DE LA HAUTE ÉCOLE
C'est la science des mouvements du cheval accomplis avec le cavalier et commandés par lui. C'est Tétude des moyens à employer pour obtenir ces airs si variés qui font tant valoir la grâce et la beauté du cheval. C'est, en somme, sa véritable gymnastique, celle qui lui donne le parfait équilibre, le muscle et la souplesse. Il est impossible d'avoir une bonne monture de selle si on ne la fait pas servir à ce dressage spécial; si elle n'est pas apte à exécuter au moins quelques airs de haute école.
456 DE l'entraînement chez l'homme
Pour le cavalier, c'est 1 étude raisonnée de réquitation, sans laquelle on ne peut être qu'un empirique incapable de se rendre compte des mouvements qu'on demande au cheval.
Le pur-sang seul, je l'ai dit, arrive à exécuter à la perfection les mouvements qui constituent toute la haute école. On peut bien obtenir certains airs des autres chevaux, mais le cheval de race seul donne ce fini, ce brillant qui font l'admiration des véritables amateurs.
Pour faire de la haute école, il est absolument nécessaire d'avoir un manège; même d'en avoir deux, si l'on est à la campagne ; il en faut un en plein air, sur une pelouse, sans haie, sans muraille ou clôture et un autre fermé et recouvert. Le premier est utile, d'abord parce qu'il permet de travailler au grand air, ensuite parce qu'il raffermit le cheval dans les leçons apprises. En effet, le cheval n'étant plus gardé par le mur est obligé d'obéir absolument aux aides du cavalier. Le manège fermé est non moins indispensable, d'abord pour les jours de mauvais temps et aussi pour les luttes à soutenir quand on demande un travail un peu difficile. Il est hors de doute que le cheval obéit mieux quand il n'est pas distrait par les objets extérieurs et aussi quand il se sent emprisonné dans un espace restreint. Il ne faut pas se le dissimuler, le cheval est plus fort que nous, et ce n'est qu'après une série de luttes plus ou moins répétées qu'on arrive à obtenir un mouvement. Il faut donc une patience à toute épreuve, une grande habileté pour lutter et aussi un tact parfait pour savoir s'arrêter à temps et ne pas demander trop à l'animal dans une leçon.
Quand on fait de l'équitation savante, il faut être vêtu très légèrement, car il est rare, surtout au début du dressage, qu'on ne sue pas. Tous les écuyers reconnaissent que la botte est mauvaise pour produire un travail déli-
DE l'équitation 457
cat; on sent moins finement le cheval que lorsque le pantalon est simplement fixé au bas de la jambe avec une courroie. L'éperon doit être maintenu dans le talon pour qu'il ne puisse monter ou descendre. Quant à la cravache, il n'en faut pas dans les mains des véritables écuyers : « Aux vrais écuyers les jambes et les mains, aux impuissants la cravache » (Fillis).
Avant d'cnumérer les principaux mouvements qui constituent ce que Ton appelle les airs de haute école, je ne peux m'empécher de payer un juste tribut d'admiration à Técuyer incomparable que j'ai nommé souvent dans le courant de ces chapitres : M. James Fillis. Son livre : Priîicipes de dressage et d^équilation, doit être non seulement lu mais appris par cœur (*). Dans les 374 pages dont se compose le volume, il n'y a pas un mot à ajouter, pas un mot à retrancher. Tout ce qu'on pourrait dire en plus ne serait que de la théorie et ne servirait pas au véritable écuyer. Je ne vois pas du reste quels résultats plus brillants on pourrait obtenir avec le cheval. M. James Fillis a réalisé en équitation fine le nec plus ultra. Et cependant il est encore critiqué ! Par qui? Par des gens de sport, très appréciateurs sur le turf, mais ignorant le véritable grand art, la haute école. Qu'il se rassure pourtant, car il possède l'admiration de tous les écuyers qui connaissent les difficultés incroyables qu'il faut surmonter pour atteindre à de pareils résultats. Pour ma part, je suis émerveillé de ce qu'il a obtenu tout en indiquant une méthode claire et lucide, qui permet à tous ceux qui veulent le suivre de marcher sur ses traces sans avoir trop à rougir d'être distancés.
Nous ne ferons pas ici l'historique de la haute école, ce serait faire Thistoire de l'équitation elle-même dont
(') C'est le plus grand écuyer du siècle; c'est le Victor Hugo de Téquitation.
458 DE l'e]vtbai>£M£nt chez l homme
nous avons déjà dit quelques mots précédemment; mais nous devons citer encore le nom de Baucher, le premier écu yer qui ait obtenu ces deux grands résultats en équitation transcendante : équilibre et légèreté. La méthode de M. Fillis est en somme celle de Baucher fil ne peut y avoir qu'une bonne méthode en équitation) mais singulièrement élargie d'abord, par la manière de compren- .dre le rassembler et les flexions d'encolure, ensuite par ladjonction d'airs nouveaux. Du reste, M. Fillis indique sa théorie en quelques phrases, dans la préface de son beau livre. (« Je recherche, dit-il, l'équilibre par la hauteur de l'encolure fléchie à la nuque, non au garrot, l'impulsion par les jarrets engagés sous le centre, la légèreté par la flexion de la mâchoire ». Et plus loin toute sa théorie se trouve dans ces quelques mots. « En avant, encore en avant, toujours en avant ».
Baucher immobilisait trop le cneval par son encolure fléchie au garrot; Fillis lui relève la tête en la faisant fléchir à la nuque, ce qui favorise l'impulsion. Les principes sont toujours les mêmes à peu de chose près; mais en réalité, les deux équitations sont bien diflerentes quant aux résultats. Je crois que maintenant, au point de vue pratique, à moins qu'on n'arrive à faire voler un cheval comme dans le paradis promis de Mahomet, tout le problème de la haute école est résolu, et cela nous le devons à M. James Fillis.
On peut diviser les mouvements de haute école en deux catégories. Dans la première, se rangent ceux que tout bon écuyer peut arriver à faire avec n'importe quel cheval ; dans la deuxième, ceux, beaucoup plus difficiles, qu'on ne peut exécuter qu'avec des chevaux très énergiques, de pur-sang par conséquent. Toutefois, ce n'est pas à dire que les mouvements de la première catégorie ne demandent pas aussi beaucoup de science et de tact de la part de l'écuyer. Tout est difficile en équitation,
très difficile même, si on ne se contente pas d*un à peu près. La plupart des cavaliers, par exemple, font marcher leur cheval de côté ; bien peu savent faire exécuter correctement le travail des deux pistes.
Comment n'en serait-il pas ainsi, quand on songe que pour exécuter, simplement, Tappuycr à droite, il faut réaliser des conditions si nombreuses? En effet, pour faire marcher (* en travers » le cheval à droite, il est nécessaire d'abord que la jambe gauche soit portée en arrière, que la rêne gauche de bride appuie sur Tencolure, que la rêne droite du filet soit tendue pour faire tourner le nez du cheval du côté où il marche; que la jambe droite soit près des sangles, pour donner l'impulsion et au besoin rejeter à gauche la croupe si elle se portait trop du côté opposé. Ajoutons enfin que le poids du cavalier doit être légèrement déplacé vers la droite ; que la tête et Tencolure du cheval doivent être toujours sur une même ligue. Le mouvement ne sera pas parfait si la tête n'est pas fléchie à la nuque, la mâchoire décontractée, et si le pas n'est pas cadencé. Au lieu de cela, que voit-on le plus souvent? Un cheval regardant à gauche pendant qu'il marche à droite; un cavalier penché du côté opposé à la direction demandée; une croupe précédant la tête; des jambes s'éloignant des flancs et s'abattant par à coup sur ceux-ci lorsque le besoin s'en fait sentir, etc. Si l'incorrection est si grande dans les mouvements simples au pas, que ne devient- elle pas aux grandes allures? J'avoue que j'ai été bien souvent mis à la torture en voyant travailler certains écuyers. On pourrait faire les mêmes réflexions sur d'autres mouvements élémentaires. Les voltes, les demi-voltes sont souvent très mal comprises. « Kien n'est plus rare qu'une demi-volte bien faite », dit Fillis. Je suis tellement pénétré de la justesse de l'observation du maître que je ne passe jamais un jour sans faire
exécuter ces deux mouvements simples à mes chevaux. C'est en quelque sorte la gamme de lequitation, on doit en monter une tous les jours, comme un violoniste sur son instrument.
Voyons maintenantles mouvements de la premièrecatégorie. Ce sont d'abord les flexions de mâchoire, d'encolure; le travail des deux pistes, au pas, au trot et au galop ; les pirouettes au galop ; les demi-tours sur les hanches. Ensuite viennent les tensions de jambes. Pour que le mouvement soit correct, la jambe antérieure du cheval doit être bien tendue à hauteur de Tépaule et immobile. Au début du dressage, on se sert de la cravache pour indiquer les tensions de jambes; mais plus tard, c'est avec Téperon seul, appliqué immédiatement derrière les sangles et du côté opposé à la jambe qu'on veut faire lever, qu'on obtient ce mouvement. Pour avoir beaucoup d'impulsion, c'est presque sur la sangle même qu'il faut attaquer. Plus en arrière, on obtiendrait le recul. Le pas espagnol est très facile à apprendre au cheval qui sait déjà tendre sa jambe. Le pas espagnol au reculer est plus difficile et demande beaucoup de tact de la part du cavalier, comme tous les mouvements en arrière. Le trot espagnol s'enseigne assez bien au cheval, mais comme c'est un mouvement fatiguant, i^ faut un animal vigoureux pour bien l'exécuter.
Tous les chevaux peuvent faire le passage, mais tous ne l'exécutent pas avec le même brillant. C'est avec les jambes seules qu'il faut apprendre cet air de haute école. Les jambes de devant se lèveront plus haut que celles de derrière, le genou bien ployé. Le travail sur deux pistes au passage, la serpentine au passage, et surtout le passage en arrière sont très difficiles; mais les deux premiers sont encore de la compétence d'un écuyer moyen. « Le pîafiFer est du passage exécuté sur place. 11 y a deux sortes de piaffers : l'un lent et élevé.
DE l'équitation 461
difficile à obtenir, et que tous les chevaux ne supportent pas, l'autre précipité et près de terre que Ton peut obtenir de presque tous les chevaux » (Fillis).
Les changements de pieds s'obtiennent avec tous les chevaux ; le changement de pied aux temps ne peut être exécuté que par un cheval énergique.
Le galop sur trois jambes parfaitement correct, c'està-dire la jambe bien tendue, est très difficile. Si on est moins exigeant, on peut le faire exécuter à un demisang.
Je signalerai aussi Fépaule en dedans au galop, le balancé de Tavant-main et de Tarrière-main, le demitour sur les épaules une jambe tendue, et enfin le reculer sans rênes.
Je ne fais qu'indiquer le saut de la barrière et du fossé, qui doit toujours terminer une leçon et que tout bon cavalier doit savoir exécuter correctement, c'est-àdire sans gêner le cheval dans son élan (Voir Fillis).
Aujourd'hui on dirait vraiment que toute l'équitation est sortie des murs du manège et n'a d'autre but que d'établir des records pour les sauts en hauteur et en largeur. Tout bon cavalier doit être familiarisé avec l'obstacle, c'est évident, mais je me demande s'il est bien utile de demander à un cheval un eflfort aussi prodigieux que celui qui est nécessaire pour franchir des barrières élevées.
Il semblerait que puisqu'on est arrivé à de si magnifiques résultats, les règles qui doivent guider le cavalier dans le saut sont parfaitement posées; il n'en est rien pourtant et tous les écuyers qui paraissent dans les concours hippiques, ne manquent jamais de dire qu'ils ont une manière à eux de piloter leur cheval.
Quelle est donc la bonne méthode pour faire sauter les chevaux? Je m'empresse de dire qu'il n'y en a qu'une; c'est celle « du laisser faire » à l'animal que l'on
monte. Il y a*du reste beaucoup d'éléments réunis qui existent du côté du cavalier comme du côté du cheval. Pour Técuyer, il faut la jeunesse et avec elle beaucoup de hardiesse et de courage, de la solidité et surtout une parfaite souplesse. On doit aborder lobstacle avec une sorte « d'irréflexion ». Aussi, les lauréats de concours hippiques sont-ils, en général, de piètres écuyers de manège.
Pour le cheval, je ferai remarquer, qu'en liberté, presque lous les chevaux sautent très bien. Lourds ou légers, ils passent facilement la barre à lm60 ou l'^TO. Mon étalon Fronlin a, devant plusieurs personnes, dans un moment de forte excitation, sauté par dessus la porte de son manège extérieur qui a 2 mètres de hauteur; il est vrai qu'il a touché des jambes de derrière. Quoi d étonnant alors qu'un pur-sjing de haute taille, spécialement entraîné pour cet exercice, arrive, quand il concentre toute sa vigueur pour cet eflfort spécial, à des résultats inouïs?
Chaque cheval a du reste sa manière de sauter. Les uns franchissent horizontalement, les autres s'enlèvent beaucoup de l'avant-main comme dans une cabrade, d'autres enfin baissent la tête et lèvent Tarrière-main, comme s'ils voulaient détacher une ruade. Cette manière de franchir n'est pas sans danger pour le cheval et pour celui qui le monte. Enfin il y a des chevaux qui aiment à sauter et d*autres qui ont une horreur pour l'obstacle.
Donc, la théorie du saut se résume. pour nous en ceci : ne pas gêner le cheval, laisser toute liberté à l'encolure, en ne se servant que du filet. D'ailleurs, ce qui semble démontrer que le cavalier doit rester presque neutre, c'est qu'en Belgique, par exemple, des sousinstructeurs d'équitation ont sauté sans étriers et même complètement à poil des barrières variant de 1"50 à
DE l'équitation 463
1"80 {Gazette hippique, 20 janvier 1900). Le cheval n'a donc pas besoin d'être enlevé au moment du saut, il faut le laisser libre au contraire, le diriger bien en face de l'obstacle et régler son allure ; quant au cavalier, il n'a qu'à assurer son assiette et laisser faire. Toutefois, cette manière de sauter n'est pas adoptée par tout le monde et en Italie, par exemple, il paraît qu'on enrêne très fortement les chevaux au moment de passer la barrière.
Quoi qu'il en soit, voici quelques résultats extraordinaires obtenus dans ces dernières années dans le saut en hauteur et en largeur ; je les trouve mentionnés dans le journal la Gazette hippique (n" du 20 janvier 1900).
D'après ce journal, toujours du reste très bien renseigné, au concours hippique de Paris, Mont joie a sauté la barre à 1*60 et au concours de Glermont- Ferrand ArUgo, à 1»78. « A Pontivy, le 17 mars 1899, Alaric, monté par le lieutenant de Ségonzac, saute la barre à 1"90. Mademoiselle de la Seiglière a sauté, en liberté, devant quelques personnes, la barre à 2™01 » (*). « Comme sauts remarquables en largeur, Montjoie a franchi 6"72 au concours de Vichy; Bilbao et Duc ont fait en 1898, au concours de Béziers, un saut de 7 mètres. Enfin, au concours d'Aix-les-Bains, M. VignoUes a fait passer à Mahomet une largeur de 7'°20.
Les mouvements de la deuxième catégorie ou airs d'école nouveaux ont été pour la plupart créés par M. Fillis. Je signalerai le galop sur place, le galop en arrière; deux pistes au galop sur trois jambes, des deux côtés; voltes et pirouettes ordinaires au galop, sur trois jambes. Le galop sur place et en arrière sur trois jambes, sont des airs de manège d'une excessive difficulté. Enfin
(*) Extra-Dry f montée par M. H. Leclerc, a sauté, au concours hippique de Rouen, 2 mètres ; c'est le record du saut en hauteur.
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un nouveau pas espagnol consistant à faire un pas en avant et un pas en arrière ; un trot espagnol à deux temps sur chaque jambe et enfin un trot espagnol à un et à deux temps alternativement, c'est le comble de l'art et de la difficulté !
Rien que par le simple énoncé de ces mouvements, on comprend qu'il ne faut être rien moins qu'un écuyer de premier ordre et avoir un cheval d'une rare vigueur pour exécuter tout ce programme. Ici, il ne s'agit pas de théories mais de faits. La photographie ne ment pas. En équitation comme en tout, on doit être capable de prouver ce qu'on avance ; cela a été le mérite de notre maître à tous : Fillis.
La haute école, étant la véritable gymnastique du cheval et demandant au cavalier une grande concentration d'esprit et une grande énergie, ne peut être continuée longtemps sans fatigue. Aussi dès que le mouvement est obtenu, on fait un tour de manège et on se repose, c'est tout à fait comme dans les exercices gymnastiques chez l'homme.
Aucun muscle ne reste pour ainsi dire inactif dans la haute école; et si leur contraction n'est pas très intense, à part celle des adducteurs, elle est du moins très variée. Ce n'est pas seulement un exercice physique, c'est un travail d'artiste. L'effort est musculaire pour le cheval et surtout cérébral pour Thomme. L'attention soutenue qu'il faut déployer, la surveillance incessante de toutes les parties de la machine animale qui, nécessairement y prend une part plus ou moins active, développent le coup d'œil, le tact, la sensibilité générale même. Il faut, dans la haute école, « sentir tout » comme a dit le poète dans un autre ordre d'idées; juger tout ce qui se passe en avant de vous, derrière vous et sous vous. Ajoutons à cela des luttes parfois violentes avec le cheval, et il est facile de comprendre qu'après une leçon de haute école
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on puisse aller à la douche comme après une séance de gymnastique.
A ceux qui prétendent que la haute école « ruine les chevaux, les use prématurément et leur donne nombre de tares »>, Fillis donne un démenti, en disant : regardez les gymnasiarques, ont-ils des tares eux? Assurément non. Ma pratique personnelle ne peut que corroborer la réponse du savant écuyer.
Je n'ai jamais observé sur les autres athlètes ou sur moi-même la moindre tare, et cependant c'est à des exercices de force qu'eux et moi nous nous sommes toujours livrés. Il est vrai que Tentraînement a été graduel, progressif et raisonné. 11 en est de même pour le cheval, il faut savoir doser la quantité de « gymnastique » qui lui convient, selon son âge, sa race, sa constitution et sa nourriture. La formule du véritable écuyer comme celle du gymnaste est celle-ci : grande sévérité dans le travail et peu d'exigence quant à sa durée. Par exemple, vous demandez au cheval le galop sur trois jambes; il tend bien le membre antérieur qui a été sollicité, il fait quelques foulées correctes; arrêtez immédiatement, caressez votre cheval, parlez-lui, qu'il comprenne que vous êtes satisfait; traitez-le comme un ami; mettez-vous dans sa peau en quelque sorte et ditesvous bien qu'après un violent eifort on aime à prendre un peu de repos. Il y a loin de cette méthode à celle qu'emploient de véritables bourreaux qui, au mépris de tous les égards dus en somme à chaque être vivant, traitent le cheval comme une machine qui, une fois détériorée ou enlaidie, est mise au rebut. L'homme raisonnable, Técuyer consciencieux, Itnettra son point d'honneur à ne jamais tarer un cheval; il s'arrêtera à temps dans l'exécution de son programme quand il comprendra que son cheval est mal conformé ou trop faible pour exécuter ce qu'il lui demande. Ce qui a toujours
Db l'Entr. 30
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frappé les personnes qui ont examiné mes chevaux, c'est qu'après plusieurs années de manège, elles n'ont jamais pu découvrir la plus petite mollette ou le plus léger vessigon, en un mot, la moindre fatigue sur les membres.
Enfin, si bien des cavaliers ont Tair de sourire quand on leur parle de haute école, c'est que ceux-là sont des impuissants qui ne se sentent ni assez de solidité, ni suffisamment de science et de patience, pour triompher dans cet art.
Rien n'est comparable aux difficultés de la haute école, car là on est deux, et il faut s'entendre parfaitement.
Qu'on essaie de faire le galop en arrière ou sur trois jambes, et l'on me comprendra. Cependant, en suivant des règles précises, on peut y arriver, on doit y arriver ; mais il faut y arriver !
de l'art en haute école
En haute école, comme dans tous les autres exercices, il est nécessaire, quand on n'est pas un professionnel, pour se perfectionner soi-même et pousser aussi loin que possible l'éducation de son cheval, de monter quelquefois en public. On peut alors mieux se rendre compte de son travail, qui, dans ces conditions, est bien différent. Les applaudissements qu'on reçoit, la foule, la lumière, la musique surprennent un peu l'animal qui n'y est pas habitué. S'exercer seul, c'est faire de la médecine opératoire sur le cadavre. Devant la foule, on opère véritablement sur le vivant.
J'ai eu l'occasion de monter et de faire travailler en liberté mes deux chevaux entiers Germinal et Frontin et j'avoue que la première soirée ce n'était pas sans avoir le « trac »> que je me lançai dans la piste. Après
DE l'équitation 467
quelques moments de surprise, Germinal commença son travail et Fexécuta dans la perfection.
J'ai pu me rendre compte, en voyant travailler les autres écuyers et en jugeant mon propre travail, que pour que les airs de haute école soient beaux, il faut d abord une grande correction dans les mouvements, je veux dire qu'un cheval « mécanisé » c'est-à-dire dressé « sans Je monter et par des moyens analogues à ceux que l'on pourrait employer pour dresser des singes et des chèvres », ne produira jamais bon eflfet. Non, je le déclare, un cheval qui piaffe ou passage, avec l'aide de la cravache et toujours accompagné par le même air de musique, n'est pas un cheval bien dressé. Qu'on se rappelle les paroles de Fillis : « Aux impuissants la cravache ». « Tout mon orchestre est dans mes éperons ». En second lieu, il faut, comme je le dis toujours, avoir un animal très vigoureux. L'étalon donne admirablement cette impression de puissance, de fougue qui contrastent si heureusement avec la soumission et l'obéissance absolue au travail demandé. Enfin il faut que le cavalier ait une tenue irréprochable. On comprend bien que dans les différentes évolutions de la haute école, on ne peut pas toujours conserver la position roide et droite d'un gendarme, mais cependant il faut toujours s'attacher à être parfaitement en selle. Avec tous ces éléments réunis, souplesse dans les mouvements, vigueur du cheval, correction du cavalier, on arrive à faire bien; mais pour provoquer l'enthousiasme et les applaudissements, il faut là aussi quelque chose de plus; il faut avoir l'étoffe d'un artiste et arriver à impressionner les personnes qui vous regardent. Au cirque comme au théâtre, il faut faire naître le sentiment du beau et de l'admiration.
Ainsi entendue, la haute école redeviendra cet art parfait qui faisait les délices des siècles passés; ainsi
468 DE l'entraînement chez l'homme
comprise, elle n'abandonnera plus nos cirques et le cheval restera ce qu'il a été toujours, un animal merveilleux de force, d'aptitudes et de beauté; il attirera à lui de nouveau le public dont la passion pour les « machines )) ne sera, il faut l'espérer, qu'un engouement passager.
C'est le moment de placer ici la relation d'une séance au Cirque, car, toujours fermement résolu à ne rien écrire sans l'avoir expérimenté, j'ai tenu à présenter au public le travail complet de mon étalon Germinal,
Ce qui fait la supériorité de ce cheval, c'est qu'à lui seul il accomplit tous les airs de haute école connus jusqu'à ce jour, et qu'en plus, ayant développé spécialement son intelligence, je lui fais exécuter toutes les acrobaties qu'on lira plus loin.
Son travail, monté, et en liberté, ne dure pas moins d'une heure et demie.
Je dois k la complaisance de M"* Piège d'avoir pu le montrer, pour la première fois, dans son Cirque, à Bordeaux, le 20 octobre 1899, devant une nombreuse assemblée.
Les exercices ont été réglés de la manière suivante : d'abord un ou deux tours de piste au pas, puis doublé, serpentine, volte, demi-volte, changement de main simple, renversé et contre changement de main. Le cheval étant ainsi bien préparé, on commence les pas de côté, d'abord la tète « au mur », puis la croupe « au mur », et cela toujours sur les deux mains; le cheval de haute école, comme le gymnaste, devant avoir le côté gauche aussi souple et « obéissant » que le côté droit. Un mouvement élégant consiste à parcourir le diamètre du cirque en faisant trois pas de côté à droite et trois à gauche.
Il faut que les mouvements au pas soient exécutés
DE l'éouitatio' 469
avec la dernière correction, car, on ne doit pas l'oublier, c'est surtout dans le travail des deux [tistes, au pas, qu'on juge un véritable écuyer. On revient alors au milieu du cirque, on fait allonger le clieval, et après quelques flexions latérales d'encolure selon la méthode Fillis (tète fléchie à la nuque et non au garrot], on reprend la piste. On commence alors le trot, on exécute les mêmes mouvements qu'au pas: volte, deinivolte, doublé, changements de main, marche oblique; après avoir flni le travail à tiiain droite, on fait le pas espagnol; quand il a été exécuté 6 gauche, on fait le pas
Germinal eiécutant le pas espagnol.
espagnol en arrière, puis trois pas en avant et trois en arrière ; enfin un en avant, l'autre en arrière. On ramène le cheval au milieu de la piste. Là, on lui fait exécuter le demi-tour sur les hanches, mouvement simple mais difficile, car les talons du cavalier doivent agir des deux côtés et d'une façon inégale; puis la pirouette sur une jambe de devant, Tautre étant bien tendue. On reprend
470 DE l'entraînement chez l'homme
la piste et on peut alors faire reculer le cheval sans rênes; on croise les bras et on ne se sert ni de la cravache, ni de la voix. Ce mouvement, qui platt du re^te beaucoup au public, est facile à obtenir. C'est par l'éperon porté un peu loin en arrière des sangles qu'on l'obtient. Lorsque le cheval est bien dressé, un simple déplacement de l'assiette en arrière suffît à le lui faire comprendre.
Puis on oblige le cheval k marcher à genoux ; on traverse la piste, par exemple. Après cela on commence les mouvements du galop. D'abord pas de côté, épaule en dedans, voltc au galop. Alors on exécute le changement de pied au temps, mouvement très gracieux que le public comprend toujours très bien et qui lui plaît, enfin galop sur place qui demande beanconp de tact de
Germinal couché el
DB l'équitation 471
la part de l'écuyer et changement de pieds aux temps au galop sur place; puis quelques foulées de galop sur trois jambes et de galop en arrière. Tous ces mouvements sont très durs pour le cheval, surtout lorsque le cavalier a un certain poids. Revenant alors au milieu de la piste, je fais coucher, sous moi, le cheva! de tout son long, la tête appuyant sur la sciure ; je ne bouge pas de ma selle en évitant surtout trois choses : de toucher les flancs avec l'éperon, de tirer sur les rênes et d'avoir le pied atteint par le sabot du cheval au moment où il se relève. Ce mouvement est beau et hardi, mais aussi quelque peu dangereux; il ne faut le demander que lorsque l'animal est fatigué, après le galop, par exemple.
On laisse alors reposer le cheval en faisant quelques tours de piste au pas, puis on recommence par le pas-
Malo raistnt le passage
sage, on exécute la voLte au passage, le travail des deux pistes au passage et le piaffer.
Je faisalors mettre le chevalàgenoux, la tête entre les
47z DE le:<traimkment chez l bomhe
jambcii, tout le chaiirrein reposant sur le sol, ensuite je lui fais (ilacer la tète en avant, le cou dans l'extension
Germinal i genoux, t£te allongée.
DE L'ÉgtlTATIO> 473
complète. Je lance un mouchoir è terre, une cravache, mon chapeau, l'animal ijaisit ces objets dans ses dents, tourne la tête et je les lui prends avec la main. On place ensuite deux chaises horizontalement aux deux extrémités de la piste; on décrit, en faisant le passage, une espèce de huit, le cheval alors se plaçant bien en face d'elles, les relève l'une après l'autre, avec les dents. L'animal reposé quelques secondes et caressé on [apporte le bureau, il l'ouvre, saisit l'ohjet qui est
Genninul rslssnt l
474 SE l'entrain BHEM CHEZ l'hOHHE
placé dedans et le referme. Le même mouvement est exécuté avec un bandeau sur les yeux. Je le fais ensuite monter sur le bureau et quand it est bien appuyé je lui fais lever une jambe; inutile d'ajouter que pour que ce numéro soit beau, il est de toute nécessité que la jambe soit bien tendue et que te cheval soit bien droit. On fait alors quelques tours de piste au galop, puis on apporte une chaise et une table, La chaise est assez éloignée de celle-ci, elle est placée verticalement, son dos tourné du côté du cheval, celui-ci la prend avec les dents trotte autour de la piste et la porte près de la table. Je mets pied à terre et fais placer le cheval « à table » en face de moi dans la position du chien. Je lui mets une serviette autour du cou, et alors il mange tranquillement un peu d'avoine qui lui a été servie dans une assiftHp.
Ensuite je fais poser quatre bougies à une certaine distance de la piste et une autre au milieu ; j'exécute la
serpentine au galop ou le passage entre elles, et le cheval les éteint à un temps d'arrêt l'une après l'autre, la dernière avec un bandeau sur Ips yeux. Puis elles sont
Grraiinal éteii^iiaiit la buu)(ie les yeux bandc:?.
mises côte à côte, le cheval les allume lui-même avec un flambeau qu'il tient h. la bouche et les éteint successivement avec le pied sans les renverser. Ce mouvement est très diflicile, car il faut arpiver à [iroduire une extension du membre antérieur et une pression très légère du sabot sur la flamme. (Juant au flambeau qui a servi k allumer les bougies, je le présente au cheval qui l'éteint en soufflant dessus avec le nez.
Après cela, je fais coucher Germinal, je monte droit sur sa croupe, je sors de la piste le laissant seul sans qu'il bouge. Puis je place sous sa tète un oreiller et je m'étends à côté de lui, ma tête reposant aussi sur un autre coussin. Je lui ferme les yeux et dans ces conditions, j'obtiens par un véritable hypnotisme le sommeil ; mais on comprend que pour qu'il se produise « réelle-
Di; L ENTRAINEMENT CHEZ L HOMME
ment » il ne faut pas faire l'expérience dans un cirque au milieu du bruit, alors que le cheval est très excité par la musique et les applaudissements.
Enfin, pnui- terminer ma séance, je fais quelques eabrer et des exercices de puids h cheval, (^es exercices
Puida de 30 kilos h cheval.
sont pénibles, car la synergie musculaire est complètement changée par la position assise et par l'impossibilité de serrer les jambes dans la crainte de toucher les flancs du cheval avec l'éperon. Je fais aussi les mouvements de massue, ainsi que je l'indiquerai plus loin; je mets au bout d'un bras une haltère de 90 livres seulement (je ne suis pas Sandow); du reste, 90 livres à cheval sont plus dures k développer que 110 à pied) et dans l'autre un poids de 20 kilogs. Puis j'exécute le double bras tendu et la croix de fer, horizontalement couché sur le dos du cheval, mouvement peu commode
et dangereux même. Enfin, je passe au maniement de la massue, le cheval arrêté, nu pas et au trot.
Poid:! de SU kilos, le cavalier coucliË sur le clievul.
. J'ai inauguré aussi depuis peu une sorte de démonstration d'équitation qui consiste k annoncer chaque exercice avant de l'exécuter. Cette manière de faire, nouvelle en équttation, semble avoir beaucoup plu au public, qui se rend compte alors de tous les mouvements complexes demandés par Téouyer.
Pour prouver que le cheval n'obéit nullement à la voix, mais comme toujours aux jambes, je lui fais exécuter quelquefois des exercices en sens inverse du commandement. Par exemple je dis : Partez au galop, et le cheval se met h reculer. Arrêtez ! et il fait Ife pas espagnol, etc., etc. ('].
(') Leu bras i l an I croisés, j'exècule aussi les difTérenls mouvements de baille école en lUanL de loin te cominandement écrit sur des planchelles qu'une personne quelconque élève au-dessus de aa tète.
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Ci!s exhibitions, toujours demandées avec instance, ont dû m'attirer bien des critiques de la part de certains esprits peu généreux, chagrins ou jaloux.
Ce qui m'en console un |»eu, c'est que si on a trouvé à redire à la présence d'un docteur dans un cirque, du moins son travail at-il toujours été loué sans réserve : c'était ce que je souhaitais.
En vérité, n'esl-ce pas une étrange chose que de voir
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des auteurs écrire des volumes sur la gymnastique, surThydrothérapie, voire même sur l'équitation, alors qu'ils n'ont jamais fait un rétablissement ou soulevé une haltère; qu'ils n'oseraient se jeter dans Teau le corps en sueur ou qu'ils seraient incapables d'exécuter les plus élémentaires mouvements de haute école?
Je n'aurais jamais, quant à njoi, osé écrire ce livre, si je n'avais pu accumuler preuves sur preuves et me donner en exemple, je pourrais dire en pâture, comme la meilleure des démonstrations.
Il est parfaitement admis, que dis-je, c'est le comble du « high life », de présenter soi-même un cheval sur le turf. On peut sans se disqualifier sauter des obstacles dans les concours hippiques, et parce qu'un homme porte honorablement le titre de médecin, il ne lui serait pas permis, sans blâme, de présenter le plus complet dressage obtenu jusqu'î'i ce jour dans le seul endroit capable, après tout, de s'adapter à ce genre d'exercice?
Aussi la critique sur ce point me laissera-t-elle toujours indifférent, car je suis persuadé que quelques faits probants valent mieux que de volumineux grimoires remplis d'imagination.
Et puis cette volonté dont j'ai fait preuve pour oser affronter seul, sans amis, un public prêt à juger si sévèrement la moindre défaillance ou la plus petite faute, ne plaidera-t-elle pas en ma faveur?
Ne fallait-il pas, en effet, pour aborder de si grandes difficultés, être absolument sûr de soi et de son élève?
Le D*" Tissié, qui assistait h cette représentation de Bordeaux, m'a rendu justice en me déclarant qu'il n'avait jamais vu un tel courage.^
Ceux qui n'ont pas fait d'équitation ne peuvent pas se figurer combien il est terrible d'évoluer si longtemps sous le regard curieux de la foule, sur un cheval si
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vigoureux que, dans les rues, il faut toujours deux hommes pour le conduire.
En résumé, si la gymnastique m'a donné quelque chose, c'est surtout une maîtrise peu ordinaire de mes nerfs. On voudra bien, j'espère, le reconnaître et m'en tenir compte.