‹ De l'équateur à la Méditerranée;Chapitre 56 sur 197 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cours d'eau intermittents qui desœndcnt des plateaux abyssins : le Baraka, le Gach.

— Habitants du Soudan oriental. — Ses forêts, son aspect physique. — Centres commerciaux. — Route de Sennaar, de Gadarcf, de Gallabat et de Kassala. — De Kassala à Souakin. — Importance de Kassala au point de vue commercial et stratégique. — Désert de Souakin. — Description physique de la contrée qui sépare Berbère de la mer Rouge. — Distances à parcourir. — Ressources en eau. — Point de partage du bassin du Nil. — Pentes de la contrée. — Aperçu de la route à parcourir. — Profil de cette route. — Désert de Korosko.

— Caractères géologiques intéressants. — L'Atmour, désert dans toute Tacccption du mot. — L'eau et te puits de TAtmour. — Le Mour'had. — Travaux de Linant-Pacha dans l'Atmour. — Profil en long de la route d'Abou-Hamed à Korosko. — Transports par le Nil. — Les barques, les^dahabiehs, les vapeurs.

— Construction des barques. — Vapeurs de l'arsenal. — Leur rôle dans la défense de Khartoum. — Gordon et le colonel Stewart. — Navigabilité du Nil dans ses différentes parties. — Ti'avei'sée du Caire à Khartoum par les vapeurs de l'arsenal* -^ Voyage du duc d'Aumont. — Flottille de Baker-Pacha. -^Tentative pour délivrer Gordon. — Mort du général. — Différentes routes. — Frais de transport. — Les chemins de fer du Soudan, différents tracés. — Chemin de fer de Wady-Halfa à Motammeh.^ Tronçon actuel. — Projet de M. Prompt. — Reprise du Soudan par laménagement du Nil. — Solution proposée au cas où le précédent projet ne serait pas mis à exécution*

Coulant pi*esqiie pai*allèlemenl au Nil, le Bai*akâ, gi*and coui*s d'eau intermittent, comme le Mai*eb, le Takazzé et l'Atbara, pi*eild naissance sui* le versant septentrional du massif abyssin et va se pei*dre dans une dépression, près de Tokar, à peu de distance au sud de Souakin. Sur sa rive droite, il reçoit un grand nombre

d'affluents. Les plus considérables sont les « khirân » Sontoul, Tama, Sela, Djiob, Angher, Telxit, Oniari, Birlen et Salbatoun, qui lui apportent avec leurs eaux des détritus et des terres arrachés aux montagnes. Ces débris et C43ux des rochers éthiopiens véhiculés par le Baraka lui-même ont constitué un bassin s|M'»cial de terres alluviales qui s'avancent ju.^ue près des lx)rds de la mer ilouge, indé{)endantes de celles créées par les cours d'eau de TOuest. L'hydrographie de ces dernières apf)artient au système nilotique et forme un immense bassin, limité au Sud par le Nil bleu, à l'Est et au Nord par l'Atbara, et à TOuest par le grand Nil. Cette vaste région constitue le Soudan oriental, plus généralement connu sous le nom de Haute- Nubie.

Le Mareb, qui coule entre le Baraka et l'Atbara, prend le nom de « Gach » à Kassala. Il va également se })erdre dans un bas-fond à 190 kilomètres de cette ville et à 35 kilomètres de la rive droite de l'Atbara, après avoir traversé et fécondé les terres des Iladendoas. Dans le but de réduire cette grande tribu à sa merci, un gouverneur turc eut un jour l'idée d'arrêter le cours du torrent devant Kassala et de le rejeter dans l'Atbara. Avec l'assistance d'un Euro{)éen, il établit à cet effet, dans le lit du Gach, une digue de 1,600 mètres qui fit refluer les eaux dans les plaines occidentales. Attaquée avec acharnement par les natifs, la digue se rompit et les eaux reprirent leur direction primitive. Cette inique tentative ne fut pas renouvelée.

Le Soudan oriental est traversé du Sud au Nord par les derniers éperons des montagnes d'Abyssinie, ainsi que par des massifs isolés. Les tribus qui l'habitent sont séparées, en grou[3es indé[)endants, par de hautes collines et des espaces déserts et n'ont, pour ainsi dire, aucuns rapports entre elles. Longtemps, il fut le champ clos où les souverains éthiopiens le disputèrent à ceux de l'Égjpte qui se l'étaient annexé, et qui semblaient devoir le garder pour longtemps, lorscjue l'insurrection du Mahdy vint rompre les liens qui l'unissaient à la puissance maîtresse du cours du Nil.

La base des monts abyssins est entourée d'une zone de forêts qui se prolongent le long des rivières, et la rive droite du Rahad, audessus de son confluent, est en partie couverte de baobabs, de palmiers doums, de tamaris et de gommiers. Les gommes de ces contrées, désignées sous les noms de ghézireh et de talc sont de beaucoup inférieures à celles des mimeuses gommifères du Kordofan. Dans le Sennaar, de même que dans cette dernière province, le tronc

SOUDAN OttlENTAL 129

des baobabs évidé est utilisé comme réservoir, que l'on emplit pendant la saison des pluies. Dans la région cpii s'étend à l'Est du Nil bleu, entre le Rahad et l'Atbam, les plaines sont boisées et fertiles sur les bords des rivières. Elles deviennent arides loin des cours d'eau; les arbres y sont extrêmement rares et la steppe, qui ne reçoit que les pluies passagères, rase comme une lande, s'étend à l'infini, dominée ça et là par des rochers dénudés et par quelques montagnes solitaires. L'Aboul'-Ramleh, qui s'élève à l'Est du Nil bleu, a 500 mètres de hauteur absolue. Il est flanqué de masses de granit qui se superposent fièrement portant dans leurs anfractuosités de magnifiques baobabs. Plus au Nord, le Gebel-Arang et le Gebel-Abach, dont les sommets atteignent 600 mètres au-dessus du niveau de la plaine, sont presque entièrement recouverts d'épaisses forêts. Près de la mer Rouge, au-dessus de la dépression marécageuse où viennent se perdre les eaux du Baraka, se dresse la tète superbe du mont Chaba, dont les roches cristallines ne portent aucune végétation.

Il est dangereux de voyager dans les {)laines {)endant le « kharif », .à cause des fièvres paludéennes qu'on y peut contracter. Dans les régions traversées par le Gach, les bètes de somme: chameaux, chevaux, ânes, Ijestiaux, et même les chiens, ne [>euvent résister aux attaques d'une mouche venimeuse semblable au « tsétsé » de l'Afrique centrale. Cette mouche, du nom de « saurila », disparaît en môme temps que les pluies.

Après Khartoum, les points les plus fréquentés du Soudan oriental étaient Sennaar, Gadaref, Gallabat et Kassala.

Sennaar est l'ancienne capitale d'un royaume musulman. Devenue le chef-lieu de la province soudano-égyptienne du même nom, elle envoyait à Khartoum, par le Nil, son café, ses gommes, du miel, de la cire, du musc extrait de la civette, l'or natif recueilli à Fazoglou, à Fadassi et dans le pays des Galla, ainsi que le sorgho, que son territoire produisait en quantités considérables. Elle recevait, en échange, des étoffes, du sel, de l'aident monnayé. Elle étiiit reliée à Khartoum par une ligne télégraphique.

Gadaref et Gallabat sont deux districts dont les villages principaux sont Aboii-Sin et Motammeh. Pour se rendre à Abou-Sin, on doit remonter le Nil bleu jusqu'à Abou-Araz, localité située à 200 kilomètres de Khartoum, sur la rive droite du fleuve, au sommet de l'angle formé par le confluent du Rahad. Là se formaient aussi les caravanes à destination de Kassala et de Motammeh. On ne trouvait

autrefois de Teau entre Al)ou-Araz et Alx)u-Sin que jusqu'à Kalet- Arangui.

Avant d'aller plus loin, les caravanes devaient s y approvisionner de Teau calcaire et saumâtre, la seule que fournissaient les trous creusés dans le lit des « khirân » desséchés. Depuis 4881, des puits complémentaires ont été creusés entre Kalet-Arangui et Abou-Sin, et les 24o kilomètres qui séparent ce dernier {)oint d'Abou-Araz peuvent être franchis sans qu'il soit nécessaire de faire provision d'eau.

De même que Sennaar fournissait les céréales au reste du Soudan, Gadaref ex[)édiait ses tabacs, qui pénétraient dans toutes les parties de cet immense territoire, à l'exclusion de ceux d'Europe. C'est aussi de Gadaref que Khartoum tirait le sim-sim (sésame) avec lequel on y fabriquait la seule huile connue dans le pays. Aussi Abou- Sin, son marché principal, était-il un centre commercial où chaque jour arrivaient cinq cents chameaux chargés de marchandises

Motammeh, station la plus imj>ortante du Gallabat, est formée de la réunion de nombreux villages. Elle servait d'entrepôt à la fois aux marchands arabes qui y ap[>ortident des étoffes, des armes, du sel et des verroteries, et aux Abyssins qui venaient y offrir leurs cafés, leurs cuirs, de l'ivoire, ainsi que des animaux de selle et de bât. Les produits du pays tels que : la gonmie, le maïs, la cire, le miel et le tabac, étaient également l'objet d'importantes transactions. C'est là que les Abyssins venaient s'approvisionner de ce colon, à soies longues et résistantes, qui leur sert à tisser les toges dans lesquelles ils se drapent. Motammeh était, en outre, le marché d'où les riches habitants du Soudan tiraient les belles esclaves galla ou abyssiniennes qui peuplaient leurs harems Les caravanes franchissent en quatre jours les 425 kilomètres qui séparent Abou-Sin de Motammeh. Toutefois, la route la plus fréquentée passe par le Nil bleu jusqu'à Karkodj (392 kilomètres de Khartoum), où elle quitte le fleuve pour remonter au Nord-Est. Elle traverse le Dender et le Rahad, suit ensuite le bord de ce dernier affluent du Bahr-Azrac et aboutit à Motammeh à 243 kilomètres de Karkodj.

Kassala se trouve au sommet d'un triangle qui aurait pour base le littoral de la mer Rouge entre Massawa et Souakin. Cette ville est située à 420 kilomètres de Khartoum, à 355 de Massawa et à 430 de Souakin; c'est le chef-lieu de la province de Taka. On peut aller de Khartoum à Kassala en passant par Abou-Araz, Abou-Sin et Tournât. On abrège ainsi la route de. terre de tout le chemin

parcouru sur le Nil bleu ; on y va de même par Gos-Redjeb. Dans ce dernier cas, on traverse, de l'Ouest à l'Est, Timmense plaine alluviale comprise entre le Nil et l'Atbara. Kassala est à 100 kilomètres environ de Gos-Redjeb. La route de Massawa, plus courte que les précédentes, est rendue particulièrement pénible, par suite des montagnes qu'il faut franchir sur une grande partie du parcours. Les caravanes effectuent ce trajet en seize jours et trouvent de Teau en abondance à toutes les stations.

Deux chemins conduisent de Kassala à Souakin. Celui de l'Est passe par Karkaba, village situé à la jonction du khor El-Pacha et du grand khor Baraka. Il franchit ensuite tous les t khirân » de la rive droite du Baraka jusqu'à Tokar et continue au delà pour aboutir à Souakin en longeant le littoral. Cette route est impraticable pendant la saison des pluies, à cause des nombreux torrents qui descendent des montagnes. Le chemin de TOuest s'élève presque en droite ligne vers le Nord, franchit le khor Lekouk et touche aux puits de Togouoù se trouve de l'eau excellente en abondance. Il en est de même de celle des puits creusés à Djedemi, Rassaï, Aradieh, Langheb et Ouendy : c'est à ce dernier point que se bifurque la route qui se dirige vers Damer et Chendy. L'eau est encore bonne aux puits de Lagoua, elle est saumâtre et calcaire à Chankara et à Seltirab. Mais bientôt après, les caravanes rencontrent Tamaï où elles peuvent se désaltérer avant d'arriver à Souakin qui n'est plus qu'à vingt kilomètres.

Kassala est construit à la base d'un massif granitique, dominant de belles forêts de palmiers doums, qui lui font comme une magnifique cemture de verdure et forment un des plus beaux sites de l'Afrique. C'est, en outre, un pojnt stratégique d'une grande importance. Les Abyssins s'en sont emparés depuis l'insurrection mahdiste et en ont fait un poste avancé d'où ils menacent Khartoum(l). C'était là que se centralisaient naguère la plupart des marchandises à destination d'Abyssinie. On y cultivait le coton sur une grande échelle et Ismaïl- Pacha- Ayoub, un des derniers gouverneurs généraux du Soudan, y avait fait édifier une grande usine pour l'égrenage de ce textile. Les natifs ne voulurent pas s'astreindre à ce travail ; on manquait, d'ailleurs, de combustible. Aussi l'usine ne fonctionna-t-elle qu'une saison, ai)rès quoi elle fut définitivement

(1) Kassala est retombé depuis au pouvoir des Mahdistes.

fermée. Antérieurement à cette tentative, on fabriquait du cuir et du savon à Kassala. Depuis environ vingt ans, des Européens, chasseurs de grands fauves, y avaient établi leurs réserves, d'où ils approvisionnaient les Jardins d'acclimatation du monde entier, de lions, d'éléphants, de rhinocéros et de girafes.

Les caractères principaux des régions que traverse une {)artie de la route de Kassala à Souakin sont identiques à ceux du chemin qui relie cette dernière ville à Berbère. Ce chemin sera suivi, peut-être dans un avenir très proche, par les armées qui tenteront de reconquérir le Soudan. Il offre, à ce point de vue, un intérêt plus réel et plus immédiat que le précédent; il a été, en conséquence, plus longuement décrit dans les pages suivantes.

Page 1