CHAPITRE III
Des caractères de la Vérité , des moyens par les^ quels ils se manifestent à notre esprit ^ et des effets qiiilsy produisent
S I. De VMêem» et de la dimoUtéUulion.
Il y a des vérités qui sadressent uniquement à notre intelligence , et auxquelles il nous est impossible de ne pas donner un entier assentiment , toutes les fois qu elles sont énoncées dans des propositions dont nous comprenons clairement tous les termes. Telles sont les suivantes :« Il est impossible qu'une' « chose soit et ne soit pa», en même temps; » — « Deux, quantités ^ales à une troisième , sont égales
aucun 'cas.Il est pourtant vrai quePIatoo^daus ssLRépubUque et dans ses Diittigues sur les ioifg prétend qu'un législateur peut et doit même aoeréditer des fabtes absurdes au sujet
des hér os et des dieux , et qu'il y trouvera un moyen utile de gouvernement. £usèbe, évéque de Césarée, s'autorisant de ropioion de Platon* prétend également que si les liyrea saerés des Hébreuit nous représentent Dieu jaloux, ou som» meillant, ou en colère, ou en proie ft d'autres passions humaines, c'est uniquement pour rutilité dt ceux qui ont besoin qia'on' les trompe par un pareil moyen. ( Voyea £usêb, P^vep^ntt, Bvtmgel.^ 1. Xli, c. 3i. )
336 SECONDE Pi^lk
a entre elles;» — «Si à des quantités égales on « ajoute ou Ton retranche des quantités égales ^ les « sommes ou les différences seront égales , etc., » et. plusieurs autres propositions de ce genre. La première de celles que nous venons d'énoncer est , en quelque sorte , le fondement de toute notre raison , et de tout ce qu'on appelle vérités nécessaires ; on lui donne, en logique, le nom principe de con* tradicUon, £lle est , sous une autre forme ^ l'équivalent de la proposition identique : ce qui feST , est , dont aucun hoinme dans son bon sens ne peut songer à contester la vérité, et à laquelle peuvent se ramener , en dernière analyse, toutes les autres propositions de ce genre, car il y en a de telles, dans toutes les sciences. Ainsi, en métaphysique, « toute qualité « suppose un sujet auquel elle appartient; » en grammaire : « tout adjectif suppose un substantilT auquel « il se rapporte; » en morale: « toute action juste a est digne d'approbation; » en législation : « les lois « doivent être conformes à la justice ; » en économie politique : « Futilité donnée aux choses .par le travail « de rhonune , en augmente la valeur ou le prix ; » et de même , dans les autres sciences.
Le caractère de ces sortes de propositions , que l'on appelle principes^ axiomes , ou vérités premières ^^sl \ évidence ;el cette évidence est immédiate , parce que leur incontestable vérité résulte d'un simple acte de conception , ou de l'intuition
instantanée du rapport des mois qui les expriment. Mais il y a uu nombre iticomparablement plus grand de vérités nécessaires dont l'évidence n'est pas immédiate, et ce sont presque toutes celles dont chaque science se compose. Âlors leur évidence ne peut résulter que d'un enchaînement tic propositions, dans lesquelles i évidence de la première passe suooessivement à celles qui la suivent, jusqu'à la dernière , toujours avec le même degré de clarté et de nécessité, condition sans laquelle l'évidence oe saurait avoir lieu. Car elle n'a ni ne peut avoir de degrés ; elle est entière et complète , ou bien elle n'existe pas. On donne à un pareil enchaînement de propositions le nom de démonstration ; et plus le nombre des faits de perception externe, c'est-à-dire d'observation et d'expérience, qui servent de fondement à une science, est limité, plus elle comprend de ces vérités nécessaires qui sont ou d'évidence immédiate, ou susceptibles d'être démontrées.
Voilà pourquoi les mathématiques que l'on appelle pures (l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, etc.), sont mises au premier rang dans ce genre , et pour* quoi Ton peut placer immédiatement après elles les sciences -physico-mathématiques , comme la mécanique, l'optique et leurs diverses branches, auxquelles le calcul et la géométrie peuvent être appliqués, parce qu'elles comprennent un nombre plus ou moins grand de propositions qui participent à l'c-
videuce propre aux mathématiques pures, et peuvent par conséquent être démontrées. Les autres Sjcien«ces , au contraire , ont d'autant moins de ces sortes de propositions, quelles se fondent sur Tobservation d*ùn plus grand nombre de phénomènes divers.
Aussi les suites de propositions par lesquelles s'opère la démonstration dans les mathématiques, sont-elles sans comparaispn beaucoup plus étendues que dans aucune autre science. La métaphysique, par exem* pie , qui est peut-être au troisième rang dans cet ordre de considérations, n'a guère de démonstrations qui eoôgent plus de trois ou quatre propositions successives; et les sciences naturelles, comme la zoologie, la botanique, la chimie, etc., n'ont que . très rarement occasion d'employer des raisonnements démonstratifs , et empruntent aux autres sciences le petit nombre de ceux qu'elles emploient.
£n6n , ce qui caractérise les propositions qui servent à la démonstration, et oii l'évidence propre à la première se manifeste dans celles qui la suivent, c'est l'identité des rapports quelles expriment, et qui se montre dans chaque proposition sous des formes différenteà.Cetle identité de rapports est bien
jim sensible dans les démonstrations mathématiques»
parce qu'elle est une quantité déterminée , ou susceptible de l'éti'e , tandis, que, dans les autres sciences , elle est un fait d'expérience ou d'observation. Ainsi la nécessité est toujours dans les propositions
et dans la valeur des termes ^ et par conséquent elle n^est pas absolue 9 même daqs la géométrie et dans l'algèbre. Car ces sciences sont fondées sur deux ou tr6is faits primitife , fort simples à la vérité , mais qui dépendent pourtant de notre constitution intellectuelle et de noti'e organisation, lesquelles .sont visiblement des domiées contingentes
5 a. Certitude et Preuves.
Nous connaissons un nombre , en général, fort considérable, d'existences et de fiiits du monde extérieur et matériel, sur lesquels aucun homme jouissant de sa raison et de toutes ses &cultés ne peut concevoir le moindre doute ; il en est de même d'une multitude d'événements qui se passent incessamment sous nos yeux , ou qui se sont passés à des époques plus ou moins éloignées du moment actuel , et dont notre mémoire conserve un souvenir fidèle. Dans tous ces cas-là nous avons la plus entière certitude de la réalité de ces faits. Cest donc sur la certitude que sont fondées toutes nos connaissances, et par conséquent sur des vérités de fait, ou contingentes , puisqu'il n'y a de nécessaires que quelques unes de celles qui sont énoncées par des propositions générales , ou par d'autres propositions, également générales ,
* Voyez ci-dessus, chap. 11 , $ 3.
34 O SECONDE 1>ÀRTfE.
Mais nous u a vous de certiludo iinmcdiale ^ue des connaisBanoes qui sont le résultat de nos propres observations et de la conscience que nous avons des opérations de nos facultés individuelles. Or, il nest personne qui ne voie queé'est , pour chaque individu , une infiniment petite partie de tout ce qu il peut savoir. A quelque période de sa vie qu'il soit actuellement parvenu , ce qu'il a pu apprendre , depuis sa plus tendre enfance , par la lecture , par la conversation , par les leçons de ses instituteurs, en forme la portion sans comparaison la plus considérable. La certitude que chaque homme a de ce qu'il sait n'est donc pas et ne saurait être, à beaucoup près, immédiate. Elle se fonde, en très grande partie, sur les témoignages et les récits d'un nombre presque infini d'autres hommes qui se sont transmis successivement le dépôt des faits ou des événements, soit de la nature, soit de l'humanité, et. dont la connaissance a été quelquefois pour très peu d'entre eux le résultat d'une observation immédiate ou d'une expérience directe.
L'évidence , comme nous Tavons dit , n'a point de degrés et n'est susceptible ni de plus , ni de moins , et il en est de même de la certitude. Cependant il est facile de voir que celle qui résulte pour chaque individu de l'exercice de ses propres ÊEicultés , a du moins un degré de clarté et de vivacité , qui ne peut jamais se rencontrer dans celle qui n'est que 1 effet
RAisoir. 341
de la confiance que nous avons clans les facultés des autres hommes. La première sorte de certitude a pour elle Fautorité irrésistible qui accompagne tous les faits de conscience, et que rien au monde ne peut ui balancer, ni égaler. £n effet , quoique je ne sois pas plus assuré de l'existence de la ville de Paris, que je le suis de celle de la ville de Rome, que je n'ai jamais vue , ma certitude , dans ces deux cas , si elle est du même genre et du même degré , n'est pourtant pas de même espèce. Je ne doute pas plus des principales vérités de l'astronomie, de la physique et de la chimie, que si j'avais répété moi-même les observa^ tions et les expériences sur lesquelles elles sont fondées; mais ma certitude, à cet égard, n'est pas de même nature que celle des hommes qui ont euxmêmes pratiqué , ou qui pratiquent chaque jour, ces observations et ces expériences^
Lorsque la certitude n'est pas immédiate, elle peut • être produite par des moyens auxquels on donne le nom de preuves. Dans les sciences physiques et na* turelles, ces preuves sont fournies par des observations assidues, par des expériences multipliées et dirigées avec méthode, et du résultat desquelles on peut s assurer par soi-même, si on le veut , au moins pour les faits les plus importants. La certitude produite par ce genre de preuves peut eu conséquence être appelée physique.
Quant aux faits ou aux événements qui se passent
îiicessainment au sein des sociétés humaines , il est évident que non seulement quelques-uns de ceux qui ont eu lieu depuis les époques les plus reculées dont il reste quelque souvenir , mais même la presque totalité de ceux qui se passent actuellement , n'ont jamais pu être et ne sont Tobjet d'une certitude immédiate, que pour un très petit nombre d'individus. Ainsi l'histoire ancienne et moderne des différents peuples , et les diverses branches qu'elle embrasse ( politique , guerres , religion , sciences et arts, etc. ), celle de certains événements extraordinaires, de quelques phénomènes rares, sur la terre ou dans les cieux , ne peut nous être connue que par les récits qu'en ont faits quelques personnes qui en furent témoins, ou qui même les avaient entendus de la bouche de ceux qui en avaient eu la connaissance immédiate. L'on ne peut donc guère y prendre confiance, qu'autant qu'on est assuré que les auteurs de ces récits n'ont pu être ni trompeurs, ni trompés, ou qu'ils avaient la sincérité et le degré de lumières et d'intelligence nécessaires pour bien apprécier les faits qu'ils nous ont transmis.
Or, si l'on considère ce qui se passe presque chaque jour dans les procès criminels, par exemple, où les juges et les jurés sont appelés a constater les faits qui leur sont dénoncés, les procès-verbaux dressés presque au moment même du délit , quand cela est possible, les interrogatoires siûns par l'ac-
cusë et par les témoins du fait incrimiDé , ou par les
personnes qui peuvent, soit directement, soit indirectement, fournir quelques renseignements sur les antécédents , le caractère , les mœurs, les hàbitudâ , de ceux qui sont intéressés dans la cause , la nécessité de comparer le-ncMnbre et la valeur des témoignages contradictoires , d'apprécier chaque témoignage d'après la sincérité connue ou pràumable, d'après le degré d'instruction ou d'impartialité que Von est autorisé à supposera chaque témoin, on aura une idée des conditions nécessaires pour produire la certitude des faits de ce genre , et , en général , de tous ceux ou les passions et les affections des hommes interviennent de quelque manière que ce soit. Celle que l'on acquiert de cette mauière, étant fondée sur les rapports qu ont les hommes entre eux et sur les tiimoignages, s'appelle certitude morale.
J 3. Opinion et Probabilité»
On voit assez, par ce que nous venons de dire, combien il est difficile , sur un très grand nombre de faits ou d'événements, de parvenir à une entière certitude, ou d'obtenir un ensemble de preuves assez fortes et assez multipliées pour satisfaire complète* ment la raison. Cependant c'est surtout l'expérience ou la connaissance du passé qui nous sert à prévoir, jusqu'à un certain point, ce qui peut et doit arriver
344 SEGOITDB PARTIE.
d'un système du conduite , d'une suite de volontés et de déterminations» d'oii dépendent souvent le vice ou la vertu et le bonheur ou le malheur qui en sont les conséquences nécessaires. N'ayant donc ni évidence, ni certitude sur une si grande quantité de faits passés, ou à venir, nous sommes forcés de nous arrêter à une opinion que nous adoptons uniquement sur la vraisemblance qu elle présente à notre esprit^ Dans oe cas, après avoir comparé le nombre et la force des preuves qui tendent à établir cette opinion et de celles qui tendent, au contraire, à la faire rejeter , nous jugecms que les premières l'emportent sur celles qui leur sont opposées, ou quau contraire celles-ci ont plus de poids et d'autorité que celles-là. Ici donc , c'est la probabilité^ et non plus l'évidence qu la certitude, qui obtient notre as^ntiment.
Aussi est-ce principalement sur la probabilité que se fonde presque toute la conduite de notre vie, etCicéron remarque à ce sujet que le sage lui-même ne saurait s'empêcher de suivre ce qui lui semble probable, c'est-à-dire d'admettre des choses dont il n'a, ni une conception , ni une perception complètes, et auxquelles il ne peut, par conséquent, prendre une entière confiance; en sorte, dit cet illustre écrivain , que s'il n'y donnait son assentiment , la vie humaine serait anéantie Ce qui n'est que probable , est
* Cicer. Acadcm.^ I. U, c. 3i.
donc ce qui mérite seulement ({uehjiic approbalioa de la part de la raison , ainsi que l'indique assez la valeur étymologique du mot \ Or 9 puisque nous sommes si fréquemment obligés de nous contenter de cette sorte d'approximation de la vérité , faute de pouvoir , la plupart du temps , en avoir une entière connaissance , il nous importe sans doute beaucoup de savoir apprécier avec quelque justesse les degrés dont la probabilité est susceptible.
Ou peut même dire quelle embrasse , à parler rigoureusement, tout ce que nous appelons connaissance ou science , depuis les vérités qui nous frappent de leur évidence immédiate, jusqu'aux moindres degrés de vraisemblance. Car les axiomes
* Les Stmcicos définissaient Taction conforme au devoir : « Celle qu'on peut justifier par de bonnes raisons , quand
« on l'a faite.» ( Voyez Sext. Empiric.^ 1. VII, sect. i58, et Diogcn, Laer,, I. VII, sect. 107. ) Arîstote ( Topic, 1. I , c. I, ) appelle probable^ ce qui est coofornie à l'opinion de tous, ou du plus grand nombre, on des plus habiles. Sans doute cette définition est imparfaite, quoiqu'il soit assez évident qu'une opinion nous paraîtra souvent d'autant plus vraisemblable, que nous la verrons adoptée par plus de personnes, et surtout par celles en qui nous reconnaîtrons le plus de lumières et d'impartialité. A.u reste , c'est cette définidond' Arîstote, qui , passant des écoles dans les traités .de morale des jésuites , y produisit ce probabiUsme monstrueux, si victorieusement combattu et réfuté par Pascal dans la V' et ia V I'' des Lettres à un Pro\'uiciaL
340 SFXOlfDE PARTIE.
les plus incontestables reposent pourtant, en dernière analyse , sur des données purement contingentes , qui sont nos facultés mêmes , en sorte que la certitude , envisagée sous ce rapport , n'est que le plus haut degré de probabilité.
Quoi qu'il en soit , il est facile de voir que la certitude morale, même quand elle est appuyée sur des témoignages aussi imposants ou aussi nombreux, sur des indices aussi infaillibles qu'on voudra les supposer, est déjà peut-être d'un degré inférieur à cdle qui est le produit de nos perceptions directes, ou de nos souvenirs les plus indubitables. Les résultats les plus satis&isants de la critique, à l'aide de laquelle les historiens , les érudits profondément versés dans la science des monuments , des médailles et des langues, sont parvenus à constater les faits , les usages , les mœurs des peuples anciens , ou des nations dont l'existence a été plus rapprochée de la notre, sont encore presque toujours inférieurs en probabilité, à la connaissance que nous pouvons avoir des faits contemporains. Enfin , il est visible que la probabilité d'un événement à venir est aussi, la plupart du temps , inférieure aux deux degrés que nous venons d'indiquer ; car les moyens que nous avons de la déterminer sont plus généralement soumis à Tinfluence des causes qui peuvent le plus égarer notre jugement : je veux dire l'intérêt , le pr('jugé , la passion et souvent Tomission ou l'igno-
AAiSOJN.
' rance des données nécessaires à la solution de cette espèce de questions.
Soit que Ton forme un dessein ou une entreprise ' de quel(£ue importance , on que Ton veuille se faire une opiiiion vraisemblable sur les résolutions prises par d'autres , on ne peut que chercher à rassembler par un examen attentif et assidu toutes les circonstances que l'on juge fitvorables ou contraires au succès de l'entreprise , abstraction faite des désirs , des sentiments ou des préventions de toute espèce qui pourraient nous porter à souhaiter ou à craindre un résultat quelconque. Cependant , les passions, les préjugés, les désirs et les craintes des autres hommes sont presque toujours des éléments de la question, dont il est ordinairement fort difficile d'évaluer avec quelque justesse Tinfluence ou Fimpor tance relatives. Or, quand ou y est parvenu, autant que cela est possible, et qu'on est à peu près« sûr de n'avoir omis aucune des conditions nécessaires , et de n'en avoir admis aucune qui soit étrangère à la question , on n*a pourtant encore pour fondement de la résolution ou de i opinion quou adopte , qu'une probabilité plus ou moins forte. On voit donc que ces deux ))oints essentiels dans toute question de ce genre , i"* détermination et énumération des données favorables ou contraires , et a* appréciation de leur importance ou de leur iniluence relatives , rendent extrêmement difficile la recherche
des probabilités morales. Aussi toutes les fois qu après un examen attentif et sincère de ce genre de qiieslioDS, UQ homme raisonnable reconnaît que les éléments en sont trop compliqués , ou qu'il peut y en avoir dont les uns ne sont pas connus, tandis que les autres ne le sont qu'impar&itement , il confesse son impuissance et suspend son jugement. Au contraire, les esprits vulgaires, entraînés par les passions ou aveuglés par l'ignorance, s'engagent incessamment, sur toutes sortes de sujets , dans des disputes, interminables
J 4* Probabililé maihénaiique.
Dans les questions où il entre des éléments susceptibles d'être évalués en nombres, comme sont les chances des jeux de hasard , on obtient, au moyen des calculs de l'arithmétique, ou par l'application des formules de l'algèbre , des résultats qui ne difïe* rent, au fond, que très peu de ceux que donne la
* Voyez, sar ce sujet de U probabilité, les chapitres XV
et XVI du quatrième livre de V£ssai sur l'Entendement de Locke , avec les notes de Leibnitz ( édition de MM. Didot, Paris, 18^4 )• ^<^y^ Aii^^i 1^ excellentes observations de M. de Tracy, au commencement du tome IV de ses Éléments d'Idéologie. Enfin , on trouve encore, dans les Essais de Hume (tome II, sccl. VI de l'Essai sur rEntcndement Hiunuio), des réflexions également fines et ingénieuses sur le même sujet.
RAisoir. 349
simple probabilité morale, puisque la rcclierclio , révaluation et ia combinaison des données, y dépen* dent entièrement des procédés de celle-ci. Mais comme ces calculs et ces formules présentent les données ou les conditions sous une forme déterminée, et fournissent une évaluation précise des degrés de probabilité , les considérations de ce genre ont , dans tous les cas oîi elles sont réellement applicables, l'avantage de mieux fixer les idées. Pàr exemple, au jeu de croix ou pile, il n'y a que deux chances possibles , dont l'une est désirée ou annoncée par l'un des joueurs. Le rapport de cette chance à celles qui sont possibles est donc ici extrêmement simple; c'est celui de r à a, exprimé par la fraction i/^. Si l'on applique le même raisonnement aux chances que peut donner la projection d'un seul dé à jouer « on voit que celui qui en attend ou en annonce une , n'a en sa faveur que la sixième partie de ce nombre, ou que le rapport de l'événement qu'il désire au nombre des événements possibles est celui de i à 6, c'est-à-dire 1/6. Or, comme la somme des possibilités, dans le premier cas , est égale à deux demies, et dans le second à six sixièmes , c'est'à-dire toujours à Tunité , voilà ce qui a engagé les géomètres à prendre l'unité pour symbole de la certitude , et ce qui les a conduits à représenter la probabilité mathématique par une fraction dont le numérateur est le nombre des chances favorables à Févénement , et le déuomi-
35o SECONDE PARTIE.
natcur celui de toutes les chances possibles. Ainsi la plus grande probabilité étant toujours représentée par une fraction plus petite que l'unité , se prëseutesousune forme qui non seulement la montre inférieure à la certitude complète, mais qui de plus donne la valeur précise du degré d'infériorité.
Mais dans un nombre infini de questions , il s'en faut beaucoup que la totalité des conditions qui doivent aménef un événement , ou celle des causes qui pourraient l'empêcher , puisse être connue avec précision, ni avant, ni même après FévénemenL Dans les sciences morales et politiques , par exemple, soit qu'il s'agisse d'évaluer le degré de certitude des faits de l'histoire, ou le degré de probabilité des résultats f une loi , d une mesure de finance ou d'administration , des délibérations d'un tribunal, ou de celles d'une assemblé composée d'un nombre plus ou moins grand d'individus, non seulement les données sont tellement nombreuses et tellement compliquées, qu'il est fort difficile d'en faire une énumératiou à peu près complète,mais qu'il est tout* i-fiût impossible de leur assigner une valeur hypothétique qui ait quelque précision. £t ici, les géo^ mètres, en appliquant leurs formules, et en faisant varier h leur gré les valeurs des données , bien qu'ils aient imaginé pour ces sortes de problèmes des calculs otibrille-éminemment la sagacité et la puissance du talent des inventeurs , n'ont pourtant pu arriver
qu'à des solutious qui préseut^ieut , sous la forme propre à la nature des signes qu'ils .employaient , précisément les mêmes résultats que le bon sens et la raison avaient déjà tirés de l'examen attentif des mêmes questions. C'est que le calcul ne représente jamais que ce qu'on y a mis d'avance, et qu'il n'est juste que ({uand on y a mis ce qu'on devait y mettre.
Ainsi , ils ont prouvé que , dans les emplois qu'un homme peut faire de sa fortune, les chances de gain étant nécessairement accompagnées de quelques chances de perte , il est convenable de rcjpartir le danger sur plusieurs emplois divers, plutôt que d'exposer tout son bien à un même danger; qu'au jeu le plus égal ^ Ja perte est toujours nécessairement plus dommageable que le gain ne peut être avantageux. ; que malgré l'inconstance apparente des causes inconnues qui déterminent les événements que nous attribuons au liasard, il doit se manifester dans ces événements, à-mesure qu'ils se multiplient, quelque régularité , qui indique une plus grande possibilité dans les uns que dans les autres , en sorte ([ue Ton peut finir par assigner le rapport de leurs possibilités respectives, et que l'on reconnaît, dans les effets de la nature, des rapports à peu près constants, quand ces effets sont considérés en grand ' nombre. Ils ont prouvé de la même manière qu'un fait extraordinaire, c'est-à-dire de ceux que le cours commun et naturel des événements n'amène que
très rarement , et qui , en général , ne peut avoir
été oliservé que par très peu de personnes, est d'autant moins probable qu'il est plus extraordinaire ; que la probabilité cl*un pareil h\t doit naturellement diminuer à mesure que 1 on s éloigne de l'époque où il est présumé avoir eu lieu , et que le nombre des récits traditionnels qui nous Font transmis est plus considérable. Il est d'ailleurs évident que cette probabilité diminue encore , si l'on a lieu de croire que les premiers témoins étaient des hommes ignorants, grossiers^ ou passionnés.
Les travaux des géomètres n'ont donc pas été inutiles , même dans ce genre de questions , où ils ne conduisent à aucime vérité nouvelle, parce que les moyens dont ils disposent ne sauraient s'y appliquer directement. Nous avons déjà remarqué que les résultats de leurs formules, pouvant prendre toutes sortes de valeurs hypothétiques, donnent du moins des rapports déterminés, qui peuvent servir à mieux fixer les idées. Mais dans les sujets où ils s'appliquent directement , ils portent avec eux un caractère de nécessité et de démonstration propre à produire la plus entière conviction dans les esprits non prévenus, et les conséquences qu'on en tire sont d'une utilité aussi incontestable qu'étendue. £n efFet, elles servent de fondement à des établissements d'une très grande importance, tels que les caisses d'épargnes, les compagnies d'assurances de toute espèce , sans
parler de plusieurs autres résultats également intéressants ^
5 5* De la Crojance,
Si l'évidence se montrait à notre esprit dans touis les actes de conception (ou d'intuition du rapport des termes ) qu'il fait presque à chaque instant , et si la certitude accompagnait pareillement tous les actes de perception que nous avons occasion de faire , il n'y aurait jamais lieu à Thésitation , au doute , et nous ne saurions ce que c'est qu'opinion et probabilité. Nous ne saurions même pas davantage ce que c'est que démonstration, ou preuve, et nous n'aurions pas eu occasion d'imaginer ces termes. A peine aurions-nous remarqué ces faits de la conscience qui nous attestent la réalité extérieure de nos conceptions et de nos perceptions, et nous aurions suivi sans balancer les déterminations qu'ils nous auraient suggérées. £nfiu les sentiments
•* Voyez le Discours préliminaire de V Essai sur l'application de l'analyse h la prohabilité , etc. , par Condorcet; V Essai sur tes pnbabUUés , par M. Laplaee» et le Traité étémémoire du calcul des probahUstés^ par M. Lacroix. Ce dernier ouvrage comprend , outre les vîtes particulières à l'auteur, une grande partie de ce qu'il y a d'utile et d'intéressant dans les deux autres , et peut seul en rendre la lecture facile à ceux qui ne sont pas profondénoent versés dans ranaiyse algébiiqne.