COMMENT ON PEUT RÉGLER UNE LEÇON DE GYMNASTIQUE
Dans ce chapitre, je vais indiquer comment il faut employer son temps dans une séance de gymnastique, et je montrerai ensuite les résultats acquis et que j ai fait constater en soulevant des poids en public. Du reste, que ce soit en déclamation, gymnastique ou équitation, etc., ma manière de procéder a toujours été la même : travailler longtemps avec ardeur et constance puis à un moment donné faire vérifier les résultats acquis ou les reproduire par la photographie.
Mes exercices gymnastiques ont été faits à la campagne, en plein air, ou au gymnase à Paris. Il ont été répétés trois fois par semaine, de préférence de 4 heures à 6 heures du soir. Il est h remarquer, en eflfet, que les exercices du matin sont fatigants et se font avec moins d'entrain que le soir, et cela aussi bien en ville qu'à la campagne.
L'exercice a toujours duré une heure et souvent davantage et a été réglé de la manière suivante :
Je soulève d'abord une haltère du poids de 50 livres un certain nombre de fois, du bras droit comme du bras gauche. On saisit l'haltère avec la main, l'avantbras en supination, et on fléchit l'avant-bras sur le bras. L'haltère ainsi ramenée au niveau de l'épaule, sans élan et sans aucun mouvement de jambes, le corps absolument droit, on l'élève lentement au dessus de la
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tôte. Ce iiiouvenieiit, qui porte le nom de développement, agit d'une manière remarquable sur le biceps, sur le deltoïde et sur tous les muscles de Tépaule. On répète le même mouvement avec Thaltère de 60 ou 70 livres. C'est ce qu'on appelle le développement ordinaire sans mouvement de corps. Quelques sujets arrivent ainsi à soulever, sans élan, 80, 90, 100 et même 110 livres. Jamais je n'en ai vu soulever « 350 livres », comme on Ta prétendu ! C'est surtout la partie antérieure du deltoïde qui se contracte, c'est pour cela qu'il faut un très long exercice ou une assez grande force naturelle pour soulever même le poids de 50 livres du bras droit comme du bras gauche.
Après quelques développements, je passe à la volée. Je commence par le 90 que je fais une ou deux fois, puis je saisis le 100 que j'enlève aussi une ou deux fois, toujours du bras droit comme du bras gauche. Enfin, si je me sens bien disposé, je prends le 120 ou le 110, si mes muscles me paraissent moins bien préparés pour un grand effort. En effet, il y a des jours, surtout Thiver, où on est incapable de faire des gros poids parce que ceux-ci, étant refroidis, donnent une sensation désagréable, partant déprimante. Le muscle se refuse, pour ainsi dire, à obéir à la volonté. Le même phénomène s'observe aussi pour le cheval soumis h l'entraînement, et certains jours l'animal ne donne que le minimum de l'effort.
Il y a des états particuliers du muscle et du système nerveux, complètement inconnus. Par contre, l'été, le temps étant un peu orageux, la fibre musculaire se contracte à merveille.
Les jours où je ne fais pas de volée, je fais du deux temps ou du développement et quelquefois je soulève ma grosse barre de 200 ou celle de 160 livres. Je m'arrange toujours de manière à intercaler dans la séance
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de gymnastique un peu de jonglerie avec les poids de 20 kil., car cet exercice, qui exige de la souplesse, de la force et même de la grâce, demande h être fait très régulièrement pour être bien exécuté.
Dans la même séance de gymnastique, je n'ai garde d'oublier les barres parallèles et je monte une ou deux cordes lisses. Je termine ordinairement par la massue ou par des mouvements avec l'haltère de 25 ou 30 livres. Après quoi, je prends la douche ou je me jette dans la rivière tout suant Tété, le corps dans une légère moiteur en plein hiver; je me frictionne et me lotionne avec l'alcool. Un peu de massage avec l'huile parfumée termine l'opération. Voili^ la manière d'employer une séance de gymnastique pour obtenir les deux résultats que j'ai toujours visés, à savoir : force musculaire et relief musculaire, car je ne saurais trop le répéter, la force doit, autant que possible, se doubler de la beauté plastique.
Il me parait intéressant de mettre sous les yeux du lecteur les résultats exacts que j'ai pu donner avec les poids, résultats que j'ai montrés dans plusieurs séances publiques, au plus fort de mon entraînement.
La séance que je vais relater ici remonte au mois d'octobre 1882.
Sa date, déjà ancienne, prouvera surabondamment que ma méthode, qui se rapproche par plusieurs points de celles qu'on vante depuis quelques années, n'est pas cependant celle d'un imitateur, mais au contraire celle d'un « précurseur ».
Cette séance eut lieu à La Réole (Gironde). M. le D"* Mauriac, de Bordeaux, l'hygiéniste bien connu, était présent, ainsi que plusieurs autres médecins. Le journal la Gironde, en particulier, en donna un long compte rendu que je citerai plus loin.
Après une conférence de plus d'une heure faite au
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théâtre de La Réole et dans laquelle je m'efforçai de montrer tous les avantages de la gymnastique, je me rendis sur le bord du quai, et là, en plein air, devant une foule très nombreuse (je n'aime guère le huis-clos pour les exploits sportiques!) qui a pu voir de près et toucher les poids après chaque mouvement, j'ai exécuté mes exercices de force. Voici comment j'ai réglé ma séance. J'aurais voulu ne pas répéter ici ce que j'ai dit un peu plus haut, mais j'y suis forcé parce que je tiens absolument h raconter dans quel ordre tous les exercices athlétiques et gymnastiques ont été faits, pour bien montrer quels ont été mon degré de force et ma résistance à la fatigue.
J'ai développé l'haltère de 50 livres cinq fois des deux bras pour « m'échauffer » un peu. Puis, passant à « la volée », je commençai par le 90, puis je pris le 100, le 110 et enfin le 120, et tout cela à gauche comme à droite.
Ensuite je fis du deux temps avec le 100, le 110, le 120 et le 150, toujours du bras droit comme du gauche, puis le 162 livres, mais ce dernier du bras droit seulement, le poids étant toujours épaulé avec une seule main.
Après ces différents mouvements, je passai à la volée et ensuite aux deux temps avec un poids de 20 kilos dans une des mains. Par exemple le 110 de la main gauche en volée et le 20 kilos de la main droite à bras tendus. 120 ù. gauche en deux temps 40 livres à droite. 150 à droite 20 kilos à gauche. Enfin je développai l'haltère de 140 à droite et de 130 à gauche, avec mouvement de corps.
J'abordai ensuite la jonglerie avec les poids de 20 kilos. Je fis toute la série des mouvements sans en excepter les plus durs : poids à la pincette, sur le dos de la main, double bras tendu, enfin les deux poids de
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20 kilos de la main gauche en volée et un autre dans la main droite à bras tendu, etc.
Après cela je portai des poids, le 130 à gauche et le 145 à droite en même temps. Ayant mis le 150 au-dessus de la tête, je mis un genou en terre et me relevai droit.
Enfin je finis la série des gros poids en soulevant la barre à sphère de 208 livres. Je la pris à terre et la mis à bout de bras au-dessus de la tête avec les deux mains. La séance des gros poids finie, je passai immédiatement aux exercices de gymnastique proprement dits. Je fis (c toute la série » des mouvements de la massue, des anneaux et des barres parallèles. J'exécutai même un ou deux équilibres sur les mains ; puis pendant 10 minutes du pas gymnastique sur place et, tout suant, je me jetai à Teau au grand ébahissement du public encore plus étonné par la baignade que par tout ce qu'il avait vu faire auparavant.
Par cet exposé, on peut juger du travail énorme que j'imposai à mes muscles, pendant près de trois heures, sans compter la conférence qui étiit une véritable séance de diction, car je tenais à montrer en même temps rentralnemeut de la voix. Souvent même c'est en plein air, devant mes poids que j'ai parlé, ce qui est extrêmement fatigant. Les résultats obtenus me semblent d'autant plus remarquables que je résumais, en une seule séance, les exercices les plus variés et les plus violents.
Donc, une méthode capable d'engendrer de tels effets peut à bon droit être regardée comme ayant atteint le but idéal de toute gymnastique, à savoir, comme je lai souvent répété dans le cours de cet ouvrage : la force et l'endurance.
Mais voici maintenant les règles d'hygiène que je pratique deux ou trois jours avant une séance où je dois l'aire des efforts violents et multipliés. Je ne m'exerce
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plus qu'avec les petits poids, le 25 livres, par exemple et pendant un quart d'heure à peine. Je pratique mes immersions quotidiennes et je masse légèrement les muscles après les avoir frictionnés avec Thuile d'amandes douces. Je ne monte pas à cheval. L'équitation, je Tai observé, déséquilibre les forces musculaires. Je parle le moins possible ; je ne déclame pas, j'évite en un mot toute fatigue. Je me permets seulement la marche pour visiter mes malades. Bien entendu, pas de tabac, continence absolue, continuation du régime habituel. Le matin de la séance, pas de bain, un peu de massage, je ne touche pas un poids. Comme déjeuner, au saut du lit : thé avec un peu de rhum A dîner, je mange très peu ; de la viande grillée ou rôtie ; je prends du café avec 15 ou 30 gramn) es d'eau- de-vie. Ainsi préparé et « paré de ses 26 ou 28 ans )) les muscles font des prodiges au moment décisif.
En donnant ici le compte rendu de cette séance publié dans le journal La Gironde, le 7 octobre 1882, j'accumule preuves sur preuves, afin que le lecteur n'accepte pas mes affirmations avec défiance. Voici ce compte rendu :
« Dimanche dernier a eu lieu au théâtre de La Réole, en présence d'un auditoire nombreux, une intéressante conférence sur la gymnastique, donnée par M. le D*" Rouhet. On remarquait dans l'assistance la plupart des fonctionnaires de la ville : le sous- préfet, le maire, des magistrats, des avocats, etc. Le sujet a été trailé par le conférencier avec une compétence indiscutable.
» Le docteur Rouhet est l'auteur d'une excellente thèse, soutenue l'an dernier devant la Faculté de médecine de Paris et intitulée : Recherches expérimentales sur les effets physiologiques de la gymnastique et sur r entraînement. C'est dire qu'il possède à fond ce sujet. Ajoutons qu'il s'exprime avec élégance et précision, que
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sa voix est puissante et sonore et sa diction irréprochable. Aussi a-t-il tenu plus d'une heure Pauditoire sous le charme de sa parole. 11 serait trop long de donner ici une analyse détaillée de cette intéressante conférence. Nous voulons seulement mettre en lumière quelques-uns des faits qui nous ont le plus frappés. L'orateur, après avoir rappelé Timportance capitale que les anciens, les Grecs surtout, attachaient aux exercices du corps, a esquissé à grands traits le but et les avantages de la gymnastique au triple point de vue physique, intellectuel et moral. Il a examiné tour à tour rinfluence de Tinaction sur le système musculaire, sur la calorification, sur la production des maladies, et n'a pas craint d'attribuer au défaut général d'exercice la faiblesse de la génération actuelle.
» Il n'est pas douteux qu'il existe aujourd'hui toute une grande classe de citoyens, artistes, savants, employés, marchands, financiers, qui n^exercent pas suffisamment leurs forces, dont les muscles sont atrophiés et qui, par suite, procréent des enfants débiles. Les travaux du gymnase, les pratiques méthodiques de l'entraînement et de r hydrothérapie sont indispensables pour régénérer notre race et pour préparer de vigoureux soldats, de bons défenseurs de la patrie. Il faut donc répandre partout le goût des exercices gymnastiqucs et les rendre obligatoires non seulement dans les écoles de garçons, ainsi que cela a été fait par la loi du 25 juin 1879, mais aussi dans celles de filles, car la femme a autant besoin d'exercice que Thomnie, il faut qu'elle soit forte pour donner naissance à des enfants forts. Tous les hygiénistes sont d'accord sur ce point.
» 11 est juste de reconnaître que la gymnastique est entrée en France, depuis quelques années, dans une ère nouvejle. Elle est réhabilitée et encouragée, mais elle est loin de produire encore tous les résultats qu on est
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en droit d'en attendre. L'entrain manque à beaucoup. On proclame hautement Futilité des exercices du corps, mais bien peu de personnes s'y livrent avec conviction.
» Le docteur Rouhet, lui, est un adepte absolument convaincu, un apôtre fervent de la gymnastique. Il a fait sur lui-même la plupart des expériences qui ont servi de base à sa thèse; il s'est soumis aux diverses pratiques de l'entraînement et a atteint ainsi un degré de force véritablement herculéenne. Aussi, dimanche dernier, aussitôt après la conférence, l'orateur joignant l'exemple au précepte, n'a-t-il pas hésité, à nous donner en plein air, sur le bord du quai, la démonstration des faits qu'il avait avancés, en se livrant, coram populo, à une série d'exercices de force vraiment surprenants. Après quoi il a revêtu un costume de bain et s'est jeté tout suant dans la Garonne au grand ébahissement du public. Hâtons-nous de dire qu'il n'y est pas resté longtemps, une ou deux minutes environ; mais la démonstration de l'innocuité de cette pratique a vivement frappé les spectateurs, dont la plupart étaient restés jusque là persuadés que le meilleur moyen d'attraper le « coup de la mort », c'était de se plonger tout suant dans l'eau froide. La vérité est que rien n'est plus salutaire et plus fortifiant. L'eau froide est un agent hygiénique et thérapeutique de premier ordre : mais c'est une arme à deux tranchants dont il faut savoir se servir. 11 est important de ne se plonger dans Teau froide que lorsque le corps ruisselle de sueur et de ne pas y séjourner au-delà d'une ou deux minutes. Après quoi il convient de s'habiller rapidement et de marcher pendant quelques instants pour assurer la réaction.
» C'est là de Thydrothérapie et de la meilleure. Les immersions dans l'eau froide sont le complément indispensable de toute bonne gymnastique.
» Les conférences de ce genre suivies de démonstra-
84 I)]-: I.KNTBAINKMK.NT r.HI'lZ r.'llOJIJIK
tions [iraliques, sont très utiles pour répandre dans nos populations le goût de» exereiceii du corps; et il n'est pas mauvais qu'un médecin, qu'un homme instruit et distingué pousse le dévouement et le zèle jusqu'à se donner lui-même en spectacle au public. Prêcher d'exemple, n'est-ce pas là In meilleure manière de porter la conviction dans les esprits?
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» Quelques personnes trouvent peut-être qu'un homme grave, un docteur, manque de dignité en exhibant son torse en public, et en se livrant à des exercices de force comparables à ceux des hercules forains. Nous ne sommes pas de cet avis. Le but poursuivi par M. Rouhet est un but éminemment patriotique et humanitaire, et sa conduite n'a rien que de très louable.
» D'ailleurs, la gymnastique n'est-elle pas une branche de l'hygiène, et l'hygiène ne fait-elle pas partie du domaine médical? Quoi d'étonnant alors, quoi de plus logique et de plus naturel qu'un médecin cultive spécialement cette branche de l'hygiène, l'étudié pratiquement et se donne lui-même en exemple à ceux qu'il veut instruire et convaincre »?
Ci-après sonnet adressé à M. le D^ Rouhet au moment où il a passé sa thèse sur rEntralncment :
SONNET A Rouhet, docteur et alhlôte.
Qu'un autre, admirateur des légendes classiques, Célèbre les exploits d'FIercule encor enfant; Qu'il chante en vers pompeux les luttes Olympiques, Le taureau sous le poing de Milon expirant,
Pollux au jeu du Geste invincible, et l'adresse De Castor à dompter un coursier furieux, Et tous les demi-dieux de Rome el de la (îrèce. De leur pied triomphal escaladant les cieux !
O héros trop vantés de la Muse ancienne.
Enfants présomptueux de la Fable païenne,
Place, place à Uouhet, qui porte, heureux vainqueur,
Sur son front lumineux, où la gloire rayonne, En ce jour d'allégresse, ime double couronne : Les palmes de VAthlèleei celles du Docteur.
i" Août 1881.