‹ De l'équateur à la Méditerranée;Chapitre 50 sur 197 · Boir · texte numérisé non relu

Boir

La température minima ne s'abaisse pas au-dessous de 14 degrés centigrades ; les plus grandes chaleurs à Tonibre atteignent et dépassent parfois 50 degrés.

Les habitants du Soudan peuvent être divisés en deux grandes catégories : les nomades et les sédentaires. Les nomades s'occupent de chasse, de l'élevage du bétail et d'animaux de bât, de transport, de commerce intérieur et extérieur. Le commerce intérieur consiste en l'échange de produits avec les habitants sédentaires. Le commerce extérieur comprend l'échange d'objets de luxe contre des matières brutes, telles que les gommes, Tivoire, les plumes, etc., etc. Le transit était alimenté par les échanges entre le Darfour et l'Abyssinie.

Les habitants sédentaires se livraient, soit à la récolte des produits naturels, tels que la gomme qu'on recueille après la saison des pluies, les plantes médicinales qui croissent spontanément, soit à l'agriculture.

Cette industrie, à Télat rudimentaire chez quelques-unes des [>euplades soudaniennes, n'existe môme pas chez les autres; les détails y relatifs n'ont actuellement pas d'intérêt immédiat et ne comportent que les déveIopj>ements sommaires qui vont suivre.

Les |)rincipales tribus vivant dans les parages du Bahr-el-Gebel sont lesCher, lesAlia, les Kitch et les Nouer. Les Madietles Bari sont fixés sur les bords du Bahr-el-Ziraf et les Denka sur ceux des marais inmienses qui s'étendent jusqu'à Fachoda, centre de la grande tribu des Chillouks.

Malgré la fertilité prodigieuse du sol sur lequel elles sont disséminées, fertilité qui rend le travail de la terre aussi facile que fructueux, ces peuplades, fréquemment décimées par les guerres qu'elles se font entre elles et par les incursions des chasseurs d'esclaves, ont presque toutes cessé de se livrer aux travaux agricoles. Leurs cham|)s, autrefois cultivés, sont aujourd'hui déserts; elles sont souvent en j)roie à d'affreuses famines, résultiit du manque de sécurité, de l'imprévoyance et d'une insouciance dont seuls peuvent se faire une idée ceux qui ont vécu en contact axoc les noirs.

Le gouvernorat général du Soudan fut souvent obligé de réquisitionner toutes les barques disponibles à Khartoum et de les faire remorquer par sa flottille à vapeur, pour transporter dans ses [)rovinces équatoriales, qui en étaient absolument dépourvues, le doura (sorgho) récolté sur les lx)rds et dans les îlots du fleuve Bleu. Lorsque les secours tardaient, des milliers de créatures humaines suc€ombaient à la famine après avoir dévoré les animaux et les insectes les plus immondes, et jusqu'aux feuilles d'arbres.

102 NIL, SOUDAN, ÉGYPTK

Un agent du gouvernement égj^ptien, qui est en même temps un savant, un philantlirope, et un voyageur intrépide, Emin-Bey, celui que Stanley tente aujourd'hui de délivrer, a fait les eflbrts les plus louables et les plus intelligents pour répandre ragriculture dans tous les postes et chez toutes les tribus placés sous son commandement. Par ses soins, les soldats égyptiens des postes militaires avaient enrichi la faune et la flore d'espèces nouvelles. Les Madi apprirent d'eux à cultiver leurs champs avec soin et à semer chaque grain séparément. Il fonda aussi, près de Gebel-Reggiaf, une station agricole qui était prospère avant l'insurrection et dont les produits Tout, sans doute, aidé à supporter l'isolement dans lequel il vit depuis plus de trois ans.

Avant Émin-Bey, des missionnaires autrichiens avaient également essayé de faire naître à la vie agricole les populations noires vivant dans le voisinage de Gondokoro. Ces missionnaires furent lassés par l'indolence des noirs et i>ar la fièvre qui les décima. Si l'on délivre jamais Émin-Bey, que subsistera-t-il de ses essais de culture? Les populations noires qu'il a tenté de rattacher à l'humanité et d'initier au mouvement universel ne tarderont pas à retomber dans leur état primitif de barbarie.

La seule notion rationnelle d'agriculture que possède la grande majorité des peuplades du fleuve Blanc consiste dans l'écobuage ou incendie des herbages qui recouvrent les champs destinés à être mis en culture. Tous savent que les cendres provenant de l'incinération des plantes sauvages parasites ajoutent à la fertilité des terres.

Au Sud de Gondokoro, la banane constitue la base fondamentale de la nourriture des noirs; ils y joignent une espèce de riz sauvage, à grains petits, allongés et durs, appelés suivant les tribus, « lob » ou « koleb ». Plus au Nord, on cultive le « doukhoun » (Peni cellaria), l'éleusine avec laquelle les natifs fabriquent de la bière, le tabac et diverses sortes de haricots. Entre Lado et Fachoda, les indigènes vivent de leur chasse ou de leur pêche et des graines d'une variété de lotus, le «sutep», qui croît dans les marais. On chercherait en vain, dans leurs tribus, un produit agricole.

Dans le Darfour, le Kordofan, le Soudan oriental et sur les bords du Nil bleu et du Nil proprementdit, les procédés de culture, toujours sommaires, sont cependant moins primitifs que chez les noirs du fleuve Blanc. Les indigènes y ont adopté ceux en usage dans la Haute- Egypte; ils connaissent la charrue, mais ils s'en servent peu et se

Planche

La Sélouka

bornent à jeter les semences à la volée sur le sol détrempé par les pluies ou découvert par le retrait des eaux.

Les Nubiens emploient cependant la « sélouka », instrument aratoire en bois inconnu en Egypte.

Par la pression du pied posé en a, on enfonce la pointe 6 dans la terre humide; on dépose quelques semences dans les trous ainsi pratiqués, qui sont espacés selon le genre de culture. La nature fait le reste.

Dans les îles, les îlots et sur les bords du Nil, les terres sont arrosées au moyen de la saquieh et du chadouf. Durant les basses eaux* lorsque la hauteur d'élévation devient trop grande, la chaîne à pots des sjiquiehs (1) doit être allongée, les chadoufs sont doublés ou triplés. On les place alors les uns au-dessus des autn^s; la hauteur à laquelle il faut élev(^r l'eau dépassant la limite que peut utilement atteindre une vseule de ces machines.

Les terres du Darfour et du Kordofan sont formées de la décomposition des roches cristallines ou gréseuses des montagnes. Celles des trois Nils sont d'origine alluviale. Leurs princi[)aux produits agricoles sont j)eu nombreux; ils comprennent quelques variétés de céréales, de graines oléagineuses et de plantes potagères.

Le « tef » (Poa abyssinica^ Paturin)^ le doura (sorgho, Holcus sorghum), le doura chamieh (mais, blé turc), le « doukhoun » (Peni cellaria) et un peu de froment sont à })eu près les seules céréales connues au Soudan.

Des deux espèces de graines oléagineuses, le sésame seul sert à la fabrication de l'huile. Les arachides sont rares et considérées comme des fruits. Les produits de la petite culture, peu nombreux, ne méritent aucune mention particulière, sauf en ce qui concerne les oignons, dont on fait un trafic assez important. Ils sont principalement transportés dans les postes du fleuve Blanc où leur culture ne s'est acclimatée que dans c^s dernières années (2).

(1) La saquieh, ou roue à pots, le chadouf, ou seau à bascule, sont l'objet d'une description spéciale dans la troisième partie de Touvrage.

(2) L'auteur n'a pas la prétention de se donner pour botaniste; l'exposition sommaire des produits agricoles du Soudan qu'il a entreprise a surtout pour but de faire ressortir le peu de ressources naturelles dont disposent les habitants des possessions africaines de i*Égypte.

Le a lef », céréale à {grains petits et à paille courte, d'environ 0™,40 de hauteur, est cultivé dans les régions du haut Nil bleu. Bien moulu, il donne un pain presque blanc, facilement difçestif et nourrissant. Les natifs le préfèrent au froment, dont ils récoltent cej>endant une variété de qualité inférieure. Dans le Sennaar, on cultive le sésame et un peu d'orge, mais c'est le doura fétérit qui fait l'objet des [)lus larges cultures. Cette province, grenier où vient s'approvisionner le reste du Soudan, en exporte chaque année 500,000 ardebs (983,000 hectolitres). Mieux cultivées elle pourrait en produire hî double.

C'est avec la « fétérit » préalablement broyée sur la « mourakha » par les femmes, que l'on fait le {)ain grossier dont se nourrissent les Soudaniens. Disons en passant que la « mourakha » était employée par les anciens Égy[)tiens comme on peut le constater au musée des antiquités de Boulaq. C'est une pierre plate sur laquelle on dépose le grain, écrasé ensuite au moyen d'une deuxième pierre, à laquelle on imprime un mouvement rectiligne alternatif.

Il existe deux qualités de « fétérit » : le « hemessi » et le « safra » ; la première, sorgho à gros grains blancs teintés de rouge, est la plus recherchée.

Outre la « fétérit », on cultive dans les différentes provinces du Soudan, quatre autres variétés de doura : les deux premières sont r « abou chalaula » (IIolcus communis) et 1' « azir » (Sorghum vulgare); elles servent de nourriture aux bêtes de somme et en général à tous les animaux domestiques. La troisième, appelée « moukoud » au Darfour et « mareig » au Kordofan, est un sorgho à gros grains rouges : c'est le Sorghum cemuum ou sorgho penché. La quatrième variété est surtout cultivée pour sa tige sucrée, que l'on peut comparer dans une certaine mesure à la canne à sucre : c'est 1' « encolyp » ou soi^ho sucré.

Le « doukhoun » (Peni cellaria) est la seule plante qui puisse prospérer dans les steppes du Darfour et du Kordofan; elle est la base de la nourriture de leurs habitants et, par conséquent, cultivée sur une très grande échelle.

La culture du froment avait pris un peu d'extension depuis le gouvernorat de Gordon et l'arrivée, à Khartoum, d'un certain nombre d'Européens, civils, militaires ou négociants. Antéric^urement, le blé n'était planté que par les riches Soudaniens, pour leur consommation particulière.

Dans presque tous les districts du Soudan non privés d'eau, on

cultive un excellent coton. Le Soudan oriental en produit suffisamment pour alimenter les marchés de Gadaref, de Galabat et de Kassala, où viennent s'approvisionner les Abyssins. Ailleurs, les quantités récoltées sont limitées aux besoins locaux. Ismail-Pacha-Ayoub, qui gouverna le Soudan jusqu'en 1876 et qui fut depuis ministre des Finances et des Travaux publics d'Égj7)te, avait projeté d'étendre la culture du coton pour améliorer la situation du cultivateur soudanien et pour enrichir le pays. Ce textile demandant, pour prospérer, des quantités d'eau que ne pouvaient fournir les « saquiehs », le Pacha fit acheter ea Europe des machines à vapeur et des pompes dont le transport à travers le désert de Souakin coûta des sommes énormes. Il fit aussi installer à grands frais des usines d'égrenage à Kassala et à Khartoum, et il avait l'intention d'en doter Berbère et d'autres localités.

La tentative d'Ismaïl-Pacha devait fatalement échouer. Seule, l'usine de Kassala fonctionna quelques semaines. Les essais de culture et d'égrenage furent abandonnés, faute de combustible fjour le chauffage des machines d'arrosage et de celles des usines. Les générateurs de vapeur, dépecés, servirent plus tcU*d au blindage de la flottille à vapeur de Gordon.

Pour compléter l'aperçu relatif aux produits agricoles du Soudan, il y a lieu de mentionner les plantations de tabac de Gadaref et les dattes du Dongola.

Le tabac introduit à Gadaref par un planteur grec donnait des produits égaux en qualité à ceux de TAsie-Mineure et très recherchés sur tous les marchés du Soudan. Dongola récoltait chaque année environ 200,000 hectolitres de dattes que les caravanes transportaient à Berbère et à Khartoum, d'où on les réexpédiait dans toutes les directions, même jusqu'à l'Equateur et aux confins de l'Abyssinie.

Le Soudan n'exportait rien du produit de ses cultures; tout était consommé sur place ou échangé entre ses diverses provinces. Son commerce d'exportation consistait [)rincipalement en produits naturels tels que les gommes, l'ivoire, les plumes d'autruche, le café, les peaux, le tamarin et le séné. Il s'élevait à la somme annuelle deL.E. 500,000 (environ 13 millions de francs) dans laquelle figuraient:

Les gommes pour L. E. 213,300

Les plumes d'autruche pour 82,300

Le commerce d'ivoire, monopolisé par l'État, atteignait la somme

de L. E. 12,300 (1). Les ventes de cette précieuse matière avaient lieu à Khartoum; son prix moyen s'élevait à L. E. 30 (780 fr.) le kantar de 44 kil. 493.

La valeur des produits importés ne dépassait pas L. E. 400,000 par an, soit L. E. 900,000 (environ 24 millions de francs) pour la totalité des exportations et des importations du Soudan. Les difficultés qui s'opposaientà leur extension seront exposées^lans les chapitres suivants.

Chez les tribus noires du fleuve Blanc, la terre, propriété commune, était répartie suivant les besoins resi)ectifs de leurs membres. Dans les royaumes musulmans du Darfour, du Kordofan et du Sennaar, elle était propriété de l'État, c'est-à-dire des rois, qui la distribuaient à leur gré.

Antérieurement à la conquête de Méhémet-Ali, les terres cultivées du Soudan oriental, morcelées en une infinité de parcelles, étaient groupées sous l'autorité de chefs décorés du titre de « maleko » ou roi et même de sultan. Chaque village, hameau ou simple réunion de deux ou trois « tokel », huttes en terre avec toiture en paille en forme de ruche, avait son « maleko ». Après la prise de possession turcoégyptienne, l'autorité de ces princi[)icules disparut devant les délégués des moudirs ou gouverneurs de province. Rien ne fut cependant changé du fait de la conquête, en ce qui concerne la propriété du sol: les régions parcourues par les nomades ne cessèrent d'appartenir aux derniers occupants. Les terres situées à proximité des lieux habités, celles des bords du Nil et de l'Atbara restèrent, en général, dans les mains de leurs détenteurs nubiens. Le climat torride du Soudan s'opposant à ce que les hommes venus du Nord puissent s'occuper de travaux agricoles, ceux-ci ne tentèrent aucune usurpation territoriale.

Après la fondation de Khartoum, et quand les pouvoirs publics furent oi^niçés, la majeure partie des détenteurs de terre se firent délivrer des « hodgets », titres réguliers de propriété, par les Mekhemeh du Soudan, qui sont, comme ceux d'Egypte, les tribunaux réglementant la mutation des propriétés, les mariages, les divorces et toutes contestations ayant trait aux successions, ainsi qu'aux biens meubles et immeubles. Les propriétaires qui s'abstinrent n'en continuèrent pas moins à cultiver en paix le champ occupé par leur famille depuis plusieurs générations.

On fit néanmoins, il y a quelque vingt ans, un essai d'enrôlement

(1) En 1883, le Soudan a exporté pour L. E. 130,000 d'ivoire.

de la propriété foncière ; il ne donna pas les résultats qu'on en attendait et ne fut pas renouvelé.

Avant l'insurrection, la terre cultivable était divisée en cinq catégories ainsi dénommées :

Ias Terres Gherouf désignaient celles en bordure sur le Bahr-el- Azam ou grand Nil. Elles étaient recouvertes par les eaux d'inondation ; on les cultivait en céréales après le retrait des eaux ;

Les Terres Ghezayer étaient les îlots du Nil. On les mettait en culture dès qu'ils émergeaient à la décrue ; on y cultivait du maïs, du froment et des légumes;

Les Terres Selouka se trouvaient éloignées du Nil et arrosées seulement par les pluies torrentielles du « kharif » ;

Les Terres Nakda désignaient les terrains bas qui recevaient les eaux d'inondation et celles de la pluie. On en cultivait les parcelles qui se découvraient lorsque le soleil faisait évaporer une partie de l'eau accumulée à leur surface. Le rendement des terres Nakda était supérieur aux autres, mais elles ne pouvaient être cultivées que par les noirs, réfractaires aux fièvres paludéennes ;

Les Terres Atamirs ou K'hala (atamir^ pluriel d'atmour; K'hala^ sauvage) étaient les terrains éloignés des « hallalat », c'est-à-dire des petits villages. Lorsqu'ils se trouvaient arrosés par la pluie, les parties alluviales se cultivaient en doura et les sablonneuses en « doukhoun »;

Les Terres Gherouf et Ghezayer devenaient la propriété de leurs détenteurs, soit en vertu de « hodgets » régulièrement délivrés par les autorités égyptiennes, soit du fait d'une occupation plus ou moins ancienne. Les terres Selouka, Nakda et Atamir étaient cultivées ou laissées en friche par les habitants des villages les plus voisins, suivant leurs besoins ou leur caprice.

Les propriétés Gherouf et Ghezayer acquittaient un impôt de P. E. 25 par feddan de 400 kassabas. Les terres placées dans le voisinage immédiat du Nil n'en payaient que 20. Pour celles qui en étaient éloignées, l'impôt était fixé d'après le rendement constaté. C'était, à proprement parler, 1' « ochour » ou dîme. Les terres arrosées à l'aide de la saquieh étaient taxées à raison de P. E. 200 ou 250 suivant leur qualité, la saquieh étant considérée comme pouvant desservir cinq feddans.

En ce qui concerne les tribus vivant loin du Nil, elles payaient une somme fixée d'après leur importance numérique ou leur richesse en bétail, quelle que fût la superficie cultivée- par leurs membres.

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