MACHINES A ÉLEVER L'EAU
Depuis les temps les plus reculés, les terres en bordure du Nil, tant dans le Saïd que dans le Delta, avaient été mises en culture toute Tannée par les riverains qui s'ingénièrent pour élever l'eau d'arrosage, lorsque le niveau du fleuve s'abaissait au-dessous de celui de leurs terres. Ils construisirent les appareils primitifs encore en usage dans toute l'Egypte, qui se nomment la nataleh ou katoua, le chadouf et la saquieh.
Nataleh. — C'est le plus simple de tous les appareils élévatoires, La nataleh ne peut être employée que pour des hauteurs ne dépassant pas 0"»,40 ou 0",50 au maximum, et se compose uniquement d'un récipient concave en osier recouvert intérieurement d'un cuir mince. Elle est munie de chaque côté de deux cordelettes que deux
ouvriers tiennent à la main. La nataieh, plongé*; dans l'eau, soulevée avec ensemble et vidée par un mouwmeiit de bascule que lui impriment le» ouvriers, fonctionne d'une façon satisfaisante relativement au travail produit. Elle est remplie et vidée en trois secondes environ; sa contenance étant de 0 litres, la quantité d'eau élevée par
Planche A" 49, — La NalaleL.
heure, par les deux ouvriers, est par cons<kiuont de 7 mètres cubes 200. La nataieh ne jwut desservir que des jKircelles de terre d'une étendue restreinte.
Chadouf. — Le chadouf se comiH)se d'un balancier oscillant sur une traverse que soutiennent deux montants. Un conlreiwids placé à l'arrière du balancier et formé d'une pierre ou d'une mjisse de terre, facilite l'ascension d'un panier en cuir suspendu à l'extrémité antérieure du balancier.
L'énergie musculaire de l'ouvrier n'agit que pour soulever le contrepoids et abaisser le panier qui se remplit et a'monle ensuite utomatiquement par l'action du eontre|)oids; l'ouvrier déverse le panier dans la rigole destinée à l'irrigation et ainsi de suite. Des nombreuses oi>servations faites jmr les ingénieurs de l'expédition française d'Egypte, il résulte que le travail d'un chadouf ne doit pas dépasser 3 mètres, que le fellah d'une force ordinaire peut élever une quantité d'eau corresiwndant à 330 kilogrammètres par
IRRIGATIONS ÉGYPTIENNES i^^
minute, soit en eau montée une moyenne de 100 litres par minute, en supposant la contenance des paniers de 10 litres et suivant les hauteurs. Au-dessus de 3 mètres, on double ou on triple les chadoufs, comme au Soudan. Cependant, dans la région des bassins.
Planche N" S0.~ le Cliadouf.
pour arroser quelques légumes, le fellah creuse des puits de plus de 8 mètres d'où il tire de l'eau avec le chadouf. Dans les conditions ordinaires, un chadouf suffît à l'arrosage d'un feddan et nécessite deux ouvriers qui se relaient de deux heures en deux heures.
Saquieh. — La saquieh, ou roue à pots, est une espèce de noria de construction grossière. Elle se compose d'un arbre vertical reposant à sa partie inférieure sur une sorte de crapaudine et guidé à l'extrémité supérieure par un tourillon s'emboîtant dans une traverse horizontale plus DU moins longue suivant la puissance de la saquieh.
A cet arbre est fixé un levier horizontal pour la mise en mouvement de l'appareil, ainsi qu'une roue également horizontale, garnie
478 NIL, SOIÎHAN, EGYPTE
d'alluchons, qui engrène un pignon verticnl, aussi muni <1 alluchon», dont Taxe passe au-iiessous «lu mamye et [wrte à son autre extrémité une roue à lanterne. Cette dernière supporte !a chaîne en corcie de palmier sur laquelle sont obliquement fixés des pots en terre espacés de 0™,50 environ.
Suivant ses dimensions et la hauteur d'élévation qui atteint parfois iO ou H mètres, la saquieh est actionnée par un iKPuf, un butlle, un
t^muJte ffSt — la Saquieh.
cheval ou un chameau, voire même un âne, ou {mr une paire de chacun de ces animaux. Lorsqu'elle est en mouvement, la chaîne de corde remonte et les pots se déversent, par suite de leur (>osition oblique, dans un récipient latéral, communiquant par ses extrémités avec les rigoles d'irrigation,
Làsaquieh, de construction primitive, exige des animaux un travail de beaucoup supérieur à son rendement. Par suite des secousses imprimées à la chaîne et résultant des défectuosités du mécanisme, du faux rond de la roue ii lanterne et aussi de la mauvaise disposition des pots, une !K>nne partie de l'eau élevée retombe dans le puisard. D'après les expériences déjà citées, une saquieh équivaut à 4 chadoufs. Elle peut débiter, suivant les liauteurs d'élévation, de
4 mètres cubes 200 à 4 mètres cubes 800 par heure et suffire à l'arrosage de 4 feddans (1).
Par suite de son prix d'achat peu élevé et de la facilité de son entretien, cette machine est, après le chadouf, celle dont l'emploi est le plus général. On en compte 5,000 dans le Saïd et environ 34,000 dans le Delta.
Le fellah possède aussi des appareils élévatoires plus modernes et plus perfectionnés que les précédents; ce sont :
Le tabout;
La roue à palettes;
La noria;
La pompe à chapelets;
La vis d'Archimède.
Le tabout, mis en mouvement comme la saquieh, se compose d'une roue de 3 à 5 mètres de diamètre dont la couronne est creuse et divisée en compartiments qui s'emplissent en plongeant dans l'eau et se déversent ensuite dans une bâche en bois ou en pierre à quelques centimètres au-dessus des terres à irriguer. De construction plus soignée que la saquieh, le tabout est d'une grande légèreté tout en réunissant les conditions désirables de solidité.
La roue à palettes se compose de trois parties principales : un axe, la roue motrice à palettes dont la construction rappelle celle des roues à aubes des navires à vapeur, et la roue à lanterne munie, comme celle de la saquieh, d'une chaîne à pots. La roue à palettes est mise en mouvement par le courant de l'eau, aussi n'est-elle installée que sur les canaux ayant une pente kilométrique supérieure à ceux du Delta. Elle est surtout employée au Fayoum où cette pente atteint 0™,50 pour certaines artères.
La noria, la pompe à chapelet et la vis d'Archimède, de construction européenne, sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'en faire la description.
Machines à vapeur. — Les premières machines à vapeur furent introduites en Egypte par les princes de la famille vice-royale, qui avaient de vastes étendues de terres à arroser. C'étaient de grands moteurs à simple effet, du type dit à cataracte, encore en usage dans
(1) Au Soudan, la saquieh est ofQcieUement considérée comme desservant cinq feddaos.
280 NIL, SOUDAN, KGYPTE
les mines de Cornouailles. Peu à j)eu, ces antiques apiuireils cédèrent la place à des engins plus modernes, plus |>erfectionnés et partant plus économiques. Aujourd'hui TÉgypte, {)Ossède, en tant que machines à pomper, à peu près tous les types de moteurs à vapeur connus et surtout un grand nombre de loconiobiles; les uns, comme les autres, sont, pour la plujmrt, de provenance anglaise.
Il est peut-être utile d'ouvrir ici une parenthèse et d'exposer les causes qui ont, pendant longtemps, nui à la {propagation du matériel mécanique français en Égyi)te.
Les [)roi)riétaires indigènes et un grand nombre d'usiniers européens étaient pénétrés de cette conviction que les machines françaises se» trouvaient inférieures, comme force, aux machines anglaises, c'est-à-dire que la valeur dynamique de ces dernières était supérieure à celle des premières. Cela est vrai, en principe, puisqu'en France l'unité de force désignée sous le nom de force de cheval est à la môme unité anglaise dans le rap[)ort de 0*^*^,986,333 à 1, de sorte qu'une machine de 70 chevaux de 75 kilogrammètres correspond à une machine de 69 chevaux de 33,000 livres pieds anglais. Ce n'est toutefois pas sur cette légère diflerence que re[)ose l'absurde préjugé dont voici l'origine :
Il est arrivé plusieurs fois que, ayant entendu vanter les machines de certains de nos constructeurs et tablant sur des renseignements fournis par des mécaniciens résidents peu éclairés, ou pour avoir pris comme point de comparaison des moteurs anglais en fonction qu'on leur a dit être de 20, 30 ou 40 chevaux, des Égyptiens ont demandé en France des machines qui se sont trouvées troj) faibles pour le travail en vue duquel on les avait commandées. Ces déconvenues, habilement exploitées par les concurrents étrangers et leurs agents qui se sont bien gardés d'en indiquer la source, résultent de ce que les constructeurs français spécifient la valeur dynamique de leurs machines, fixes ou locomobiles, à l'aide de leur force indiquée en chevaux de 75 kilogrammètres, ayant une consommation présumée de combustible par cheval, et quelquefois au moyen de la puissance effective en chevaux de 75 kilogrammètres mesurée sur l'arbre moteur. Les machines anglaises sont toujours spécifiées par leur force nominale équivalente, suivant les constructeurs, à la moitié, au tiers, au quart et môme au cinquième de leur force indiquée lorsqu'il s'agit de machines marines.
Ajoutons que les mécaniciens anglais se sont attachés à produire
des types de locomobiles d'un prix peu élevé, dont le générateur, de construction soignée, comporte un fourneau de vaste capacité susceptible de brûler utilement le bois de cotonnier et toutes espèces de paille. Leur mécanisme simplifié dans la limite du possible, permet d'en confier la conduite et l'entretien à n'importe quel fellah à peine dégrossi.
Le fourneau des locomobiles françaises, établi pour le chauffage à la houille et la meilleure utilisation de ce combustible, est souvent impropre à l'emploi du bois et de la paille comme moyen de chauffage. La chaudière, presque toujours à retour de flamme, est lente à mettre en pression, ce qui, en Egypte, est considéré comme un grave défaut. Leurs cylindres ainsi que leur mécanisme reposant sur un bâti unique qui annule les effets de la dilatation du générateur, offrent des garanties de solidité et de bon fonctionnement évidemment supérieures à celles que présentent les précédentes ; mais, vice capital, elles coûtent plus cher. Le fellah, qui produit son combustible, ne s'est jamais soucié de rechercher un moteur économisant des matières dont il ne sait souvent que faire,'en dehors du chauffage de ses machines et de la nourriture de son bétail; le manque de voies de communication et de moyens de transport l'empêchant sur un grand nombre de points du Delta d'en tirer un autre parti.
Le préjugé qui vient d'être signalé et qui a causé de grands préjudices à l'une des branches de notre industrie nationale, n'est pas encore complètement déraciné, mais il est fortement ébranlé. Grâce au succès incontestable de diverses installations de machines élévatoires, d'origine française, entre autres les belles machines compound de la Compagnie des eaux du Caire exécutées par les Forges du Creusot, celles du Khatatbeh construites dans les ateliers de M. J. Farcot à Saint-Ouen, le public égyptien sait aujourd'hui que la France produit des appareils à vapeur qui défient la concurrence, à tous les points de vue. Cependant, tant que nos constructeurs conserveront tel quel le type de leurs locomobiles, qui réunissent sans doute toutes les conditions recherchées par l'acheteur français, ils en trouveront difficilement le placement en Egypte.
Par la facilité de son installation, de sa conduite et de son entretien, la pompe centrifuge est devenue d'un usage général en Egypte où, sauf quelques roues Sagebien ou à tympans, on ne rencontre plus guère d'autres appareils élévatoires mus par des machines à vapeur.
Les machines à vapeur d'arrosage sont au nombre d'environ 3,000, 420 fixes et 2,580 locomobiles, formant ensemble une force nomi nale de 30,000 chevaux. On jXîut dire que 60,000 chevaux-vapeur ofTectifs sont em[)loyés à élever de l'eau en Egypte.
Les combustibles employés pour le chauffîige des machines sont le charbon, le bois de cotonnier, diverses espèces et qualités de pailles et les tiges de maïs. Les générateurs des grandes usines de la Daïra- Sanioh sont exclusivement chauffés avec de la biigasse. Dans la pratique, on admet que trois unités de combustible végétal équivalent à une unité de houille. A première vue, il semblerait, étant données les quantités énormes de bois de cotonnier, de paille et de bagasse produites par le pays, qu'il y ait profit à les brûler à l'exclusion du charbon. Mais le nombre de bras (|u'il faut em[)loyer pour effectuer les différentes manipulations dont ils doivent être l'objet, avant et pendant la chauffe, en augmentent le prix de revient dans une pixv portion telle que, à moins de n'en pouvoir tirer aucun autre parti, on préfère les vendre et acheter du charbon.
Planche iV® 52, — Installation primitive pour brûler le combustible végétal
Le prix de l'arrosage à la vapeur ne doit pas dépasser P. E. 10 par feddan et par arrosage pour ne pas peser trop lourdement sur le prix de revient de la culture. Il varie évidemment suivant la hauteur à laquelle l'eau doit être élevée et cette hauteur est d'autant plus grande que les terres à arroser sont plus distantes du littoral de la Méditerranée.
Trop souvent éprouvé par le manque d'eau, le fellah ne sait pas la ménager ; chaque fois qu'il le peut et par crainte d'un lendemain
incertain, il se livre à un véritable gaspillage qu'il est bien difficile de refréner. En dépit de toute mesure, il essaiera toujours d'amener il la surface de son champ le plus d'eau qu'il pourra y introduire ; puis il le laissera ensuite à sec pendant une période peut-être trop longue, faisant ainsi subir à ses céréales ou à ses cotons des alternatives fâcheuses d'excès ou de privation d'humidité. Tantôt ses cultures seront submergées, tantôt elles souffriront de la soif, au grand préjudice du rendement.
Lorsqu'il lui sera donné de disjioser en tout temps et avec abondance de l'eau qu'il ne peut se procurer parfois qu'en quantités insuffisantes et au prix d'un labeur excessif, le fellah sera peut-être moins porté à en abuser. L'abondance et la sécurité le rendant moins avide, l'amèneront à employer rationnellement le bienfaisant liquide, c'està-dire selon les vrais besoins de la terre et des cultures qu'il lui confie.
Les quantités d'eau à donner aux terres à irriguer varient suivant la hauteur de ces terres par rapix)rt au Nil ou au canal qui les traverse, selon l'épaisseur de la couche arable, la nature du sous-sol, les produits cultivés, et aussi suivant que les rigoles d'amenée sont plus ou moins développées. Si l'eau doit parcourir de longues distances, il se produit, indépendamment des pertes par infiltration, une grande évaporation dans les rigoles qu'échauffent facilement le soleil d'Egypte. Or, les conditions dans lesquelles doit s'opérer l'irrigation diffèrent souvent d'un district à l'autre. Il s'ensuit que des expériences faites à ce sujet peuvent donner des résultats qui ne concordent pas avec ceux d'essais semblables pratiqués sur d'autres points.
D'après Mahmoud-Pacha-El-Falaki, savant astronome et mathématicien, dir^teur de l'Observatoire du Caire, et Rousseau -Pacha, prédécesseur du colonel sir Scott Moncrieff, un feddan de terre cultivable doit recevoir les quantités d'eau suivantes, en vingt-quatre heures: