‹ De l'entraînement complet et expérimental de l'hommeChapitre 50 sur 53 · TRAVAIL EN LIBERTÉ · texte numérisé non relu

TRAVAIL EN LIBERTÉ

C'est le travail du cheval dans le manège sans être monté. Ce travail est surtout intéressant parcequ'il place le cavalier directement en face de Tintelligençe du cheval. Quoique dédaigné par certains écuyers, il n'en est pas moins important aussi en tant qu'exercice, parce qu'il habitue l'homme à se trouver vis-à-vis d'un animal très puissant, qui n'ayant plus d'entraves, n'est pas paralysé dans ses moyens de défense. 11 apprend au cavalier à être toujours sur ses gardes, il le force quelquefois à faire des mouvements rapides pour éviter un coup de pied de devant, une cabrade, une ruade. Donc je pense que pour avoir une connaissance approfondie du cheval, il faut faire un peu de dressage en liberté. Du reste, c'est un spectacle tout k fait intéressant que celui d'un bel animal manœuvrant libre de tous ses liens dans toute la plénitude de sa force et obéissant au moindre signe de son maître. La suggestion n'est pas certainement sans jouer un certain rôle,

La présentation du cheval en liberté est très en honneur dans les ciniues où dos écuyers font ainsi travailler un ou plusieurs animaux. Le célèbre dresseur Loyal faisait évoluer de la sorte douze étalons en liberté: c'était un spectacle tout à fait saisissant.

Dans ce travail, ce n'est pas tant le cheval qui doit être énergique que le dresseur. En équitation fine,

DE l'équitation 481

comme dans le travail en liberté, lorsqu'on apprend à un cheval une série de mouvements, il exécute avec facilité et de bon cœur, pour ainsi dire, quelques-uns d'entre eux; mais pour Taccomplissement de certains autres, il faudra lutter avec vigueur, quelquefois même un certain temps pour le forcer à les faire. C'est dire qu'on doit employer partout une grande énergie et user d'une grande patience. Apprendre au cheval c'est beaucoup, mais être sûr de lui, être capable de lui faire exécuter à un moment donné et avec correction tout ce qu'on lui a enseigné, voilà le difficile.

Pour faire le travail en liberté, il est absolument indispensable de savoir manier la chambrière. Le cheval, comme tous les autres animaux, redoute beaucoup le fouet. On sait que les belluaires maîtrisent les fauves les plus terribles avec la lanière de cuir. Le fouet remplace l'éperon, il sert à pousser et à maintenir le cheval dans une allure déterminée et aussi à le châtier lorsqu'une faute grave a été commise. Dans ce dernier cas, il doit être donné avec précision et force. Ce sont surtout les épaules qu'il faut frapper; en arrière on provoque la ruade. Un excellent coup de fouet pour corriger, consiste à embrasser le corps du cheval, au niveau des sangles, avec la lanière. Les plus inexpérimentés peuvent facilement le donner et il ne provoque ni trop de mouvement en avant ni trop de recul.

Le maniement du fouet est un véritable petit exercice pour le poignet. 11 développe le coup d'œil à ce point que, quand on est un peu habitué, on éteint facilement et du premier coup de chambrière uae bougie allumée placée à une certaine distance. Il y a plusieurs manières de donner le coup de fouet. On peut, en élevant le manche et en l'abaissant vigoureusement devant soi, la longe frappant la sciure dans toute sa longueur, obtenir un bruit sec et éclatant qui sert à presque tous les

482 DE l'entraînement chez l'homme

dresseurs pour les appels du cheval. On peut aussi le donner en dehors ou en dedans de soi, en faisant décrire à la longe un huit de chiffres; c'est en dedans qu'on le fait claquer d'habitude. En tenant le manche du fouet horizontalement à la hauteur de la ceinture et en imprimant k celui-ci un rapide mouvement d'oscillation, on obtient aussi une série de bruits assez forts et répétés qui tiennent bien le cheval en éveil. Le manche étant horizontal, on imprime au poignet un mouvement dans la verticale et on frappe ainsi un coup de fouet très facile à donner mais qui retentit moins que les autres. Enfin citons le coup de fouet de flanc où l'on fait frapper la longe d arrière en avant.

Quand on donne le coup de fouet, le coude et l'épaule ne doivent pas remuer ; tout doit se passer dans le poignet, en avant de soi. Comme toujours, on s'applique à rendre la main gauche aussi habile que la droite, ce qui demande une longue habitude.

D'ordinaire, quand on exerce un cheval en liberté, on tient le fouet d'une main et la cravache de l'autre. C'est presque un art de savoir manier habilement les deux à la fois. On les fait passer alternativement d'une main dans une autre pour indiquer les changements de main. Le cheval bien dressé arrive à saisir ainsi des indications si légères qu'elles passent inaperçues du public.

Dans le travail en liberté, le cheval peut n'avoir qu'un simple licol à la tête. Pour le dresser et surtout le présenter en public, il est plus ou moins fortement enrêné. Il demeure néanmoins, même dans ce dernier cas, presque complètement maître de ses défenses; aussi ce travail n'est-il pas sans danger. Le cheval entier, surtout quand il est très vigoureux, a de la tendance, quoique n'étant pas en colère, lorsqu'on fait simplement l'appel au fouet, ou lorsqu'on veut le faire cabrer ou marcher dans cette position, à se précipiter sur l'écuyer.

DE l'équitation 483

Ici ce n'est pas tout à fait comme dans l'équitation ordinaire ou la haute école; si le cheval n'exécute pas parfaitement un exercice, la correction ne sera jamais poussée à bout, car, surtout chez l'étalon, on risquerait de provoquer une révolte. Etant à cheval, on peut rendre la correction aussi brutale qu'on le veut. Placé en face de lui, il n en est plus de même. Ce défaut de passivité aux coups, en somme bien naturel, n'est pas spécial au cheval, et certains chiens aussi ne se laissent pas frapper trop fort sans se révolter. 11 faut donc éviter cet acte d'insoumission par un châtiment souvent peu en rapport avec la faute commise.

Voici maintenant, rapidement indiqués, tous les exercices que l'on demande au cheval dans ce genre de travail et que j'ai fait exécuter à mes deux étalons, Frontin et Germinal et à ma jeune pouliche Olga, • Cette dernière, que j'ai commencé à dresser de très bonne heure, puisque dès l'âge de six mois elle se couchait, rapportait divers objets, etc., a fait ses débuts en public, il y a quelque temps, n'ayant que seize mois.

Pour me rendre au désir d'un grand nombre de personnes curieuses de voir si la chose était vraie, je l'ai conduite dans un cirque de passage et, quoique arrachée à ses prairies, pour être mise brusquement en contact avec la foule, au milieu du bruit et de la lumière artificielle, elle a admirablement accompli son petit programme, sans faire la moindre faute. C'est, je crois, la première fois qu'un animal aussi jeune a travaillé sur une piste, ce qui tend à prouver que mon dressage par « le développement progressif de l'intelligence », peut donner des résultats surprenants.

Par ce système d'éducation, j'arrive en quelque sorte à faire désirer le dressage au cheval; il parait aimer à se trouver en contact avec son éducateur, sachant qu'il a en face de lui un maître qui, bien que sévère, sait le

484 DE l'entraînement chez l'homme

récompenser. Exemple : souvent Theure de son travail étant arrivée, j entends Olga frapper sa porte du pied, manifestant ainsi Timpatience qu'elle éprouve d'aller au manège.

Dans le travail en liberté, on enseigne au cheval à aller au pas, au trot et au galop, à s'arrêter et à reculer. On lui fait exécuter des changements de main, des doublés, des voltes aux trois allures et, soit dit en passant, cette gymnastique, conduite avec sagesse, est excellente pour donner de bons aplombs au jeune cheval et fortifier ses parties faibles. On commande l'animal à la voix, plus tard avec le fouet et la cravache. S'il n'obéit pas au début, on doit se servir du caveçon et de la longe. On lui apprend aussi le pas espagnol et le passage.

Faire allonger le cheval consiste à éloigner d'une certaine distance de l'aplomb ordinaire, les jambes de devant, celles de derrière restant immobiles. Les deux sabots doivent se toucher en avant. On peut aussi apprendre le croisé des jambes de devant.

La cabrade et la marche sur les jambes de derrière seules sont encore d'autres mouvements qu'on enseigne au cheval. Lorsque l'animal pointe, les jambes de devant doivent être repliées et son corps bien droit. Cet exercice est très gracieux, mais très pénible pour le cheval, il ne faut pas en abuser. De plus, il est bon de ne pas l'apprendre indistinctement à. tous les chevaux destinés à faire de la haute école, car plusieurs s'en servent comme moyen de défense.

Marcher sur les genoux. Peu de chevaux aiment à progresser de cette façon; cependant ils apprennent assez vite le mouvement. Quant ils sont dans cette posture (à genoux), on peut leur faire fléchir la tête et les forcer à la placer de telle sorte que front et chanfrein touchent le sol. 11 est facile aussi de leur faire allonger

DE l'éowtatioh 485

le cou et de les mettre, cfunme le dit ironiquement Filtis, « dans la position de l'animal qu'on veut égorger '). On ^cut aussi, les ayant fait mettre àgenoux, les faire relever en cabrade.

4ob DE L ENTRAINEMENT CHEZ L HOMME

Travail du mouchoir. Lfi cbeval doit le ramasser là où on le place et le rapporter sans hésitation, sans le mâcher surtout, et le laisser prendre aussitôt qu'on le lui demande. On peut du reste compliquer l'exercice de différentes manières. Le cheval étant au ^alop, on lance le mouchoir sUr la piste, il s'arrête et le rapporte à l'écuyer. La barrière étant mise en place et le mouchoir placé un peu en avant d'elle, on fait partir le cheval au galop, s'arrêter, ramasser l'objet, franchir l'obstacle et revenir à vous le mouchoir entre ses dents. Ce mouvement est assez long à apprendre et il faut beaucoup de patience pour déterminer le cheval à garder le mouchoir dans sa l>ouche, au moment oii il prend sou élan pour le saut. On peut aussi le placer de l'autre côté de la barrière, pour que le cheval le saisisse après qu'il a franchi. Quelquefois on le met au bout du fouet, on l'accroche k un endroit élevé, le cheval se cabre et

inl le bureau lea yeui[,baudAa.

DE l'équitation 487

le prend dans les dents. Enfin on peut compliquer la difficulté en le cachant dans une boite, un bureau, sous la sciure du manège. Pour donner encore plus de relief à l'exercice, j'ai l'habitude de placer un bandeau sur les yeux du mien, je cache le mouchoir dans une pièce

488 DE L ENTHAmEHENT CHEZ L HOHHE

attenant au manège; je lui rends la vue, l'animal ouvre la porte avec ses dents et va chercher l'objet, au grand éhahissement de ceux qui assistent à ce spectacle. Eu outre du mouchoir, le cheval rapporte également bien cravache, chapeau, fouet, etc.

Ma pouliche Olga prend aussi le mouchoir dans ma poche, sur sa croupe, fait le croisé des jambes de devant et pousse son cavalier avec la tête autant qu'il le désire.

Ol'Jll |H]ll.-«lllLlEUll¥nUcl-.

Dit cDuchfir. — Le coucher est une des positions les plus faciles à apprendre au cheval. II doit s'étendre complètement, comme s'il était mort et demeurer ainsi aussi longtemps qu'on l'exige. On doit pouvoir s'asseoir sur lui, le piétiner même sans qu'il remue.

Olga, dont je parlais plus haut, est si docile dans cet exercice, que je peux m'envelopper d'une couverture et m'étendre sur elle aussi longtemps que je le désire. Je

DE i'équitatioh 489

lui pOKe une cbaisc sur la croup» et me tiens assis dessus avec la mémo facilité.

PosiiiûJi f/ti cliien. — Dans cette attitude, les jarrets sont fléchis et les jambes de devant tendues. Le cbeval

490 DB L ENTRAIHEHGHT CHEZ L flOHIlE

se trouve complètement assis sur le derrière, comme le chiea le fait ordinairemeat. Le mouvement est difBcile

Le dorleiir Rociii

à faire saisir et à obtenir. Cependant je suis parvenu à mettre ainsi un cheval à table en face de moi.

DE h ÉQUITATlOIf 491

Saut du cheval en liberté. — Presque tous franchissent remarquablement bien, sans cavalier.

Position du chien.

Une grande sévérité est nécessaire pour l'exécution de ce mouvement. On doit d'abord exiger que le cheval saute sans hésitation et surtout sans toucher la barrière avec les pieds. Il est mauvais de répéter le saut plusieurs fois de suite.

Comme variété, un joli exercice consiste, le cheval . étant au galop, à l'arrêter brusquement par un simple geste devant la barrière, ou à lui faire exécuter une volte avant de la franchir de pied ferme. Enfin on peut organiser une véritable petite course de steeple en plaçant de distance en distance des barrières de différentes hauteur. De même on peut, comme je le fais faire à Germinal, demander le pas espagnol ou le passage devant la barrière. Un autre exercice encore consiste k rapprocher deux barrières de manière que le cheval ait juste de quoi se placer entre elles. 11 franchit la pre-

492 DK l'kmrai.nement chez l'bomsf.

mière, tombe sur ses pieds, s'arrête et saute ensuite la seconde.

Eteindre les bougies en liberté. -^ Exercice que l'on voit l'arenicnt et qui est très délicat.

Voici de quelle manière Germinal le.xérute. Le flambeau étant placé dans un endroit quelconque du manège, je sobs de la piste, le cheval s'avance seul, cherche sa distance et applique légèrement son sabot sur la flamme, sans renverser le bougeoir. Je suis tellenient sûr du cheval, que je ne crains pas de lui faire éteindre la bougie posée sur la tête de quelqu'un.

lieniiimil éleignanl la Imugie sur la We.

C'est \k je crois un acte qui peut passer pour intelligent, puisque n'étant pins là, je ne dirige en rien l'animal.

Il relève parfaitement une chaise couchée, et la tenant dans les dents, fait le tour du manège au pas, au trot

OK LÉQUITATION 493

et au galop, ne la lâchant qu'au coiiimandenicnt. Enfin, sur un sigue, je le fais monter sur un bureau ayant l^SO de hauteur et il y fait une tension de jambe.

Germinal relevant i

ÉDUCATION PBYSIQUE ET INTELLECTUELLE DU CHEVAL. PSÏCHtJ- DTNAHIE DU CHEVAL ET DU CAVALIER

La question de savoir si le cheval est un être intelligent est un sujet de discussions.

Beaucoup parmi ceux qui ont écrit snr ce quadrupède s'accordent à le regarder comme ayant des facultés cérébrales très développées; d'autres écuyers, au contraire, prétendent que le ciieval n'a que de la mémoire, et semblent vouloir lui enlever toutes les qualités intellectuelles qui font de certains animaux, le chien, par exemple, des êtres véritablement supérieurs. Avant de parler de la constitution mentale du cheval, il est bon

de poser en principe d'abord : « Que, dans Tétat actuel de nos connaissances, il est impossible d'écrire un travail complet sur la psychologie du cheval ou d un animal quelconque. Le jour où cette tentative serait accomplie pour le plus modeste des animaux de la création, la psychologie de Thomme serait beaucoup plus avancée qu'elle ne Test aujourd'hui » (D' Lebon, L'équitation actuelle et ses principes).

Donc nous ne dissimulerons pas que c'est là une étude évidemment très curieuse, mais pour laquelle les documents font complètement défaut. Nous n'avons la prétention, dans la rédaction de ce chapitre, que de dire ce que nous avons observé fidèlement et patiemment pendant vingt années et de montrer, sous un jour nouveau, la psychologie du cheval.

Nous avons observé avec d'autant plus de prudence que les questions nouvelles soulevées par les études de psycho-dynamie humaine paraissent éclairer d'un jour nouveau cette psychologie du cheval. Nous avons observé en médecin et en expérimentateur, ayant participé pendant nos études médicales aux travaux des laboratoires de physiologie expérimentale. Notre laboratoire, en cette affaire, a été le plein air et notre sujet d'études, le cheval étalon.

Les anciens avaient pour le cheval une profonde admiration et rendaient hommage à son intelligence et à ses vertus guerrières.

Alexandre fît bâtir un temple en l'honneur de Bucéphale; César dédia l'image de son cheval à une déesse. Les poètes et les naturalistes ont toujours payé un juste tribut de louanges à ce noble animal. Pline n'a-t-il pas dit : « Fidelissimtnn inter omnia animalia homini est canis atque equus » ?

Buffon, dans un style majestueux, a merveilleusement décrit la nature du cheval. La page par laquelle il com-

mence l'histoire naturelle de ce quadrupède est restée célèbre. Plus loin, étudiant les mœurs de ces animaux à Tétat presque sauvage, il ajoute : « On a fait sur les troupes de chevaux abandonnés pour ainsi dire h eux-mêmes quelques observations qui semblent prouver que les hommes ne sont pas les seuls qui vivent en société et qui obéissent de concert au commandement de quelqu'un d'entre eux. Chacune de ces troupes de chevaux a un cheval-chef qui la conmiande, qui la guide, qui la tourne et range quand il faut marcher ou s'arrêter : ce chef commande aussi Tordre et les mouvements nécessaires lorsque la troupe est attaquée par les voleurs ou par les loups. Ce chef est très vigilant et toujours alerte, il fait souvent le tour de sa troupe; et si quelqu'un de ses ohevaux sort du rang ou reste en arrière, il court à lui, le frappe d'un coup d'épaule, et lui fait prendre sa place. Ces animaux, sans être montés ni conduits par les hommes, marchent en ordre à peu près comme notre cavalerie. Quoiqu'ils soient en pleine liberté, ils paissent en files et par brigades, et forment différentes compagnies sans se séparer ni se mêler. Au reste, le chevalchef occupe ce poste encore plus fatigant qu'important pendant quatre ou cinq ans ; et lorsqu'il commence à devenir moins fort et moins actif, un autre cheval ambitieux de commander, et qui s'en sent la force, sort de la troupe, attaque le vieux chef qui garde son commandement s'il n'est pas vaincu, mais qui rentre avec honte dans le gros de la troupe s'il a été battu, et le cheval victorieux se met à la tête de tous les autres et s'en fait obéir » (BufFon, t. V, Œuvres complètes).

Le cheval n'est certainement pas le seul des animaux vivant en troupes et k l'état libre, qui montre cette haute intelligence pour se défendre de ses ennemis; on ne peut pas dire néanmoins qu'il soit inférieur aux autres espèces, à ce point de vue. Ce n'est donc que la dômes-

496 DE l'entraînement chez l'homme

ticité qui l'a rendu stupide, en lui faisant perdre même ses qualités naturelles.

Tous ceux qui ont fait une étude approfondie du cheval, reconnaissent qu'il est intelligent. « Il n'est personne, dit Vial, qui, connaissantle cheval, ne soit frappé de l'intelligence de son regard, de sa mémoire, de son intrépidité ^> (Vial, Connaissance pratique du cheval). Je lis dans le dictionnaire général de médecine et de chirurgie vétérinaire, par MM. Lecoq, Rey, Tisserant, Tabourin : « I.e cheval, remarquable par la beauté de ses formes, par sa force, par sa docilité et son intelligence, par son agilité et son courage, le cheval est sans contredit le plus précieux de tous les animaux que l'homme ait asservis à son joug ».

Quelques écuyers pourtant ne partagent pas cette opinion. M. Fillis, parmi les plus célèbres, dit : « La seule faculté que possède le cheval et qu'il possède même à un haut degré, c'est la mémoire. C'est donc uniquement à la uïémoire qu'il faut s'adresser; c'est elle qu'il faut frapper » ('). Eh bien, je crois (et je regrette ici de m'éloigner un peu de Topinion d'un aussi grand maître), que M. Fillis a été un peu trop sévère pour le cheval. 11 me semble que la véritable nature de cet animal, si intéressant à tant d'égards, est peut-être méconnue. Cela tient à plusieurs raisons. D'abord le cheval, même de selle, vit dans des conditions tout à fait spéciales d'isolement, à notre époque et dans notre pays surtout. Un cavalier fait approcher son cheval, le monte, fait sa promenade ou son travail de manège, en descend, et fait ramener Tanimal à l'écurie sans plus s'occuper de lui. En outre le cheval est presque toujours attaché à sa mangeoire, sous la domination pres-

(') Or, la mémoire n'est autre chose qu'une série d'associations d'idées el de jugements souvent fort complexes!

DE l'équitation 497

que absolue d'un palefrenier plus ou moins brutal qui ne cherche par aucun moyen à développer ses facultés mentales. En second lieu, le cheval, et surtout l'étalon, est un animal très musclé, très fort et qui, quoique craintif par nature, est très brusque dans ses mouvements. Il en résulte que, même pour s approcher simplement de lui, il faut une certaine prudence. Son sabot est redoutable. Sa mâchoire est dangereuse, alors môme que seulement il croit faire des caresses.

Observez deux chevaux qui se connaissent ou qui ont de la sympathie l'un pour l'autre, vous les voyez immédiatement se « mordiller » pour se témoigner leur amitié. Or beaucoup de chevaux n'ont pas d'autre manière de traduire leur contentement. Placez -vous un certain temps dans le box de votre cheval, s'il est tant soit peu « affectif » il vient à vous et ne tarde pas à prendre vos vêtements avec les dents; la peau est si proche que ce contact n'est souvent rien moins qu'agréable, aussi êtes-vous obligé de le repousser vivement. Toute l'infériorité du cheval vis-à-vis de l'homme est là ; il ne peut caresser comme le chien en remuant la queue; aussi a-t-il été relégué loin du foyer domestique; delà est venue l'infériorité de son intelligence, il est passé peu à peu à l'état de bête de somme.

Si le chien était outillé musculairement comme le cheval; s'il avait son poids, sh taille, pourrait-il vivre, comme il le fait, dans Tintimité de l'homme et acquérir une intelligence aussi remarquable? Certainement non, et la preuve c'est que les grands chiens, les danois, les dogues, les mastiffs, solides el de haute taille, obliges d'être tenus h l'écart, leurs démonstrations étant trop violentes, ont aussi une intelligence inférieure à celle des autres chiens, mais cependant susceptible de devenir égale, si on la cultivait. Je n'hésite donc pas à dire que le cheval est aussi intelligent que le chien. Seule-

498 DE l'entraînement chez l'homme

ment, pour développer cette intelligence, il ne faut pas le traiter en paria. Il faut vivre souvent avec lui, le soigner, le panser soi-même et exercer ses facultés par le dressage en liberté et la haute école.

De tous temps le cheval a été lobjet de soins assidus. L'histoire rapporte « qu'Athéas, roi des Scythes, pansait lui-même son cheval, persuadé que c'était Ih le moyen de se l'attacher davantage et d'en retirer plus de services », Les Grecs faisaient mettre leurs chevaux à genoux pour monter dessus, ce qui montre avec quel soin ils dirigeaient déjà l'éducation de ces animaux.

Pour l'Arabe, le cheval est l'animal qui, par son intelligence, se rapproche le plus de l'homme. Mais l'Arabe vit dans l'intimité complète avec son cheval; aussi il développe en lui des facultés que nous ne soupçonnons même pas. Qu'on lise le livre du général Daumas : Les chevaux du Sahara et les mœurs du désert^ et on se fera une juste idée de ce qu'est véritablement le cheval au point de vue de l'intelligence. « Le cheval est le plus beau des animaux, mais son moral, sous peine de dégénérescence, doit répondre à son physique. Les Arabeçj en sont tellement convaincus, que si un cheval ou une jument ont donné une preuve incontestable de vitesse extraordinaire, de sobriété remarquable, d'intelligence rare ou d'attachement précieux à la main qui les nourrit, ils feront tous les sacrifices imaginables pour en tirer race (*), persuadés que les qualités qui les ont distingués se représenteront chez leurs produits.

» Nous admettons donc qu'un cheval est véritablement noble, quand, en sus d'une belle conformation, il

(*) Jamais, dans nos haras, on ne voit un éleveur demander, pour sa jument, l'étalon le plus « intelligent ••. Des qualités de vitesse, voilà ce que Ton recherche ; aussi le véritable cheval de selle tend-il de plus en plus à disparaître et on arrive ainsi à n'avoir qu'une sélection de machine!

DE l'équitation 499

réunit le courage à la fierté et qu'il resplendit d'orgueil au milieu de la poudre et des hasards. Ce cheval chérira son maître et ne voudra, le plus souvent, se laisser monter que par lui. Il n urinera ni ne fera d'ordures tant qu'il le portera. 11 ne mangera point les restes d'un autre cheval. Il éprouvera du plaisir à troubler, avec ses pieds, l'eau limpide qu'il pourra rencontrer. Par l'ouïe, par la vue et l'odorat, aussi bien par son adresse que par son intelligence, il saura préserver son maître de mille necidents qui sont possibles à la chasse ou à la guerre. Et enfin partageant les sensations de peine ou de plaisir de son cavalier, il l'aidera au combat en combattant lui-même et fera partout et sans cesse cause commune avec lui ».

Tout ceci est vrai et ne parait nullement exagéré à celui qui connaît le cheval de l'Orient et qui sait avec quel soin l'Arabe cherche à développer l'intelligence de celui-ci, et à se l'attacher.

C'est surtout par le dressage en liberté qu'on peut perfectionner les facultés mentales du cheval et avec de la patience on arrivera à des résultats véritablement remarquables. Deux des étalons que je possède, Frontin, âgé de sept ans, demi-sang, et Germinal ouvrent avec les dents un bureau dans lequel j'ai déposé un objet quelconque, un mouchoir par exemple, et me le rapportent sans être guidés, c'est-à-dire en liberté complète. Pour apprendre au premier cet exercice, je lui ai d'abord montré le mouchoir que je plaçais dans le bureau, je l'ai fermé et j'ai laissé le cheval à son instinct pour qu'il essayât de l'ouvrir. 11 a d'abord fait quelques essais infructueux, mais a réussi néanmoins à soulever la couverture. Ce n'était pourtant là que la moitié du mouvement, car pour refermer le bureau il fallait passer derrière et pousser avec le nez la couverture pour que, retournant sur ses charnières, elle retom-

bât en arrière. Ce mouvement n'a pas été long à être compris et exécuté.

Germinal ouvrant le bureau.

la pu rie de -tuii puilrlock

DE l'équitation 801

Faites accomplir un semblable travail par un chien, même très intelligent, je crois qu'il n'y arrivera pas plus vite que le cheval. Ce même animal redresse une chaise que Ton a couchée par terre. Il la prend avec les dents et la remet debout. Il ouvre, monté et en liberté, la porte du manège ou du paddock, etc.

En un mot, on apprend ce que Ton désire au cheval et dans un temps relativement court, contrairement à Topinion généralement répandue ; il faut donc que son cerveau soit assez bien organisé.

Le véritable écuyer doit souvent parler k son cheval ; quand on le flatte, il faut adoucir sa voix, de même, lorsque l'on le châtie, il faut qu'elle soit rude et brève. Il est bon d'accoutumer le cheval à obéir à la voix, car, dans maintes circonstances imprévues, on peut rassurer un cheval effrayé avec celle-ci, alors que les jambes et les mains ne sont plus d'aucun secours. Mais c'est surtout dans le dressage en liberté que la voix est utilisée, et tous les mouvements qu'on fait exécuter au cheval sont indiqués par le ton plus ou moins élevé qu'on emploie ; l'animal devant obéir au commandement aussi bien qu'à la chambrière.

Le cheval possède donc une grande mémoire : il reconnaît facilement les sentiers où il a passé plusieurs années après. On remarque que dans les régiments les chevaux retiennent le sens' des sonneries souvent mieux que les recrues. Quand on a appris quelque chose à un cheval, il ne l'oublie guère. On peut laisser, très longtemps, sans le monter, un cheval dressé sans qu'il oublie les leçons de haute école.

Le cheval, surtout le pur-sang, est susceptible d'émulation. Ainsi, quand plusieurs chevaux galopent ensemble, ils cherchent à se dépasser (*). Aussi dans les

(*) Sanson cite le fait de Foresler, « qui, dans une carrière déjà longue d'hippodrome, était demeuré jusque là toujours invaincu et qui se voyant.

502 DE l'entraînement chez l'homme

courses au trot et au galop, il n'est pas toujours facile de maintenir à une allure régulière un cheval qui marche derrière un autre.

Tous les chevaux, quoique par nature craintifs, n'ont pourtant pas le môme caractère. Il en est qui sont doux, dociles et se laissent frapper sans trop manifester de colère, d'autres sont plus irascibles et plus difficiles à dresser. Tous sont sensibles aux caresses et se vengent souvent des mauvais traitements. Ce qu'il y a de remarquable dans le caractère du cheval, c'est qu'il n'accepte la domination de l'homme qu'après des luttes complètes plus ou moins vives. Il faut avoir dressé quelques étalons pour se figurer l'obstination et l'énergie qu'on est obligé d'employer pour mener à bonne fin un dressage commencé.

L'âge a sur le cheval comme sur l'homme et sur les autres animaux une influence très marquée. Ainsi les étalons peuvent être très doux et très dociles jusqu'à quatre ou cinq ans et plus tard, en vieillissant, devenir hargneux et méchants, surtout s'ils font la monte. Il en est de même des juments, qui, si on ne les fait pas porter, finissent par prendre quelques défauts. Le cheval hongre, au contraire, reste toujours ce que le dressage l'a fait. La castration a diminué sa vigueur et modifié profondément son système nerveux.

Chez les ruminants, le même fait se produit, et dans certaines races, le taureau arrivé à l'âge de deux ou trois ans devient dangereux.

Le cheval, comme le chien, comme du reste tous les animaux, possède une intelligence dont les résultats sont différents selon les espèces et dont le perfectiondans une course, dépassé par Eléphant non loin du poteau d'arrivée, se précipita sur lui d'un bond désespéré et le saisit à pleines dents par la mâchoire pour ne pas subir Taffront d'une défaite qu'il n'avait jamais connue. On eut beaucoup de peine à lui faire lâcher prise ».

DE l'équitation 503

nement est aussi essentiellement variable selon les individus qui les composent. Comme dans la nature humaine, il y a des chevaux peu susceptibles d'éducation à côté d'autres qui ont une remarquable tendance à apprendre et à retenir tout ce qu'on leur enseigne. Néanmoins, malgré les manifestations les plus élevées de son entendement, il y a et il y aura toujours entre le cheval le plus intelligent et l'homme, même très mal doué au point de vue cérébral, un abîme, car ce dernier possède le langage articulé qu'on apprend à l'enfant et que nécessairement on ne peut enseigner au cheval.

La psychologie du cheval estcomplètement inconnue. Cette partie de l'hippiatrie a toujours été négligée par les écuyers, et le cheval, si bien étudié au point de vue de la mécanique et des mouvements, n'a donné lieu qu'à un petit nombre de traités s'occupant de son intellectualité. Le cheval possède un cerveau, et aussi rudimentaire qu'il soit aux yeux de certains, il n'est pas moins intéressant d'en étudier les différentes manifestalions. Du reste, ce cerveau arrive à s'entraîner tout comme un autre organe, et par une longue patience, on obtient un degré de perfection qui est, sans contredit, comme une sorte d'ébauche d'intelligence humaine.

Dans l'entraînement de l'homme, la même erreur a été commise; on a, par tous les moyens, cherché à obtenir de la force et des gros biceps, mais on s'est peu préoccupé de développer en même temps le cerveau. Je ne saurais trop le dire, le pédestrian, l'hercule, le lutteur, le gymnaste, ne sont intéressants que si l'intellect, loin d'avoir été étouffé par les pratiques de l'entraînement, a puisé, au contraire, dans une constitution rendue plus robuste, une plus puissante vitalité.

Cette psychologie du cheval est du reste particulièrement ingrate. L'étalon, surtout, est dominé par un système nerveux très excitable, et, pour obtenir des résul-

504 DE l'entraînement chez l'homme

tats, il faut travailler longtemps, seul, silencieusement, et, lorsque le but est atteint, il est encore difficile de trouver l'occasion de montrer en public ce développement d'un cerveau suggestionné.

Dans chacun des mouvements que j'ai fait exécuter à mon cheval, j'ai essayé de faire voir la part qui revient à rintelligence proprement dite, à l'initiative de lanimal et de celle qui peut être attribuée à la mémoire provoquée par la répétition constante des mêmes actes. Il y a certainement des actions qui demandent de Tintelligence; par exemple, ouvrir une porte, en liberté, avec les dents. Si le cheval ne fait que tirer à lui, il arrive seulement à l'entrebâiller; pour l'ouvrir toute grande, il est nécessaire qu'il la pousse avec vivacité par un mouvement de tête latéral, de telle sorte que, tournant sur ses gonds, elle lui livre facilement passage. Poussant plus loin son éducation, j'ai essayé de lui apprendre k écrire (non pas que j'eusse évidemment l'ambition d'en faire un savant), mais simplement pour montrer la ressemblance qui peut exister dans l'emploi des moyens mis en usage chez l'enfant pour le même « exercice »>.

Lorsque j'ai commencé à apprendre à écrire à Germinaly je lui ai mis dans la bouche un « porte-plume » spécial, bien entendu. C'est une tige de bois aplatie, longue de 10 à 12 centimètres et terminée à une de ses extrémités par une sorte de tampon gros comme une noix, formé par du linge tassé en boule. En grosses lettres, mon nom se compose de traits verticaux, de quelques transversaux et de deux lignes courbes : la partie supérieure de l'R et l'O. Il a donc fallu habituer le cheval à faire des barres et peu à peu à exécuter avec la tête un mouvement circulaire pour la confection des deux lettres les plus difficiles, la partie supérieure de l'R et rO. Je lui ai appris à se placer bien en face du tableau, à serrer le porte-plume dans les dents, à ne

DE l'£quit\tion 505

pas trop peser pour ne [)as déchirer le papier. O sont, en somme, les premières leçons que l'on donne k l'en-

Gtrminal écrivant.

fant. Seulement ici, au lieu d'enseigner avec la voix, on apprend j>ar la répétittoa réitérée de petits mouvements destinés à la forniatioa des lettres. Dans les premières leçons, le cheval a été maintenu et guidé avec le filet. Au bout de quelques séances, il est parvenu à. assez bien écrire mon nom sur un tableau où j'assujettis, à l'aide de deux tiges de fer serrées par des vis, deux feuilles de papier blanc. J'ai pu de la sorte conserver toutes les leçons et me rendre compte des progrés accomplis jour par jour.

Les premières leçons n'ont été qu'un griffonnage informe parce que le cheval ne faisait pas les mouvements de tête nécessaires pour tracer les lettres ; qu'il ne serrait pas sufûsamment le porte-plume avec les dents; qu'il était difficile k maintenir à une juste distance du tableau et qu'enfin il appuyait d'une manière démesurée ou insuffisante sur le papier. Peu à peu pourtant tous ces obstacles ont été surmontés et c'est ainsi que le dressage pour l'écriture ayant été commencé

le 25 août 1899, je pouvais, le 16 novembre de la même année, en montant (terminal, lui faire écrire, au cirque

Premier et deuxième spécimens d'écriture de Germinal,

Casuani, à Libourne, mon nom au tableau. Depuis lors, les progrès ont été assez rapides et aujourd'hui le cheval trace très bien TO et l'U en faisant avec la tête ce qu'on ferait avec la main pour bien représenter ces lettres. Germinal néanmoins n'écrit pas tous les jours de la même manière et comme je garde tous ses griffonnages je peux comparer entre elles toutes ses écritures. C'est surtout dans ce travail qu'on peut juger du caractère essentiellement capricieux du cheval. Chaque leçon me réserve quelques surprises. Cependant, chez lui, le progrès se fait d'une façon sensible quoique assez lente. Il y a pour l'écriture, comme pour tous les autres mou-

vcmeiils, une période attcendante ou de progrès, stationnaire ou inéiiie souveiil rétrograde et enfin une nouvelle

période de mieux, qui amène à la pcrfectioD ou au refus complet d'obéissance pour l'exercice demandé.

Une autre préoccupntion qui a beaucoup liante mon esprit a été celle de savoir si on pouvait arriver A faire hennir un cheval à la volonté de l'écuyer. Le hennissement constitue le '< langage » du cheval. Si on analyse tant soit peu ce cri, on s'aperçoit vite que les notes qui le composent sont peu variées. Le timbre toutefois diffère avec chaque individu. Le hennissement, dans ce qu'il a de fort et d'éclatnnt, se fait entendre surtout chez l'étalon, lorsqu'il aperçoit un autre animal de son espèce. La présence du maître, la vue de quelque friandise à laquelle le cheval est habitué, produisent une impression qui se traduit souvent par un hennissement très faible, très atténué. Le combat, la lutte, ou même les simples caresses entre animaux de sexe différent donnent lieu

508 DE L'ENTRAmEMENT CHEZ l'hOMME

à une espèce de cri aigu qui est souvent le signe précurseur de Tattaque ou de la défense. Lorsque la femelle appelle son petit, on remarque aussi dans le hennissement certaines notes qui indiquent Tétat psychologique de la mère pendant cette période de Tallaitement (*). On voit par ce court énoncé que « le langage » du cheval est en somme très simple, ou du moins l'analyse n'a pas été poussée plus loin de ce côté. Quoi qu'il en soit, est-il possible de faire hennir un cheval à la volonté de l'écuyer? Je ne crois pas qu'aucun dresseur soit arrivé à ce résultat ; et cependant chez d'autres animaux, la difficulté a été vaincue. Ainsi l'éléphant barrit au gré de son cornac, le chien aboie, Tàne brait, quand on les a dressés à proférer leurs cris à un signal donné. Pour l'éléphant, c'est en provoquant des sensations douloureuses qu'on arrive à pouvoir lui faire émettre des sons. Quant à l'âne, si semblable au cheval sous tant de rapports, il en diffère cependant par cette singulière tendance qu'il possède à devenir susceptible, par le dressage, d'émettre son cri quand on le désire.

Ce qu'il y a d'intéressant à étudier maintenant c'est l'état psychologique réciproque des deux individualités en présence; l'animal que l'ondresseet l'écuyer. Parlons d'abord du cheval. Son état psychologique varie selon son caractère, selon la période du dressage où on le prend, selon son âge, et aussi, il faut bien le dire, selon l'habileté de celui qui prétend lui imposer sa volonté.

Dans le dressage, le point qui domine tout est celui dont j'ai déjà parlé : faire croire au cheval qu'on est plus fort que lui; mais comme, en réalité, il n'en est rien, il faut arriver, par des rapports fréquents, à lui imposer cette idée. Je répète qu'on atteint ce but en développant son intelligence, par le châtiment et la

(') Le cri de la douleur n'est qu'un gémissement ou une sorte d« ronflement appréciable surtout à l'expiration.

DE l'équitation 509

récompense. Il est presque impossible, malgré tout, avec certains animaux, de terminer un dressage sans être obligé de recourir à la violence. Or certains étalons méchants ne supportent pas les coups. Pour avoir voulu frapper vigoureusement mon étalon Frontin, que j'avais élevé, dressé et même fait travailler en public, j'ai provoqué une défense telle qu'il a été désormais perdu. L'animal en furie s'est précipité sur moi et m'a envoyé rouler par terre. Je le travaillais en liberté et voulais qu'il se couchât de tout son long, la tête reposant sur le sol lorsque cette défense se produisit. Inutile d'ajouter que depuis ce moment le cheval a été mon maître, et que dès lors je n'ai pu le faire travailler en liberté, du moins sans de grands dangers. A l'heure qu'il est, je m'en suis défait, il se trouve" dans un cirque où il continue à faire ses exercices; on n'a pu le réduire qu'en lui demandant un travail excessif, en l'attelant à de lourdes charrettes, en l'abrutissant par du surmenage. Dans ces conditions, on vient à bout de tous les animaux, ce n'est plus du dressage. Ce même cheval, qui ne voulait à aucun prix du manège, comprenait très bien à la manière dont j'étais vêtu si j'allais simplement en course voir mes malades ou si je venais lui donner sa leçon Dans le second cas, ses yeux devenaient rouges; il serrait convulsivement son mors et sitôt que j'étais monté, se cabrait en se mordant le poitrail. Voilà donc un cheval qui est né dans mes écuries, que j'ai élevé, dressé, monté et fait travailler en liberté pendant six ans et qu'en somme je n'ai pu complètement dominer, et qui, même à la suite de cette correction, un peu vive je l'avoue, m'échappa tout à fait. Je n'ai jamais pu connaître à fond son état psychologique pendant le dressage. Ce cheval n'était pas un affectif, loin de là, car il me mordit un autre jour très gravement à la main. Il ne manquait certes pas d'intelligence, mais

510 DE l'entraînement chez l homme

n'aimait pas à obéir, et surtout ne se laissait jamais « deviner ». Son nouveau propriétaire, M. Bourgeois, un bon dresseur qui le fait travailler actuellement, m'a dit qu'il avait une nature « incompréhensible ». J'ajoute qu'il était très bien constitué, qu'il n'avait aucune tare et que son refus d'obéissance ne venait que de sa nature rebelle. Comme il était très beau et de haute taille, je désirais beaucoup arriver à un résultat sans employer la privation de nourriture ou de sommeil, et sans le faire travailler d'une manière excessive. C'était un impulsifrétif ^^xi sensible aux caresses, et se révoltant au châtiment. Ce type se rencontre chez l'enfant, les pédagogues le connaissent bien, ainsi que l'établit Binet à la suite d'une enquête faite dans les écoles primaires de Paris.

Quant h Germinal, dont je ne connais pas l'origine (*) puisqu'il fut acheté étant très jeune, par un habitant du pays, à des tziganes hongrois qui passaient et qui se contentèrent de lui jurer qu'il était de bonne race, il n'appartint que très peu de temps à son nouveau maître, qui le trouvant trop vif, trop lier, fit un troc avec moi. Je lui donnai en échange Phœbus, un jeune poulain demi-sang que j'élevais.

Je compris bien vite, au regard doux et intelligent de l'animal, qu'il était, lui, un affectif, dans le sens large et véritable du mot. Son dresseur est aussi son ami, et il aime sa présence. 11 n'a mérité que bien rarement des corrections sérieuses, et n'en a jamais gardé rancune. J'ai pris un grand plaisir à me l'attacher et à le récompenser tant sa bonne volonté est grande et son niveau intellectuel élevé. Je pourrais en citer maintes preuves, mais j'en choisirai une entre autres :

(*) J'ai entendu souvent reprochera Germinal ce manque d'origine conslalable. Jadis les enfants trouvés et les bâtards étaient de droit gentilshommes. Ne pourrait-on faire grâce h mon cheval des quartiers de noblesse qu'il ne peut « prouver » et penser comme moi que son intelligence Ta élevé au-dessus de toutes les perfoiinatices possibles et désirables?

DE l'équitation 511

C'était à la représentation de Libourne où les officiers de dragons de cette ville m'avaient fait l'honneur de désirer voir mon travail et surtout Técriturê. Le moment étant arrivé et le tableau faisant face aux premières, les personnes placées de Tautre côté de la salle ne pouvaient voir ce que le cheval allait faire. Alors, plusieurs d'entre elles, se levèrent pour venir se rassembler sur le devant. Genninal, troublé par le bruit qui se faisait, tourna la tête {le porle-plume entre les dents), regarda et attendit, comme aurait pu le faire un homme ennuyé d'être dérangé, que le silence fût rétabli pour connnencer. Puis il se remit tranquillement à tracer ses lettres, s appliquant de telle sorte qu'on entendait distinctement le bruit du tampon grattant sur le papier.

Ce mouvement spontané, qui paraît simple on apparence, m'a cependant émerveillé, d autant plus que j'avais souvent remarqué que, contrairement à l'usage des animaux qui ne regardent jamais le ciel, ne s'occupant que de ce qui se passe à terre, Germinal, toujours attentif, lève la tête volontiers pour regarder tomber des feuilles ou flotter un drapeau ou un linge soulevé par le vent. Je Tai observé souvent dans son manège découvert et je puis affirmer que j'ai été maintes fois troublé par sa façon de suivre, par exemple, le lever d'une pleine lune; positivement, à cette minute, il semble penser à peu près de la même manière que nousmêmes.

Ou retrouve dans le cheval les mêmes tendances de caractère que chez l'homme, ainsi que l'a établi M. le D** ïissié, qui divise les individus en passifs, affirmatifs, atfectifs et impulsifs. Cette dernière catégorie fournirait, en chevaux, les rétifs.

La mémoire, chez le cheval, je le répète encore, est très développée, parce que la mémoire, faite de représentations, est constituée par la simple fixation des im-

512 DE L ENTRAINEMENT CHEZ l'hOMME

pressions dans les centres psychiques, comme autant de plaques photographiques.

La supériorité des hommes entre eux et de l'homme sur ranimai est le pouvoir d'association de ces mémoires mêmes, servies par un langage articulé plus complet.

Entre un cheval intelligent et un enfant idiot ou dégénéré, la différence dans les réactions psycho-dynamiques n'est pas déjà tellement grande, qu'on ne puisse comparer les deux états psychiques dans leurs points de contact mutuels.

J'ai pu montrer qu'il y a, pour ainsi dire, un double état psychologique du cheval selon qu'on l'exerce en haute école ou qu'on le fait travailler en liberté. Je m'explique : dans la haute école, tout ce que nous demandons au cheval lui est indiqué par un contact, une tension de rênes. On impressionne donc le cheval par un moyen mécanique. Dans la haute école, les impressions sont plutôt « médullaires » que « cérébrales». Ainsi, par exemple, le cheval étant mis en main, si j'applique mon talon armé du fer, près des sangles, du côté gauche, et que je fasse une légère tension de la rêne droite, le cheval lèvera la jambe droite de devant par habitude, si je porte les deux jambes fortement en arrière, il reculera; parce que physiologiquement les excitations antérieures, près des sangles, produisent, chez le cheval, l'impulsion en avant, les excitations postérieures, le recul. Toute demande de mouvement doit s'appuyer sur la physiologie et l'équilibre. L'acte est intellectuel pour le cavalier, mais non pour le cheval, qui n'est alors, entre les mains du dresseur, qu'une machine réflexe compliquée. C'est ce qu'on pourrait appeler de la pseudo-intelligence (*).

(') G'eslde l'acle réflexe simple en loul semblable à celui qu'on observe dans les laboratoires sur la grenouille décapitée portant sa patte au point de la peau qui est cautérisé par Tacide nitrique.

DE l'équitation 513

Les mouvements de haute école les plus difficiles, les chevaux régulièrement dressés arrivent à les comprendre et même à les exécuter; évidemment plus ou moins bien, selon le sang, la race, le poids du cavalier, etc. Tout cheval, par exemple, qui fait correctement les tensions de jambes, arrive assez vite à o comprendre », je ne dis pas exécuter, le galop sur trois jambes. En effet, l'animal étant au galop, arrêtez brusquement, faites tendre la jambe droite en donnant l'impulsion en avant forcément le cheval fera une foulée de galop sur trois jambes.

Tout autre est le dressage en liberté. Là on s'adresse directement à Tintelligence du cheval. Ainsi, pour relever une chaise, ouvrir une porte, un bureau que Ton place dans différentes positions, éteindre une bougie sans la renverser, prendre avec les dents un mouchoir que Ton met à une hauteur variable chaque fois, il faut un véritable effort cérébral. Mais ce qu'il y a de bien curieux c'est que ces actes qui demandent de l'intelligence, je peux, pour ainsi dire, les rendre inconscients quand, montant le cheval, je lui mets un bandeau sur les yeux. 11 exécute les mêmes mouvements sans y voir, ce qui prouve que c'est moi qui ordonne et dirige, sa mémoire alors presque seule entre enjeu.

Au contraire, lorsque je place une bougie allumée au milieu du manège, que je sors de la piste, et^que le cheval Téteint sans la renverser, je dis qu'il y a là un acte vraiment intellectuel, c'est de la volonté raisoofiée. Comme preuve que le cheval comprend parfaitement ce que je lui demande, c'est qu'à plusieurs reprises il a tenté d'éteindre la bougie en soufflant dessus avec le nez, trouvant plus facile d'arriver au résultat par ce moyen qu'avec sa jambe tendue, mouvement qui, chez le cheval, exige un grand effort nerveux, car il l'oblige à tenir la jambe en l'air, à l'appuyer légèrement sur

514 DE L ENTRAINEMENT CHEZ L flOMHE

la flamme sans l'écraser, comme lu ferait un éteignoir, et à la relever aussitôt après.

LJ

iwtrminal éleignanL la bougie, en liberté.

L'état mental du cheval comme celui de l'homme varie coutinuellenient ; c'esit ce qui fait (]ue Jamais un cheval ne travaille de la inème manière, ui avec le même entrain et la même sDUiiiission. Aussi, la grande difficulté de présenter un « numéro " savant devant le public, consiste justement à être absolument maître de son cheval pour qu'il ne refuse janiEtis d'obéir. Cette inégalité de caractère se montre tout aussi bien dans la course que dans la haute école et les exei-cices en liberté. Un exemple à l'appui :

Etant allé à Toulouse avec mon étalon Germinal, par le fait de circonstances fortuites, indépendantes de ma volonté, le wagon écurie qu'on devait envoyer de Bor-

DE l'équitation 515

deaux à la gare voisine de la localité que j'habite n'arriva qu'au dernier moment. Le cheval mis à 7 heures du soir dans le train ne fut débarqué à Toulouse que le lendemain matin à 9 heures. La représentation ayant été annoncée, je fus obligé de le monter le soir même, après ravoir fait répéter dans laprès-midi. L'animal, très excité et légèrement fatigué, obéissait un peu par force. Néanmoins, comme il avait en somme obéi et exécuté tout son travail, j'allai ensuite, selon mon habitude, le caresser dans sa loge et lui donner un morceau de sucre. Fâché contre moi qui avais forcé son obéissance, il ne voulut jamais toucher à la friandise que je lui présentai à la main et que je laissai dans sa mangeoire sans qu'il y touchât davantage. A plusieurs reprises je l'appelai, mais il ne bougeait pas et me regardait d'un air mécontent. Toutes les personnes qui étaient présentes furent étonnées et comprirent parfaitement que le cheval « me boudait ».

Voilà donc un état psychologique particulier très significatif et qui montre la diversité « des états d'âme de l'animal )>. Seulement celte sentimentalité, il faut la chercher pour s'en apercevoir, il faut vivre avec le cheval comme on vit en familiarité avec le chien, autrement toutes les manifestations si délicates de son système nerveux passeront inaperçues et certains sportmen diront toujours avec la même opiniâtreté : le cheval n'est pas intelligent !

Page 1