CHAPITRE n
De la Férité.
S I. Ce qu'on entend psr vérité dans ks tdences physiques
«t dans la morale.
Le mot virUi peut s'appliquer à une multitude
RAISON. 3t3
innombrable de faits particuliers ou d'événements qui arriveot chaque jour , et dont ceux qui les remarquent ont la plus entière certitude, quoiqu'ils n'y attachent aucune importance , et qu'ils les oublient la plupart du temps très promptement. Ce sont pourtant ces faits si communs, ces ëvënemenU dans lesquels nous pouvons, à chaque instant, être acteurs ou spectateurs, qui servent de fondement à toutes les connaissances que nous pouvons acquérir sur nous-mêmes et sur les êtres au milieu desquels nous vivons sans cesse.
Ainsi , qu'un homme ait vu un vase exactement fermé, et dans lequel il avait mis une petite quantité d*eau , éclater avec une explosion violente , après avoir été exposé pendant quelque temps à une chaleur forte et soutenue ; qu'il ait vu, à l'époque d'un froid rigoureux , des vases remplis d'eau se briser en plusieurs morceaux , et l'eau elle-même convertie en une masse solide, ce ne seront là que des événements singuliers , qui n'ont par eux-mêmes que fort peu d importance. Mais celui qui le premier conclut de tous les faits de ce genre qu'il avait observés , que l'eau est convertie par la chaleur eu un fluide aériforme, et par le froid en un corps solide ; que dans ces deux cas elle augmente de volume , et beaucoup plus dans le premier que dans le second ; que, dans l'un et l'autre cas , la force avec laquelle elle tend à occuper un plus grand espace est capable de
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vaincre (le très fortes résistances; celui-là , disonsnous, découvrit des vérités physiques d'une très grande importance , et dont la connaissance a donné et doit donner encore lieu à des applications ou à des inventions aussi utiles qu'ingénieuses.
Il est évident que la connaissance , soit intuitive, soit réfléchie , d'un noiiibre assez grand de vérités physiques , acquise de très bonne heure par Thommé , est le principe conservateur de son existence. Oa conçoit même qu'il faut quil existe quelque chose d'analogue à ce principe, dans toutes les espèces d êtres animés, puisque, sans cela, étant continuellement exposés au choc de tous les corps, à Faction de toutes les forces que la nature met incessamment en jeu , ils auraient bientôt disparu de la face de la terre. Ce qu'il importe surtout de remarquer ici , c'est que les &its*qui se passent incessamment sous nos yeux , quoique très véritables , ne sont pas ce qu'on appelle proprement des vérités* Mais ces mêmes faits , conçus par l'esprit comme le résultat des rapports constants qui existent entre les êtres et leschoses, demanière quik se reproduiront toujours les mêmes dans les mêmes circonstances, sont comme le signe ou Pexpression des lois de la nature physique et de l'ordre immuable auquel elle est assujettie. Or , c'est dans renonciation de ces lois et de ces rapports que consistent les . vérités physiques proprement dites.
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La considération des vérités qu on appelle mora/e^ doit , comme il est facile de le prévoir , nous conduire à uo résultat tout-à-fait analogue à celui que nous venons d'énoncer au sujet des vérités physiques. En effet , quel homme ne trouvera pas dans sa mémoire des exemples d'actes, injustes ou criminels, suivis, à l'instant même, d'une punition terrible, et quelquefois après un long intervalle de temps? Toutefois ces faits particuliers , quoique véritables , n'ont qu un intérêt fugitif et peu durable; ils n'ont même aucune importance, relativement à la science. Mais celui qui le premier conclut de tous les événements de cette espèce qu'il avait pu connaître , que Toutrage fait à nos semblables nous attire infailliblement leur haine , et nous expose à leur juste vengeance ; quie la faiblesse opprimée peut obtenir une réparation éclatante des torts qu'elle a soufferts, signala la première et la plus importante des vérités morales. Cest celle qui nous est représentée dans la noble et touchante allégorie d'Homère, lorsqu'il peint l'outrage aux pieds rapides , désolant et renversant tout devant lui , mais suivi de loin par les prières, boiteuses, le front baissé, l'œil en pleurs, et portant au pied du trône de Jupiter les plaintes des infortunés , qui y sont enfin entendues.
Lès faits particuliers de Tordre moral , que nous avons sans cesse occasion d'observer , j)euvent donc être conçus par Tesprit, comme le résultat nécessaire
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et invariable des rapports qu'ont entre eux des êtres qui oat nos passions et nos affections de tout genre ; et ces faits, qui doivent se reproduire à peu près les mêmes dans des circonstances semblables, étant comme le signe et Fêxpression de la nature morale de Thommc , on peut en induire les lois auxquelles elle est constamment soumise.
% s. Vérité dini lesartf , et dint b adence de l'ententlëment
ou métaphysique.
Ce qu'on appelle vérité dans les arts , se compose plus spécialement des deux sortes de vérités dont nous venons de parler ; c^est ce qui , dans la conception et dans l'exécution des travaux propres à chaque art, se rapproche le plus de la nature, soit morale, soit physique , des êtres et des objets qu'il entreprend de représenter. Il a atteint le degré de vérité qui lui est propre, quand il est parvenu , avec les moyens dont il dispose , à exprimer avec la plus grande fidélité ce qui est , ce que nous pouvons pres^ que à chaque instant observer autour de nous. Le peintre , le sculpteur, le poète , le musicien, l'acteur, aspirent à représenter, chacun à sa manière, ou des objets existants, ou des passions, des affections propres au cœur humain , à saisir les caractères distinctifs et les signes extérieurs par lesquels elles se manifestent. Le mérite de l'artiste consiste essentiellement à faire ressortir , parmi ces caractères ,
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ceux que Ton reconnaîtra le plus immédiatement, à choisir entre ces signes ceux que chacun pourra interpréter le plus sûrement et le plus facilement.
Quant aux vérités métaphysiques ^ nous n'avons que peu de choses à en dire dans cet endroit de uoti e ouvrage , puisque c'est à elles qu'il est presque entièrement consacré. Nous nous bornerons donc à . faire observer que les mots entèndement ou esprit exprimant l'ensemble de nos moyens de connaître , de savoir et de vouloir, tous les actes qui appartiennent à ces divers moyens sont autant de faits particuliers de la conscience ou du moi , qui ont lieu à l'occasion des objets et des êtres au milieu desquels nous vivons. Tous les faits de cette espèce , qui se succèdent et se renouvellent sans cesse en nousmêmes, nous font connaître , comme on l'a pu voir dans la première partie de ce Traité, les propriétés , les qualités , les parties des objets que nous contemplons , considérés comme le résultat des rapports multipliés à Tinfuii qui existent entre nous et ces objets ou ces êtres. Envisagés exclusivement sous ce point de vue , ces mêmes faits deviennent les signes des £Eicultés diverses dont l'entendement humain est doué, et comme l'expression de notre nature intellectuelle. Or, les notions que nous nous faisons de ces facultés , de leurs effets et de leurs propriétés, ou plutôt les propositions qui les expriment, en les supposant exactes, c'est-à-dire parfaitement confor*
3l8 SECONDE PARTIE.
mes à la réalité des Ëtits, sont précisément les
vérités métaphysiques, dont la recherche est l'objet immédiat de la philosophie de l'esprit humain.
^ 3. Vérités rnalhiinatiques.
Il est une autre espèce de vérités , que l'on a coutume de mettre au premier rang dans ce genre , parce qu'elles sont le moins contestées, et en efTel le moins contestables , ce sont les vérités mathémati^ queSj ou les propositions dont se composent l'arithmétique, l'algèbre et la géométrie. Buffon prétend qu'elles ne sont que des vérités de définition , qui portent sur des suppositions simples , mais abstraites , que nous avons &ites; en sorte qu'il n'y a dans ces sciences que ce que nous y avons mis , et que les propositions dont elles se composent ne sont que des expressions différentes , sons lesquelles se représentent toujours les suppositions que nous avons employées. « Les vérités physiques » au contraire, ajoute « cet illustre écrivain , au lieu d'être fondées sur a des suppositions que nous ayons faites , ne sont « appuyées que sur' des faits. »
Nous venons de faire voir que fou peut dire des vérités morales et métaphysiques ce que Buffon dit ici des ventes matliématiques : mais jusqu'à quel point peut-on dire que les sciences mathématiques
lie reposcut toul eiUières que sur des definitious , uniquemeat fondées elles-mêmes sur des supposi- * lions? Si ces suppositions , par oxc!jij)le, étaient toutà-fait arbitraires , quelque rigoureuses que fussent les conséquences que Ton tirât des définitions aux- (|uelles elles serviraient de base, elles n'auraient assurément pas Futilité et Timportance que Ton ne saurait s*empêcher de reconnaître aux sciences matl^ématiques. On a pu voir, par ce qui a été dit ailleurs sur ce sujet *, que les notions d'unité et de nombre, fondement de l'arithmétique et de Falgcbre , de meni(î que celles de la ligne droite et des dimensions de l'espace, fondement de la géométrie, nous sont données par la nature même de notre entondemeat. £u quoi donc ces sciences diifèreut-elles de toutes les autres, et à quoi tient le caractère de précision rigoureuse et d'incontestable évidence qu'elles portent avec elles ?
Remarquons que la totalité des signes d'institution dont l'esprit humain peut disposer pour manifester ses idées et ses connaissances de toute espèce , peut se partager en classes assez diverses , suivant le degré de précision dont ils sqnt susceptibles , et que ce degré de précision dépend lui-même du degré de sin)plicitë des idées ou des notions qu'ils représentent. Or, les idées du nombre et de la quantité, étant
* Voyez tome 1 , p. 270 et 2^6*
3aO SECONDE PARTIE.
sans contredit parmi les plus simples qu'il nous soit donné de concevoir, il était assez naturel qiie le sys* tème de signes qui les représente acquît à la longue , ou au moins fût destiné à acquérir le plus haut degré de perfection. Âu contraire , dans les sciences naturelles, dans les sciences morales et politiques, et surtout dans cellequi a pour objetrétude et l'exposition des phénomènes de la pensée, le grand nombre d'idées diverses, trop souvent mal déterminées, et en effet très difficiles à bien déterminer , qui se pressent , en quelque manière, sous im même signe, apporte quelquefois un invincible obstacle à la clarté de nos conceptions. Les vérités mathématiques ne diflerent donc de celles des autres sciences qu'en pe que l'extrême simplicité et le très petit nombre de faits primitifs qui servent de fondement à l'arithmétique et à la géométrie, ont permis de donner à la valeur des signes une plus grande précision, en sorte que , dans cette branche de nos connaissances , plus que dans aucune autre , les déductions purement logiques, ou les résultau de la combinaison des signes, qui constituent presque entièrement la science , ont incomparablement plus de sûreté et d'étendue.
^ 4* Vérités nécessaires et vérités contingentes.
ÂU reste ^ dans toutes les sciences , nous opérons presque toujours sur des signes, ou termes généraux,
RAISON. 3a i
daus lesquels il a y a jamais que ce que nous y avons mis , et, par conséquent , tous les résultats que nous obtenons de la combinaison régulière de ces termes ont un caractère d'évidence qui tient inévitablement à leur nature, telle que nous venons de la définir. Car nous ne pouvons , sans une contradiction manifeste ou sans une choquante absurdité , admettre une conséquence qui nous ferait trouver dans les - mots dont nous nous servons autre cbose que ce que nous y avons toujours vu , puisque c'est nous qui les avons faits.
U en est tout autrement des phénomènes du monde extérieur , ou de notre propre entendement , qui peuvent être à chaque instant Tobjet d'une observation directe y ou d'une conscience immédiate^ Gomme nous sentons «que ce n'est pas nous qui les faisons ce quils sont, il uous est facile de concevoir que si la cause supérieure dont ils dépendent avait voulu qu'ils fussent autres, ils le seraient infailliblement. £n efTety il n'implique nullement contradicticm qa'ils fussent tout différents de ce qu'ils sont.
Or , ici se montre l'origine et le motif de la distinction établie entre les vérités que l'on a appelées
nécessaires , et celles auxquelles ou a donné le nom de contingentes. Les premières , comme on* voit , sont fondées sur Pemploi des signes ou du langage ; elles sout entièrement de déduction logique, et c'esl II. ai
3a:) SECONDE partie.
nous qui les faisons , jusqu'à un certain point , à Taide de données primitives de notre entendement , et de Êicultés qui nous viennent d'un pouvoir incomparablement supérieur à tous ceux dont nous pouvons disposer. Les vérités contingentes, au contraire, dérivent immédiatement de ce pouvoir suprême , et il nous est impossible de concevoir leur existence autrement que comme le produit de sa volonté toufc»à-£iit arbitraire.
n suit de là que le contingent embrasse tout ce que nous désignons par les mots connaissance^ monde extérieur non^moi, et, en général, par le mot oif/'et; que le nécessaire comprend, au contraire, ce qui est exprimé par les mots science , tnoiy ou sujet. Enfin, il suit de là que le contingent constitue, en quelque sorte, presque seul Teutendement des animaux , au lieu que l'esprit humain, dans toutes ses déterminations, embrasse à chaque instant le contingent et le nécessaire; que Tun et l'autre se trouvent sans cesse mêlés et confondus dans chacune des sciences et dans chaque partie des sciences dont l'ensemble compose la connaissance humaine. Cest sans doute à cette condition d'une intelligence telle que la nôtre, qu'il faut attribuer la double tendance qui nous porte tantôt à prendre pour desexistences distinctes, pour des réalités, en quelque sorte extérieures, de purs phénomènes intellectuels,^ aés de la combinaison et du rapport des mots, et
tantôt y au contraire, à nous défier des connaissances les plus certaines que puisse nous donner l'emploi naturel et inévitable de nos fiicultés. Ainsi le dogmatisme absolu , qui n'est que Taffectation de savoir ce qu'on ignore, et le scepticisme absolu, qui n'est que la prétention non moins insensée d'ignorer ce qu'on sait , sont deux eiLcès opposés qui dérivent^ comme on voit, de la même source!. Dans l'un et l'autre cas, on aie tort de n'envisager qu'un côté du sujet; on néglige ou Ton méconnaît le fiât fon^ damental que nous constatons ici, savoir que dans toute science ou connaissance humaine,. il y. a sensibilité et intelligence, contingence et nécessité.; on oublie, en un mot, que l'homme ne peut connaître d'existences et de vérités que celles cpii sont accessi-» bles à ses facultés, et seulement dans la mesure et dans les limites qui leur ont été assignées.
^ 5, De la vérité en soi y ou absolue.
Jusqu'ici nous avons admis, suivant la maniéré ordinaire de parler, des vérités de plusieurs espèces (physiques , morales, métaphysiques, etc.), mais il y a de$ philosophes qui semblent réprouver entiirement cette manière de procéder dans les recherches de ce genre. « Je ne demandais qu'une vérité ^ « nous diraient-ils, à l'exemple de Platon, et voila
« quoii m'eu doiiue un essaim tout entier *. » C'est que Platon paraît avoir supposé qu'il existe dés es* sences, des entités, ou, coAime tl les appelait, des idées y qui sont les archétypes , les modèles de ce que nous nommons vertu, science, justice, etc. En sorte qu'un hoinme ne peut être vertueux, savant et juste ^qu'autant qu'il y a en lt|i quelque partie de ces entités ou de ces essences. Cest là précisément un exemple de l'espèce d'illusiou qui consiste , comme nous l'avons dit tout à l'heure , à réaliser de pures conceptions de l'esprit. Mais cette erreur a sa cause dans un &it de notre intelligence qu'il est utile de s'appliquer à bien reconnaître. Ici, par exemple, comme nous pouvons , dans une infinité de circoii* stances divei^ses, distinguer instantanément, et par un simple acte d'intuition , ce qui est vrai de ce qui ne Test pa»; le mot vérité^ appliqué à- un nombre infini de faits d'espèces très diverses, marque, pour chacun d'eux , ce qu'il a de commun avec tous les autres : on les appelle vrais, parce qu*ils sont. Mais Texisteuce d'un fait est souvent énoncée par des termes très généraux, chacun desquels peut.comprendre, dans sa signification, un nombre très considérable d'idées, de rapports et d'existences fort diverses ; et voilà pourquoi la proposition qui énonce
* Toyes le commeuceiiient du Dialdgtie tie Platon , intitule Théagi*,
RAISON. 3a5
un fait y devient l'expression générale de tous les
faits de même espèce, qui furent, qui sont, ou qui seront. Ce u est même qu'à .cette condition et de cette manière 'qu'existe pour nous ce qu'on peut appeler vérité.
On voit par là comment, sans recourir aux essences et aux idées de Platon et de son école y il est possible de ramener à l'unité de conception tout ce qui est compris sous ce mot. On comprend même qu il ny avait pas d'autre moyen dy attacher une notion précise et intelligible , que d'observer et de décrire avec soin ce qui se passe dans notre esprit, chaque fois que nous nous en servons, ou que nous comprenons ce que les autres veulent dire lorsqu'ils s'en servent. Nous pouvons maintenant aller encore plus loin , et dire : La vérité en soi, ou la vérité absolue y 6'est tout ce qui est; c'est l'universalité des existences réelles, i'universahté des êtres et des résultats de. leurs actions réciproques, c'est-à-dire la totalité des rapports infinis qu'ils peuvent avoir entre eux. Mais il est de toute évidence que cette vérité n'a absolument aucune proportion avec une intelhgence faible et bornée comme celle de fhonune. La suprême sagesse peut seule embrasser dans sa pensée cet univers qu elle seule a pu créer, comme elle le conserve seule. Sans doute la partie de son sublime ouvrage (|ue Dieu a daigné rendre accessible à notre eutendei^ient, a un rapport détermine avec
3a6 SECOKDfi PARTIE.
1 e tout ; mais ce rapport n'est , pour nous , que celui de l'indëfmi à Finfiiii , c'est-à-dire qu'il est entièrement inaaiignable par toutes nos expressiouis, en* tièrement incompréhensible à tous fios moyens de conpaître. tf Je suis- ce qui a été, ce qui est et ce qui « sera; et jamais mortel n'a levé le voile qui* me K couvre. » Cette inscription myfttéficusc, qiii,sui- Yfuit ce que dit Plutiirque, se vojait à Sais, en Égypte, dans le temple d'Isis, convient également la divinité et ^ la vérité absolue, dont l'idée semble 18 confondre dans notre esprit avec celle de Dieu mêpie.
Le mptvérii^ a donc deux acceptions qu'il importe de ne pas confondre. Ce mot exprime, comme pn yient de le dire, l'universalité des êtres et de leurs rapports, ou bien il signifie la connaissance que nous avqns acquise, ou celle que nous pouvons |ux|uérir d'une partie, sans doute infiniment petite, (le ces êtres et de ces rapports. Mais il n'y a de vrai pour riiomme que ce qui lui est connu; connaissance et vérité sont pour lui une seule et même chose; ^ussi les sages de tous les pays et de tous les temps l'ont^Is regar4^ comme le bien le plus précieux dont nous puissions désirer la possession , et comme devant être l'unique but de tous nos efforts et de toutes nos pensées. « La recherche et l'étude du vrai , dit « Cicéron,est le caractère propre et distinctif de « l'henné : ce qu'il y a de plus approprié à sa na-
RAISOK. 3q7
« ture, c'est la vérité simple et sans déguisement*.»
$ 6. Vérité oppofée à Ptfiwur et an mciuouyff.
Dire la vérité, c'est exprimer par le langage un &it ou un événement tels qu'ils existent ou ont existé, c'est manifester un sentiment tel qu'on i'^prouve et que la conscience le donne. Si le discours n'énonce pas les faits tels qu'ils sont , il n'exprime que des opinions fausses , ou des erreurs , que celui qui parle prcfnd et donne pour des vérités, à moins qu'il ne fasse entendre lui-même qu'il n'est pas sûr de l'entière conformité de ses opinions avec les faits. Car, dans ce dernier cas , ses paroles n'expriment que des doutes, des conjectures ou des hypothèses , qu'il ne veut pas que l'on prenne pour autre chose que ce quelles sont. Celui qui énonce, à dessein, des £siits qui ne sont pas, ou qui exprime des sentiments qu'il n'a pas, est coupable d'imposture et de mensonge. Ainsi ï erreur est opposée à la vérité, dans l'ordre des considérations physiques et intellectuelles : dans l'ordre moral , c'est le mensonge qui est le contraire de la vérité*
Mais il ne nous est pas facile de nous soustraire
* primisque homiais est propria veri inquisUio atque ÙivesHçatio ej? quo tntelligitur, id quod verum, simplex sincerumque sit , id esse naturœ hominis apùssimum. Clic. De Ollic. 1. I, c, 4.
SlS SKCONDE PARTIE.
yolontairement à la puissance natureUe de ce qui est, ou du vrai , en sorte que nous puissions, à chaque instant et au gré de notre fantaisie , dire le contraire de ce que nous savons et que nous croyons. Il faut toute la force d'ua intérêt pressant, d'une passion violente » pour rompre la tendance instinctive qui nous porte vers la vérité. Aussi voyonsnous que les enfants ont, en général, une excessive répugnance pour le mensonge. A moins que des instituteurs inhabiles et une éducation vicieuse n aient de bonne heure altéré en eux cet instinct précieux du vrai, ils ne manquent guère de montrer une aversion et un mépris visibles pour les personnes qu'ils croient capables de mentir, ils sentent que c'est^un vice d'esclave. C'est même à cette cause que l'on peut rapporter le caractère de naïveté, qui est un des attributs les plus aimables de ce premier âge, et qui, se conservant quelquefois jusqu'à une époque très avancée delà vie, donne au génie ou au talent de quelques hommes un charme tout particulier, une grâce inimitable. L'enfant qui se voit forcé à dire un mensonge éprouve ordinairement un embarras très pénible : sa rougeur subite, l'altération sensible des traits de son visage , le malaise qui se manifeste dans ses gestes et dans toute l'habitude de son corps, sont des indices non équivoques du trouble intérieur qui l'agite; et l'homme fait, en pareille circonstance, n'est guère dans un état moin$
violent, à moin3 que son amo n'ait été profondément dégradée par ^habitude de la fausseté. Cette espèce de supplice semble être la peine naturelle de Tou-i trage <jue Ton fait à la vérité.
C'est encore à la force irrésistible qui nous porte vers le vrai , que l'on peut attribuer la facilité que les enfants et les hommes ignorants ont à croire tout ce que leur disent les personnes auxquelles ils supposent des lumières et des eonnaissances supérieures aux leurs. Enfin l'homme même dont la raison est le plus cultivée, qui , par les habitudes de son esprit ou de sa profession , semble le plus disposé à n ad« mettre que des faits ou des opinions dont il a constaté la vérité, cède souvent aussi facilement que le vulgaire à ce penchant, qui est, en effet , le résultat nécessaire de^Aature du vrai, et de celle de notre esprit. Car, dans la plupart des circonstances de la vie commune, ce que chacun voit d'abord, ce qu'on a le plus souvent occasion d'exprimer et d'entendre exprimer par les autres, c'est la vérité, c'est ce qui est; or, l'habitude de croire résulte infailliblement de celle de dire soi-même et d'entendre dire aux autres beaucoup plus de choses vraies que de mensonges. Voilà aussi ce qui procure quelqueiois à la calomnie et à l'imposture de si déplorables succ*ès, surtout dans les temps où Tesprit de parti agite et tiy>uble la société tout entière. Alors les mensonges les plus absurdes, les opinions les plus erronées, so
33o SECONDE PARTIE.
reproduisaut sans cesse sous .mille formes diverses», circulent dans les écrits et dans lés conversations, et finissent par prendre une consistance et une autorité dont tout homme sincère et impartial ne peut qu'être effrayé; en sorte qu'il désespérerait entièrement du triomphe de la vérité , si sa puissance ne lui était' pas dânontrée.
§ 7. Pldmiiee de la vérité.
Mais si, comme cela parait assez par tout ce que nous avons dit sur ce sujet, l'erreur est, en dffet, ce qu'il y a de plus contraire à notre nature , pourquoi , dir»4;-on peut-être, voit-on les hommes se plaindre sans cesse quelle règne de toutes parts? Pourquoi du moins son triomphe vient-il si scflVent affliger les regards de l'ami de la justice et de la vérité? Comment arrive-t-il enfin que le monde semble presque irrévocablement livré au mensonge et à l'imposture ?
D'abord, ces plaintes, qui ont éclaté dans tous les «ècles, prouvent, par leur exagération même, combien la vérité a toujours été précieuse aux hommes. Je dis par leur exagération même, car il s'en 'faut beaucoup que la somme des erreurs , ou des opinions fausses, à une époque donnée, soit égale à celle des vérités universellement admises. Un peuple , ^n individu, peuvent être plus ou moins éclairés
RMSON. 33 1
qu'un autre peuple ou un autre individu; mais , dans tous les cas, on croit et l'on dit incomparablement plus de choses véritables qu'on en dît ou qu'on en croit de fausses. L'existence de l'homme serait impossible, comme nous l'avons observé précédemment, sans la connaissance d'un nombre de vérités physiques, morales, et même métaphysiques, toujours fort iconsidérable en comparaison de celui des opinions faussescommunémentadoptcL s, mais dont l'influence, souvent aussi funeste qu'étendue , a excité dans tous les temps \p» justes plaintes des amis de Thumanité.
Ensuite , précisément parce que la vérité existe , parce. qu'elle est une, il y a ^r chaqife objet et sur chaque questiopi, bien des manières de se tromper, tandis qu'il n'y en a qu'une seule d'arriver au vrai. Mais enfin, ce règne malheureusement trop étendu de Terreur, ce triomphe trop fréquent du mensonge , porte néanmoins toujours avec soi le principe- de son inévitable destruction. Car les êtres et leurs rapports naturels existent et existeront toujours, soit que nous les connaissions, soit que nous nous obstinions à les méconnaître. La cause principale de nos illusions, je veux dire nos aveugles désirs, notre volonté trop souvent égarée par nos passions et par nos affections, n'a, sur le cours des événements, qu'une puissance nécessairement précaire, et limitée dans ses effets comme dans sa durée.
En effet, l'erreur, si elle n'est le partage que de
33a ■ SECONDE PARTIE.
quelques individus isolés, ne peut jamais avoir des inconvénients graves que pourceux qui J'ont adoptée. Taut qu'il est permis de Texaminer, de la discuter, delà combattre, il est rare qu'elle résiste long-temps à cette épreuve, et la vérité ne tarde pas à se faire jour àu milieu des sopliismes plus ou moins spë* .eieux que ses adversaires ne manquentjamais de lui up[)oser.
Mais quand un système* tout entier d'opinions
fausses s'est emparé du plus grand nombre des esprits^ quand les dépositaires de la puissance publique ont fini par l'adopter ( car 11 faut bi^ qu'ils subissent, un peu plui^ tôt ou plus tard, la loi de l'opinion commune), alors sans doute-cette erreur acquiert, pour un temps, une force à peu près irrésistible ; elle se propage avec une merveilleuse rapidité, et semble avoir séduit la presque»totalîté des individus. Quelquefois même elle peut se répandre chez plusieurs peuples, et s'y maintenir pendant une longue suite de générations.
« Cependant il n a été donné ni aux magistrats, ni aux. princes, ni même aux nations tout entières , de faire prévaloir leur puissance contre cette tendance, en quelque sorte instinctive, des esprits vers le vrai, (|ue nous avons signalée comme un des traits caractéristiques de la nature humaine. L'erreur la plus généralement adoptée se dévoile toujours aux regards de quelques hommes, doués d'uu jugement
RAISON. 333i
plus saio, d'une raison plus éclairée et plufi sûre 9' ' que la plupart de leurs contemporains^ lumière qu'ils répandent autour d'eux , quoique faible d'àbord, s'accrott bientôt par les efforts et le concours d'un plus grand nombre d'ardents et courageux propagateurs de la vérité. Mais comme ks intérêts du plus grand nombre des hommes ont su dès long-" temps se concilier avec les opinions dominantes et se sont consolidés avec elles , la plupart d'entre eux tiennent à ces opinions par des sentiments très exaltés ; voilà ce qui produit la fureur et le déchaînement presqu'universel qui éclatent contre ceux qui les premiers osent attaquer le système généralement reçu. Ils en sont souvent victimes ; la persécution peut même se renouveler à différentes époques contre leurs successeurs, jusqu'à ce que le progrès de la lumière soit devenu sensible , et qu'un nombre considérable d'hommes, ayant adopté des opinions plus saines, les fassent prévaloir sur les erreurs. Ainsi se confirme la justesse de cette réflexion, que l'étude approfondie de l'histoire avait Jsuggérée à Polybë : (c La vérité , dit-il , est , à mon avis , la plus grande tf divinité que la nature ait manifestée aux hommes ; « celle àtjuî elle ait accordé la plus irrésistible puisa sance. Aussi, bien qu'elle soit quelquefois combattue « par tout Te monde, et que toutes les probabiU- « tés semblent s'unir contre elle avec Tiuiposture, ff d'elle-même elle s'insinue, je ne sais comment,
i'î^ SCGONDB PARTIE.
« Jan^'esprit humain , et tantôt , par un essor sou- « d«in , elle révèle toute sa force;^ tantôt, après « avoir été Iong*temps obscurcie par d'épaisses téft nèbres, elle finit par ^en dégager, et triomphe du « mensonge *. w
Au reste. Terreur ne peut avoir, dans aucun temps et chez aucun peuple, le funeste ascendant que nous venons de lui reconnaître , qu autant que 1 immense nuyorité de ceux qui lui donnent toute sa force la prennent sincèrement et de bonne foi pour la vérité. Il s'en faut beaucoup que le mensonge ait jamais obtenu ni pu obtenir un pareil triomphe. Quand un système d'opinions ou de conduite est à peu près également reconnu pour fiiux par eeux qui se croient intéressés à le maintenir ou à l'établir, et par ceux qui le combattent^ il est impossible que ce qu'on prétend élever sur un fondement aussi rui** neux ne croule pas bientôt de toutes parts. Alors tous les artifices employés à préparer un succès momentané à l'imposture, tournent très promptement à la confusion et à la ruine de leurs auteurs
* Bofyh. Sûêor.^ t XIII, c. 3.
** Il était inutile sans doule , après tout ne que nous avoos dit dans ce chapitre, de s'arrêter sur une prétendue question» qui fut résolue affirmativement dans les amjens t^pSy par dlllustres philosophes , et qui ne peut l'être aujourd'hui de la même manière , que par de misérables sophistes, ou de méprisables charlatans. L'erreur peut-elle être utile aux hommes ? U faut répondre a jamais et dau&
^JIAISON.