CHAPITRE V
Du BaisormemenL
J 1. Du iiowofifKfVMitf proprement dit.
T.c Raisoîinement n'est pas simplement un procédé ou une partie de la méthode ; il en est eu quel*
que sorte l'âme et la vie ; il accompagne et soutient l'espritdans Temploi successif et quelquefois presque simultané qu'il ÙlïI des procédés que nous venons de décrire; il les manifeste avec tous leurs resuluts et toutes leurs conséquences; il sert enfîn à les manifester aux intelligences capables de les comprendre et d'être affectées d'une manière à peu près pareille à Toccasion des mêmes objets ou des mêmes circonstances. On a donc trop souvoul peut-être, dans les ouvrages de philosophie, borné lacception du mot raisonnement à celle des mots argument ou syllogis' me ^ qu'il n'a que bien plus rarement dansfusage ordinaire de notre langue.
En effet, raisonner, faire usage de sa raison, c est appliquer les facultés de son esprit à un sujet ou à un objet , pour s'assurer de tout ce qu'on y peut reconnaître de véritable, ou de réellement existant; c'est constater ou énoncer , à l'occasion de cet objet, une suite de faits qui s'enchaînent et s'expliquent les uns les autres, de manière que l'on parvienne à le bien connaître soi-même, ou à le faire mieux connaître de ceux, à qui Ton s'adresse. L'art de raisonner n'est donc que l'art d'appliquer convenablement à un sujet ou à un objet quelconque, les divers procédés de Tesprit dont nous avons essayé de donner quelque idée dans le chapitre précédent. On pense, on réflérliit , et quand l'objet de nos réflexions est précis et déterminé 9 quand nous voulons les suivre avec
43a S£COICD£ ff^RTIÈ.
c(uelque application , nous nous servons intërieui^ ment des propositions et des mots qui seuls peuvent leur donner^ en quelque sorte , du corps et de la
réalité.
x^ussi les philosophes et les rhéteurs grecs avaientils expressément distingué deux sortes de discours : l'un intérieur , et lautre extérieur ou énonciatif. Ils avaient reconnu qu'il est impossible de réfléchir sur quelque sujet que ce soit , sans se servir du langage ou des mots , qui oifreut tantôt des analyses et tantôt des synthèses, pour «ainsi dire, toutes faites. En sorte que le travail de la pensée consiste principalement ou à pousser plus loin ces analyses , ou à * composer de nouvelles synthèses , plus étendues , embrassant plus de parties d'un même objet , on plus d'objets différents. Méditer, se parler à soi-même, ou adresser la parole à d'autres personnes , ou raisonner, sont donc, daus bien des cas, des expressions synonymes, comme on le voit, par exemple, dan» les vers suivants de notre inimitable fabuliste :
Un lièvre , en son gîte , songeait y
Les geuf d'un natnrel penreox
Sont» disaà^l, bien malhenreoz I tle ne Mviaient manger morceau qui lenr pnSi» : Jamab nn plaisir pur ; toujoari aManto diven.
Toîlà comme je vis • .
Corrigex-voas , dira quelque sage œrr^le.
Eh 1 la peur se etMnrife-velle?
Je crois même qn*en bonne lot
RâlSON. 4^^
Iict honuBet ont peur comiBe oioi.
Ainii rmsmmaU notre lièfre, etc.
Fabhu de Lâ FomAm^L n, Czir*
Le même poète, dans la fable intitulée les Souris et le Chat'Huant décrit le nid d'ua hibou, dans lequel se trouvaient, dit41 ^/orce souris sans pieds j que Toiseau uouriissait parmi des tas de blé, les ayant mutilées , pour les empêcher de s*enfuir et pouvoir les manger à sa commodité ; et il ajoute : *
Cet oiteta misonnak ; il faot qa'on le oonfesté, • «••••••••••>•••••••■ «.4
Toyes qne à*drgumeias il fit !
Quand ce peuple est pris , il s'enfaît ; Donc , il faut le crofj[uer, aussitôt qu'on le happe. Tout ! — Il est impossible. Et puis , pour le besoin M'en doiS'je pas garder ? Donc , il faut prendre soîu
De le nourrir, «ans qu'il échappe y etCr
par oii Ton voit que dans le langage ordinaire nous mettons bien peu de différence entre \e$ mots raisonnement et argument , et que la signification de ce dernier terme indique seulement une forme de raisonnement un peu plus solennelle , caractérisée quelquefois par l'emploi du mot donc , qui est le signe technique des propositions qui énoncent une conséquence ou uue conclusion.
Cependant on s'imagine ordinairement que Tart de raisonner est tout autre chose que ce que nous
* Cest la 9« du livre XI. «
434 SECOUDE PARTIE.
venons de dire , et la plupart des livres de philosophie ont contribué à propager cette opinion, par la sorte d'importance que leurs auteurs ont semblé attacher à la théorie du syllogisme. Mais cette théorie, autrefois si fort en vogue dans les écoles , n a jamais été , par rapport au raisonnement véritable , que ce que Tescrime ou la gymuastique sont en comparai* son d'un combat réel. Cest précisément la limitatioa des moyens de succès dans l'attaque et dans la de» feose qui a fait illusion sur la valeur ou le mérite absolu de ces moyens ; c'est que dans ces deux genres de combats simulés il fiit toujours expressément convenu qu'il ne fallait ni employer des armes réelles, ni blesser, et moins encore tuer son adversaire, ni le poursuivre hors des limites de 1 enceinte marquée.
Tout raisonnement n'est doâc, comme nous venons de le dire , que l'expression d'une suite d'idées ou de faits de l'intelligence, qui s'enchaînent et se confirment les uns les autres, et concourent ainsi à rendre évideut un fait essentiel ou principal , ou à montrer, au contraire, que ce £iit, cette idée ou cette pensée n'est qu'une déception , une pure illusion. Le caractère qui s'observe constamment dans la série des propositions dont se compose un raisonnement qui a quelque étendue , est la conformité ou Copposition de chaque proposition, soit avec les vérités premières et incontestables, qui sont, en quelque manière, le fonds de la raison, les éléments du
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RAISOV.
sens commun ou du bon sens, smt avec les principes généraux et pareillement incontestables du sujet que I on traite. Cette conformité ou cette opposition sont à chacpie instant senties par un lecteur ou par un auditeur attentifs. Mais si Ton peut craindre qu ils ne l'aient un moment perdue de vue, il suffit d énoncer quelques principes ou quelques maximes propres au sujet , pour rendre au raisonnement toute sa force et toute sa clarté , ou pour en frire voir aussitôt la fausseté ou le néant. Le défenseur de la raison et de la vérité est ^dans ce cas, comme ce iils de la Terre, qui, luttant contre Hercule, perdait sa vigueur, chaque fois que le héros l'enlevait et le sépi^rait du sol, mais qui la retrouvait à l'instant même où il pouvait toueber la terre, et, comme disent les poètes, le sein de sa mère.
Or, l'art des sophistes, aussi ancien et bien plus commun que celui de présenter la vérité avec la force et la bimpUcité qu'elle doit naturellement avoir, consiste précisément à &ire DcMier aux lecteun.ou à ceux qui écoutent, les principes du bon ^ens , ou les vérités fondamentales de la question que Ton traite, k leur faire perdre terre, s'il le faut ainsi dise. - Pour cela, ils affectent de confondre avec l'idée ou la proposition qui est en question , et qu'il s'agit .de prouver ou de combattre , d'autres idces , d auU cs questions qui y tiennent par quelques rapports plus ou moins indirects; ils s'adressent surtout aux pro>
jugés et aux passioos qui se rattachent à ces rapports éloignés , et par conséquent ne devraient nullement intervenir dans la discussion. En un mot , cet art pernicieux consiste surtout à user avec adresse du sophisme qui comprend à lui seul tous ceux dont les logiciens de Técole ont fait i^éaumëration, et qu ils appellent ignorado elenchi ( ignorance de la question). Mais c'est une ignorance savante , qui espère triompher au moins de tous ceux qui, par état ou par leur situation, semblent naturellement appelés à se laisser séduire, en offrant aux hommes inhabiles parmi eux. Poccasion de se faire illusion à eux-mêmes , et aux habiles un prétexte de supposer qu ou pourra les croire dupes.
Le raisonnement, appliqué à autre chose qi& des Êdts réels, distincts et bien constatés , soit du monde . extérieur , soit de Tentendeinent , c'est-à-dire appliqué à de pures conceptions de notre esprit , dans lesquelles il ne peut y avoir que ce quei nous y avons mis, ne saurait nous conduire à aucune vérité. nouvelle. Ce n'est qu'une forme vide, dans laquelle les fidts réels que l'on considère restent précisément tels qu'ils étaient. Il y a seulement cette différence que l'emploi de cette forme nouvelle et insolite peut â>louir pendant quelque teropsia raison de ceux qui l'ont imaginée, ou des hommes à qui ils la présentent , en leur persuadant faussement qu'ils ont appris quelque chose de plus que de vains noms j quelque
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chose de différent de ce qu'ils savaient auparavant.
Ainsi , les hypothèses inventées , dans les temps anciens et modernes , pour résoudre ce qu on appelait le problème de Funion des deux substances, comme les idées archétypes de Platou , les fantômes de Démocrite et d'Épicure, les espèces intentionnelles des scolastiques , le principe de Malebranche que nous voyons tout en Dieu , les monades et l'harmonie préétablie de Leibnitz, les notions ou formes à priori, et le^ catégories de Kant; en un mot, tous les systèmes des spiritualisles et des matérialistes de tous les temps , ne sont au fond que diverses manières de présenter les deux ordres de phénomènes essentiellement distincts dont nous avons incessamment conscience. Chacun de ces systèmes n'a fait que constater de la manière la plus irrécusable Timpuissance où nous sommes de ramener à l'unité ce que la nature des choses et de notre intelligence nous force à concevoir comme relatif à deux modes d'exia* tence eutièrement distincts.
Aussi la seconde règle que donne Descartes pour la direction de l'esprit prescrit-elle de ne Foccuper que des objets dont il paraît capable d'acquérii- une connaissance certaine et indubitable *• Au reste, on
* Celte règle pourrait» en effet, être regardée comme la première, puisque dans celle-ci, Descartes indlqueseulement le but de notre étude , qui doit être, dit-il , « de diriger ■ respritdemanière qu'il porte des jugements solides et vrais
peut dire que l'art d'ëludier , celui de penser ou de nôsonaer, et celui de perler ou d'ëcrire, ne sont au fond qu'un même art , ou que différents points de vue d'un seul et unique objet, qui est l'emploi légitime et régulier de toutes nos facultés, ou de notre raison. Si ces arts ne se réduisent pas à une langue bien frite , comme l'a dit Gondillac, au moins e8t41 vrai que les résultats qu on en obtient n'ont d'importance et d'utilité 9 qu'autant que l'on parvient à les exprimer avec toute la clarté et tonte U prëcisioB dont la question que l'on traite est susceptible. D'un autre coté , il est évident que, pour penser et pour s'exprimer avec justesse sur un sujet quelconque, il but le connaître parÊiitement. Or, cette ccmnaissance , soit qu'on la reçoive de ceux qui la possèdent, soit qu on la puise dans les ouvrages qui en traitent, ou qu'on l'acquière par ses propres travaux , ne peut être que le résultat de la méthode que nous avons indiquée précédemment. Cette méthode est donc , en effet, toute la logique ^ en prenant ce terme dans son acception la plus exacte et la plus étendue. La logique, ainsi conndérëe , est le fondement në«
« sur tout ce qui se présente à lui. • Voyez, daos R. OescAETES Opéra poslhuma physica et mathetnatica ( AmsteU aiKici,in-4* )> l'écrit intitulé: Regmlœ ad directionem ingenii^ on la tradiietion qui a'en trouve dans le tome XI des OBums de DeseartgSf p. soi el Miiv», de Tédidon donnée par M. CousÎD.
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RAISOV.
, cessaire de la rhétorique, laquelle est, à son tour, dans bien des cas , le compUment non moins india* pensable de la logique. Car dans les questions relatives k la morale , à la législation et à tout cet ordre d'idées , il ne suffit pas ordinairement de convaincre Tesprit, il faut encore agir sur les volontés , et par conséquent pouvoir réveiller, pour ainsi dire à son gré, les sentiments qu'il fait naître; donner à certains objets, à certaines détermiiiations le degré d'attraif et d'intéré^t , et imprimer k d'autres Tespèce de flétrissure , ou eu faire concevoir l'horreur et l'aversion que doit* naturellement en ressentir toute âme honnête et généreuse, tout esprit droit et sans préventions. Mais la rhétorique elle«méme, ou l'éloquence, considérée comme art, est encore^ dans ses moyens et dans son emploi, du ressort de cette logique dont nous venons de parler.
Ce qui prouve , à notre avis , la vérité de ce que nous avons dit tout à Theure sur la logique, c'est le petit nombre et l'extrême généralité des règles auxquelles les plus illustres philosophes , après avoir médité presque toute leur vie sur ce sujet important, ont été forcés de s'arrêter. On peut le voir par celles de Descartes sur le raisonnement, en général, et par colles de Newton, sur le raisonnement applique à la philosophie naturelle , que nous avons citées précédemment Pascal , de son côté , réduit également l'art de raisonner d'une manière convaincante , sur
44o SEOOITDB FABTIS.
quelque sujet que ce soit, à trois préceptes généraux, qu*il nous semble tout-à-iait convenable de rappeler
ici: Tun, nécessaire, dlt-il, pour les défînitions, consiste à «.n'omettre aucun des termes un peu obcc scurs ou équivoques , sans définition; et à n'em* « ployer dans les définitions que des termes parfai- « tament connus ou déjà expliqués. » L*autre, nécessaire pour les axiomes, consiste à « ne demander, « en'axiomes ,que des choses parfaitement évidentes.» Le troisième , enfin , nécessaire pour les déftionstiNsi* tions , prescrit de « prouver toutes les propositions, « en n*employant à leur preuve que des axiomes « très évidènts d'eux-mêmes , ou dés propositions a déjà démontrées ou accordées; de n'abuser jamais « de l'équivoque des termes , en manquant d'y substi* (c tuer mentalement les définitions qui les restreignent « et les expliquent ** »
Enfin, on peut remarquer que tout discours de quelque étendue, peut être considéré, à certains
• Pensées de Pascal , F* part., art. III. Cet article , iotitulé De l'Ait de persuader i et Farticle U ^ RéfieMon* sur la Géométrie, sont des morceaux d'une ezcelleote philosophie et admirablement écrits, comme presque tout ce qui
nous reste de cet auteur. Il sera aussi utile de lire ce que dit d'Alembert sur la logique, dans ^i^'s Eléments de philosofthie^ art. V , et dans les Eclaircissements , qui se rapportent aux différents articles «ie ce petit traité, fort remarquable par la justesse et l'importance dès vues et des idées.
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égards , comme un véritable enseignement, puisqu'il
apprend du moins à ceux à qui on l'adresse, ce • que Ton pense sur les sujets qu on y traite. Dans toute discussion, dan» toute controverse, les opinions énoncées par différents individus, à l'occasion d'une même question , n'ont également pour ' but que d'instruire ou d'informer ceux à qui ils s'adi*essent de quelque vérité dont celui qui parle croit être en possession sur le sujet contesté. Si ce sujet est par sa nature au-dessus des facultés de Tesprit humain , comme il n'est arrivé que trop souvent dans les questions philosophiques ou religieuses, la dispute est nécessairement interminable. La même chose peut arriver aussi , et malheureusement les exemples n'en sont pas rares, quand aucun de ceux qui parlent ou qui écrivent sur quelque sujet controverse, n'est parvenu à découvrir la vérité qui seule pourrait forcer l'assentiment de tous les esprits justes, de tous les hommes exempts de passion et de préjugés. D'où il suit qu'en effet il est impossible de raisonner avec justesse sur ce qu'on ignore, ou sur ce qu'on ne sait qu'imparfaitement.
. J a. De VArgumeni on Sjflhgisme,
Il ne sera peut-être pas inutile , pour compléter
ce que nous avions à dire au sujet du raisonnement, de présenter ici quelques réflexions sur la tliéorie du
syllogisme ou argupieni, qui a été, pendant bien
des siècles , regardée comme le fondement de ce qu'on .appelait l'art de raisonner. Aristote , qui paraît avoir . songé le premier à en ftîre un corps de doctrine complet et régulier, l'a en effet réduit à un petit • nombre de principes et de règles. Mais, bien que sa théorie n'ait pas , à beaucoup près , l'importance et l'utilité que peut-être il s'en était promis, on peut du moins la considérer comme le monument d'une force d'attention et d'une sagacité peu communes.
J'ai dit précédemment * comment ce philosophe , tjans ses traités de logique, s'était propose de partager tous les sujets de proposition en un nombre déterminé déclasses, sous lenom de catégories oaprédicaments, et tous les attributs en un autre nombre de classes également déterminé , sous le nom Sunifersaux ou prédicat les ^cX, pour quelle raison il appel 1 ait ^ro/i^ terme l'attribut d'une proposition, et le sujet petit terme. Or, c'est sur ce fondement que repose toute la théorie du sjrllogisme , mot par lequel il exprime l'assemblage de trois propositions ^ combinées de manière que les deux premières , qu'on appelle prémisses ^ servent à faire voir que dans la dernière, nommée conclusion , l'attribut peut être légitimement affimié ou nié du sujet.
* Page ai4 et suiv. du premier volume de cet ouvrage.
AAISON. 44^
Par exempFe , dans ce syllogisme :
(i) Tout être ayant vie et mouvement est animal ;
(a) Or, tout homme est un être ayant vie et mouvement^
(3) Donc y tout homme est animal.
La première proposition s'appelle majeure , parce qu elle contient le grand terme ou attribut de la conclusion ; la seconde Vappelle mineure , parce ([u'elle contient le petit terme ou sujet de la conclusion ; enfin Tidëe d'un être ayant vie et mouvement, employée ici comme sujet dans la majeure, et comme ' attribut dans la mineure, est ce qu on appelle moyen terme. L'effet de ce moyen terme, qui ne se montre que dans les prémisses, et qui ue paraît jamais dans la conclusion , est de faire voir comment l'attribut de cette dernière proposition peut être légitimement afBrmé du sujet, parce que l'iui et laulre sont, en quelque sorte , identiquès avec ce moyen terme.
Je n'entrerai pas dans plus de détails sur cette théorie du syllogisme , qui a été développa dans un nombre infini d'ouvrages, mcnis je rappellerai seulement ici que l'on a rei|iarqué dès long -temps: I* qu'elle ne pourrait s'appliquer, à la rigueur, qu'à des systèmes de catégories ou classes qui seraient ' parfaitement déterminées , comme les naturalistes essaient de le faire dans les tableaux qu'ils appellent méthodes naturelles Or, de telles classes ne sau-
* Voyez ci-dessus , pag. 409.
444 SECOITDE PARTIE.
raient être faites avec succès que par des procédés tout-à«fait différents du syliogisme , c'est-à-dire par ceux de la lYiéthodc ox})osoe dans le chapitre précédent ; car elle est l'uaique voie qui puisse conduire à Tinvention des moyens termes légitimes , seule condition de la légitimité du syllogisme catégorique luimême. Dans ce cas-là^ l'emploi du syllogisme ^rait presque superflu , puisqu'il ne servirait qu'à conclure que le nom de Tespèce peut légitimement être attribué aux individus qu'elle embrasse, le nom du genre à l'espèce qui s'y trouve comprise, le nom de Tordre au genre qui en fait partie, et ainsi de suite. 3* Presque aucune des formes que prennent ordinairement nos raisonnements, sur quelque sujet que ce soit, ne peut se ramener qu'avec beaucoup de peine à celle du syllogisme catégorique ou pur , en sorte que la ^théorie des syllogismes qu on appelle irréguliers est incomparablement la plus importante, et cependant c'est celle qu'il a toujours été le plus difficile d'assujettir à des règles commodes et sûres. 4* l'ouï cet art logique repose exclusivement sur la valeur exacte et précise des termes dont on se sert, et il est entièrement impuissant à U déterminer par ses propres ressources. 5* Enfin, toute la force démonstrative du syliogisme se tire d'un axiome ou d'un principe dont la vérité n'est incontestable et parfaitement claire, que quand on l'applique aux idées de quantité,mais qui n'est que vague et obscur.
appliqué à toute autre espèce d'idées *. Ce principe c'est que deux choses'qui ont même rapport avec une troisième, sont c omme une seule et même chose, ou sont entre elles dans le rapport de l'identité (^qufe siint eadem uni tertio , sunt eadem inter se ) ; ce qui 9 encore une fois , est très vrai des grandeurs ou des quantitësquelconques; mais il a^en faut be&ucoup que Taxiomeait la même évideiice, si Ton veut dire par là que deux termesqui peuvent être attributs d*un même sujet, peuvent être attributs Tun de l'autre.
Il ne reste guère de toute cette théorie , ou de ce prétendu art de raisonner , que quelques dénominations, par lesquelles ou désigne encore quelquefois certaines formes de raisonnements ou d'arguments irréguliers , qui sont les plus usitées dans le langage ordinaire. Tels sont ÏEnthyméine^ espèce de syllogisme tronqué , ou impar&it, dans lequel on sup-
* Voilà pourquoi Aristote ne prend presque jamais pour exemple, dans ses formules syllogUtiques que des lettrés de Talphabet, auxquelles il dit qaeron substituera, si Von veut»
quelques termes généraux, tels que komme, vivant ^ ani" mail etc. Voilà pourquoi encore un des écrivains qui ont exposé avec le plus de clarté la théorie du syllogisme, est le célèbre Euler, dans ses Lettres à une princesse dAUe^ magne , où il représente par des cercles concentriques » ou qui se coupent de diverses manières , tes diverses combinaisons des sujets cl des attributs qui se conlieniient ou s'excluent les uns les autres ^ soit en totalité» soii en partie.
prime , soit l'une des prémisses , soit la conclusion , lortquVm les juge trop feciles à suppléer pour qu'il soit uëcessairc de les éuoiicer , comme dans le fameux «ximne de Descartes : « Je pense , donc j'existe. » Le Sorite, qui est, au contraire , un assembla £];c de syllogismes ^ dont les prémisses sont liées entre elles de manière que l'attribut de la première deyienoe le sujet de la seconde , que Tattribut de la seconde soit le sujet de la troisième , et ainsi de suite , jusqu a la conclusion , dont Fattribut se trouve ainsi affirmé ou nié du sujet de la première proposition. Cette Ibrme de raisomiiement est la plus propre aux démonstrations, ou du moins celle a laquelle elles peuvent asKz finalement être ramoiëes. Le Dilemme ^ enfin , est une sorte de syllogisme disjonctif dont la conduston tire sa preuve de l'impossibilité oii l'on est d'appuyer la conclusion contraire sur aucune des deux prémisses. Je puis dire, par exemple, d'ua homme qui ne remplit pas les devoirs que lui impose sa profession : ou il en est capable, ou il en est incapable; mais dans Tuoe et dans l'autre sup* position rien ne saunût l'excuser. En effet, s'il en est capable, il est criminel de ne pas faire son devoir; s'il en est incapable , rien ne saurait l'excuser d'avoir accepté ou recherclié de pareilles fonctions.
On doqne aussi le nom d!argument,ea général»
i tout raisonnement dans lequel oelui qui l'emploie semble mettre plus de confiance, et qu'il paraît re-
garder comme dëcisif , soit pour cônibatlre une proposition avancée par quelque autre personne, soit pour confirmer TopiDioii qu'il a lui-même soutenue. C'est en ce sens que Locke distingue les arguments qu'il appelle ad verectmdiam , ad ignorantiam , ad kominem Le premier qui consiste à opposer à l'avis que Ton combat, lopinion tout-à-fait contraire, comme ayant été soutenue par des hommes plus savants, plus considérés par leur rang ou par leur autorité , s'adresse à un sentiment de pudeur ou de modestie naturelle, dont il semble qu'on ne saurait s'affranchir sans encourir quelque blâme. Mais il est ftcile de voir qu'il n'a par lui-même aucune force , aussi est-ce la ressource ordinaire de ceux qui ne peuvent ni opposer ni apporter de bonnes raisons *** L'argument, ad ignorantiam , lorsque l'on exige de Tadversaire qu'il donne une preuve ou une démonstration meilleures que celles dont il refuse de
* Voyez VMssai sur tEnièndemmU^ I. IV , ch. XYII, § 19. « C'est-à-dire qne toute la science du monde est ren-
« fermée dans votie tête, et vous voulez on savoir plus que « tous les grands médecins de notre siècle \^ {Le Malade imagùuUre^ act. UI , se. 3.) Ces paroles àiArgan^ à celui qui essaie de lui faire comprendre que l'art de la médecine n'est pas, à beaucoup près, aussi efficace qu'il se le persuade, ne répondent à aucune des raisons qu'on lui a alléguées , et signifient simplement : « N'aves-vous pas honte d'être d'un « sentiment didérent du raico F •
448 SECMMTDE PARTIE.
se contenter , n'est, ni moins fréquemment usité que le précédent, m plus décisif. Car, de ce que je ne suis pas capable de fournir une meilleure preuve de Tassertion que je combats , il ne s'en suit assurément pas que cette assertion soit véritable, ni que^ la preuve qu'on m'en donne soit convaincante.
£nfin 9 mettre un adversaire en contradiction avec lui-même, en faisant voir qu'il a admis, dans quelque autre circonstance , une proposition ou un principe conforme à l'assertion qu'il combat, ou dont cette assertion est une conséquence naturelle et néces- * saire , est ce qu'on appelle un argument ad homi' nem. Mais cet argument ne peut avoir de force qu'autant que le principe sur lequel on s'appuie est évident par lui-même, ou qu'autant que l'on peut prouver que l'adversaire a eu raison d'admettre la proposition dont on se sert contre lui.
J 3. Do Sophisme on Panûogisme,
La théorie logique .d'Aristote aurait été incom* plète, si 9 après avoir énuméré toutes les conditions nécessaires à la parfaite justesse du raisonnement , il avait négligé d'indiquer les cas où un syllogisme , régulier dans la forme , est vicieux au fond , et ne donne que des conclusions erronées, ou tout-à-fait absurde9. Aussi a>t-il traité ce sujet dans son livre intitulé De la Réfutation des arguments sophis-
RAisoir. . 449
tiques f que quelques savants regardent comme le neuvième livre des Topiques (ou sujets d'argumentation) , ouvrage dans lequel il avait exposé toutes les ressources et toutes les subtilités d'uoe dialectique consommée.
Un faux raisonnement, ou un syllogisme vicieux , Rappelle proprement parçlogisme; niais il prend particulièrement ce nom , lorsque celui qui l'emploie est lui*méme dupe de l'erreur que contient son rai* sonnement. Au contraire, on appelle sophisme ^ un argument vicieux dont celui qui s en sert connaît bien le vice ou le défaut , mais qu'il emploie à des* sein, pour tromper les autres. Avant Aristote, on donnait aussi chez les Grecs le nom de sophisme à certains arguments bizarres ou ridicules que quelques philosophes, particulièrement ceux de l'école de Mégare, avaient imaginés pour étonner et embar» rasser les hommes simples et peu accoutumés à s'occuper de ces sortes de subtilités. Les Stoïciens eurent même le tort d'attacher quelque importance à ces arguties puériles , dont plusieurs avaient des noms célèbres dans leurs écoles ; mais ce n'est pas de ces sophismes qu il est question dans le traité d'Aristote que nous avons cité tout à Theure. Il y considère seulement les paralogismes ou syllogismes vicieux, soit par l'abus ou l'équivoqu^ des mots , soit par d'autres causes* Quant aux sophismes de la première espèce 9 la règle qu'il donne pour se garantir II. ag
45o SBCOVPIt F4RTIE.
de rillusion qu ils peuvent faire est simple et géoérale; car il aaffit de coottatcr la différence de stgnîficatiou d'un même terme employé dans les prémisses, pour se coDviUQcre que ehacanç d*eUet se rappor* tant à une idée qui n'est pas la même, ou à un objet différent f on n'en peut tirer aucune cou* duaion. Akm, disent lea io^eiei», le sylkn
gisme se trouve avoir quatre termes, au lieu de trois, et n'est pliia un véritable syliogisnie.
La seconde espèce de patalogismes, e'cst-è-dire ceux dout le vice vient d'une autre cause que de l'équivoque des mots, est au fond la seule qui ml une véritable importance. Les observations êsa ph»losopbe greQySur ce sujet, ne sont pa» sans intérêt et sans justesse.
Ainsi , il caractérise fort bieu les faux raisonne» toenta dont le vice oeMbte à prendre vme liaison aeéidentelle pour une connexio»Batfmneoli nébessaire des chosesy comme il arrive quand on conclut du pealiwthfr au général , en quaiod cm praid pour cause ce qui ne Test réellement pas ; ceux où Ton prend pour fiuideiaent d'une pitoposkicm qne l'on wit prouver , la chose même qvî est à démontrer , aophisme connu sous le nom de cercle vicieux, ou i^-pétitian de pnMope , et plusieurs autres qui oqt été rappelé^ et expliqués dans tous les traités de kigique. £nfîn nous avons déjà fmt remarquer Tint* pavtaûoe del'obsenntkHi dfAristoM sur le sopkisme
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AAISOir. 4^1
qu'il appelle ignorance de la question , i quoi il dit que peuvent se réduire, en dernier résultat, tous les faux raisonnements des deux espèces comprises dans ce genre
Mais l'art des sophistes , dont nous avons indiqué plus haut le principal artifice , appliqué aux objets de la plus haute importance , à la morale , à la religion, à la politique , est , si Ton peut parler ainsi, ta théorie transcendante du charlatanisme, de YYtfi^ pocrisie et du mensonge. Son but constant et son effet , malheureusement itop commun , est de cacher aux homtnes les vérités qui peuvent leur être le plus utiles, pour y substituer les plus dangereuses erreurs. Car le mensotige qui ne profite qu à quelques individus , à quelques familles ou à quelques corps en crédit (au grand détriment de la partie sans comparïl»son la phis nombreuse des sociétés htimaines), ne saurait subsister long-temps, s'il ne trouvait pas d'ardents auxiliaires et de puisants appuis, dans une multitude d'hommes ignorants ou séduits, pour qui il est une source de calamités de toute espèce. Son triomphe serait de peu de Airée, s^il défait soutenu et propagé que par ceux qui croyent y avoir un intérêt direct ou indirect, quoiqu'il leur devieMM si souvent funeste, même lorsqu^ semblent 4êtorr le plus se féliciter de leurs honteux et déplorables
* Voyez ci-dessus pag. 4^5.
45a SECONDE PARTIE.
succès. Cest que le bien est une consëquènce natu-
relie et nécessaire de la connaissance du vrai; c'est qu'il ny a de bonheur réel et surtout durable, que celui qu'on ne cherche pas exclusivement pour soimême, et qu'on ne fonde pas sur les illusions dont on environne ceux qui contribuent à nous le procurer.
Les seules annes donc que Ton puisse opposer 'avec succès aux éternels ennemis de la vérité, l'unique ressource que l'on ait pour triompher des obstacles qu'ils opposent sans cesse à sa propogation et à ses progrès , c'est l'emploi des moyens qui ont été indiqués comme les plus propres à la découverte de cette m^e vérité dans tous les genres. Gir il est évident que , sur quelque sujet que ce soit , il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, qu'on se laisse tromper ou éblouir par le plus habile sophiste, si l'on connaît autant ou plus que lui Tensemble et les détails de ce sujet, si on les A soigneusement étudiés et approfondis. Ajoutons que, dans presque toutes les questions qui intéressent le plus la paix ou le bonheur des sociétés, et la conduite de la vie, pour se décider avec une grande chance de probabilité en faveur de l'opinion la plus juste et la plus raisonnable, il suffit ordinairement des simples lumières du bon séns, et surtout de s'affranchir de préjugés ou d'opinions, dont la fausseté et l'absurdité ont été dès long-temps reconnues. Mais encore
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une fob, dans chaque genre d'études ou de connais^ sances, pour bien raisonner soi-mèrae, et pour n'être pas dupe des faux raisonnements des autres , il &ut non^ulement avoir acquis une connaissance approfondie des sujete sur lesquels on nusonne^mais aussi être en éut de prévoir jusqu'à un certain point les sophismes dont l'erreur ou la mauvaise foi ont coutume de se prévaloir dans ces sortes de discus» sions *. Or, c'est surtout par des études philosophiques, comme celles dont nous avons esquissé le plan dans ce traité , que l'on peut espérer d'arriver à ce but*