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DE LA MÉMOIRE

« L'n rien, l'heure qu'il est, i'état de l'atmosphère » Nous rendent des bonheurs autrefois éprouvés.

» Sij'éplurhe le soir une orange échauffée, >• Je rêve de théâtre et de profonds décors ».

(F. Coppéb).

Cette citation littéraire convient à merveille pour commencer ce chapitre et parler de la mémoire, ce phénomène aussi mystérieux que celui du rêve, qui nous fait revivre dans le passé et nous retrace les événements évanouis.

Mémoire ! que nous bénissons et maudissons tour à tour! Car si tu rappelles les joies, tu évoques aussi fidèlement les souffrances et les déceptions. Bien que le mécanisme parfait de ta fonction cérébrale soit encore dans le domaine des chimères de la science, malgré l'affirmation des psychologues, je veux parler ici de toi comme d'une des facultés les plus remarquables de l'entendement!

On verra néanmoins tout à l'heure que depuis les récentes recherches histologiques faites sur les cellules nerveuses, depuis la découverte des « neurones » {Ramon y Cajal), certains faits de mémoire paraissent s'expliquer plus facilement. Mais, nous ne nous occuperons ici que d'une variété de mémoire, celle que doit perfectionner l'artiste dramatique obligé par sa profession d'apprendre par cœur une prodigieuse quantité de vers, c'est-à-dire une somme de mots ajustés les uns à la suite des autres et rythmés d'une certaine manière. Cette mémoire est tout-à-fait particulière. L'emmagasiuement des choses ainsi apprises se fait d'une façon na-

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turclle dans les centres nerveux et prête à des considérations intéressantes. Et d*abord il y a une réelle utilité, cela se conçoit, pour Tartiste, d'avoir une bonne mémoire. Il faut savoir absolument par cœur un morceau, pour pouvoir bien le dire, car il est clair que si, dans une tirade, on est obligé de faire un effort de mémoire aussi petit qu'il soit, on ne peut songer à mettre l'expression. Au contraire, quand un morceau est bien gravé dans la tête, l'imprégnation organique est telle qu'on peut le dire sans y penser, absolument comme lorsque, marchant sur une route connue, on chemine sans s'inquiéter où l'on va poser ses pieds. Le fait, en disant des vers, de ne pas oublier les mots, doit être un travail inconscient. Le travail conscient consiste à penser aux endroits où l'on doit s'arrêter pour respirer, aux effets que l'on veut produire à tel moment, à l'étude des personnes qui composent l'auditoire. Il consiste encore h régler la force de sa voix selon le local où Ton parle et selon les impressions que l'on a produites dès les premiers vers, sur ceux qui vous écoutent. Et même dans les grandes scènes tragiques, tout travail conscient s'arrête dans le cerveau, l'artiste se laissant emporter par les élans de la passion, du personnage qu'il incarne. La mémoire n'est pas la même chez tous les individus; les uns l'ont très bonne, d'autres médiocre, un grand nombre tout k fait mauvaise. Elle est aussi très variable, c'est-à-dire que tel sujet qui n'apprendra que bien difficilement des vers, retiendra à merveille les chiffres, les noms, Taspect des endroits où il a passé. En médecine, par exemple, nous avons des facultés de mémoire bien différentes les unes des autres. Ainsi, en clinique, la mémoire des faits journellement observés, qui est si précieuse, est particulièrement développée chez certains praticiens, qui se rappellent la physionomie et jusqu'au nom des sujets sur qui ils ont cons-

taté des cas intéressants. Quelques-uns, même, vont jusqu'à ne pas oublier le numéro du lit d*hôpital où était couché un malade ayant présenté les symptômes d'une affection rare. Dans Tétude de Tanatomie, deux mémoires entrent enjeu, Tune qui nous fait rappeler les rapports des principaux organes, soit entre eux, soit avec les gros vaisseaux ou les nerfs ; l'autre, qu'on pourrait appeler la mémoire des <( petits faits )> d'ahatomie, remet devant nos yeux les détails intimes de structure des viscères, le mode de terminaison des plus petites artères et des plus minces filets nerveux. Cette dernière mémoire, dans laquelle le raisonnement entre pour une si petite part, présente une grande ressemblance avec la mémoire des vers, car, dans les deux cas, le souvenir ne se reproduit que sur des mots.

Dans la manière d'étudier par cœur, il se fait un travail cérébral intense et les choses apprises de cette façon laissent sur les cellules nerveuses des traces presque ineffaçables. La poésie comporte avec elle un rythme, une sorte de musique, de sorte que les vers une fois fixés dans le cerveau, s'oublient beaucoup moins vite que la prose. Le fonctionnement de la mémoire dans les vers, appris par cœur, se fait différemment selon les sujets. Chez beaucoup la mémoire est objective, c'est-à-dire que quand ils disent un morceau, ils voient surtout l'endroit de la page où le vers est écrit. Certains sujets, quoique appronant vite une pièce de poésie, n'ont pas une mémoire très fidèle et, quoi qu'ils fassent, ils ajoutent, retranchent, changent des mots.

Tous les vers ne se retiennent pas avec la même facilité; ceux qui sont harmonieux et lyriques, comme on les trouve dans Victor Hugo, Alfred de Musset ou Lamartine, etc., s'apprennent pour ainsi dire à première vue; au contraire ceux d'Alfred de Vigny sont plus difficiles, pour la mémoire, à conserver.

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Lorsque dans un morceau il y a des interrogations ou des réponses d'un ou de plusieurs personnages, les vers se retiennent moins bien. Exemple :^

Au commencement Uieu vit un jour dans Tespace, iblis venir à lui. Dieu dit : Veux- tu la grâce ? Non, dit le mal. Alors, que me demandes-lu? Dieu, répondit Iblis, de ténèbres velu, etc.

^ {Légende des siècles).

Quelquefois ce sont des membres de phrases formés de mots dont la liaison difficile forme un surcroît de travail pour la mémoire. Pour bien savoir une pièce de vers, comme, du reste, pour être bien en possession d un rôle, il faut un temps suffisant pour que « Tassimilation » soit parfaite. On n'est absolument sûr d'un morceau que lorsqu'on l'a dit au moins une fois en public. Certains sujets, pourtant, apprennent extraordinairement vite. « J'ai connu, dit Abercrombie, un acteur distingué qui, appelé à remplacer un de ses confrères malades, dut apprendre en peu d'heures un rôle long et difficile. Il Tapprit très vite et le joua avec une parfaite exactitude. Mais, inmiédiatement après la pièce, il l'oubliait, à tel point qu'ayant eu le rôle à jouer plusieurs jours de suite, il était obligé chaque fois de le préparer à nouveau, n'ayant pas, disait-il, le temps de « l'étudier ». Interrogé sur le procédé mental par lui suivi quand il joua son rôle pour la première fois, il me répondit qu'il avait complètement perdu de vue le public, qu'il lui semblait n'avoir devant les yeux que les pages de son livre et que, si, quoi que ce soit avait interrompu cette illusion, il se serait arrêté instantanément ». (Voir Ribot, Les maladies de la ménioire.)

Quoiqu'on ait une mémoire excellente et qu'on ait dit souvent le même morceau ou répété le même rôle, il arrive que, parfois, on s'arrête court, le souvenir faisant brusquement défaut. Si on n'a pas de souffleur à

sa disposition, il faut alors répéter mcatalenrient et sans se troubler les deux derniers vers qui précèdent ]*endroit où la mémoire manque ; souvent, au bout de quelques secondes, le reste suit. J ai vu, dans une circonstance, au théâtre, un de nos plus grands et sympathiques artistes s'arrêter ainsi brusquement et ne pouvoir retrouver la suite de la tirade au milieu de laquelle sa mémoire infidèle Tavait abandonné.

Lorsque la mémoire est bien conduite, lorsqu'elle est méthodiquement entraînée, on arrive à des résultats bien remarquables. Ainsi, dans plusieurs occasions, j'ai pu faire une conférence apprise « par cœur » et dire des vers pendant quatre heures consécutives, ne me reprenant pas une seule fois, ne changeant pas un seul mot et cela sans souffleur. Plusieurs de mes confrères assistaient à la réunion, entr'autres mon ami le D' Gourret.

La puissance de la mémoire est aflaiblie par Talcool. Chacun sait que, pendant la digestion, le travail de la réminiscence se fait plus laborieusement. Par contre, les choses lues le soir, au moment du coucher, laissent, au réveil, sur le cerveau, des traces durables. La mémoire des vers constitue, en somme, une faculté de mémoire imagée puisqu'elle est surtout produite par la sensation visuelle des mots écrits et que ces mots, à leur tour, réveillent des sensations souvent depuis longtemps disparues. Je m'explique. Lorsque je dis, par exemple :

Les nuages couraient sur la lune enflammée,

OU bien

Seuls les grands blés mûris lels qu'une mer dorée,

OU encore

Partons le soleil plonge au couchant radieux,

ou

Le grand meneur de loup sifflait dans la nuit verte,

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etc., etc. Ces mots évoquent dans l'esprit des images réellement observées et on conçoit dès lors que leur mémoire soit facile à garder.

Parmi les localisations qui ont été faites dans la substance grise des circonvolutions cérébrales, une des plus intéressantes et des mieux connues est celle qui a trait à la faculté du langage articulé. Ce centre psychomoteur, qui nous permet d'articuler les mots, découvert par Broca, est placé à la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale gauche (Voir plus haut). Mais ce centre n'est pas unique et il y a dans d'autres points du cerveau des parties où les actes de mémoire des mots se localisent. C'est l'anatomie pathologique qui a permis à Charcot de les découvrir. Ainsi, dans la surdité verbale, dont le siège est dans la partie postérieure de la première circonvolution temporale gauche, le malade a perdu la mémoire des sons de la parole.

Dans la cécité verbale dont le centre est situé vers le tiers antérieur de la deuxième circonvolution pariétale gauche, le malade a perdu la mémoire des formes des lettres et des mots écrits ou imprimés.

Enfin, lorsqu'une lésion envahit le pied de la deuxième circonvolution frontale gauche, le malade perd la faculté d'écrire ('). Si Ton ajoute à ceci que les cellules nerveuses composant ces centres ne sont pas en rapport par contiguïté, et que de plus les prolongements qu'elles présentent peuvent s'hypertrophier sous l'influence de l'habitude et du fonctionnement, on aura de la mémoire, de ses associations d'idées, parfois si bizarres, une notion, qui certainement, avec les progrès de la science, deviendra encore plus précise.

Nous donnons ici une série de pièces de vers, celles que nous avons l'habitude de réciter et qui sont tirées des meilleurs auteurs, afin que les amateurs puissent

(*) Aphasie de la main (Charcol).

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choisir et trouvent facilement des morceaux (M à dire qui leur serviront en môme temps d'intéressants sujets d'études.

Dans Alfred de Vigny : Le cor, Dolorida, La ?norl du Loup, La colère de Samson, Eloa,

Dans Baudelaire : La charogne, La chevelure. L'homme et la mer.

De Richepin : L'ode à Frédéric Lemaltre, Les oiseaux de passage, Le vieux bois, Le bouc aux enfants. Idylle de pauvres,

Coppée : Les aïeules, La grève des forgerons, La bénédiction. Un évangile. Le vieux soulier, Le jugement de l'épée. Le Botidha,

Les œuvres de Victor-Hugo renferment une quantité considérable de morceaux à réciter. [1 faut se borner et choisir: Après la bataille, Laconscience, Puissance égale bonté (légende des siècles], La ferme, Oceano nox, Hélas! naître et ne pas savoir (y o\\ intérieures), Pour les pauv7*es. Le pesant charriot, etc. (Feuilles d'automne) ; dans les Châtiments, Waterloo,

Les drames du même auteur fournissent également des tirades qui, même isolées, se prêtent merveilleusement à la diction. En prendre dans Rug-Blas, Hernani, Le. roi s'amuse, etc.

Alfred de Musset : Vîie soirée perdue, Rolla, Les nuits de mai et d'octobre, Lucie, La lettre à Lamartine.

De Rollinat : Le meneur de loups,

Leconte de Lisle : Midi roi des étés, Héraclès au tau- 7*eau, L'incantation du loup. Le cœur de Hialmar,

Des sonnets connus de Joséphin Soulary : Les deux cortèges. Si j'avais un arpent de sol, et d'autres charmants qui se trouvent dans les « Jeux divins ».

(^) Je n'indique que les plus importants et je tiens à faire observer que le nombre des morceaux que j'ai appris est beaucoup plus considérable, pour bien montrer quel effort de mémoire j'ai été obligé de faire pour étendre ainsi, pendant vingt années, mon répertoire !

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V ode à la Vénus de Miloy L'ode à la Vomis de Vienne, d'Armand Sylvestre.

La curée, ridole, de Barbier.

Dans les Méditations, Le crucifix, L'isolement, Le lac, de Lamartine.

La chanteuse, d'Eugène Manuel.

Le déluge de fleurs, d'Alexandre Soumet.

Des sonnets célèbres de Sully Prud'homme : Le vase brisé. Les yeux, La voilà morte !

La comédie de la Mort, de Théophile Gantier, surtout : Hélas! il faut rester sur son lit inortuaire, et : Je restai là, rêveur, debout, etc.

Les triolets à Nini, de Grangeneuve. Le consentement, de Catulle Mendès. Dandolo, de Legouvé.

Moïse, Aurora, La pitié du Boudha, Ouragan nocturne, Silencia lunée, d'un confrère qui se cache sous le pseudonyme de Jean Lahore.

De José de Hérédia les sonnets magnifiques, celui des Conquistadors; d'autres : Vieîis, le sentier s'enfonce, etc., et : Ici gît, étranger, la verte sauterelle, eic,

La chasse au lion, d'Alexandre Dumas, tirée de son drame : Charles VII chez ses grands vassaux,

La chanson des épées, d'Henri de Bornier, tirée de la Fille de Roland, Les deux vieillesses, du même auteur.

Dans Rome vaincue, d'Alexandre Parodi, beaucoup d'admirables passages à apprendre et, pour parler des class^iques, dans Corneille : les stances de Polyeucte : Sources délicieuses en misères fécondes.

Dans Racine on n'a que l'embarras du choix en lisant Phèdre, Andromaque, Britannicus, Athalie, etc.

De Molière je recommande la première scène du Misanthrope. De Shakespeare, des passages remarquables dans Hamlet, Le roi Lear, Othello, etc.

Enfin toutes les fables de La Fontaine, trop connues pour être citées.

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