PSYCHOLOGIE DU DRESSEUR
Une phrase peut résumer la psychologie du dresseur : tout est transmissible de l'homme au cheval. On a dit pourtant que le regard était sans influence sur ce dernier. Qu'en sait- on? Quand on fait du dressage en liberté, dans la correction ou la caresse, lorsque la sen-
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sîbilité du cheval est pour ainsi dire éveillée (chez les animaux, il ne faut pas oublier que pour avoir un phénomène intellectuel il faut souvent le provoquer), Poeil du dresseur rencontre fréquemment celui du cheval. Qui oserait affirmer qu'alors, sans le secours de la voix et du geste, il ne se fait pas des communications entre eux? Du reste, cette hypnotisation des animaux par la vue est générale dans la nature, pourquoi y aurait-il une exception pour une espèce supérieure?
Les bons dresseurs sont rares, car il faut, pour bien éduquer un cheval, d'abord du courage, et ensuite de la patience et une volonté très ferme. Le dressage n'est donc pas un jeu ; c'est, au contraire, une chose difficile et périlleuse qui demande une tension d'esprit extraordinaire. Chaque fois que je travaille un cheval, je me sens ému et je sors toujours très fatigué du manège, parce que je sais que pour obtenir la perfection dans un mouvement quelconque, je suis obligé de communiquer avec l'animal par la « pensée » et que je n'ignore pas qu'il me faudra être très énergique, la moindre faute devant être réprimée aussitôt et sans faiblesse.
Tout état d'âme de Técuyer se répercute sur le système nerveux du cheval. Soyez triste, préoccupé, souffrant, votre bête travaillera avec mollesse. Montez-la, au contraire, lorsque vous êtes gai et un peu excité, à la simple prise des rênes elle se mettra à l'unisson. C'est donc avec une certaine vérité que le poète, voulant peindre la sombre mélancolie du fils de Thésée, fait participer ses coursiers à la tristesse du héros.
L'œil morne maintenant et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Dans le saut de la barrière, tous les cavaliers savent que si on aborde Tobstacle timidement, si on ne com-
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mimique pas au cheval sa volonté ferme de franchir, on est presque sûr de ne pas passer. Dans la course, h l'arrivée au poteau, Ténergie du jockey transmise au cheval décide souvent du prix.
On ne peut nier qull y ait là des phénomènes très curieux à noter. Il est probable que cette transmission de la pensée, du dresseur à Tanimal, est due à l'état même des muscles du cavalier, état dont le cheval saisit les réactions toniques. Une pensée forte se manifeste par un mouvement fort. Si la pensée n'est que du mouvement en préparation, on s'explique fort bien que le cheval saisisse la pensée de son maître, par les réactions musculaires de celui-ci. Cette explication est vraie lorsqu'on monte le cheval, mais, dans le travail en liberté, il y a certainement autre chose.
Avez- vous remarqué, quelquefois, un homme entrant dans un box où se trouve un cheval réputé méchant ou tout au moins difficile à manier? Eh bien, sur sa simple attitude, le cheval comprendra si celui qui l'approche a peur.
En Afri([ue, les maraudeurs qui voyagent la nuit rencontrent souvent le lion ; or il parait que ceux qui ne sont pas eUrayés à la vue de ce grand fauve passent sans être inquiétés, les autres sont fatalement dévorés.
Dans rinde, les charmeurs de serpents introduisent leur main dans une cage remplie de ces reptiles et la retirent indemne de toute blessure.
Donc la crainte ou le courage modifient profondément l'organisme, et ces changements « électriques, magnétiques ou calorifiques » qui se produisent, se transmettent au dehors par des voies multiples qu'il est, dans l'état actuel de la science, impossible d'an<alyser d'une façon satisfaisante.
Dans le travail en liberté, tout ne réside donc pas dans le geste ou la voix, pas plus qu'en haute école
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tout n'est pas contenu dans le simple contact des jambes et la tension ou le relâchement des rênes.
Je poursuis actuellement ces études et si j'arrive pourtant à suggestionner un clieval au point de lui faire exécuter un mouvement simple, un doublé ou une volte en liberté rien que par la « pensée », on ne pourra nier qu'il y ait là des phénomènes insoupçonnés et destinés à changer de fond en comble la psychologie animale.
La grande difficulté de ces expériences c'est qu'il faut d'abord élever le niveau intellectuel du cheval pendant plusieurs années, pour y recueillir ses trésors d'intelligence et de sensibilité.
Dans tout dresseur, il y a l'âme d'une brute, et cet aphorisme qui ne semble pas faire l'éloge des éducateurs de chevaux, indique pourtant chez eux une « qualité » indispensable. « Qui hene amat, hene castigat », dit un vieux proverbe latin; il ne saurait être mieux appliqué qu'au dressage du cheval. La faute la plus légère doit être corrigée sur le champ, car il est à remarquer qu'une petite faiblesse, en apparence sans importance, a souvent les conséquences les plus graves pour le reste du dressage. Exemple : vous travaillez, en public, votre cheval refuse de faire un mouvement ou le fait mal, vous passez outre, n'osant pas le corriger devant la foule, ce qui est toujours d'un mauvais effet. Le cheval se rappelle si bien cette faiblesse, qu'il ne manque pas de fauter toujours au même moment. 11 y a même des chevaux, qui très bons en répétition, manquent tous les numéros devant le public, parce qu'ils savent que leur désobéissance restera impunie.
J'ai dit tout à l'heure que tout dresseur était ou devait être un peu brutal ; est-ce un motif pour qu'il faille proscrire les procédés de douceur dans le dressage? Non, certainement. Le cheval a droit à tous nos égards, pour les grands services qu'il nous rend. Notre raison
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doit, en définitive, nous dire ceci : C'est pour notre plaisir, c'est par pur raffinement que nous demandons au cheval, soit dans ]e travail en liberté, soit dans la hauteécole, des mouvements qui, en somme, sont souvent contraires à sa nature. Faire marcher un cheval à genoux, lui faire exécuter le galop sur trois jambes ou le passage en arrière, sont assurément des exercices très difficiles et très beaux qui font valoir l'élégance et la docilité de l'animal, mais pour lesquels il montre une réelle antipathie.
De toutes les facultés intellectuelles mises en jeu dans le dressage, c'est la volonté qui occupe la première place. Ma pouliche de demi-sang, 0/^a^ née chez moi, à Tàge de six mois, n'étant pas sevrée encore, a appris à rapporter le mouchoir en trois leçons. J'ai simplement lancé l'objet devant elle; la première fois, elle n'a fait que le flairer; la seconde, elle Ta pris dans la bouche; à la troisième leçon, elle me le donnait à la main. Or, je suis certain que c'est par la suggestion que je suis arrivé à un résultat aussi rapide. Par ma pensée, vigoureusement tendue vers l'objet que je voulais faire atteindre, par mon attitude un peu baissée, j'indiquais à la pouliche ce qu'elle avait à faire. Inutile d'ajouter qu'aussitôt le mouvement obtenu, je caressais, je parlais à Olga, je lui démontrais que j'étais content d'elle et je la récompensais avec du sucre ou toute autre friandise. Ainsi, en quinze minutes, j'ai appris à cette pouliche de six mois à rapporter; à sa dixième leçon, elle ne faisait plus aucune faute. Est-ce à dire que cette jeune bête fût déjà parfaitement dressée? L'affirmer, serait ne pas connaître la nature intime du cheval, qui, je le répète, apprend très vite, mais refuse souvent d'obéir par siniple caprice, par nervosité. De même pour une pouliche pur-sang, Hermione, qui, exactement à sept mois, se couche au commandement, se met à ge-
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DOUX, ouvre sa porte. Plus fort encore, et ceci a été vu chez moi par de nombreuses personnes : une autre pouliche de deux mois, Mireille, prend le mouchoir, vient à la voix, me connaît déjà parfaitement et ne demande qu*à apprendre tout ce que ma volonté exigera d'elle (*).
Dans tous mes dressages, je prends le temps d'agir et c'est toujours le même procédé que j'emploie : développer rintelligence de mon cheval autant que faire se peut; faire vivre le poulain dans la compagnie de chevaux dressés qu'il cherche k imiter; et c'est un spectacle bien curieux de voir les plus jeunes remplis d'émulation vouloir copier leurs aînés.
Cette manière « d'opérer » n'a rien de commun avec celle de certains dresseurs qui, ayant hâte d'aller vite, emploient toutes sortes de moyens pour arriver au but. Ils fatiguent, ils agacent le cheval, lui font subir mille tortures. Aussi le travail se ressent toujours de ces procédés de dressage. Les animaux ont toujours l'air triste, ils manquent d'entrain; il n'y a plus chez eux aucune spontanéité.
Du reste, tous mes chevaux vivent dans des conditions d'hygiène tout à fait spéciales, et sont traités comme des « frères inférieurs » si l'on veut. Ils sont toujours libres dans leur box et parqués k tour de rôle, dans un grand espace clos où ils peuvent profiter des bons effets du plein air. J'ajoute qu'ils ne sont guère manipulés que par moi, ils n'entendent jamais une voix étrangère les commander; et c'est ainsi que j'arrive, par ce contact continuel, à développer leurs facultés mentales,
(') Je ne peux laisser passer sous silence que, la première fois^ à six mois, que cette jeune élève a été mise au manège, elle s*est couchée sans la moindre difficulté, et je ne m'explique ce dressage immédiat que par le contact et la vue des autres chevaux en répétition et aussi par la volonté que je lui imposais.
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à accroître leur intellect, à leur faire comme des « coins de cerveau humain », selon l'expression heureuse d'un psychologue.
Pourtant tous les chevaux ne bénéficient pas de ces rapports incessants avec Thomme ; les uns ne font qu'y gagner, mais d'autres à caractère méchant doivent avoir devant leurs yeux, le moins souvent possible, leur dresseur. Il est bon que ce dernier ne se présente à eux qu'au moment de les travailler; la vue continuelle du « dompteur » ne fait que les exciter et augmenter leur sauvagerie. On a vu des écuyers ne pouvoir seller ni brider leurs chevaux, sans courir quelque danger, et une fois sur leur dos, exécuter un travail de haute école remarquable. Ces animaux froids, rancuniers, le plus souvent de race inférieure, n'acceptent jamais la domination de l'homme et se vengent tôt ou tard.
Ce n'est pas sans une certaine appréhension que nous soumettons à l'appréciation des sportmen les résultats encore trop peu probants et incertains de l'hypnotisme et de la suggestion chez le cheval. 11 y a seulement quelques années, ces deux mots écrits dans un traité d'hippiâtrie auraient produit un bien grand étonnement à quiconque les aurait lus. Et cependant les faits de suggestion chez les animaux sont indéniables et même loin d'être rares. Chacun sait par exemple qu'on endort une poule en lui mettant la tête sous Taile et en la berçant un certain temps. Le serpent fascine l'oiseau et l'attire k lui par la fixité du regard. Le faucon, en planant et tournoyant au-dessus de sa proie, l'hypnotise également et la met dans une sorte d'immobilité ; enfin le chien de chasse tient en arrêt le gibier qu'il a découvert. Pourquoi le cheval seul serait-il réfractaire aux actions nerveuses exercées sur lui, par l'homme ? Rien n'indique qu'il en soit ainsi, tout, au contraire prouve que les communications cérébrales existent entre l'ani-
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mal et le dresseur, sans qu'il soit possible d'établir exactement, dans Tétai actuel de la science, par quelles voies elles se produisent. Voici un fait qui le démontre- En dressant la pouliche dont j'ai parlé plus haut, j'ai dit que lorsque je voulais faire rapporter le mouchoir, j'étais obligé, par mon geste, par mon attitude, par la tension de ma pensée, de l'aider, pour le mouvement k accomplir. Si je restais indifférent, immobile, pensant à autre chose, la bête ne ramassait pas l'objet. Autre fait : un cheval, dans son travail en liberté (je dis en liberté car le cheval monté est complètement paralysé par Thomme dans ses moyens de défense), vient de faire une faute; frappez-le assez légèrement et d'un air détaché, presque k coup sûr l'animal se révoltera; au contraire ayez l'air furieux, châtiez avec énergie, et la bête tremblera devant vous. Encore un exemple : un cheval, quand je parle du cheval c'est presque toujours l'étalon que j'ai en vue, est dans un box; qu'il soit tant soit peu quinteux ou méchant, il faut un véritable courage pour aller le chercher et le brider si on ne le connaît pas de longue date. Eh bien ! rien qu'en vous voyant le cheval comprendra si vous avez peur. Il n'y a pas d'animal, du reste, qui s'aperçoive mieux de ce sentiment lorsqu'il s'empare de l'homme. Toute la psychodynamie du dresseur pourrait se résumer en ces deux mots : être courageux ; car il ne faut pas oublier que peu d'écuyers sont de taille à entrer en lutte ouverte avec un cheval. On est irrémédiablement perdu, si ayant provoqué une défense, le cavalier manque d'une suffisante énergie pour la réprimer « par tous les moyens possibles », dit M. Fillis, et plus loin notre savant maître ajoute encore : « L'homme doit pour ainsi dire, s'emparer de l'animal tout entier et le rendre tellement attentif à ses exigences, qu'il ne puisse penser à autre chose qu'à ce qui lui va être demandé ». Quant à moi, je m'empare
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du cheval que je mante, de façon k ne lui laisser qu'une idée dans la tète : que va-t-il me demander?
Tous les écuyers reconnaissent donc qu'il y a comniunication directe entre le cerveau de l'homme etcelui du cheval et que même celui qui est dressé ne peut être comparé à une simple machine qu'il suffit de remonter pour la voir marcher.
Maintenant est-il possible, lorsqu'on est absolument mattre du système nerveux d'un cheval, de produire le sommeil à volonté par ta simple occlusion des yeux suivie de quelques passes sur le globe oculaire? Je prétends y être arrivé plusieurs fois avec Germinal. Je l'ai
endormi et, en se levant, il s'est étiré comme font certains chevaux lorsqu'on les réveille brusquement. Il ne faut pas oublier du reste que le sommeil du cheval k l'état ordinaire est extrêmement léger et qu'il n'est pas
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étonnant que Fétat hypnotique se ressente de Tétai physiologique.
Cet état de sommeil léger, de sommeil « en hauteur » ainsi que Ta désigné M. le D' Tissié dans son livre « Les Rêves », est parfaitement connu en hypnotisme, c'est Tétat « onirique » que beaucoup de personnes endormies ne peuvent dépasser pour descendre dans un sommeil hypnotique « en profondeur ». 11 suffit cependant à l'application de la suggestion et il provoque un état de suggestibilité suffisant pour Tordre à donner au sujet ainsi endormi. D'ailleurs le sommeil hypnotique peut être applique aux animaux ainsi que le prouvent les expériences de Daniel Swenter, en 1636, du père Kircheren, 1645; de Bérard, de Borton, en 1881, qui endormait des animaux par la peur, par une vive impression lumineuse ; la fixité du regard et les passes magnétiques du magnétiseur Lafontaine qui rendait des chats, des chiens, des écureuils et des lions même, insensibles par le sommeil hypnotique ; des charmeurs de serpents de Tlnde, etc. 11 y a là un domaine nouveau à explorer, nullement soupçonné, qui cependant parait être riche en surprises, et des études très intéressantes à poursuivre en psychodynamie chevaline.
Conclusions. — l'* Dans Tétat actuel de nos connaissances, la psychologie du cheval ne peut être traitée d'une manière complète, car le cheval ayant été considéré par beaucoup comme une simple machine, personne ne s'est attaché à entraîner son cerveau et à en sonder attentivement les profondeurs.
2° Le système de dressage que je préconise est une sorte deducation intellectuelle patiemment obtenue par des rapports continuels entre le cheval et Thomme.
3** Le cheval est un être intelligent, mais si on s'en sert comme d'une bête de somme, il est évident que ses facultés mentales ne paraîtront pas plus élevées
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que celles du bœuf. Le chien n'apprend pas mieux et plus vite que le cheval. Les différences qui séparent ces deux animaux sont plutôt musculaires que cérébrales. Le chien vit dans notre intimité, le cheval habite Técurie ; voilà toute la cause de Tapparente inégalité des deux espèces.
4** C'est dans le dressage du cheval que la volonté énergique de Thomme peut obtenir ses plus puissants effets, qui peuvent aller jusqu'à la suggestion.
5** Par la simple occlusion des yeux, on peut obtenir le sommeil chez certains chevaux.
6" L'expérience de l'écriture a prouvé qu'à part la faculté du langage articulé, la puissance cérébrale d'un cheval très intelligent est bien près d'être égale à celle de certains enfants mal doués, et qu'en somme l'apprentissage de l'écriture est une chose purement mécanique.
7** La classification psycho-dynamique des caractères humains, ainsi que l'a établie M. le D'" Tissié, en passifs, affectifs, affirmatifs, rétifs, ceux-ci n'étant que des impulsifs, peut être appliquée au cheval. La connaissance plus approfondie de ses réactions psycho-dynamiques peut faciliter son dressage ainsi que son développement physique et intellectuel.
DE l'entraînement DU CHEVAL
Je ne m'appesantirai pas longuement sur l'équitation du turf, car rentrainement qu'elle comporte, aussi bien celui de l'homme que celui du cheval, ne rentre pas tout à fait dans ma manière de voir. Ce n'est du reste pas sans regret que je m'éloigne un peu de l'opinion d'hommes très compétents en hippiàtrie, mais qui prétendent que seuls les chevaux inscrits au Stud-Book ont quelque valeur. Il y a là, évidemment, une exagéra-
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tion qui ne résiste pas à Texamen des faits. Dans cette question du turf, il y a deux choses à considérer : le jockey et le cheval. Voyons d'abord le premier. On ne me contredira pas, je pense, quand je dirai que c'est une race « de nains » qui se sélectionne avec un soin jaloux, qui travaille à se réduire à l'état de squelette en employant toutes sortes de moyens souvent nuisibles à la santé. Dans l'entraînement gymnastique bien compris, le poids du sujet augmente par la surcharge musculaire. Il faut éviter la graisse à tout prix certainement, mais il faut faire du muscle. Les jockeys eux, ne font ni graisse, ni muscle, ils s'atrophient.
La plupart d'entre eux montent en dépit de toutes les règles de l'art. Leurs courses de steeples sont de véritables casse-cou où beaucoup se brisent; leurs courses plates, quoique moins dangereuses, ne leur permettent guère d'observer les principes de l'équitation, à une allure aussi vertigineuse. Du reste, tous s'imaginent savoir monter d'instinct et n'avoir pas besoin de leçon.
Quant au cheval de course, bien qu'il soit le plus admiré, le plus coté, n'est-il pas un peu à plaindre cependant? L'effort qu'on lui demande est, de tous, le plus douloureux, le plus pénible. C'est pour améliorer la race, dit-on, mais il suffirait de quelques épreuves pour juger de la valeur d'un étalon et, dès lors, il serait inutile de traîner si longtemps sur les hippodromes des chevaux qui en reviennent presque toujours usés, tarés, souvent avant d'avoir atteint l'âge de leur croissance ('). D'ailleurs il me semble que le véritable type du cheval de selle n'est pas dans le moule du cheval sélectionné spécialement en vue de la course. Dans le cheval de
(M II y a longtemps qu'un auteur n réprouvé les courses de chevaux eQ disant qu elles sont un retour ancestral vers la brutalité primitive et doivent èlve proscrites parce que, le plus souvent, le public ne se rue sur les hippodromes que poussé par la passion du jeu.
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course, on n'a eu en somme en vue qu'une seule qualité, on n'a cherché à développer qu'une seule aptitude. Elle a été obtenue aussi élevée qu'il était possible, mais c'est au détriment d'autres parties fatalement sacrifiées. L'entrainement intensif, le développement du muscle, Taugmentation de la sensibilité médullaire du cheval de course n'ont d'autre objectif que la vitesse. Que l'entrainement soit utile au poulain, c'est possible; mais l'exercice du manège fait de bonne heure est suffisant pour donner l'équilibre et la légèreté.
Ceci étant établi, il est hors de doute néanmoins que les pratiques de l'entraînement et la gymnastique toute spéciale auxquelles est soumis le cheval de course ont produit des résultats remarquables, presque sans exemple dans la zootechnie et qui prouvent surabondamment combien est grande la puissance des moyens hygiéniques et de la sélection pour modifier la matière vivante. Dans le cheval destiné à l'hippodrome, on a cherché à obtenir la vitesse; or, que fallait-il pour la produire? D'abord la largeur de la poitrine, ou sa profondeur, surtout cette dernière, peu importe en définitive, pourvu qu'il y ait une place suffisante, pour le soufflet, pourvu que le cœur puisse se contracter à son aise et faire toujours bien son devoir, même aux allures les plus rapides.
La poitrine présente donc de grandes dimensions dans le cheval de course, elle est surtout haute, profonde, bien descendue, formée par des côtes rondes formant une grande arcure de l'épine dorsale au sternum.
La longueur des membres, principalement des postérieurs, devait accroître singulièrement la rapidité de l'animal ; aussi les angles articulaires sont très ouverts dans le pur-sang; l 'arrière-main semble plus haut que l'avaçt-main, conformation qui le rapproche des léporides.
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La riche alimentation à laquelle sont soumis les chevaux de course dès leur jeune âge développe chez eux une excitabilité et une conductibilité plus parfaites du système nerveux. Les recherches de Chauveau ont démontré en effet que la vitesse de la conduction nerveuse, qui est, par exemple, de 65 mètres par seconde, en moyenne, chez Tâne et le cheval, peut dépasser 75 mètres chez le pur-sang et descendre au-dessous de 40 chez les sujets mous et lymphatiques. On comprend ainsi que la puissance du cheval de race réside autant dans son système nerveux que dans sa bonne conformation. Ces chiffres nous donnent aussi la raison physiologique pour laquelle le pur-sang seul peut faire un cheval parfait de haute école.
Chez lui, la télégraphie de la sensation est extrêmement rapide. L'excitation produite par la pression du fer sur la peau est immédiatement transmise aux centres nerveux et Tanimal répond aussitôt par le mouvement demandé, comme, par exemple, dans le changement de pieds aux temps qu'on ne peut guère exécuter qu'avec un sujet très énergique.
Ajoutons à tout ceci un grand développement des muscles, une notable diminution dans le poids des os (une once de sang vaut en effet mieux qu'une livre d'os), la disparition presque complète du tissu graisseux et Ton comprendra qu'avec tous ces éléments il ait été possible d'obtenir des chevaux vite, plus vite que nature.
On devrait décrire pour le cheval, comme pour l'homme, autant d'entraînements qu'il y a d'exercices spéciaux auxquels on les soumet ; mais, en France du moins, le mot entraînement s*applique surtout au mode de préparation du cheval destiné à courir sur les hippodromes, pour des courses plates, des courses, avec obstacle ou des courses de fond. Ces courses, telles
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qu elles ont été pratiquées en Angleterre, au début surtout, ont puissamment contribué à l'amélioration de la race chevaline; c'est qu'en effet, dans le principe, c'étaient surtout des courses de fond qui étaient en honneur, et alors les qualités que Ton cherchait à développer chez le cheval étaient précisément celles que nous préconisons tant pour Thomme, à savoir : augmentation de la capacité respiratoire, développement des muscles, etc., etc. ; mais alors la taille de ces animaux n'était pas élevée, 1"42 à 1"50, les chevaux portaient près de 77 kilos ; ils avaient « une poitrine épaisse et profonde, un cœur puissant, des lombes larges, des hanches et des épaules se rapprochant vers les lombes, des membres solides, des articulations souples et une bonne constitution ». Le fameux cheval anglais Sampson était tellement corsé qu'on le prenait pour un cheval de trait.
Cette forme primitive des anciens chevaux de course s'éloigne beaucoup de la forme des chevaux d'aujourd'hui, qui se distinguent surtout par une taille élevée, r"60 et plus, la longueur des membres, la minceur du corps. On a cherché par tous les moyens possibles à avoir la vitesse et rien que la vitesse, on l'a obtenue, mais au détriment de l'ampleur des diverses parties de la machine. L'entraînement, certainement bon en luimême en tant qu'il ne sert qu'à développer les forces naturelles du cheval, a complètement dévié de son but utilitaire. Mais ce qui est pis encore, c'est qu'on prend les chevaux trop jeunes, cl insuffisamment développés pour les soumettre è une gymnastique qui ne permet même pas à certains d'arriver à l'âge adulte, sans être complètement tarés.
Peu de chevaux, en somme, résistent à cet entraînement intensif qui constitue un ensemble de pratiques très dures et très meurtrières qui, pour la plupart.
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conduisent au claquage, « le terrible claquage, le fléau des écuries » (De Saint-Albin, Les courses de chevaux en France. Paris, 1890). Certaines écuries de courses, et elles sont nombreuses, essayent tous les ans une moyenne de 60 à 80 poulains pour en sortir de 10 à âO au moment des épreuves. Que sont devenus les autres? Ils sont claqués le plus souvent. D'où provient le claquage ? De trois causes: du poids, du terrain, du train, ou plutôt de ces trois causes combinées. Mettez un poids trop lourd sur un poulain, il finira par claquer ; faites-le galoper sur un terrain mal préparé, trop dur ou trop tirant, sll ne claque pas à la première fois, le cheval finira à la longue par y laisser ses tendons. Faites-le accompagner dans ses galops par un cheval beaucoup plus vite que lui et forcez-le à lutter avec ce dernier, votre cheval claque au bout d'une ou deux épreuves. En un mot, pour conserver intacts les tendons d'un poulain, il ne faut pas le faire galoper avec un poids trop lourd pour son âge ou ses membres, sur un terrain trop dur (cependant ou voit souvent des chevaux qui claquent parce qu'on les a galopes sur un terrain trop mou) et ne pas lui demander de battre tel ou tel concurrent. Telles sont donc les causes du claquage qui n*est qu'une distension des fibres du tendon, à l'état normal inextensibles. Un tendon claqué mis à nu a l'air d'une corde sur laquelle est passée une roue de charrette. Tous les chevaux qui ont le tendon distendu ne sont pas irrémédiablement perdus, lorsqu'ils ont été bien traités par les vésicatoires, les bains, les massages et surtout le feu. Il n'est pas rare de voir ces chevaux reparaître sur les hippodromes et y gagner des courses. La plupart du temps, c'est dans ces chevaux autrefois claqués et aujourd'hui bien retapés par un feu, que l'on retrouve les meilleurs chevaux de service, de promenade ou de manège.
»E L'ÉQfJfTATÎOIf 681
L'entraînement des chevaux n'a «a raison d^être qu'autant qu'on suit certains principes sans lesquels on n'arrive qu'à leur usure rapide et prématurée.
Chaque cheval possède, en effet, une vitesse maximum qu'il est bien difficile de lui faire dépasser; mais l'entraînement véritable devrait justement consister à pouvoir le maintenir dans ce train, pendant un temps plus ou moins considérable, sans trop le fatiguer et saott l'essouffler. -Qu'arrive-t-il, au contraire? On essaie la vitesse d'un cheval et immédiatement on cherche par tous les moyens à l'augmenter et parce qu'on a un animal qui est rapide on veut qu'il le soit encore plus. C'est là l'erreur. Dans l'entraînement du cheval, comme dans celui de l'homme, il y a un point « hygiénique » qu'on ne peut dépasser «ans briser la machine. L'entratnement ne mérite plus le nom de science, si, méconnaissant toutes ces règles, il ne prend un organisme que |>our le détériorer. Un homme qui ne fait que le 90 à la volée, peut être parfaitement entraîné et être très « fort » relativement à ce qu'il était quand il a commencé les poids.
11 est bien difficile de changer absolument sa nature ; il y aura toujours des forts et des faibles, comme il y a des intelligents et des bornés; l'entraînement cherche à rapprocher les distances, voilà tout.
On ne peut donc appliquer le même mode d'entraînement à tous les chevaux et même à tous les chevaux d'une même race. C est par là précisément que pèchent bon nombre d'entraîneurs qui ne raisonnent pas suffisamment. Ils ont le tort d'appliquer le même travail à tous leurs élèves et de les soumettre au même régime ; ce qui est une grosse faute ; car si tel sujet arrive è être prêt avec beaucoup de travail, tel autre en supportera bien moins et dépérira même ; de plus, si tel cheval demande beaucoup d'avoine, tel autre sera « brAlé »
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par la même quantité ; d'où erreur et souvent réforme anticipée de bon nombre de poulains sur lesquels l'éleveur avait fondé les plus belles espérances ; espérances légitimées, soit par la généalogie des ancêtres, soit par la belle conformation du produit.
Maintenant, un mot d'historique. L'origine des courses remonte à une haute antiquité. A Athènes et à Rome, elles servaient en même temps à exciter l'émulation dans l'art du dressage des chevaux et à amuser le peuple. Le vainqueur ne rapportait pas un grand prix, mais une simple couronne d'olivier. Les courses modernes nous viennent d'Angleterre; elles datent de Henri II au xii** siècle. Edouard III, Henri VllI les favorisèrent beaucoup, de telle sorte qu'elles prirent alors une grande extension. Sous le règne de Georges II, en 1727, il y eut des prix de fondés; les courses se généralisèrent. La France ne suivit l'exemple de l'Angleterre que bien plus tard. Quelques courses particulières eurent lieu en 1776 k Fontainebleau, mais elles n'étaient point subventionnées par TEtat. Ce n'est qu'en 1805 que le gouvernement accorda des primes aux vainqueurs des courses de vitesse et d'obstacle. Les courses n'ont été sérieusement établies que depuis la fondation du Jockey-Club. Depuis cette époque, elles ont pris une extension considérable. Dans les environs de Paris, on compte plusieurs hippodromes tels que Fontainebleau, Auteuil, Chantilly et surtout Longchamps, où se court le Grand prix, dit de Paris.
En province, le même engouement s'est produit pour les courses; de telle sorte ({u'on peut dire qu'il n'existe point de petite ville qui n'ait, aujourd'hui, son hippodrome et où on ne fasse courir une ou deux fois par an.
Les courses ont-elles, en somme, contribué à Taniélioration de l'espèce chevaline, comme beaucoup d'au-
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teurs ont cherché à le démontrer, ou ont-elles été, au contraire, sans influence aucune sur le perfectionnement du cheval? La réponse à ces deux questions ne peut être catégorique. En effet, il est hors de toute contestation que importation du cheval de pur-sang a amélioré sensiblement nos races, mais il est non moins certain aussi, qu'en créant les types de chevaux actuels exclusivement destinés à la vitesse, on a peu à peu sacrifié le fond, moins brillant assurément dans ses résultats immédiats, mais qui fournit, en somme, sur l'énergie et la force du cheval, un critérium encore plus sûr que la vitesse.
Voyons, en quelques mots, les conditions dans lesquelles doit se faire l'entraînement du cheval de course, examinons « la mise en œuvre, l'emploi de tous les moyens que peut fournir une hygiène parfaitement réglée; en tant que nourriture, avec la quantité et la qualité et l'exercice et toutes autres conditions qui peuvent aider à donner au cheval le maximum de forces pour l'exercice demandé ».
En première ligne figure l'alimentation; le cheval de course est nourri, saturé d'avoine depuis sa naissance. Sa quantité ne saurait être déterminée d'avance, on en donne autant que l'animal peut en consommer; son système nerveux est de la sorte maintenu dans une sorte d'excitation continuelle, et ses muscles trouvent tous les jours une abondante provision de matière nutritive, pour leur réparation et leur fonctionnement. Le cheval entraîné était autrefois soumis à la diète des liquides; il buvait fort peu, juste la quantité d'eau nécessaire aux besoins de l'organisme (*). 11 ne doit pas être logé à Tétroit, mais doit avoir un box large, bien aéré, dans
V) Aujourd'hui on le laisse boire tant qu'il veut, il a même à côté de lui un seau d'eau en permanence pour arriver à lui faire manger le plus d'avoine possible.
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lequel il puisse se remuer, se coucher à son aise. Il faut le laisser^ dans l'intervalle des exercices, dans une parfaite tranquillité de corps et « d'esprit », c'est-à-dire» éloigner de lui tout ce qui pourrait l'exciter inutilement. Il faut lui faire un pansage régulier, le frictionner^ le masser, lui mettre des couvertures pour déterminer une sudation plus ou moins abondante selon l'état du sujet. On entoure ses jambes de flanelle pour raffermir les tissus, soutenir les capsules articulaires» fortifier les^ tendons.
L'exercice doit d'abord consister en de simples promenades au milieu desquelles on intercale quelque» temps de galop de très pou de durée et peu rapides. On augmente graduellement la durée et la vitesse de ces échappées de galop. On renouvelle les exercices tous le» jours, tous les deux jours^ quelquefois soir et matin selon la force et la vigueur des animaux. Doser la quantité d'exercice comme celle de nourriture qui convient à chaque cheval n'est pas toujours facile à déterminer; c'est pour ce motif que l'entraîneur doit avoir une grande sagacité et un jugement sûr.
Les suées sont aussi indispensables pour débarrasser le corps du cheval de tout ce qui est inutile. « C'est par les suées que les chevaux perdent les amas d'une graisse qui les empêcherait de déployer toutes leurs facultés ; par les suées, le système musculaire acquiert plus de liberté d'action ainsi que les organes intérieurs, en même temps que le corps devenant plus léger offre moins de résistance aux forces qui le déplacent ».
Ainsi on peut juger, par ce simple aperçu, que l'entrainement du cheval de course repose exactement sur les mêmes principes que celui de l'homme. L'alimentation, l'exercice, les suées en constituent la base. C'est cette simple analogie dans les deux entraînements que nous voulions montrer.