DÉSERT DE KOROSKO
Avant de pénétrer dans l'Atmour, ou grand désert de Nubie, le voyageur qui part de Berbère pour se rendre à Korosko suit d'atord la rive droite du Nil et peut visiter la cinquième cataracte ainsi que les rapides de Bagareh et de Moghrat. Cette partie de la route tra-
verse un désert niontueux, semé de débris de quartz graveleux, d'où suivissent des pics granitiques. A la cinquième cataracte et aux environs, les roches sont des schistes amphil)olifères à stratifications inclinées de 80 degrés dans la direction de l'Ouest. Elles s'étendent dans le lit du fleuve, où elles forment des îlots rocailleux, et se prolongent au delà. Il est d'usage de s'arrêter un jour à Alx)u-IIamed, avant de quitter les bords du fleuve que l'on ne retrouvera plus que dix ou douze jours plus lard. Après avoir fait une i)rovision d'eau pour cinq jours au moins, on s'enfonce dans le désert.
La route d'Abou -llamed à Korosko offre certains caractères intéressants au i>oint de vue géologique : on y rencontre d'al)ord le Grelxîl-Moghran, montagne de gri»s i)sammite, ferrugineux dur et à stratifications horizontales, offrant tous les signes de la formation triasique, tandis que la plaine, plateau uni de quartz graveleux, est entrecoupée de rochers de granit syénitique surgiss^mt i^A et là comme autant d'aiguilles. Le caractère et rasj)ect de la chaîne arabique se retrouvent sur toutes les montagnes que Ton côtoie plus loin. Les roches dites primitives : granit, gneiss, schistes cristallins, offrent, en outre, de nombreuses efflorescences de sel et de gypse, annonçant le voisinage des terrains secondaires. Ceux-ci reparaissent non loin de là et s'étendent de Korosko, en suivant le Xil, jusqu'au défilé de Kalabcheh, à 40 kilomètres au Sud d'Assouan, où les rochers basaltiques et granitiques continuent à s'avancer plus au Nord. Dans les dépressions de la plaine, on trouve des couches de marbre blanc et d'un albâtre de chaux blanc, graineux, cristallin et dur.
Sur un parcours d'environ 160 kilomètres, la route traverse, avant d'arriver à Korosko, une immense plaine entourée de collines rocheuses, d'un aspect formidable et grandiose, qu'on chercherait en vain dans les montagnes plus hautes, plus escarpées et plus déchiquetées du massif éthiopien. Toutes ces cx)llines gréseuses sont recouvertes d'une acrétion noirâtre et brillante qui semble résulter d'une ignition souterraine antérieure au liouleversement de la croûte terrestre. Il est difficile d'attribuer à d'autres causes ce phénomène, qui donne à l'ensemble du paysage un aspect de profonde tristesse que n'oiîblie jamais celui qui a parcouru ces régions désolées. La plaine est jonchée d'une profusion de concrétions sphériques de silicates de fer, de la grosseur de balles, de biscaiens et même de boulets. Ces concrétions, qu'on retrouve en grand nombre dans les rochers des collines, contiennent, comme on le constate en les brisant, du sable en couches
nh.(i/ &tlu-IMn M^
fUUx it 'Ahjtka ■
eoncentriques parfois tout à fait blanc et parfois coloré par la présence du fer.
L'Atmour, c'est le désert dans toute l'acception du mot : on n'y rencontre ni plante, ni oiseau, ni insecte. Dans ces grandes plaines où les caravanes se croisent comme des navires en pleine mer, aucun ombrage ne protège le voyageur forcé de s'arrêter pendant la chaleur extrême du milieu du jour. Du sable et des rochers, c'est tout ce qui s'offre à sa vue; il y règne un silence éternel. Dans ces solitudes, les caravanes se dirigent, la nuit, au moyen des étoiles. Pendant le jour, elles se guident d'après la direction du soleil et suivent les pistes tracées par celles qui les ont précédées. La route est, d'ailleurs, jalonnée, à chaque pas, par les ossements des chameaux qui ont succombé à la fatigue. Dans les parties montagneuses, les guides reconnaissent le chemin à la forme des rochers.
L'Atmour est éloigné de la limite où s'arrêtent les pluies du « kharif », l'eau y est très rare. Cependant il y pleut quelquefois, et si les eaux du ciel sont vite absorbées par ces océans de sable, il existe, dans les montagnes, des bassins lacustres où elles s'accumulent et séjournent pendant quelque temps. On rencontre aussi quelques citernes et quelques puits creusés par la main de l'homme. La première citerne se trouve à Om-Dereira,à 100 kilomètres d'Abou- Hamed ; elle ne contient, toutefois, de l'eau que pendant de très courtes périodes. A 25 kilomètres plus au Nord est situé le réservoir lacustre d'Abska, que les Nubiens prétendent être en communication avec le Nil ; ils assurent que lorsque le niveau du fleuve est élevé, les eaux du réservoir sont troubles, ce qui est exact d'ailleurs, et contiennent du limon qui viendrait du fleuve. Ayant visité l'Abska pendant une saison au cours de laquelle il n'avait pas plu, nous avons constaté qu'il était à sec, bien que le Nil fût haut à cette époque. Aucune communication ne doit, en conséquence, exister entre le réservoir et le fleuve, et les particules terreuses qui troublent ses eaux viennent du flanc des montagnes; elles sont entraînées par les pluies et restent Wsibles jusqu'à ce qu'elles se déposent.
A 85 kilomètres d'Abska, les caravanes s'arrêtent aux puits de Mour'had (1) creusés au fond d'un vaste bassin entouré de hautes coUines basaltiques. Ces puits sont au nombre de huit ; leur eau,
(1) De MouTy amer, et hady très fort, très piquant.
fortement saumâtre, peut satisfaire le chameau altéré, mais un estomac européen ne saurait la sup[>orter. On voit encore à Mour'had les ruines du campement des ouvriers qui furent employés à la création de cette station.
On s'empresse de fuir la chaleur épouvantable qui règne au fond de ce cône où ne souffle aucune brise. A 30 kilomètres plus au Nord, on accède au bassin lacustre de Gebel-Roft par un sentier taillé dans le roc. Ce bassin recueille l'eau de tous les petits torrents qui se forment sur les divers mamelons du gebel ; il en contient parfois 100,000 mètres cubes d'excellente qualité. Il fut longtemps inconnu des natifs, comme l'attestent divers puits établis dans son voisinage et qu'on a laissés se combler depuis sa découverte, due au hasard.
Les seuls vestiges de travaux humains que l'on rencontre ensuite sont : les puits de Wady-Bahr, Atab-el-Aryan, Negoud, Bahr-Bela-Ma et d'Agab-el-Houchar. Ce dernier n'est qu'à 60 kilomètres de Korosko. Les uns et les autres sont ruinés et ne contiennent plus d'eau.
Le génie français, dont on trouve tant de manifestations sur les bords du Nil, a également laissé des traces dans l'Atmour. C'est à un de nos compatriotes, l'ingénieur Linant de Bellefonds-Pacha, que sont dus les travaux qui viennent d'être cités.
Cependant, Tardent soleil a bientôt fait évaporer l'eau des bassins lacustres et asséché les puits ; sur toute l'étendue du désert, l'air devient d'une siccité telle, que les matières animales, cadavres de chameaux succombant à la fatigue, et autres, ne se décomposent pas, mais se dessèchent.
Avant d'atteindre le Nil, la route semble barrée par des montagnes dont les contreforts s'élèvent en bordure sur le fleuve. Pour les traverser, on emprunte le lit sablonneux et garni de cailloux roulés d'un wady qui serpente à travers leurs mamelons coniques formés des strates horizontales d'un grès moderne. Ce wady débouche près des collines à la base desquelles est adossé le village de Korosko. La traversée de l'Atmour, en éte, est très pénible pour un Européen ; elle dure dix-huit jours, à partir de Berbère. Les Nubiens faisant le service de la poste et montant un « haghin » ou chameau coureur, l'effectuaient en neuf jours.
La région qui s'étend, à l'Est, entre l'Atmour et les bords de la mer Rouge, et celle qui, au Nord, sépare Korosko des frontières de l'Egypte proprement dite, sont moins arides, moins désolées que le
grand désert de Nubie. Les puits y sont plus nombreux, la population y est relativement dense; on y rencontre de verdoyants pâturages. C'est dans la première, l'Etbaye, que gisent les mines d'or autrefois exploitées par les Pharaons et, plus près de nous, par les sultans arabes de TÉgypte. Retrouvées en 1832 par Linant, ces mines furent visitées depuis par d'autres ingénieurs, par des savants et des géologues. Tous, comme Linant, sont d'avis qu'elles se trouvent épuisées.
Plus au Nord, la chaîne qui se rattache aux montagnes de l'Etbaye s'éearte du Nil. Quelques-unes de ses cimes s'élèvent à 2,000 mètres de hauteur absolue et se composent, comme les chaînons méridionaux des monts arabiques, de roches cristallines, granit, gneiss, micaschiste, porphyre et diorite. Elles forment plusieurs massifs sé[)arés les uns des autres i)ar des wady sablonneux. Un d'eux s'avance jusqu'à l'extrémité Sud de l'Egypte, il donne naissance à la chaîne transversale de la cataracte qui limite la Nubie proprement dite et va rejoindre la chaîne libyque aux portes d'Assouan. Le môme massif projette dans la mer Rouge une péninsule triangulaire terminée par le promontoire de Ras-Benas qui est l'ancien Bérénice.