CHAPITRE XVI
Massage hygiénique. — Massage dans les Tractures et les contusions. — Historique. — Des qualités que doit avoir un bon masseur. — Manipulations diverses du massage. — Aricnal du masseur. — Moment le plus favorable pour pratiqiier le massage. — Massage des différents muscles. — Effets du massage.
Nous avons étudié, dans les pages précédentes, l'influence de Texercice sur le muscle, nous avons montré que l'eau froide devait être le complément indispensable de la gymnastique, li nous reste à parler d'un autre moyen destiné à donner le dernier « poli à Touvrage », j'ai nommé le massage
Nous n'étudierons ici que le massage hygiénique, c'est-à-dire celui que l'on emploie sur l'individu bien portant dans le but de diminuer la graisse, de donner du ton à la peau et de la vigueur aux muscles, de ce massage en un mot, hydrothérapique. Cependant le rôle du massage a pris une grande extension dans ces dernières années et M. Lucas-Championnière, avec une véritable audace « géniale », l'a employé systématiquement dans le traitement de toutes les fractures simples ou compliquées. lia montré, dans son beau livre « Traitement des fractures par le massage et la mobilisation », que, dans les solutions de continuité des os, le cal se formait plus facilement et plus vite, que les engorgements disparaissaient plus aisément quand on massait les
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fractures; que de plus les ankyloses étaient toujours évitées et qu en soniine les fractures les plus graves devenaient presque toujours bénignes par l'emploi de cette thérapeutique. Tous ceux qui s'occupent du massage ne peuvent que souscrire aux paroles du savant chirurgien et pour ma part je ne compte plus les succès que j'ai obtenus dans les fractures du radius, du col du fémur, du coude, les contusions et les entorses, etc. Le grand mérite de M. Lucas-Championnière a été de faire rentrer les pratiques du massage dans le domaine médical, abandonnées qu'elles étaient autrefois aux seuls rebouleurs et surtout de l'appliquer au traitement des fractures. Celui qui observe sans parti pris a pu maintes fois constater que les nombreux sujets qui se livraient aux empiriques sortaient de leurs mains, je ne dis pas toujours guéris, mais du moins sensiblement améliorés, et ce résultat était obtenu par le massage pratiqué sans aucune espèce de science, souvent même avec brutalité. Or les rebouteurs, qui ne sont pas précisément des fins cliniciens, ne se préoccupent guère défaire un diagnostic; ils massent indistinctement les fractures et les contusions et cependant ils obtiennent d'excellents résultats, ce qui prouve que tous les traumatismes sont justiciables du massage. A M. Lucas-Championnière revient l'honneur d'en avoir donné les règles scientifiques. « Le massage, dit- il, mérite mieux qu'une spécialisation étroite. Je ne veux diminuer en rien le mérite de ceux qui, pratiquant uniquement le massage, sont bien situés pour étudier ses ressources nouvelles et multiples. Mais, je l'ai montré, la méthode peut être plus générale et peut être débarrassée des formules mystérieuses, des manœuvres multiples et troublantes, pour passer, avec des règles régulières et faciles, dans la thérapeutique générale ».
Autrefois, le massage faisait parlie de la gymnastique
des anciens. On le trouve mentionné par Hippocrale, qui l'envisageait surtout au point de vue thérapeutique. « Le médecin, dit il, doit posséder l'expérience de beaucoup de choses et entre autres celle du massage ».
Le massage se trouve mentionné dans les auteurs latins, et les poètes eux-mêmes ne l'ont point oublié, comme le prouvent ces deux vers de Martial :
Percurrit agili corpus arte tractalrix, Manumque doctam spargit omnibus membris.
(Voir pour l'historique delà question, la thèse d'Kstradère, où nous avons largement puisé).
Oribase, qui quitta les Gaules et vint à Rome sous l'empereur Julien et qui, s'il n'a pas eu le mérite d'être un inventeur, a eu au moins celui de collectionner les œuvres de ses devanciers, surtout celles d'Hippocrato et de Galien, pour en extraire leâ parties qui lui semblaient les plus remarquables et les plus dignes d'être livrées à la postérité ; Oribase a consacré de longues pages à la gymnastique et au massage, et dans son traité des boissons, aliments, exercices, a fait preuve d'une grande originalité (Sprengel).
Chez tous les peuples, le massage semble avoir toujours été une coutume qui a été appliquée naturellement à l'hygiène et à la thérapeutique.
Aussi loin qu'on peut remonter dans l'histoire, on y voit que le massage était en honneur chez les Chinois. On y voit figurer les frictions, les pressions, la percussion, les vibrations.
Dans rinde, le massage a toujours été regardé comme une pratique excellente pour entretenir la santé. Ainsi il est dit dans les livres indiens (D*" Nise, Commentary on the Hindou system of médecine, Calcutta, 1845) : « De se lever de bonne heure, de purifier
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sa bouche, d'oindre son corps, do Je soumettre à l'exercice, au schampooing, au massage, à la friction, au bain ».
« C'est ordinairement après le bain, dit Daily, que s'administrent le schampooing et la friction. Celui qui veut se faire masser est étendu sur un siège où l'opérateur manie les membres, comme s*il pétrissait de la pâte, puis il les frappe légèrement avec le bord de la main, les parfume, les frictionne, et termine en faisant craquer les articulations du poignet, des doigts et même celles du cou ».
On y voit aussi comment les lutteurs se préparent à l'exercice, ce qui démontre que l'entraînement des pugilistes en Angleterre n'est qu'une émanation des pratiques des Indiens :« Avant de commencer les exercices, le lutteur s'accroupit par terre, les jambes reployces et une autre personne vient le frictionner en tout sens avec le doux et fin limon du delta du Gange ; ensuite les muscles des bras, des mains, de la poitrine, des cuisses sont pressés en descendant jusqu'aux pieds, les "uns après les autres, et cela d'une façon toute particulière qui peut bien être indiquée, mais non décrite exactement. Une ou deux personnes (dans ce dernier cas, une personne de chaque côté), s'occupent à presser les muscles, les tournant ou les tordant transversalement aux fibres musculaires. Cela ne doit pas se faire d'une manière arbitraire, maïs bien d'après certaines règles observées religieusement. Ainsi, par exemple, les muscles de la partie supérieure du bras sont constamment tournés en dedans par celui qui les maintient fortement tendus dans ses deux mains; ceux de la partie supérieure de la cuisse sont tournés en dedans, et ceux de la partie inférieure de la cuisse sont tournés en dehors, etc.. Cela s'appelle éveiller le corps, et l'on éprouve en effet un sentiment de bien-être et de vigueur incroyable ».
Ces deux mots d'historique donneront une idée de rimportance qu'a toujours eue le massage dans Tentraînement; il ne nous serait pas difficile de démontrer qu'il a joué un rôle tout aussi considérable dans la thérapeutique. Mais ceci est hors de notre sujet.
Nous allons maintenant décrire les différentes manœuvres du massage, et étudier son action sur Téconomie toute entière. Toutefois, nous tenons à faire observer que nous ne ferons pas mention ici de toutes les manipulations employées dans les établissements de bain sur des individus qui viennent là par hasard pour passer un moment agréable. Nous ne nous occupons que du massage qui peut développer les muscles et faire disparaître le tissu graisseux sous-cutané.
Le massage n est pas une opération difficile, et pourtant les bons masseurs sont rares.
Gela tient à plusieurs raisons ; d'abord à ce qu*ils sont peu vigoureux, ce qui fait que, dans le pétrissage des différents muscles, ils n'emploient pas une force suffisante, et ensuite, à ce qu'ils n'ont aucune connaissance d'anatomie et de physiologie, ce pourquoi, dans leurs diverses manœuvres, ils suivent mal le trajet des muscles, ne savent pas éviter les grosses veines, les artères et les nerfs, et impriment souvent aux articulations des mouvements forcés. Donc un bon masseur, capable de faire aussi bien le massage sur l'homme sain que sur l'homme malade, doit avoir des notions anatomiques et physiologiques suffisantes, et en cela il ne fera qu'imiter les masseurs des anciens. En effet les gymnasies d'autrefois avaient des notions médicales; le masseur même était un gymnaste. Etant médecin et gymnaste, nous avons donc nous-méme pratiqué le massage sur des sujets qui voulaient s'entraîner, et nous assurons que s'il n'existe pas peut-être d'exercice plus fatigant, il n'en est pas de plus avantageux pour les muscles.
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Malgré le nombre en apparence considérable des manipulations employées par les masseurs, les différentes opérations du massage peuvent se rapporter/^ quatre principales, ce sont : la friction, la pression, la percussion et le mouvemenl. Dans le massage hygiénique, dans celui qui sert à lentralnement, nous n'employons pas le mouvement; nous n'étudierons donc ici que la friction, la pression et la percussion.
La friction consiste en frottements, avec plus ou moins de force, plus ou moins de rapidité, exercés sur une ou plusieurs parties du cor|)S, soit avec la main, soit avec une brosse ou du linge comme la flanelle. Les frictions peuvent être douces, moyennes et rudes. La friction douce et modérée se reconnaît toutes les fois que la partie frottée ne dépasse pas la rougeur fleurie si elle est accompagnée de pressions fortes et prolongées, elle constitue de la friction rude. Les moyennes tiennent le milieu entre les rudes et les douces. Les frictions étaient très en usage dans Tantiquité. Tout le monde sait qu'aux jeux olympiques les athlètes, avant d'entrer dans Tarène où se disputait le prix de la lutte, se faisaient frotter d'huile, pour donner à leurs articulations et à leurs muscles plus de force, de souplesse, d'élasticité et pour diminuer l'abondance de la transpiration.
La pression s'exerce à l'aide de l'extrémité des doigts seulement, ou bien de la main entière. Elle a pour but de serrer, d'une manière subite et intermittente, la partie sur laquelle on veut exercer son action, soit entre le pouce et les quatre autres doigts opposés diamétralement et séparés par la partie que l'on doit presser, soit entre les deux mains, dont Tune sert de point d'appui, tandis que l'autre sert de corps comprimant. Dans la pression se rangent : le pétrissage, la malaxation, le froissement.
Le pétrissage consiste dans l'application, avec une
pression plus ou moins forte, des doigts écartés ou joints sur les masses charnues du corps en faisant ramper la main comme une chenille.
La malaxation est la même manœuvre, ne difi'érant seulement que parce que la main est appliquée à plat avant de contracter les doigts pour exercer le pétrissage .
Le froissement n'est que le pétrissage de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané; c'est un pétrissage superficiel, tandis que la malaxation et le pétrissage proprement dits doivent agir sur les parties pfus profondément situées.
La percussion est une manipulation qui a pour but de mettre en mouvement un agent qui vient frapper subitement et d'une manière intermittente, avec une force déterminée, les parties contre lesquelles on la dirige. Elle s'exerce à l'aide de la main seule, ou bien à l'aide d'un instrument : linge mouillé, verges, gants, etc.
L'arsenal du masseur est peu compliqué et doit se composer : 1* d'une brosse en chiendent; 2° d'un gant; ce gant est une espèce de sac de la longueur de la main, fermé à l'extrémité unguéale ; l'extrémité digitale présente deux compartiments : l'un très large permettant l'introduction des quatre derniers doigts et l'autre plus étroit destiné à la réception du pouce. Il est plus doux et plus flexible que la brosse de chiendent et il permet de frictionner uniformément les parties les plus irrégulièrement contournées. Quand on veut se frictionner soi-même, on peut le faire, car on peut atteindre facilement les parties antérieures du corps avec le gant en crin dont je viens de parler, en le faisant passer tantôt dans une main, tantôt dans l'antre. Pour les parties postérieures, on se sert d'un morceau de toile long de cinquante centimètres, large de dix centimètres, muni de poignées à ses extrémités et recou-
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vert de crin sur une de ses faces. En tirant tantôt à droite, tantôt à gauche, on obtient une friction assez complète. Un autre instrument, faisant partie de Tarsenal du masseur, est le faisceau de branches. Ce faisceau ne doit pas être trop volumineux pour que le masseur puisse le saisir à pleines mains. Les branches qui composent le faisceau doivent être unies pour ne pas blesser Imdividu. J*ai essayé de la flagellation avec un faisceau de branches. Ce moyen n'est guère agréable, surtout riiiver, quand Teau est très froide; mais il produit une très vive rougeur de la peau.
Le massage se pratique ordinairement après que les exercices gymnastiques ont été achevés. Le sujet peut être couché ou assis sur une chaise à califourchon. 11 faut commencer par enduire la partie que Ton va soumettre aux manœuvres d'un corps gras et se servir de baumes, tels que : le baume Opodeldock, le baume Nerval ou de Fioraventi, ou, plus simplement, employer, comme je le fais moi-même, Thuile d'amandes douces parfumée avec l'essence de verveine, de menthe ou de géranium. Je donne la préférence à cette dernière essence, qui répand le parfum le plus agréable. On peut aussi se servir du savon blanc ordinaire. Ceci fait, on procède au massage proprement dit en pétrissant et malaxant les muscles de la manière que nous avons indiquée plus haut, en tachant de les comprimer conmie on ferait d'une éponge qu'on voudrait exprimer. On commence par masser le trapèze. Comme ce muscle se compose de trois ordres de fibres, on les masse les unes après les autres. On débute par le faisceau supérieur, qui fait sous la peau une saillie assez considérable.
On suit ce faisceau de haut en bas depuis les insertions supérieures jusqu'à l'acromion. Pour le faisceau moyen, on fait des pressions transversalement de de-
dans en dehors. Pour le faisceau inférieur, on les fait de bas en haut.
Après le trapèze, on masse le grand dorsal; on suit ce muscle depuis sa partie inférieure jusqu'à ses insertions supérieures, dans le creux de Taisselle ; on peut prendre son bord libre dans la main, le presser et le malaxer.
Le deltoïde sera soumis aux mêmes manipulations, en suivant ses différents faisceaux. On agira de même sur le grand pectoral, qui, en raison de ses dimensions, de sa forme, peut se masser très facilement.
Ceci fait, on passe au massage des membres supérieurs. On fait de fortes pressions au niveau des poignets. Il faut, comme toujours, les diriger dans le sens de la direction du cours du sang veineux. Ce massage des poignets est important, car il est destiné à prévenir les engorgements qui se produisent si fréquemment dans cette région à la suite des exercices violents.
L avant- bras sera de la même manière pétri et malaxé dans tous les sens.
On massera d'une façon tout à fait particulière le muscle biceps. On le suivra depuis ses insertions inférieures jusqu'aux supérieures. On évitera de toucher le paquet vasculo-nerveux qui se trouve situé le long du bord interne de ce muscle.
A la face postérieure du bras, le muscle triceps sera soumis aux mêmes manœuvres.
On passe ensuite au massage du membre pelvien. On fait des frictions et des pressions de bas en haut surtout au cou-de-pied et principalement au niveau du tendon d'Achille.
En remontant, on agira de même sur les muscles de la jambe. On évitera de presser sur la partie interne du tibia qui est tout à fait superficielle et recouverte seulement par la peau.
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Ensuite on fait le pétrissage et la malaxatîon de tous les muscles de la cuisse,- en les suivant depuis leur insertion, au tibia, au péroné ou à la rotule, jusqu'à leurs insertions supérieures. Il faut éviter d'exercer des frictions et des pressions énergiques sur la partie antérieure et interne de la cuisse où se trouvent les gros vaisseaux : artère et veine fémorale.
Le massage, ai-je dit, doit se pratiquer après les exercices gyranastiques ; mais il ne faut pas le laisser durer trop longtemps, car on risquerait fort, surtout l'hiver, de se refroidir et aussi de fatiguer les muscles.
Les effets du massage sont nombreux et variés. Nous n'indiquerons ici que les principaux. 11 donne à la peau de la souplesse et de la finesse et, en faisant disparaître la graisse, du relief aux muscles. Son action sur les muscles traumatisés est surtout manifeste. Dans cette dernière condition, le muscle non massé, selon M. Castex, présente une hyperplasie du tissu conjonctif, des hémorrhagies interstitielles, des engorgements des vaisseaux, le tissu cellulaire a proliféré autour d'eux. Quand, au contraire, le muscle a été massé, on ne voit pas de zone scléreuse' autour des branches artérielles et les fibres ne sont pas dissociées par un tissu conjonctif trop proliférant. On comprend que si lo massage est capable de rendre au muscle traumatisé ses qualités premières, il peut bien aussi prévenir les engorgements, faire disparaître les douleurs qui peuvent apparaître après certains mouvements forcés dans l'exercice des gros poids.
On éprouve après le massage un bien-être considérable; les articulations deviennent plus souples; il semble que tous les rouages de la machine ont été renouvelés.
La circulation devient plus active; tous les liquides
inutiles à Torganisme sont éliminés avec plus de facilité. La diurèse augmente. Le taux de Turée monte. Enfin la température générale du corps est influencée elle-même par le massage, ainsi que le fait remarquer Eccles.
En somme, le massage, comme le dit Dujardin-Beaumetz en quelques mots, « active les fonctions de la peau, facilite la résorption des liquides épanchés, calme les douleurs, modifie les phénomènes musculaires, active les fonctions de nutrition, favorise la diurèse ».
Donc le massage est utile après les exercices gymnastiques, ceci est incontestable; son efficacité n'est pas moins grande dans le traitement des fractures, des luxations, des entorses, et en général dans les engorgements des membres provoqués par le surmenage ou rimmobilité prolongée ; mais il rend aussi de grands services dans le traitement des maladies, surtout celles de lestomac, et « ce n'est pas seulement dans les dyspepsies simples avec ou sans dilatation stomacale, avec ou sans hypo ou hyperchlorhydrie, que cette médication externe produit de bons effets ; c'est encore dans les dyspepsies symptomatiques des tuberculeux, des chlorotiques, des nerveux, des cardiopathes, des malades atteints de relâchement des ligaments suspenseurs des viscères » (Huchard).