CULTIVÉES EN EGYPTE
Aménagement de la terre. — Dans le Delta, de môme que dans la région de l'Ibrahimieh, où le régime des eaux permet d'arroser la terre pendant toute l'année, les travaux agricoles des fellahs sont plus variés et plus constants que dans le reste de l'Egypte. Comme les Saïdiens, ils participent, s'ils ne se rachètent pas, aux travaux de corvée; ils doivent, en outre, entretenir à leurs frais tous les canaux d'amenée d'intérêt privé et, suivant les produits cultivés, disposer des rigoles plus ou moins nombreuses; de plus, il leur faut élever l'eau nécessaire à leurs cultures lorsque l'arrosage Bir-Rahaou naturel n'est plus possible.
Ils ne se contentent pas de semer le grain à la volée sur la terre, après l'avoir inondée; c'est seulement après l'avoir labourée une ou plusieurs fois qu'ils lui confient les semences; ces dernières sont ensuite recouvertes avec la zaaffa.
Dans le but de les ménager, ils divisent leurs terres en trois parties, sur chacune desquelles ils observent une rotation dite « rawateb », nom qu'ils donnent également aux terres susceptibles d'être arrosées toute l'année.
La rotation est triennale, c'est-à-dire que les trois soles de blé, colon, bersim et fèves qui la composent, se succèdent sans interruption, pendant le cours de la révolution. En outre de ces trois principales soles, il faut ajouter un certain nombre de récoltes secondaires, dites dérobées ou supplémentaires, telles que le maïs, le sésame, etc., qui suivent le blé ou l'orge et les fèves. Cette énumération suffit pour montrer combien cet assolement est intensif. La terre produit sans cesse et ne se repose jamais. Il faut certainement, pour que ce sol ait pu si longtemps faire face aux besoins de toutes les récoltes qu'on lui a fait jusqu'ici supporter, qu'il ait été d'une incontestable fertilité, qui, malheureusement, va en s'affaiblissant d'année en année.
Des trois récoltes principales, les deux premières, le blé et le coton, sont épuisantes; la troisième, composée de bersim ou fèves, doit
être considérée comme améliorante, car les légumineuses jouissent d'une remarquable aptitude qui leur jïermet de se développer en grande partie, aux seuls dé[)ens de l'atmosphère. Elles n'empruntent au sol que fort peu d'éléments minéraux, indispensables à la formation de leurs tissus; elles fixent dans le sol l'ammoniaque de l'air; par leurs racines profondes, elles vont prendre dans le sous-sol des matériaux qu'aucune autre plante ne saurait aller y puiser et de ces matériaux, extraits des profondeurs de la terre, elles enrichissent la couche arable par les débris qu'elles y accumulent [Mandant toute la durée de leur existence.
Le cotonnier est très é[)uisant, car il donne généralement une abondante végétîition; c'est, d'ailleurs, la plante la plus exigeante de l'assolement. Ses racines s'alimentent au-dessous de la cx>uche arable, entre 15 et 30 centimètres, Umdis que le blé, dont les racines sont en grande partie su[)erficielles, ne tire sîi nourriture que de la couche arable proprement dite.
Dans l'assolement triennal, la sole du coton est généralement considérée comme tête de la rotation. A cette récolte succ^^de celle du bersim ou des fèves, c'est-à-dire une plante améliorante à une plante épuisante, ce qui paraît conforme aux lois de l'assolement. Mais, à la récolte du bersim on fait succéder un blé qui ne profite qu'en partie de l'amélioration temporaire résultant des légumineuses qui l'ont précédé, car ce blé souffre de l'envahissement des plantes étrangères laissées par le bersim et que les travaux préparatoires de l'ensemencement ne peuvent faire disparaître. Il serait donc plus naturel de faire succéder le blé au coton, car c^ dernier, étant fréquemment sarclé et biné, laissera toujours un sol propre non envahi par les plantes adventices qui nuisent tant aux céréales, et de faire précéder le coton par le bersim, c'est-à-dire la plus épuisante des récoltes par celle qui enrichit et repose le mieux la terre.
L'année agricole est généralement considérée comme commençant en septembre. Lorsque le coton est adulte, la partie du champ qui a été labourée en juin et juillet est semée en maïs; quelques semaines après, la parcelle restante reçoit du bersim (tn>fle égyptien). Le maïs est récolté en septembre. Immédiatement aprt»s, la terre est préparée pour l'orbe et le blé que l'on sème en octobre et qui se récoltent en février. Les fèves sont arrachées en avril et le bersim, qui les suit, coupé ou pûturé en juin. La troisième année de la rotation commence par la préparation de la terre pour la culture
du maïs. Si l'on cultive de la canne à sucre, elle prend la place du coton sans modifier autrement la rotation qui vient d'être détaillée.
Coton. — Le coton était connu de temps immémorial en Egypte où sa culture resta longtemps dans l'oubli. Pline la mentionne dans un de ses onvrages, et l'examen microscopique des tissus qui enveloppent certaines momies a démontré que ces étoffes sont tantôt en lin, tantôt en coton. C'est un Français, Jumel, au service de Méhémet- Ali, qui propagea la culture de ce textile dans la Basse-Egypte, où il obtint un coton supérieur que l'on désigna longtemps sous le nom de notre compatriote.
Les espèces de coton les plus communément cultivées en Egypte de nos jours sont : le sea-island, l'ashmouni, le gallini, l'abiad, le bahmieh et l'indi.
Le sea-island, le gallini et l'ashmouni sont d'une plus grande valeur intrinsèque que l'abiad et l'indi, dont la soie est courte et cassante. Les trois premières, très recherchées à l'origine, ont depuis dégénéré. L'Egypte n'en produit plus, d'ailleurs, que des quantités notablement réduites.
Cette dégénérescence et cette diminution dans la production ont eu leur contre-coup dans les filatures d'Europe. Créées en vue du travail de cotons à fibres longues et fortes, qu'elles ne trouvèrent plus en quantités suffisantes pour alimenter leurs broches, leur outillage dut être modifié pour le filage des cotons de qualités inférieures que fournissent maintenant l'Egypte et l'Amérique. De sorte que le seaisland, le gallini et l'ashmouni sont, en général, délaissés, bien que supérieurs aux autres espèces, et leur écoulement limité au nombre et à la puissance des usines qui ont conservé leur outillage primitif.
Le coton bahmieh est un produit hybride du croisement du cotonnier avec le bahmieh (Hibiscus esculentus). De ce croisement, résultat d'une circonstance fortuite, on avait auguré la régénérescence des cotons d'Egypte. Cette espérance ne s'est pas réalisée : le cotonnier bahmieh, comme plante, est plus élancé que les autres variétés; son rendement en textile ne leur est supérieur ni en qualité ni en poids; comme prix, il peut être classé entre l'abiad et l'indi.
On fait, depuis peu, quelque bruit au sujet d'une nouvelle variété de coton dite « mit-affifi » qui serait, paraît-il, destinée â un grand avenir en Egypte.
Les cotons de meilleures qualités sont ceux qui parcourent le plus
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rapidement foules les [)hasc»s de la vofiÇétation, ce qui l(Mir jK^ruiel de mûrir un plus grand nombre de fruits avant Farriv-t»*» des intenip(»ries qui mettent fin à l'éclosion des gousses, et ceux qui prcnluisent des fibres longues, épaisses, souples et vrillées, d'une teinte uniforme, indice certain de leur parfaite maturité.
Les graines de coton qui diffèrent [)eu, au pniinier aspect, sont, en réalité, sensiblement diffénnites, connue le révèle un sérieux examen. Suivant l'influence d'une culture continue, dans des milieux divers, comme sol et conmic climat, les semences s(î transforment en tant que caractères [)hysiques et cette transfornmtion a pour conséquence de modifier en bien ou en mal la qualité du produit textile.
Après la préparation préalable du sol, le coton se s(»me en mars; le semeur dé[)oses dans des trous es[)acés de 0"',30 à O^jiO, quehjues graines de coton qu'on a eu le soin de laisser tremj>er jjour les amollir et faciliter la germination. Les opérations qui suivent les semailles du coton sont détaillées dans le tableau n^ 51, relatif à l'exploitation d'un domaine agricole dt< 1,000 feddans. Le cotonnier donnait autrefois, en Egypte, |)endant trois années consécutives; aujourd'hui, tous les cotonniers sont le [)lus souvent arrachés apn^s la première récolte. On ap[>elle «okre», le coton de deuxième année; il est toujours d'une qualité inférieure ; sa soi(» est courte et cassante, ses gousses sont |)etites et i^eu alx)ndantes. Le « doun » est le coton que l'on enlève en dernier lieu des cotonniers : c'est le produit des gousses qui ne se sont qu'entr'ouvert4\s et dont la libre est d'un jaune sale.
Le coton se récolte en plusieurs fois: la |)remière cueillette a lieu en septembre et la dernière en octobre. A cette é|)0(iue, le cotonnier ne donne plus que du « doun » ; ce bas produit, lorsqu'il est njélangé aux cotons de première qualité, en déprécie la valeur.
Le rendement d'un feddan planté en coton était tn*s élevé il y a à peine vingt ans ; il a graduellement diminué, et s'est en général abaissé sur toute l'étendue du Delta, entre 1 et 3 kantars. On classe à présent comme bonnes, les terres qui donnent 3 kantars, et comme supérieures, cdles où l'on récolle de 3 et demi à 4 kantars par feddan.
Il existe ce[x?ndant encore, et notamment dans la province de Menoufieh, quelques rares terrains, [)roduisant de 0 à 8 kantars de coton. Ces terrains sont une fortune [)Our leurs propriétaires, qui ont su, par une rotation intelligente et des engrais bien choisis, en mena-
ger et en entretenir la fertilité, au lieu de l'épuiser comme on l'a fait ailleurs.
Comme les vignobles de France et de quelques autres contrées de TEurope, le cotonnier a ses ennemis; on lui en connaît quatre :
Le premier, appelé rongeur du coton, est un lépidoptère (Prodenia liUoralis) qui, à l'état de chenille, atteint une longueur de 15 millimètres environ. Dans cet état, il ronge l'intérieur des tiges tendres et fait, à l'automne, de graves dégâts en détruisant l'intérieur des gousses. Cet insecte a jusqu'à présent échappé à tous les procédés de destruction, sauf à celui consistant à brûler les tiges sèches.
Le deuxième est (paiement un lépidoptère (Earias insulana)^ c'est le défeuilleur du cotonnier. A l'état de phalène, il dépose ses œufs, au nombre de 200 à 300, sur la feuille du cotonnier de préférence à toute autre plante. Aussitôt leur éclosion, c'est-à-dire huit jours après la ponte, les jeunes chenilles cherchent les parties les plus tendres de la plante et pénètrent dans les jeunes gousses, d'où elles sortent après avoir atteint le tiers de leur développement. Elles se nourrissent alors des feuilles du cotonnier. Après avoir atteint 0™,04 de longueur, elles s'enfoncent dans le sol, font leur cocon et se transforment en chrysalides, pour arriver ensuite à leur complet développement. Cet insecte est le ravageur principal du cotonnier et c'est quand la chenille est petite qu'elle fait le plus de dégâts en détruisant les boutons en fleur et l'ovaire des jeunes capsules; pour le combattre, il faut agir au moment de la ponte, et le moyen le plus efficace, c'est d'arracher les feuilles qui portent les œufs, parfaitement visibles à l'œil nu. Plus tard, l'insecte se cache dans les capsules et les fait avorter.
Les deux insectes dévastateurs qui viennent d'être sommairement décrits sont désignés par le paysan égyptien sous un nom unique : El doud (le ver du coton).
Le troisième porte un bien vilain nom : c'est la punaise du cotonnier (Oxycarenm hyalinpenis, Hémiptère) ; ce petit insecte est très répandu sur les plantes qui croissent près des bords de la Méditerranée. De forme ovoïde, allongée et de couleur brune ou noirâtre, il pullule dans certains champs. Après s'être introduit dans les capsules, il en absorbe les sucs lorsqu'elles sont jeunes et en empêche le développement. Il attaque également les semences lorsqu'elles sont encore tendres et en altère le pouvoir germinatif, diminuant ainsi le rendement de la plante. D'autre part, en pullulant dans le coton
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arrivé à maturité, cet insecte le souille et lui coinnuinique une odeur caractéristique et désagréable.
Le quatrième ennemi du cotonnier, njoins bien connu que les précédents, est une espèce d'amignée qu'on rencontre toujours dans les gousses atteintes par VOxycarenus, Vivant au cœur de la capsule, elle s'y déveIo[)i)e aux dé|)ens de la quantité du t(»xtile; lorsqu'on ouvre les gousses, l'insecte, qui semble engourdi, s(» met en mouvement et cherche à fuir. Quand ces dernières sont portéxis aux usines et passées ainsi aux métiers à égrener, l'insecte est écrasé, mais le coton souillé perd Ix^^ucouj) de sa valeur.
C'est en 1880 que le ver du coton fut signalé en Egypte. Peut-être y existait-il aui)ardvant; mais jusque-là il n'avait cx)nnnis aucun dégât appréciable. Peut-être aussi son action était-elle nulh» sur des plantes saines et vigoureuses, puisant jusqu'à complète maturité, tout en nourrissant leurs parasites, les éléments né^cessaires à leur végétation dans un sol qui n'était i>as enc/)re appauvri. Aujourd'hui, la terre est presque épuisée ; les plantes, débiles ou malades, succomlx^nt sous l'attaque de l'insecte et ne peuvent plus nourrir et mûrir leurs gousses fibreuses en aussi grand nombre ; le produit textile est également atteint de la caducité qui étiole la [)lante ; aussi la valeur des cotons égyptiens n'a-t-t^Ile c^ssé de décroître.
Diverses mixtures ont été proposées et essayées i)our détruire les ennemis du cotonnier; aucune n'a jusqu'à présent donné des résultats probants. Au lieu de demander à la chimie des agents destructeurs des insectes nuisibles, n'atteindrait-on |)as plus sûrement le but en régénérant le sol et la plante, le premier au moyen d'engrais bien appropriés à la nature des plantations et à celle des végétaux qu'on y cultive, le second par la sélection de la graine qu'on a trop longtemps laissée s'abâtartlir ?
Soucieux de remédier à cet état de choses, le gouvernement égyptien, a tenté, par les procédés qui ont si bien n»ussi au major Hallett, de régénérer les cx)tons indigènes. Depuis deux ans, on recueille sur différents points les graines de coton présentant les plus belles apparences. L'État prend tous les frais à sa charge ; il transporte ces graines dans diverses moudiriehs ou provinces et les ccnle * aux cultivateurs à des. prix sensiblement égaux à ceux que coûte la semence ordinaire. Si les graines mises à la disposition des agents du gouvernement sont toujours ce qu'elles doivent être, c'est-à-dire de qualité supérieure, cette tentative, qu'on ne saurait trop encourager
et généraliser, ne peut qu'avoir une heureuse influence sur la qualité et le rendement des cotons d'Egypte (1).
Mais cette sélection de la graine, pour donner tous les résultats dont elle est susceptible, doit être précédée et accompagnée de l'emploi de reconstituants capables de rendre à la terre ses forces épuisées ; faute d'engrais, elle ne produira que des plantes d'une vigueur relative, quelque robustes que soient les semences qui lui seront confiées.
830,000 feddans sont annuellement plantés en cotonniers; leur rendement est d'environ 3 millions de kantars. L'Egypte pourrait en exporter le double chaque année si les méthodes de culture étaient plus rationnelles et si la loi de la restitution au sol était respectée.
Domaines de VÉtat, — Les Domaines de l'État, qui constituent la deuxième grande administration agricole relevant du gouvernement, produisent, chaque année, avec des céréales et des riz, de 130,000 à 140,000 kantars de coton et environ 100,000 ardebs de graines de cotonnier. Ces biens sont affectés en garantie de l'emprunt de 8 millions sterling contracté sous le couvert des maisons Rothschild de Paris et de Londres ; ils sont administrés par une Commission composée de trois membres : deux sont désignés par MM. de Rothschild et agréés par les gouvernements français et anglais et, en dernier lieu, par le gouvernement égyptien, qui nomme un troisième administrateur indigène.