exactitude des idées qui sont le produit de nos facultés.

On se sert aussi quelquefois de l'expression a\^oir II. 19

ago s£COJiDi: partie.

tort^ comme synonyme de n'avoir pas raison ; mais c'est plus particulièrement dans les occasions où le sentiment intervient, et se manifeste d'une manière plus explicite dans nos pens^, nos opinions ou notre conduite à l'égard des autres. Avoir ^or^ n'est donc qu'une expression moins générale, comprise , en quelcjue sorte , dans la façon de parler plus générale, n avoir pas raison. L'on peut quelquefois avoir tort, quoiqu'au fond on ait raison, ou même pour avoir trop raison , faute d'apprécier avec assez de justesse les temps, les personnes , les circonstances oii il convient de faire valoir la raison , la manière de la présenter, et plusieurs autres conditions, dont l'ignorance ou la négligence peuvent faire manquer le but qu'on se propose. Si l'on ne peut pas dire que celui qui a de pareils torts manque de raison, il pèche du moins contre la raison.

Ce mot est encore souvent employé, dans notre langue , comme synonyme du mot cause , au sens physique, ou comme équivalent du mot motif ^ au sens moral. Mais il est facile de voir que, dans l'un et l'autre cas, son emploi suppose toujours l'idée d'une conformité incontestable avec la vérité des Êiits et avec la nature des choses. Car , quand on demande la raison ou la cause d'un phénomène physique, il est bien entendu que c'est la vraie cause , c'est-à-dire le fait physique qui est la condition constante et nécessaire du phénomène proposé. De

BAISOir. i

même, quand oo énonce la raison^ ôu le motif, d'uae dëtermiuatioa que 1 on a prise , ou qu'on a intention de prendre , on veut faire entendre que ce motif est conforme au bien , au devoir, à la justice, en un mot à la vérité, dans ce genre de considérations. Par oii Von voit qu'il y a une connexion constante et très intime entre la raison et la vérité ; ainsi avoir la raison pour soi signifie la même chose qu'avoir la vëritë pour appui de la cause ou de l'opinion qu on adopte *»

§ 3. Notion et définition de la nlson.

Il suit de tout ce que nous avons dît jusqu'ici , que la raison n'est point, à proprement parler, une faculté distincte de toutes celles que nous avons eu occasion de reconnaître dans la première partie de cet ouvrage; mais que ce terme exprime, au con-» traire , le résultat ou l'effet de l'action de toutes nos facultés , quand cette action est régulière , c'est-àdire quand elle s'exerce avec toutes les conditions requises pour leur légitime emploi. Par conséquent, l'absence , l'affaiblissement , la dégradation ou l'altération de quelqu'une des &cultés essentielles de l'entendement, inilue nécessairement d'une manière

* « La raison, dît Labruyère, tient à la vérité; elle est une,

« l'on n'y arrive que par iwi clieniiu , et l'oû s'en écarte par « mille. » Caractères f etc., ch. XI.

SECOÏKDE PA&TIE.

notable sur Fintégrité ou la pureté de la raison , et peut deveoir une cause d*erreurs ou d'illusions quelquefois très graves. De même l'excès d'activité ^ Texaltatioa , ou , au contraire , l'iaertie de quelques parties de notre constitution physique , tuorale ou intellectoelle, nuit infiiilliblementà Vàe^on régulière des autres , et peut , jusqu'à un certain point, les éteindre, ou au moins les altérer sensiblement. Enfin , ces causes diverses , agissant séparément ou simultanément, peuvent, suivant leur nombre et le degré de leur intensité , donner lieu à des illusions passa* gères ou habituelles sur certains objets, et quelquefois même à' une véritable démence , soit partielle , soit complète. Malheureusement , il n'y a presque point d'homme qui , à certains égards et dans quel* ques moments de sa vie , ne soit ou n'ait été soumis à rinflueuce de quelqu'une ou de plusieurs de ces causes.

Il faut donc considérer la raison en soi et pro-

prement dite , comme un état de parfait équilibre ou plutôt de proportion exacte entre les actions de toutes les forces de l'entendement ; en sorte que toutes aient le degré d'énergie nécessaire pour qu'on en obtienne les résultats qu elles sont destinées à produire ; et que, dans la simultanéité d'action de chacune d'elles, qui est nécessaire pour que les opérations de l'entendement soient complètes et régulières , il n'y ait aucune de ses facultés qui ne donne

BAisoir. ^293

prccisëmeot tout ce qu'elle doit donner , en vertu de sa nature propre , et à proportion de son effet

dans i ensemble.

Âu reste , il est facile de voir 4|ue cet état dft par> &ite harmonie et de complet développement de toutes les facultés, dans chaque acte de rentead,ement-, n'est qu'une conception de Tespi^t , un type ou un modèle purement idéal, auquel nulle créature existante n'a pu ni ne pourra ressembler. La raison d'un individu est donc l'emploi légitime et régulier, qu'il est capable de faire communément de toutes les facultés de son entendement ^ Thahitude qu'il a d'en fiiire un usage conforme à la vérité des choses , soit en lui-même, soit iiors de lui.Cette habitude se fonde, en grande partie, sur la connaissance qu'il peut avoir acquise, par expérience et par réflexion, du cours • ordinaire des choses du monde et de la vie. D'où il est facile de voir que la raison d'un individu n'est ni no saurait être la mnuc, à différentes époques de sou existence, ni par rapport à l'étendue, ni par rapporta la nature des objets auxquels elle s'applique ou peut s'appliquer *.

* Condillac parait s'être mépris , eo blâmant trop implici* tement l'expressloo vulgaire àtége de raison ( Disc, prélimio. du Cours d'Études^ etc. ). Cet âge n'est pas sans doute celui de sept ans; car , quoiqu'une ordonnance de Louis XIV eAt

prononcé qu'à cel âge los oiifaiits des prolestants avaient assez de discernement pour juger s'ils devaient suivre ou

il94 SEGOITDE PARTIE.

Labruyèrc a dit : ce II y a un temps où la raison «t ii!est pas encore, où l'on ne vit que par instinct, à « la manière des animaux , et dont il ne reste daps « la mémoire aucun vestige. Il y a un second temps, « où la raison se développe, où elle^est formée et où « elle pourrait agir, si elle n'était pas obscurcie et « comme éteinte par les vices de la complexion et « par un endiaînement de passions, qui se succèdent (c les unes aux autres , et conduisent jusques au troi- « sième et dernier, âge. La raison , alors da^s sa force , « devrait produire, mais elle est refroidie et ralentie u par les années, par la maladie et la douleur , dé- « concertée ensuite par les désordres de la machine, « qui est dans son déclin : et ces trois temps sont la « vie de Thomme *. » Ce tableau , dont les sombres couleurs peuvent paraître avoir été chargées à déssein , par un moraliste plus enclin à la satire qu'au panégyrique , n'est pourtant que l'expression assez fidèle de ce qui se passe sans cesse sous nos yeux, et de ce que tout homme, déjà avancé dans la vie, n'a eu que trop d'occasions d'ohserveren hii-méroe. Rien de si rare que de faire un hon emploi de sa raison , et chaque âge , chaque profession , chaque situation

abandoDDer la religion de leurs pères , il se serait bien gardé d'aecorder une pareille permission aux enfants des catholiques , qu'il supposait apparemment nioins raisonnables an

même âge.

* Caractères, etc., ch. XL

dans le monde, oppose souvent en effet, j)cu leî> préjugés et par les passions qui lui sont propres , des obstacles însunnotitables à la cbnoaissance du vrai , qui devrait être le 1 ésultat de rc&ercice complet et régulier de nos facultés.

Toutefois il est certain aussi que la raison est susceptible de se perfectionner sans cesse ; elle a des d^rés proportionnés à Tinstruction de chaque indir vidu, à son tempérament, à sa profession, à la nature des iouctions quil remplit, et surtout à ses habitudes morales. En un mot , la raison est , à bien des égards , comme la vertu , dont elle dépend , ou qui dépend d'elle, puisque la vertu est véritablement la raison pratique , c'esjt*à-dire appliquée à la con* duite de la vie *.

Il en est de même de la raison d'un peuple , s'il le faut ainsi dire « ou d'une nation tout entière , qui difière prodigieusement, d'un siècle à un autre, en proportion de la somme des vérités générales ou des connaissances communes , des habitudes favorables ou nuisibles au bonheur du plus graud nombre des individus , des sentiments , plus ou moins justes ou énergiques, qui existent dans la masse des citoyens. Sans doute , ce n'est que par une fiction , ou par un

* Qaîd in homine proprinm? Ratio. Haec recta et consummata , felîcitatem hominis implevit... Haec ratio perfecta , virtut vocaUir et honestum, Senec, Epist. 76.

ag6 SECONDE PibRTIE.

abus de langage , que Ton considère un peuple quelconque comme le même peuple , à deux ou trois siècles d'intervalle dé son existence, uniquement parce qu'il porte encore le même nom, et qu'il habite le même territoire. Cependant , il y a , méine après deux ou trois siècles, dans les opinions, dans les habitudes et jusque dans les sentiments de la génération d^hommes qu'on suppose être le même peuple, des trsftitsquelon peut regarder encore, jusqu^à un certain point , comme identiques , et qui forment comme le caractère général et distinctif des nations les unes à l'égard des autres. Aussi, la manière d*étre et de penser d'un peuple , à une époque déterminée , ne peut-elle être appréciée avec quelque justesse , que par Tctude suivie, par l'examen attentif des modifications diverses qu'elle a subies d'époque en époque , et des nuances presqne insensibles par lesquelles elle est devenue ce qu elle est , au moment où on la considère.

Mais les progrès de la raison dans les sociétés humaines ne peuvent qu être très lents : premièrement, parce qu'une ignorance plus ou moins grossière ou profonde est le partage inévitable de la très grande majorité des hommes dans toute société politique, puisque les besoins physiques et les passions ([ui en naissent absorbent j>r(\s({ue toutes leurs pensées et tous leurs moments. En second lieu , parce que, dans les premiers temps c[ui suivent ordinaire-

Riiisojf. ^ ment rétablissement d'un peuple ou d'une nation tout entière ignorante et grossière, la puissance

publique , la force matérielle et la force d'opinion tombent presque inévitablement dans les mains des hommes dont les passions égoïstes, ambition , orgueil , avarice , ont le plus d'activité et d'énergie. £niin , parce qu'une telle puissance, loin de songer à éclairer la raison du peuple , s'applique , au contraire , à la dégrader et à l'égarer de mille manières.

Les institutions politiques et religieuses qui's'établissent sous sa funeste iuilueuce appellent au partage du crédit , de la richesse ou de l'aisance, tous les individus que leurs passions , leurs sentiments particuliers, leurs préjugés, et, en un mot, leurca* ractère rend plus susceptibles d'être séduits par ce genre d'avantages. Elles forment ainsi comme des centres d'attraction , autour desquels ces nombreux individus viennent se grouper , chacun suivant le degré d'affinité , pour ainsi parler, qu il a , par toutes les causes que nous venons d'indiquer , avec la nature de l'institution. Ainsi s'établissent, au sein d'un peuple , ces corps puissants , dont l'autorité , déjà très considérable par elle-même , se consolide et s'agrandit encore par rassentimcnt de tous ceux qui , sans être membres de ces corps , ont quelques relations avec les hommes dont ils se composent : leurs parents, leurs amis, leurs protégés et même leurs protecteurs. Ajoutcz«y l'assentiment de la mul-

agS SECONDE PARTIE.

titude noa moins grande d'individus qui aspirent à en faire partie et qui ont quelque espérance d*y parvenir.

Dans un tel état de clioses ^il est iacile de concevoir avec quelle ardeur ceux qui en retirent des avantages , dont la valeur s'accroît à leurs yeux de tout ce que leur imagination prévenue y ajoute d'importance et de prix , en désirent le maintien. Loin de consentira laisser ébranler ou détruire leur crédit et leur puissance, ils ne songent qu'à raffermir et à l'agrandir , qu'à étendre leurs privilèges , à se soustraire à l'autorité de la loi commune. Ainsi les différentes corporations qu'ils forment se trouvent ' de bonne heure puissamment armées contre la raison ^ et s'opposent avec violence à ses progrès. Car, comme le remarque un philosophe célèbre : « Toutes « les fois que la raison est contre l'homme, l'homme « ne manque guère de se déclarer contre la raison*. » On aurait tort pourtant de croire qu'aux époques même de leur plus grand crédit, la plupart des individus dont ces corps se composent aient sciemment recoursà l'imposture et à la mauvaise foi pourse maintenir dans la jouissance d'un pouvoir usurpé; il y a lieu de penser , au contraire y que l'opposition qu'ils manifestent à tout ce qui peut l'ébranler est fondée ,

* Kpître détlicatoire du Traité de la Nature H/umaine , par Uobbes.

au moins dans Pesprit d'un grand nombre d'entre eux, sur une conviction profonde de la légitimité et de Futilité générale de ce même pouvoir. Mais, du moment où leurs prétentions respectives viennent à se faire obstacle y du moment où des querelles d'ambition, des disputes de prééminence, viennent à les diviser, la passion même qui les anime commence à éclairer chacune des autorités rivales sur les torts et les inconvénients de celle qui lui est opposée ; et c'est précisément alors que la raison publique commence aussi à £siire quelques progrès.

% 4' ^ «^«^ conmum , ou le Bon sens.

Le sens commun^ ou, comme on TappoUe aussi souvent , le bon sens, est un certain degré de raison , que Ton trouve à peu près également dans tous les hommes, sur presque tout ce qui tient aux besoins, aux travaux et aux transactions les plus ordinaires de la vie , et même sur beaucoup de questions d'intérêt général , où leurs préjugés et leurs passions ne sont pas parvenus à obscurcir ou à paralyser leurs fiicultés naturelles. Le bon sens se compose , pour chaque individu , d'un fonds de notions communes qui résultent du premier emploi qu'il a nécessairement dû faire de sou entendement, au moyen duquel il a acquis, dès ses plus jeunes années, la connaissance de la plupart des objets qui sont sans

3oO SECONDS PARTIE.

cesse sous ses yeux, de leurs qualités, de leurs rapports f des choses de la vie commune , des intérêts , des désirs , des sentiments les plus ordinaires des hommes vivant en société ; c'est , en un mot , cette mesure de raison , généralement répandue dans la masse d'un peuple , qui soutient et conserve son existence comme corps de nation. - .

~ Mais si le bon sens est toute la raison du peuple , ou des dernières classes de la société y il est aussi le fondement , la base , et , si l'on peut s^exprimerainsi , la maîtresse partie de la raison des classes super ieu* re$, et même des hommes dont Tesprit est le plus cultivé, de ceux qui ont consacré toute leur vie à Tétude des sciences et qui y ont fait d'importantes découvertes. Car, si la raison des hommes de génie éclaire un plus vaste horizon , elle ne doit pourtant ce précieux avantage qu'au sens commun , ou au bon sens , qui porte sur les objets auxquels il s'applique la lumière incontestablement la plus vive et la plus sûre. En sprte que, du moment où celle-ci commence à s'aflaiblir à force de s'étendre , la raison doit s'arrêter, sous peine de se perdre dans d'inextricables ténèbres , jusqu'à ce qu'elle ait puisé de nouvelles clartés à ce pur foyer de lumières , d'où émanent toutes celles qu'elle peut recevoir. Cela est si vrai , que les plus sublimes pensées d'un orateur ou d'un poète , les plus merveilleuses découvertes du génie dans les sciences, ne nous causent tant

RAISON. 3oi

d'adiniratioii et de plaisir, que parce que leurs auteurs sont parvenus à rapprocher , en quelque sorte, de nous les objets les plus distaats , à mettre à la portée des esprits ordinaires les sentiments les plus uobles et les plus magnanimes ^ en les éclairant de la même lumière qui éclaire à nos yeux les objets et les sentiments les plus familiers.

U est à remarquer que les temps et les pays oii l'espèce humaine a été le plus avilie , le plus dégradée , et aussi le plus malheureuse , ont été ceux oii UQ fatal concours de circonstances avait perverti et corrompu la raison humaine dans sa source , en obscurcissant, dans presque tous les esprits, les plus simples et les plus pures notions du bon sens. Aussi, les pouvoirs politiques et religieux qui s'établirent ou se consolidèrent à ces époques désastreuses, ne purent-ils imaginer, pour se perpétuer, aucun in()V( Il plus efficace que de maintenir par système , et d'augmenter, autant qu'il était possible, cette dégradation intellectuelle et morale , en s'emparant de l'éducation de l'eniance et de la jeunesse de toutes les classes de la société.

Le principe qui servît trop long-temps de base à ce funeste système fut précisément le renoncement à Ut raison , c'est-à-dire ce qu'il y a au monde de plus absurde et heureusemcnl aussi de plus impossible. Car, si la raison n est pas Teutendement ou l'ame elle-même , bisant de toutes ses facultés un

3oi SECOITDE PARTIS.

emploi légitime et régulier, qu on dise ce qu'elle est. Veut-on qu'elle ne soit qu'une partie de l'ame? cela est impossible ; l'ame n a point de parties, elle n'a que des modes d'action qui varient à raison des objets autquels elle s'applique, mais qui, pouvant toujours agir tous dans uu instant donné, ne composent ainsi qu'une force unique, toujours identique à elle-même, et par conséquent indivisible. La seule manière donc , dont on puisse la modifier, c'est de substituer quelques uns de ses modes d'action à quelques autres; c'est d'exalter, par exemple, certains sentiments au point que le jugement, la mémoire , la sympathie , etc., soient comme efTacës ou éteints par la prédominance des sentiments qUi se joignent aux préjugés religieux, politiques, nobiliaires, etc. C'est malheureusement ce qu'on a fait dans tous les temps, et ce qu'on fait encore beaucoup trop souvei^t.

J 5. Raison, opposée sentimenis , oa confonàae avec le

rcùsonnement»

Gomme on a remarqué de tout temps que c'est le plus souvent l'attrait du plaisir qui fait commettre aux hommes des actions contraires à la vertu , et que c'est l'aversion pour tout ce qui est peine et souffrance qui les éloigne de leurs devoirs, un grand nombre de philosophes ont considéré la raison comme le principe unique qui pouvait porter l'homme à la vertu, indé-

RàlSON. 3o3

pendarameut de toute considcration des plaisirs ou des peines qui pouvaient être le résultat d'une con- ^ duite vertueuse. Tel fut le fondement de la doctrine morale des Stoïciens , et de leur fameux dogme de ïapathie^ ou indifférence absolue pour tout ce que le vulgaire appelle des biens ou des maux. Car, suivant eux, ou ne devait appeler ainsi que les déterminations qui sont conformes ou contraires à la loi morale, et les actions libres et volontaires qui résultent de ces déterminations. C'est néanmoins une chose remarquable que le soin qu'ils prennent de se prémunir contre tous les genres de souffrance morale. Tous leurs principes n'ont pas d'autre but, toutes les règles de conduite qu'ils conseillent ou prescrivent n'ont pas d'autre motif. Sous ce rapport, on serait tenté de les prendre pour les plus timides et les plus craintifs de tous les hommes.

Mais ce qu'il y a de faux dans leur manière de traiter et d'envisager ce sujet, vient de ce qu'ils semblent n'avoir vu qu'un coté de la question. Ils semblent croire qu'il n'y a de plaisir que dans les actions vicieuses ; ils supposent, contre toute expé» rience et contre toute vérité, que l'homme peut quelquefois agir, sans y être déterminé, ou par le sentiment d'un plus grand plaisir, ou par celui d'une moindre peine pour lui-même Au reste ce ne sont

* Voyez la 1'' partie de ce Traité , sect. III , ch. IV.

3c>4 SECONDE PAATIE.

pas seulement les Stoïdens qoî sont tombés dans . cette erreur; il est curieux de voir la peine que se

donne Malebranche, par exemple, pour établir une distinction absolue entre la raison et les sentiments C'est par une illusion du môme genre, que Fauteur du système de la Raison pure y a ûiit, de la morale, sous le nom de Raison pratique^ une science dont les propositions fondamentales sont des déductions logiques encore plus rigoureuses que celles sur lesquelles il établit sa métaphysique elle-même. De pareilles conceptions ont quelque chose d'imposant et de sublime aux yeux des esprits superficiels , ou d'une jeunesse naturellement disposée à se livrer à un généreux enthousiasme. Mais qui ne voit que le sentiment , souvent très irréfléchi , avec lequel on se passionne pour de pareils systèmes, est déjà une preuve manifeste de leur peu de vérité? On ne doit donc jamais oublier que , dans la philoso* phie , comme dans tout ce qui est digne de 1 intérêt et du respect des hommes , rien n*est beau que le vrai.

Croit-on y en effet» quun homme puisse être véritablement vertueux, si la vertu n'est pas en lui une passion, c'est-à-dire un sentiment très exalté, quoique toutes ses déterminations soient constam-

* Voyez ses Entretiens de Métaphysique ( Entret III }• Voyez aussi les paroles de Bossiiet citées plos haut, p. 287.

RAISON. 3o5

ment^ soumises à Tautorlté supérieure d'une raison exacte et sévère ? Il y a donc un certain degré , une certaine mesure, s'il le faut ainsi dire, de sentiment (plaisir ou peine, aiiection ou aversion), qui doit nécessairement &ire partie de la raison , ^'il est vrai qu elle ne soit que l'emploi légitime et régulier de toutes les facultés de l'entendement ; car la sensibilité en est une, et nous avons fait voir quelle intervient dans tous les actes de notre esprit, puisqu'il agit toujours avec toutes ses frcultés. Un homme sera également incapablede juger sainement des intérêts de sa patrie , s'il u'a pas pour elle un dévouement sincère, un amour véritable, ou si cet amour n'est en lui qu'un aveugle fanatisme. Dans le premier cas, il ne comprendra presque rien aux choses d'un intérêt général ; dans le second, il ne les comprendra guère mieux: les mots honneur na^ tional^ gloire de l'état^ etc., sei^ont pour lui une source féconde de dangereuses ou ridicules illusions. Non seulement donc le sentiment n'est ni opposé à la raison, ni indépendant d'elle , mais il n'est légitime et honorable qu'autant qu'elle l'approuve; elle n'existe elle-même qu'autant qu'il se mêle à ses dé» cisions ou à ses actes , dans le degré d'énergie nécessaire à leur parfaite régularité.

Mais si c'est une erreur de regarder la raison comme une faculté distincte de la sensibilité, ou ' diffère u te du sens commun et supérieure à ce qu on II. ao

3o6 SECONDE PARTIE.

appelle de ce nom , c est aussi une erreur de la con* fondre avec le raisonnement. Car, bien que. l'on puisse arriver, par un heureux et habile emploi du langage , à des connaissances qui dépassent de beaucoup la portée du vulgaire; bien que, dans les sujets qui intéressent le plus directement le bonheur des individus, ou celui des sociétés, on puisse parvenir, par des suites de raisonneineuts ou de propositions abstraites, à des conclusions dont l'évidence satisfait complètement l'esprit, en l'éclairant d'une lumière nouvelle; il ne s ensuit pas de là que la raison soit plus spécialement le privilège de ceux qui ont le talent ou l'habitiide de raisonner et de discourir sur toutes sortes de sujets Pour qu'un raisonne-

* Il faut poin tant avouer que celte confusion de la raison et du raisoauement était à peu près inévitable. Car uu rai* sonnèrent ue peut se faire qu'à l'aide du langage , qui est , non seulement le seul moyen que Thomme ait de manifester et d'étendre sa raison, mais qui la constitue presque entièreraent, puisque c'est par lui que la science existe, comme nous l'avons liiit voir ( i'* part., sect. II ). Aussi le même mot hiyoffea grec, si{^'niûe-t-i! à la fois parole, raison etraisonnemoit; et Cicéron ( De 0£fic.y U I , c* 16 ) observe que la raison et la faculté discursive ( ratio et onUo ) , sont le lien de la société entre les hommes. Mais Hobbes , frappé des in* convénienls sans nombre de l'abus du raisonnement, fait aussi une observation fort juste , lorsqu'il dit : « Le vmi et • \efaux n'existent pas pour les animaux , parce qu'ils ne « donnent pas leur assentiment à des prapositions, à un lan-

RAISON. 3o7

ment , ou une suite de raisonnements , soient autre

chose qu'un vain bruit do mots, aussi peu propre à éclairer celui qui parle , qu'à instruire ceux qui écoutent , il faut toujours que ces mots , ou les combinaisons qu'on en fait, présentent à l'esprit des idées claires, précises, et par conséquent y fassent naître de nouvelles idées également claires, également justes 9 qu'il n'avait pas auparavant. Or, ces idées nouvelles ne sauraient être d'une autre nature que celles que peut recevoir ou admettre l'entendement de tous les hommes; leur analogie , leur affinité avec celles dont se compose le sens commun, ou le bon sens, peut seule en garantir l'exactitude ou la vérité. Ainsi la raison n'est, en dernier résultat, que le bon sens, opérant, s il le faut ainsi dire, sur une plus grànde échelle, s^éteudant à plus d'objets, ou à des objets plus importants et plus relevés qu'il ne le fait ordinairement.

Il y a donc une admirable justesse dans ces deux vers que notre grand comique met dans la bouche d'un de ses personnages, qu'il représente, à la vérité , comme un homme simple , sans grande instruction, et peut-être assez peu raisonnable sur beaucoup d'objets, mais jugeant avec un sens très droit

m gage , et qu'ils n'ont pas , dans te raisonnement, le moyen

'< ile rnuliij>licr une erreur par umrautre. » TiTdàXé dr la Nature Humaine^ c. V, § 4.

ao.

3o8 SECONDE PARTIE.

(le quelques uns de ceux qui intéressent le plus sou bonheur et son repos :

Raisonner est remploi de tonte mt maiBODy Et k raùoHnemêat en bannit h raison.

Cette distinction est, en efiè^t, tellement vraie» tel»

lement nécessaire , qu'elle est implicitement marquée dans le langage ordinaire. Nous pouvons dire qu'un raisonnement est/àux, parce qu'il n'y a malheureusement rien de si commun que les faux raisonnements; mais nous ne pouvons pas dire et nous ne disons jamais de la raison elle-même ^qu elle soit Jausse; seulement nous disons quelquefois qu'elle a été ou qu'elle peut être faussée^ comme on le dit d'une règle, ou d'un instrument propre à mesurer les choses avec précision ; ce qui prouve que son essence ou sa nature est d'être exacte et pariaitement justes

§ 6. Puissance et limites de la raison.

Mais quels que soient le nombre et la puissance des causes d'erreqr qui nous assiègent sans cesse, il est à remarquer que la raison en triomphe, avec le temps , à mesure qu'elle a occasion de les combattre , et que son triomphe finit par devenir complet et durable. Il n'y a presque point de découvertes importantes dans les sciences physiques ou naturelles, point d'institutions propres à améliorer le sort des peuples , aucun perfectionnement notable dans les arts et

R&iscyK. 3o9 dans les travau>^ les plus uëcessaires à la sociclé, .qur n'aieat été cl*abord repoussés avec obstination , et quelquefois combattus avec fureur. Cest le sort qu'ont éprouvé Fimprimerie, la doctrine du mouvement annuel de la terre autour du soleil, celle de la circulation du sang, l'attraction , Tinoculation, et un grand nombre d'autres découvertes, d'inventions ou de procédés dont l'utilité et l'importance ne sont plus contestées. On sent, au reste, quil est tout à fait impossible que cela soit autrement : car la nature des choses, -dans l'homme et autour de lui , ne pouvant se concilier entièrement avec son bonheur, et souvent même avec son existence , qu'autant qu'il fait de ses facultés un emploi complet et régulier , il £siut nécessairepnent qu'il en vienne à ce point , sous peine de souffrir ou de périr. Du moment donc où il a pu se convaincre qu une manière de penser ou d'agir est réellement conforme à son bonheur, ou nécessaire à son existence, il est de toute impossibilité qu'il revienne aux opinions et aux sentiments contraires qu'il avait auparavant, sur quelque autorité et avec quelque ardeur qu'il les eût embrassés jusque là. « La raison , dit Montesquieu, a un empire « naturel ; elle a même un empire tyrannique r on « lui résiste, mais cette résistance est son triomphe; « encore un peu de temps, et l'on sera forcé de re- « « venir à elle *. »

" Esprit det Lois, l XXVU» ch. 38.

3lO SECONDE PARTIE.

Cependant cette puissance de la raison, qui est irrésistible et durable (précisément parce qu'elle n est ni tyrannique , ni arbitraire ) , a des bornes devant lesquelles il faut bien qu elle s'arrête et s'abaisse. Autant sont imposants et sublimes les tra* . vaux que l'homme entreprend pour étendre ses conquêtes dans une sphère indéfinie de connaissances dont la nature de ses facultés ne lui permet pas même d'entrevoir les limites, autant sont puérils et ridicules les efforts qu'il tente quelquefois poiirles franchir et s'élever, comme de plein vol, jusqu'aux plus hautes sommités de la science. Presque^ tous les siècles ont vu se renouveler ces orgueilleuses tentatives , toujours marquées par une chute honteuse.'

Mais s*il est impossible d'assigner à la raison des limites certaines, parce qu'elle est appelée en effet à un progrès indéfini dans les connaissances qui sont à sa portée, on peut du moins indiquer les caractères auxquels il est facile de reconnaître l'espèce d'aberration dont nous essayons ici de signaler les dangers. Ainsi, le ton de l'enthousiasme et de l'inspiration, substitué à celui d'une discussion calme et lumineuse , le retoun aux doctrines mystiques des sectes religieuses et philosophiques, soit de l'antiquité, soit des siècles modernes, le dédain affecté pour les progrès plus récents de la raison, et le soin d'en décrier les auteurs, tels ont été, en général, les procédés des hommes qui , séduits par un vain désir

RAISON. 3i r

de gloire, se sont flattes de s'ëlever aux plus brillantes découv ertes , avant que d'avoir même reconnu quels sont les objets accessibles à Tesprit humain, et quels sont ceux qu'il ne peut jamais atteindre *.

IjCS systèmes extravagants , prpduits, à différentes époques, par ce genre d'illusion, quelque vogue momentanée quils aient pu avoir,^ n'ont jamais été propres qu'à Êure des enthousiastes et des fanatiques, dociles instruments de tous \es imposteurs politiques ou sacres qui ont voulu s'en servir pour troubler et désoler le inonde. Les auteurs de ces systèmes essaient de justifier ce qu'ils offrent toujours d'obscur, d'incompréhensible e^ de choquant pour tout esprit raisonnable, en disant que ce qui est au-dessus de la raison n'est j?as contre la raison. Mais cette proposition est entièrement firivole et stérile; il n'y a aucune induction , aucune conséquence valable à en tirer. Ce qui est au-dessus de la raison, c'est-àdire au-dessus de tous nos moyens de connaître, quelque bon emploi que nous en fassions, est pour, nous comme s'il n existait pas, et ne saurait s'exprimer dans quelque langue que ce soit. On dira peutêtre que nous connaissons D ieu , qui pourtant est infiniment au-dessus de notre raison : mais on peut répondre, ce me semble, que Fidée de Dieu est

* Voyez ce qnî a été dit sur ce sujet, à la fin du premier volume de cet ouvrage, p. 289 et suiv.

3ia SECONDE PARTIE.

précisément une des idées nécessaires de notre raison, ce qui prouve quelle n'est pas au-dessus de cette même raison; au lieu que la connaissance de Dieu , comnie être ou comme substance , est en effet fort au«dessus de toutes nos Êicultés. Aussi ne le connaissons-nous que comme la cause infiniment puissante et infiniment intelligente, par qui nous sommes et par qui tout existe.

Si, comme nous croyons l'avoir assez prouvé dans ce chapitre, la raison n'est en effet que l'application légitime, complète et régulière de toutes les facultés de notre esprit , à tout ce qui est compris dans des limites qu'il ne peut jamais franchir; ^ elle n'est que l'entendement lui-même , considéré comme usant de toutes ses fiicultés, ou exerçant, dans le degré convenable, tous ses modes d'action , il nous importe assurément beaucoup de connaître quel est le but de cette action , quels sont les objets auxquels elle peut et doit s'appliquer. Nous allons donc entrer dans cette nouvelle recherche.

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