‹ De l'équateur à la Méditerranée;Chapitre 63 sur 197 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Aperçu physique, politique, climatologique, météorologique. — Effets du percement de risthme de Suez. — Fécondation des terres et des sables par Tévaporation. — Les pluies, le climat. — Observations thermométriques. — Le climat, les crues et les choses d*Égyple sont invariables. — Le Cherd ou Khamsin. — Aspect physique et constitution du sol. — Analyses du limon, des terres et du sable. — Quantités de matières transportées d'une crue à l'autre par le Nil. — Origine et constitution de la propriété territoriale. — Terres Ochouri. — Terres Kharadji. — Impôts. — Division de la propriété territoriale.

L'Egypte proprement dite, située entre le W>& et le 31o36'30" de latitude Nord, le 22^10' et le 33^21' de longitude, n'est qu'une grande oasis entre deux déserts. Elle tient, tout entière, dans la vallée étroite qui va de la première cataracte, celle d'Assouan, jusqu'à la Méditerranée, sur une longueur de 1,204 kilomètres. Cette vallée, très resserrée dans sa partie supérieure où elle peut être traversée en quelques heures par un homme marchant d'un pas ordinaire, est plus spacieuse dans sa partie médiane. A partir du Caire, elle se développe comme un éventail en une vaste plaine triangulaire où le Nil, se partageant en plusieurs branches, a créé les terres qui constituent le Delta. Physiquement, l'Egypte est le bassin du Nil inférieur. Elle est divisée en deux parties, on l'a cependant toujours considérée comme partagée en trois : le Delta, qui commence à la mer et finit au Caire; la Moyenne-Egypte comprise entre le Caire et Assiout, et la Haute-Égyple dont l'extrémité méridionale est bornée par la cataracte

d'Assouan. Si^s habifants désignent la Haute et la Moyenno-Égy[)o sous le nom unique de « Saïd ». Politiquement, elle rom{)rend quatorze « moudiriehs » ou ])rovinces dont se{)t sont situées dans le &iïd : ce sont les moudiriehs d'Assouan qui remontent jusques et y compris Korosko etWady-Halfa, celles de Kenneh, de Guirpueh, d'Assiout, de Minieh, de Beni-Souef et de Guiz(?h.

Le Fayoum est également situé au Sud du Caire ; {)ar sa i)Osition géograj)hique s|)éciale, il forme une province st'parée du Saïd.

Les moudiriehs de Kaliioubieh, de Gharbieh et de Dakahlieh, de Menoulieh, de Kéhéra, le gouvernorat général du canal de Suez, ceux du Ciiire, d'Alexandrie, de Roscîtte, de Damiette, d'El-Arich et de Kosseir constituent le territoire de la Basse-Egypte.

Les Cophtes avaient divisé l'annexe égyptienne en quatre « khamsin » ou cinquantaines et quatre «arliaïnes» ou quarantaines. Cependant il n'y a, i)our ainsi dire, dans cette contrée, que deux «lisons: la chaude qui commence en avril et finit en octobre, et la fraîche qui dure de novembre à fin mars. En novembre, la température moyenne est égale à celle qui se produit à Paris pendant le mois de juillet. Mais la première est atti'muée i>ar une pression atmosphérique relativement forte et rafraîchie par les vents qui viennent de la Méditerranée. L'habitiint des tords du Nil divise l'année agricole en trois périodes : « Chétoui, Séfi, Nili, » c'est-à-dire hiver, été et période des hautes eaux.

En hiver, la neige est inconnue, la gelée exc(»ptionn(»lle et la pluie peu fréquente ; le ciel n'est presque jamais voilé de nuages et le brouillard très rare. La temj^éniturc douce est à i)eu près celle des étés des contrées septentrionales de l'Europe, c'est-à-dire qu'elle oscille en janvier entre -j- 6° et 17®. Pendant l'hiver, la puissance de rayonnement donne lieu parfois à des différences assez fortes de chaleur entre le jour et la nuit. La temjwraturt^ moyenne remonte en février et en mai*s. A partir de ce mois, les « khamsin » commencent à souftler et les oscillations s'accentuent atteignant des amplitudes de 40« à 22^

Les < khamsin » ou vents chauds sont désignés par les indigènes sous le nom de < cherd » et par les Bédouins sous celui de « méris » et « simoun » ou ventes empoisonnés (de stm, poison). Comme ils se produisent dans le « khamsin » ou cinquant^une qui commence à Pâques, les Européens leur ont donné ce dernier nom, prenant ainsi celui d'une des divisions annuelles, au lieu de le désigner, comme les Égyptiens, par celui de « cherd ».

Le « khamsin » vient du Sud-Sud-Oiiest et s'annonce par une chute de la pression atmosphérique et une élévation subite de la température ; le thermomètre monte en quelques instants de 12® ou de 16**. Il est toujours accompagné d'un nuage de poussière enlevé aux déserts qu'il traverse. La chaleur devient accablante et plonge le corps dans un état de malaise et de prostration difficile à surmonter. L'épiderme se sèche, la transpiration cesse et la respiration devient pénible. Les végétaux, comme les êtres du règne animal, souffrent de ce bouleversement atmosphérique : les arbres se dépouillent de leurs feuilles. Le « khamsin » dessèche les plantes et les fruits trop jeunes, tandis que, pour les plus robustes, leur maturité s'en trouve singulièrement avancée.

A Louqsor, Esneh et Philœ, on a fréquemment observé des élévations thermométriques de 46** à 48**; la température des eaux du Nil, relevée à six mètres de profondeur, atteint alors 26®. Mais ces maxima sont une exception et ne se produisent que lorsque souffle le « khamsin » embrasé.

L'été dure six mois au cours desquels la chaleur torride des jours est tempérée par la siccité de l'air, la pression barométrique, les brises du Nord et l'absence des phénomènes électriques qui, dans les contrées occidentales, rendent la température des journées d'été si accablante, bien que relativement basse. Contrairement à ce qui se produit en Europe, l'élévation moyenne de la température ne coïncide pas avec les pressions moyennes les plus faibles et les pressions moyennes les plus fortes ne se rencontrent pas non plus avec les températures moyennes les plus basses. Il se produit parfois un certain équilibre qui rend les chaleurs extraordinaires d'Egypte faciles à supporter .

Si les températures minima extrêmes se sont parfois abaissées, notamment en 1879, à — 5®, les chaleurs maxima extrêmes peuvent s'élever jusqu'à + 47®. Ce fait s'est produit au Caire pendant le mois de juin 1887.

Sauf sur le littoral, l'air est, pendant la majeure partie de l'année, d'une remarquable siccité. Mais en juillet, août, septembre et octobre, le Nil apporte un volume d'eau considérable et au cours des deux derniers de ces mois il inonde dans le « Saïd » de vastes superficies . L'énorme quantité de vapeurs qui s'élèvent au-dessus des surfaces recouvertes par les eaux, dilatées pendant le jour, saturent l'atmosphère. C'est pendant cette période que le climat de l'Egypte est le plus

difficilemenf siij)portablo. Ces vapeurs se coniraclant la nuil, lorsque le soleil disparaît et que la tenijH»rafure s'abaisse, uu brouillard assez intense s'étend sur la région ; l'azur du ciel est njonientanément obscurci de nuages. Brouillards et nuages disparaissent dès que le soleil darde ses rayons brûlants ; les aul)es les plus brumeuses sont toujours suivies des journées les plus chaudes.

C'est {H3n(lant la saison chaude que l'atmosphère contient la plus grande somme de vapeurs d'eau : Thumidilé la plus grande coïncide en général avec les plus fortes crues du Nil. Les faibles crues, au contraire, sont accompagnées d'une humidité moindre.

En ce qui concerne les [)luies, elles sont [)eu fréquentes sur le littoral de la Méditerrantki et dans la partie du Delta comprise entre Alexandrie et Kafr-Zayat; elles sont plus rares entre cette ville oÀ le Caire, plus rares (Micore entre le Caire et Assiout, et presque inconnues entre cette ville et Assouan.

Au Caire, le nombre de jours de pluie, fort j)eu élevé, varie entre dix et quinze ; on ne compte toutefois annuellement (jue deux ou trois pluies sérieuses et dix ou douze légères ondées. Souvent même lorsque les nuages, arrêtés par les sommets du Mokattam, montagne qui domine la ville, se résolvent en pluie, il ne tombe j)as une goutte d'eau à moins d'un kilomètre dans les environs et quelques quartiers seulement sont mouillés.

En résumé, la hauteur moyenne des pluies annuelles ne déjiasse pas 265 millimètres à Alexandrie contre 20 ou 26 millimètres au Caire.

Dans un mémoire présenté, en 1882, à la Société khédiviale de géographie, Mahmoud-Pacha-el-Falaki, faisant ressortir la nécessité de créer, sur différents j)oints de l'Egypte, des établissements météorologiques, déclara qu'une série d'observations embrassant douze années lui avait permis de constater qu'il existait une corrélation étroite entre la temj)érature et la pression observées au Caire pendant certains mois et les crues du Nil. Pendant ces douze années, il avait pu prédire à certaines dates et à vingt centimètres près, la hauteur qu'atteindraient les eaux du Nil à Assouan.

Selon Mahmoud-Pacha, à une pression atmosphérique haute en février, mars et avril correspond toujours une grande hauteur des eaux du fleuve pendant la crue et inversement les mauvaises crues correspondent aux températures hautes et aux liasses pressions. Il serait intéressant de rechercher si la concordance qu'il signale

existe réellement et si, selon l'état de l'atmosphère au Caire, on peut toujours prévoir, à quelques centimètres près, quelle sera la valeur de la crue(l).

Le vent du Nord souffle plus fréquemment que tous les autres en Egypte, il est le vent dominant du pays ; le plus rare est celui qui vient du Sud-Est. La répartition des vents entre les divers mois varie considérablement d'une année à l'autre . Voici cependant leur direction générale : Nord, Nord-Ouest et Ouest pour janvier et févTier ; Nord, un peu de Sud, d'Ouest et de Nord-Est en mars; Nord, un peu de Sud-Ouest et de Nord-Ouest, en avril et mai. En juin et juillet, les vents viennent constamment du Nord, variant, à droite et à gauche, du Nord-Ouest au Nord-Est. Jusqu'à la fin de septembre, ils se fixent au Nord pur et sont modérés, tout en étant plus vifs le jour et plus calmes la nuit.

A la même époque, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents reviennent d'abord vers l'Est; leurs régions les plus constantes sont ensuite le Nord, le Nord-Ouest et l'Ouest; ils se maintiennent tels en décembre.

D'après une opinion généralement répandue, le percement de l'isthme de Suez, suivi du remplissage du lac Timsah et des lacs Amers, aurait apporté des perturbations sensibles dans le système climatologique de l'Égj^pte dont il aurait, en outre, augmenté la puissance de végétation . Les pluies y seraient devenues plus fréquentes, plus intenses et le froid s'y ferait plus vivement sentir qu'autrefois. La somme d'humidité, résultant de l'évaporation qui se produit à la surface du canal maritime traversant l'isthme de Suez, n'a euaucune action sensible dans le Delta ni même dans les parages du canal où l'on ne peut obtenir aucune végétation, où rien ne croit si on n'y amène pas d'eau douce. Que représente, d'ailleurs, le canal de Suez comparé aux milliers d'artères qui dérivent l'eau du Nil et la distribuent sur tous les points du territoire égyptien ? Ce réseau de canaux, qui a remplacé les cultures d'inondation depuis plus d'un demi-siècle, n'a cependant apporté aucune modification sensible à la climatologie de l'Egypte et n'a rien ajouté à sa végétation naturelle.

(1) M. J. Barois, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées deFmnceet secrétaire général du Ministère des Travaux Publics d'Egypte, dans son travail très remarquable sur le Climat du Caire, a démontré qu'entre les températures, les pressions barométriques et les crues du Nil, il n'existait que des relations purement accidentelles.

170 NIL, SOUDAN, ÉdYPTK

La théorie de» lu lVH?on(latioii des sables par la création de mers intérieures et de canaux maritimes n'a, d'ailleurs, aucune valeur pour qui connaît les déserts qui l)ordent l'Est, le Nord et l'Ouest du continent africain. La mer Rouf^e, la Méditerranée et l'Ocwm présentent sur ces côfes des surfoces à réva|>oration dont l'immensité ne saurait être comjKirée à celles du canal de Suez. Les énormes quantités de liquide, quotidiennement évaporées, n'ont ce[)endant apporté, depuis des siècles, aucune modification favorable à la vé}<étation. Ces dés(»rls ont cx)nservé hnir aridité que les phénomènes météorologiques sont impuissants à transfornuT et scM'ont toujours inhospitaliers .s'ils sont à jamais j)rivés d'eau douce. Dans h» Delta mènje, sillonné j)ar un réseau serré de canaux où l'eau coule {)arfois à j)leins tords et circule en tout t(»mps, il existe des îloLs de sidjle qui émergent de queUpies décimètn^s seulement au-dessus du niveau général des terres cultivées. Ces îlots sont dénudés de toute végétation parce que l'eau d'irrigation ne jH»ut l(»s atteindn* naturellement et rien ne sera changé à œt état de choses tant que le travail humain n'auni pas donné l'eau vivifiante à ces terres déshéritéH*s.

Que, par suite d'un cataclysme, qui ne se produira prolmblement jamais, les pluies tropicales tarissent, que le Nil œsse de couler et rÉgypte dis[)araîtrait ; bientôt rien ne la distinguerait plus des déserts qui l'enserrent à l'Est et à l'Ouest.

La tem{)érature de l'Egypte n'a i)as changé depuis le commencement du siècle, cela est certain et résulte des observations relevées jiar les savants français de 1798 à 1801 rapprochées de celles •qui ont été faites de 1866 à 1888, c'est-à-dire pendant vingt-deux années, au cours desquelles les différentes hauteurs thermométriques ont été quotidiennement enregistrées. Il résulte de ces dernières observations que la somme annuelle des degrés de température moyenne est sensiblement la même qu'autrefois. L(îs [)1us grandes chaleurs et les froids les plus intenses ne se sont pas, à la vérité, produits dans les mois correspondants de c^s vingt-deux années, mais la somme des jours chauds et celle des journées plus tempérées ou plus froides ont toujours ét(* constantes, sauf i)endant deux ou trois années exceptionnelles. Mais si, pendant l'hiver de 1879, la température s'est al)<iiss<îe à — o<*, on se rappelle, en Egypte, qu'en 1833, alors que la question du canal de Suez n'était pas encore à l'ordre du jour, il tomba de la neige sur le littoral et jusqu'à l'Atfeh, à 40 kilomètres dans l'intérieur.

Dans le tableau suivant, le résumé des observations thermométriques faites en 1799, 1800 et 1801 est comparé aux observations des années 1886, 1887 et 1888.

^o 28. — TEMPÉRATURE DE L'EGYPTE

MOIS

Janvier. . .

Février. . .

Mars ....

Avril. . . .

Mai . . . ^ Juin ....

lojeiiei iBooelles

MOYENNES

dei tenpéntores meosoelles

MOIS

Juillet .

Août . .

Septembre

Octobre.

Novembre

Décembre

lojfQoes aannrllei

MOYENNES

des tfmpéntom meonellet

La moyenne annuelle de 1886 ne s'est élevée qu'à 20'*88, chiffre relativement faible qui influe sur la moyenne générale des trois années 1886, 1887 et 1888. Celle de 1887 a été de 21^49 et celle de 1888 de 22^06, dépassant d'un demi-degré la moyenne générale annuelle pour les trois années comprises entre 1799 et 1801.

En résumé, on peut conclure de ce qui précède que, quant à la température, à l'humidité, aux brouillards et aux pluies, rien n'est changé en Egypte; que les jours, les mois et les saisons s'y succèdent toujours dans les mêmes conditions, imitant la régularité invariable avec laquelle les périodes du Nil se sont de tout temps renouvelées. Qu'en un mot, le climat, comme la plupart des choses de cette antique contrée, n'a rien perdu de son immuabilité et que le soleil qui se lève quotidiennement sur l'Egypte est toujours l'astre puissant et radieux, bienfaisant et vénéré, à qui les habitants de la Thèbes aux cent portes adressaient ces invocations prophétiques :

« Tu t'éveilles, Amon-Ra, tu t'éveilles véridique : tu avances, Seigneur de l'éternité, et ceux qui sont goûtent les souffles de la vie.... Tu es béni de toute créature. Tu donnes la vie à toutes choses.... par ton action dans l'abîme ont été créées les délices de la lumière.... » (1).

(1) Fragments d'hymnes thébains traduits par les égyptologues Chabas et Grébaut, et rappelés par M. le vicomte Meichior de Vogué (Dans la Steppe).

17i NIL, SOUDAN, EGYPTE

Page 1