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PROJET DE LA MOTTE

Obliger le Nil à modéœr sa furie jK^ndant les crues extraordinaires et à accomplir quand même sii mission bieiifaisaiite lors des crues insuffisantes, tel <'st le problème dont s<.» sont depuis longtemps préoccupés les ingénieurs (|ui ont étudié le régime du grand fleuve égy|>tien. Plusieurs j)ens(»iit avoir tmuvé la solution et sont auteui*s d'importants projets (|ui vont être sucevssivement examinés.

La j)rioril/» doit étiv a(îConlée au pnyel d'un d(* nos compatrioti»s, M. le comte de La Motle, et de son collaborateur M. Jacquet, inspec-

(i) 31,100,000 francs, somme Irùs considérable pour un pays d aussi faible étendue que l'Eg>ple.

«ONTAGNE D^

teur général des ponts et chaussées et auteur du barrage de la Saône à Lyon. Au moyen d'immenses ouvrages d'art, M. de La Motte se propose de remédier radicalement à la situation précaire actuelle, cause de si graves inquiétudes pour le gouvernement ^yptien et de poser les véritables bases des améliorations complémentaires qu'il y aura lieu d'apporter ensuite au régime du fleuve et au système des irrigations de l'Egypte.

Au Sud du défilé de Grebel-Selseleh, à 55 kilomètres environ en aval d'Assouan (1) et sur la rive droite du Nil, se trouve la vaste plaine de Kom-Ombos, limitée, à sa partie Nord, par un des monts Selseleh et à l'Est par les contreforts de la chaîne arabique. Sa superficie approximative serait de 790 kilomètres carrés, son sol est formé d'une épaisse couche d'alluvions. Suivant les uns, ces alluvions ont été abandonnées par les eaux qui ont recouvert périodiquement la plaine pendant les milliers d'années antérieures à la destruction du rapide de Selseleh. Suivant d'autres, le Nil n'a jamais atteint le niveau de cette plaine qui domine de plusieurs mètres les terres cultivées en bordure de ce fleuve et dont l'altitude est de 7 mètres supérieure à la cote atteinte par la crue exceptionnelle de 1877. De l'avis de ces derniers, les alluvions résulteraient de la désagrégation des roches de la chaîne libyque dont les débris ont été importés par les pluies. Il pleut rarement dans ces parages, mais les eaux du ciel y forment parfois des torrents qui se précipitent dans les gorges, entraînant tout sur leur passage. On peut aussi admettre que les riches alluvions de la plaine de Kom-Ombos sont l'œuvre d'un Nil coulant plus à l'Est et venant d'Assouan par la vallée élevée connue dans le pays sous le nom de Khor-Abou-Sibère. Il faut avoir parcouru soi-même la contrée tout entière pour se prononcer sur l'orographie générale qui seule marque les pentes et détermine l'écoulement des eaux suivant telles ou telles déclivités.

Après avoir longuement étudié le cours du Nil, de Dongola aux embouchures, c'est ce site que M. de La Motte veut transformer en un bassin lacustre, semblable à celui que, d'après la tradition, le roi Moéris créa au Fayoum. Son projet comprend la construction de trois barrages, l'aménagement de deux dérivations et le creusement d'un canal d'irrigation. (Planche n® 65).

Le lit du fleuve serait barré par un premier ouvrage insubmersible,

(i) En suivant le Nil.

(le 30 mètres de hauteur et de 400 mètres de longueur, comportant un prolongement mobile de 300 mètres et <le 17 mètres de hauteur, édifié en travers dc^ la dérivation de la rive droite. Les deux autres l)arrages auraient : le premier, 700 mètres de longueur et 17 de hauteur; il servirait de régulateur au canal de décharge et serait par conséquent mobile; le second, insubmersible, aurait 1,300 mètres de longueur. Clôturant Texlnîmilé Nord de la plaine de Kom-Ombos, il s*appuierait à TEst sur Tun des contreforts de la chaîne arabique, et à rOuest sur un enrochement soudé au Gebel-Selseleh.

L'exécution des travaux qui viennent d'être résumés permettrait de prévenir et (fannihiler las dangers des crues trop fortes et de parer aux conséfjuences des ci'ues trop faibles ; l'Egypte deviendrait la maîtresse» absolue de son fleuve, au lieu d'en être la tributaire; elle verrait sa richcîsse Uîrritoriale et sa puissance de production s'accroître dans une niesun» considérable.

Lors des crues menat/anli^s, des milliards de mètres cubes d'eau, arrêtés au passage, s'emnuigasineraiimt dans la plaine de Kom-Ombos ainsi que dans le lit du fleuve entiv (jel>el-Sc»ls(Jeh et Assouan, de manière à [)rés(;rver Itis conti^ées d'aval des inondations dévastatrices. Même au cours des crues ordinaiivs et tout en conservant au fleuve un débit suffîsant à l'alimentation des canaux séfi, ou pourrait lui emprunter, durant une période plus ou moins longue, d'énormes quantités d'eau qui vont inutilement si* jn^rdre dans la mer.

Dans l'un ou l'autre cas, ces n*serves d'eau que M. de La Motte estime être supérieures à sept milliards d<* mètres culjes, seraient rendues au Nil, soit pour en élever le niveau lorsque les crues sont trop faibles, soit pour maintenir ce niveau à une hauteur supérieure à celle (ju'il conserve actuellement dans ses |>ériode8 de décroissance. Le débit quotidien du fleuve |)ourrait ainsi être accru pendant 200 joui^s, (le 30 millions de mètres cubes, sans |K)ur cela assécher le lac artificiel de Kom-Ombos. Avec ces 30 millions de mètres cubes, le fonctionnement des nombreuses machines, é[>arpillées sur tous les iK)inls de TÉgypte, deviendrait inutile et les établissements du Khatatbeh et de TAlfeli (jui élèvent Peau d'irrigation j)our le Bchéra, pourraient être supprimés. Ces établi sst.*ments coûtent annuellement L. E. 25,000, (650,000 francs) en U»nips de crue normale.

400,000 feddans de terres aujounThui abandonneras par suite.» de rabaissement général du plan d'eau du Nil, s<»raient de nouveau exploités; la transformation des bassins d'inondation en régions de

cultures séfi deviendrait possible; les produits rémunérateurs, tels que le sucre et le coton, remplaceraient la culture des céréales, seule ou presque seule pratiquée dans ces bassins; les cultures séfi du Fayoum et de Guizeh, celles de la Basse-Egypte, de même que les rizières, prendraient une extension supérieure à plus de 350,000 feddans. La fortune publique de l'Egypte subirait ainsi un mouvement ascensionnel d'une énorme importance et les sommes considérables qu'elle consacre annuellement pour se défendre contre les inondations deviendraient disponibles.

Les études préliminaires des travaux qui viennent d'être esquissés à grands traits ont été poursuivies aux frais de la Société dite d'Études du Nil. Le projet présenté en 1885 au Ministère des Travaux publics d'Egypte y fut accueilli avec bienveillance et fut, dit-on, sur le point d'être accepté.

Sous la réserve que le résultat des études plus complètes, à faire ultérieurement, confirmera les promesses de M. de La Motte, l'opinion des ingénieurs européens, sans distinction de nationalité, résidant en Egypte, lui fut unanimement favorable. Tous sont convaincus de la nécessité qui s'impose de se rendre maître du Nil pour assurer le sort de l'agriculture dans la Haute et la Moyenne-Egypte et l'amélioration des irrigations dans le Delta.

L'examen des propositions de M. de La Motte soulève les diverses objections sérieuses ci-après :

1° Étant donnés la faible pente du Nil et le peu de distance qui sépare Gebel-Selseleh de la première cataracte, le relèvement du plan d'eau en amont des barrages aura pour résultat de noyer toutes les terres cultivables jusqu'à Assouan;

2** Les eaux emmagasinées dans le lac de Kom-Ombos s'y dépouilleront d'une grande partie de leur limon ;

3® Les couches de limon ne tarderont pas à s'accumuler et à former des épaisseurs considérables.

¥ La dépense à prévoir pour la mise en œuvre du projet est de 4 millions de livres égyptiennes, soit plus de 100 millions de francs, non compris les sommes qu'il faudra consacrer au creusement de nouveaux canaux d'irrigation et d'égouttement pour l'utilisation des 30 millions de mètres cubes qui seraient restitués journellement au Nil à l'étiage;

5® Les irrigations d^Égjpte dépendraient d'un immense ouvrage dont la rupture entraînerait la ruine et la destruction, sinon totale, du moins partielle du pays.

45i ML, SOUDAN, EGYPTE

En dernier lieu, citons, à titre de curiosité, Popînion émise par un géogrîiphe étranger : « En faisant refluer les eaux en amont, les terres en l)ordurt» seniient, non noyées, mais ruiné(.*s |)ar les infiltnitions. Il faudniit craindre, a-t-il dit, que le retard des eaux dans les canaux dérivés n'en augmentât la salure, comme cela s'est produit pour les canaux latéraux, le Raimiadieh et Tlbrabimieh. >

Cette opinion n'est |)as s<*rieuse ; elle témoigne d'une connaissance très su[K*rficielIe des chos<»s dr. l'irrigation égy[)tienne : les eaux du Rahmadi(;h ne sont jamais sahVs et sicelh»s dérivées de rihrahimieb se saturent avant d'arriver au Bahr-Youssef, c'est [)arce que ce dernier sé»rt alternativement dr ciinal (J'amenckî et de masraf ou canal d'égouttement.

Voici ce que répondent, aux objections ci-dessus exposées, les partisans du projet de M. de La Motte :

« L(*s indemnités à accorder aux pnjpriétaires riverains augmenteniient sans doute, dans une; notable mesure, les dépenses de mise en œuvre. On |K»ut, toutefois, [»n;voir la |)ossibilité de reconstituer de nouv<»lles ternes plus facilement cultivables (|ue les anciennes et partant d'une plus grande valeur; il y aurait donc compensation.

> L(*s eaux sont retenues cbacjue année dans les bassins d'inondation ; elles ne n^lournent au Nil que lorsqu'elles ont déposé la presque totalité des matières qu'elles tenaient en sus[)ension avant leur intr'oduclion <lans les bods ; en outre, |)endant près de buit mois, c(^lles qui cx)ulent dans le Nil sont presque d(»cantées. En sontelles |)Our cela moins nn^Jiercbées par le cultivateur du Delta? On ne commettrait donc aucune exagération en avançant que, après la création du lac de Kom-Oml)os, les eaux distribuées dans la Basse- Egypte si^niient égales en (jualité à celles qui lui sont actuellement réparties. Ne vaut-il pas mieux, d'ailleurs, dis[>oser d'une eau même limpide que de n'en pas avoir du tout? Il suffit, dans ce cas, de remplacer le limon (|ui est, (pioi (|u'on en ait dit, un bien faible r(HX)nstituanl, par des engrais artificiels lx»aucoup plus énergiques.

» L'envasement du lac par les couches d'alluvions, apportées [>ar les eaux, est une question d(»s [)lus séri(îus(»s; le moyen de le prévenir est à trouver. Cet envasement ne constitue, toutefois, pas la pierre d'acboppement du projet.

» En ce qui conc(Tne Icîs accidents susceptibles de survenir aux grands barrages de Gelx^l-KSiHseleh, il n'y a j^as lieu d'en tenir compte. Les ingénieurs sauraient parer à toutes les éventualités.

A moins d'un bouleversement de la croûte terrestre, les barrages qu'ils construiraient arrêteraient le vieux Nil dans sa course, quels que puissent être ses efforts pour les renverser.

» Les difficultés de l'heure présente et les ressources limitées de l'Egypte font également de la dépense à prévoir un ai^ment sérieux à opposer à la mise en œuvre du projet de La Motte. Les difficultés financières ne sont cependant pas insurmontables. La dépense ne doit, en somme, s'élever qu'à 100 millions de francs qui pourraient être amortis en un petit nombre d'années au moyen de sommes que le budget égyptien est dès à présent en état de supporter. »

M. l'inspecteur général Jacquet clôturait comme suit son rapport sur la question qui nous occupe :

« Nous nous . trouvons en présence d*un projet dont les résultats seront immenses, non seulement au point de vue des bénéfices à réaliser, mais encore pour la fortune et la prospérité d'un grand pays comme TÉgypte. . » Une telle entreprise est une œuvre internationale universelle.

» Pour pouvoir Tapprécier complètement, pour reconnaître si elle est réellement pratique, des études définitives seront nécessaires. Ces études représentent une somme considérable, parce quelles embrassent de vastes territoires, dans des déserts où l'on doit tout apporter pour vivre, sous un climat que les Européens ne peuvent supporter sans prendre des précautions extraordinaires.

ï> On doit évaluer à un million la dépense des études à faire pour avoir les éléments complets du projet de barrage à (rebel-Selseleh. Ces études doivent comprendre la topographie exacte du passage de (rebel-Selseleh et de la plaine du Kom-Ombos entre les çhaines libyque et arabique jusqu'à Assouanet même jusqu'au sommet de la première cataracte. Des nivellements précis permettront d'apprécier la surface réelle des territoires qui pourront être submergés par la retenue de Gebel-Selseleh et de déterminer la hauteur à laquelle doit être opérée cette retenue. Les nivellements seront poursuivis dans toutes les vallées qui s'ouvrent sur la plaine de Kom-Ombos ou sur le cours du Nil, de manière à reconnaître celles qui pourraient être arrosées par l'inondation ou par des irrigations dérivées du bassin de retenue, et notamment pour s'assurer de la possibilité de porter les eaux dans les vallées latérales qui relient Assouan aux parties supérieures de la cataracte.

» Ces études pourront être inutiles ou du moins pour longtemps stériles, si des circonstances quelconques, notamment la situation politique, empêchent ou ajournent la réalisation des projets d'aménagement du Nil et surtout si on vient à reconnaître l'impossibilité de leur exécution.

» L'opportunité de faire les dépenses considérables de ces études est donc une question sérieuse, qui engage d'une manière grave la responsabilité de ceux qui sont appelés ârla résoudre.

» En ce qui nous concerne, nous n^hésitons pas à la résoudre affirmativement.

1 Toutes les reconnaissances faites jusqu'à ce jour donnent la conviction que le programme de la Société du Nil est réalisable et il ne peut y avoir d'incertitude que sur l'importance des travaux et le chiffre des dépenses nécessaires à leur exécution. Mais les résultats sont tellement considérables qu'ils seront toujours hors de proportion avec les dépenses.

» L'état actuel de l'Egypte ne permet pas de prévoir à quelle époque lesétudes de la Société du Nil pourront être reprises. Mais ces études s'imposent et se feront nécessairement. »

« Lyon, 15 jaUlet 1882. »

Au cours d'une dernière excursion faite au delà d'Assouan pendant Tété de 1887, M. de La Motte a conçu et étudié le projet de compléter, par la création d'un deuxième réservoir, Taction qu'on obtiendrait sur le régime du Nil en établissant le lac artificiel de Kom- Ombos. Le point indiqué par lui, pour l'emplacement du deuxième réservoir, serait la plaine de Kalabcheh, située à environ 50 kilomètres en amont de la première cataracte.

Cette proposition complémentaire devra, comme la première, être l'objet d'études définitives qui seules pourront permettre de statuer, en toute connaissance de cause, sur la valeur de chacune d'elles.

WADY-REYAN

Linant de Bellefonds-Pacha est de nos jours le premier ingénieur qui ait soulevé la question du lac du Fayoum. Il s'est, à ce sujet, livré à de longues investigations et dans son Histoire et description des principaux travaiuc d'utilité publique exécutés en Egypte depuis la plus haute antiquité^ il expose que le lac Moéris occupait le Sud-Est du Fayoum. Il a retrouvé des restes d'ouvrages et des monuments ayant des points de concordance avec les indications données par Hérodote, Strabon et Pline sur l'emplacement de ce même lac.

Après Linant-Pacha, M. de La Motte, se rendant compte de l'influence bienfaisante autrefois exercée par le Fayoum sur l'économie des eaux de la Basse-Egypte, avait considéré le rétablissement de ce réservoir comme faisant partie des améliorations complémentaires qu'il y aurait lieu d'apporter au régime du Nil, après toutefois que la création du lac de Kom-Ombos eût été un fait aceompli. Et sur sa magnifique carte du cours du Nil, qu'il prêta depuis à l'étatmajor de l'armée britannique pour servir à l'expédition du Soudan,

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