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CHAPITRE VIII

Des conditions logiques de Terrear

A ceux qui soutiennent que l'erreur est une chose positive, incombe la tâche de montrer comment elle est possible et comment elle se forme. — Cette question peut d'abord être envisagée à un point de vue logique : Qu'y a-t-il dans Tesprit humain qui le rende sujet à Terreur ? Quelles sont les conditions logiques de l'erreur ? Nous essaierons de montrer que toute erreur véritable résulte d'un acte de généralisation, que les erreurs dites de raisonnement ou spphismes ne diffèrent pas, quant à leur origine, des erreurs de jugement, enfin que les généralisations erronées ne sont possibles que par Tapplication des formes à priori de la pensée.

I. — Tout d'abord, il n'y a pas d'erreur dans les sensations. Une sensation ne pourrait être fausse qu'en ce sens qu'elle ne serait pas semblable à l'objet

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qui la provoque ; la sensation n'est qu'un signe (i). — Elle peut être un élément de la vérité, elle ne saurait être fausse en elle-même.

Si on suppose un être purement sensible et passif qui soit une simple table rase, aucune erreur ne sera possible. Si quelque chose peut apparaître qui ressemble à Terreur, c'est à condition que l'être, cessant d'être purement passif, soit capable de tirer de luimême certaines représentations, et, anticipant sur l'expérience, de substituer ces représentations aux sensations qui pourraient lui être données. En fait, tous les êtres doués de sensibilité ont le pouvoir de conserver les traces ou images des sensations, et de les reproduire en l'absence des causes qui les ont fait naître. C'est par l'imagination que Terreur est possible.

Cependant, à moins de supposer chez tous les êtres un principe de contingence et de liberté que rien n'autorise à affirmer, cette spontanéité capable de reproduire les images n'entre pas d'elle-même en exercice : elle est encore à demi-passive et n'agit que si une cause extérieure vient la solliciter. C'est une sensation semblable à une sensation déjà éprouvée et dont l'image a été conservée, qui donne en quelque sorte le branle à Timagination, et qui, replaçant la conscience dans un état où déjà elle s'est trouvée, ramène la série des images correspondantes aux sensations quiTont aupa-

(i) V. Ch. LÉvÊQUE, Revue politique et lillér,^ 8 février 1878.

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rayant accompagnée. Chacune de ces images à son tour, au moment où elle reparaît, provoque les mouvements organiques qui lui sont natureN^ment liés. — Ainsi le chien, à la vue d'un bâton levé sur lui, s'attend à recevoir des coups et prend la fuite. Ainsi encore l'insecte qui voit, peinte sur un mur, une fleur semblable à celles qu'il est habitué à rencontrer, cherche à s'y poser et fait effort pour en extraire le suc.

C'est par là aussi que s'expliquent chez l'honame les erreurs des sens. Si un bâton droit est à demi plongé dans l'eau, les rayons qui l'éclairent étant réfractés, les sensations musculaires éprouvées par l'œil qui le parcourt sont naturellement les mêmes qu'une association constante a unies aux sensations musculaires de l'œil ou de la main lorsqu'ils parcourent une ligne brisée ; l'idée d'une ligne brisée est tionc éveillée dans l'esprit. — De même, si la lune à l'horizon paraît plus grande qu'au zénith, c'est que l'œil, quand il cherche la lune à l'horizon , étant sollicité par un plus grand nombre d'objets que quand il regarde le zénith, accomplit un plus grand nombre d'efforts musculaires (i). Or un plus grand nombre de sensations musculaires excite, en vertu d'une relation prédéterminée, soit par l'éducation individuelle, soit même par l'organisation héréditaire, l'idée -d'une plus grande dimension.

(i) p. Janet, la Psychologie anglaise contemporaine {Revue politique et lit ter, y 26 décembre 1874).

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On dit souvent que les erreurs des sens résultent d'une inférence ou d'un raisonnement. Cette explication n'est pas exacte. Si Tinférence est autre chose qu'une simple association d'idées, si elle enveloppe le sentiment de la preuve, si elle suppose que « d'après « quelque chose d'actuellement présenta mes sens, « joint à mon expérience passée, je tiens pour assuré « que quelque chose a, aura ou a eu lieu hors de la « sphère de mon expérience personnelle (i) », il n'y a point d'inférence dans les exemples qui viennent d'être cités. On peut dire que l'esprit procède comme s'il raisonnait, mais c'est un abus de langage de dire qu'il raisonne, puisque la conclusion apparente est simplement la reproduction d'une idée antérieure, et qu'il ne distingue pas le rapport de cette idée reproduite avec la première.

Au point de vue auquel nous nous plaçons ici, si l'homme diffère des animaux, c'est uniquement par la complexité et la délicatesse de ses organes, qui lui permettent de conserver un plus grand nombre d'images et de former un plus grand nombre de combinaisons. En effet, une même sensation peut faire partie de plusieurs séries ; lors donc qu'elle se reproduira, l'imagination pourra prendre des directions différentes, et, comme chaque terme d'une série peut à son tour avoir fait partie de séries différentes, l'imagination, sans

(i) St. MiLL, Log.f liv. IV, m, 3. .

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sortir des groupes de représentations qu'elle a conservés, voit s'ouvrir devant elle une multitude infinie de chemins qui s'embranchent les uns dans les autres. Par exemple, une sensation A peut avoir été accompagnée de sensations B, C, D, ou Z, Y, X. Cette sensation étant de nouveau donnée à la conscience, on pourra voir reparaître la série d'images B' C D' ou la série Z' Y' X'. Mais les sensations B et Z peuvent avoir été suivies, l'une des sensations C, D, ou encore L, K, l'autre des sensations Y, X, ou encore M, N. La série des images reproduites pourra donc être soit A, Bs C, D', soit A, Z^ Y^ X', soit A, B^L^ K^ soit A, Z% M^ N'. En poursuivant, on arriverait à concevoir que les dernières images évoquées soient très éloignées du point de départ ; elles s'y rattachent toutes pourtant par un lien intelligible, et tout ce qui reparaîtdans la conscience est la reproduction d'états antérieurement donnés. L'imagination dans ses plus grands écarts apparents, et quels que soient ses caprices, ne rapproche jamais deux images d'une manière entièrement arbifaire (i).

Jusqu'ici, c'est la dualité de la sensation et de l'imagination qui rend l'erreur possible, et les chances d'erreur augmentent d'autant plus que l'imagination est plus vive et plus puissante.

Cependant, l'imagination et l'association des idées

(i) V. ci-dessus, ch. vu.

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ne suffisent pas à rendre compte de l'erreur. L'erreur en effet ne consiste pas seulement à se représenter autre chose que ce qui est ; elle consiste surtout, suivant le mot de Platon, à se représenter cette chose qui n'est pas comme étant. Se tromper, c'est attribuer à ces états de conscience qui renaissent d'eux-mêmes en vertu du mystérieux pouvoir de Thabitude, les caractères de ce qui est donné ou imposé à Tesprit : tant que ridée du vrai n'apparaît pas, c'est-à-dire tant qu'une conscience ne se manifeste pas qui, par la réflexion^ prenne possession d'elle-même, se distingue de ce qu'elle pense, et conçoive les représentations évoquées en elle comme devant être sembables à celle que l'expérience lui apporte ou que la nécessité lui impose, il peut y avoir désaccord entre les images que l'habitude fait revivre et les réalités ; il n'y a pas d'erreur.

Si la vue d'une fleur semblable à celles qu'il a rencontrées éveille chez un insecte les images, et, par suite, les mouvements qui ont accompagné ses première sensations, l'animal se trouve dans le même état psychologique où il s'est déjà trouvé. Mais cette similitude existe-t-elle /)oar lui .^reconnaît-il l'état présent comme semblable à l'état précédent, et ledistingue-t-il du précédent, tout en l'identifiant dans une certaine mesure avec lui ? Rien dans les faits observés et dans ce qui est observable ne justifie cette supposition. En tant que les états de conscience ainsi renouvelés sont

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le commencement des actes ou sensations dont ils ont les images, l'animal peut s'attendre à ce que la sensation pressentie soit achevée, il ne pensera pas qu'elle doive l'être. Si son attente est déçue, il pourra souffrir, manifester même du désappointement ou de la colère, mais ce sentiment est tout autre chose que l'idée d'une contradiction.

Nous n'hésitons pas, il est vrai, à dire que l'animal se trompe : c'est que, suivant le penchant naturel qui nous porte à juger des autres par nous-mêmes, et à nous retrouver en toutes choses, nous lui attribuons les idées nettes, le jugement, la prévision que nous aurions en pareil cas. Mais alors nous interprétons plutôt que nous n'observons. A vrai dire, l'animal ne se trompe qu'au regard d'une intelligence qui l'observe du dehors ; il n'accomplit pas l'action réfléchie exprimée par le verbe réfléchi se tromper ; il est seulement trompé dans son attente.

Chez l'homme, qui unit de bonne heure, par des liens que l'analyse peut à peine rompre, les opérations supérieures de l'entendement aux suggestions de l'imagination, il est difficile de trouver des exemples de désaccords semblables qui ne soient pas des erreurs. Cependant, s'il arrive que, suivant un chemin auquel nous sommes habitués, nous y trouvions tout à coup des objets nouveaux, nous éprouvons un sentiment de surprise qui naît du contraste entre ce que nous attendions et ce que nous voyons. Mais l'attente

était vague, confuse, machinale en quelque sorte: qui > dira qu'il y ait là une erreur?

Lorsque rhoirime se trompe, il ne se borne pas, en épro\ivant une sensation déterminée, à se retrouver dans le même état psychologique par où il a antérieurement passé ; il reconnaît la sensation comme semblable à une sensation antérieure, et, se souvenant des états qui ont suivi cette dernière, il prévoit, il sait, ou du moins il agit comme s'il savait que les sensations prochaines ressembleront à celle que la mémoire lui rappelle. Il conçoit un ordre nécessaire et permanent; il unit les choses par un lien intelligible ; il distingue des groupes, des classes de sensations, et c'est ce qui lui permet de les nommer. Il y a ici un passage de l'ordre affectif à l'ordre intellectuel ; ou plutôt le fait intellectuel s'ajoute et se superpose au fait affectif. Aussi vienne le moment de la désillusion : il pourra aussi éprouver de la contrariété ou du dépit ; mais de plus, il reconnaîtra une contradiction ; il se rendra compte de l'erreur.

En d'autres termes, il n'y a d'erreur que dans le jugement.

Seulement, il existe plusieurs définitions du jugement.

D'abord, il semble que la croyance ou affirmation soit un élément constitutif du jugement. Mais même en. accordant qu'en fait, le jugement suppose un acte de croyance, il n'en reste pas moins vrai, nous l'avons

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vu, que ce n'est pas cet acte qui constitue la vérité du jugement, puisque Taffirmation peut être fausse ; nous pouvons donc négliger cet élément pour considérer l'opération mentale en elle-même.

« Juger, dit Hamilton (i) , c'est reconnaître que deux « choses sont capables de coexister comme parties de « la même représentation. » — « Juger, dit encore « Hamilton (2), c'est reconnaître que de Aexxx notions . « conçues comme sujet et comme attribut, l'une cons- « titue ou ne constitue pas une partie de l'autre. »

De savoir s'il existe réellement, comme le veulent Hamilton et le D** Mansel, des jugements « psychologiques » portant uniquement sur des choses, c'est-àdire, en écartant la terminologie réaliste de Hamilton, sur des sensations, c'est une question qu'il est inutile de discuter ici. Il est clair que, dans de tels jugements il ne saurait y avoir place pour l'erreur. Irréductibles comme les sensations, donnés comme elles, ils sont pour l'expérience ce que sont les axiomes pour la spéculation à priori.

De même on ne peut se tromper quand le jugement consiste à considérer une chose comme contenue dans une notion. Personne, voyant une chose verte, ne pensera qu'elle est bleue. — Il est vrai qu'en fait on peut signaler de telles erreurs ; mais alors la notion n'est pas réellement présente à l'esprit ; elle est remplacée

(i) Lecl. III, 225-226.

(2) St. MiLL, Philos, de Hamilton, p. SgS ; trad. Gazelles.

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par le mot, mais on ne pense pas ce qu'on dit : c'est du psittacisme. — L'erreur s'explique comme celles qui ont été analysées au début de ce chapitre, par les anticipations de l'habitude sur l'expérience.

Dès lors, il ne peut plus y avoir d'erreurs que dans les jugements qui portent sur des notions ou concepts. — Au lieu de dire avec la plupart des philosophes qu'il n'y a d'erreur que dans le jugement, il serait peutêtre plus exact de dire qu'on ne se trompe qu'en généralisant. Nous dirions qu'on ne se trompe que quand on pense par concepts, si le mot concept dans la langue ordinaire ne désignait surtout les idées générales, les espèces : l'acte de généralisation dont il s'agit ici porte aussi bien sur les idées individuelles comme celle de Socrate que sur des espèces : il se produit toutes les fois que, de plusieurs éléments, nous formons un groupe, envisagé désormais comme permanent, et pouvant être exprimé par un nom (i).

Si on examine les préjugés et erreurs les plus répandus, on comprendra aisément comment l'habitude de généraliser engendre l'erreur. — Capable de former des concepts, de les fixer par le langage, et par conséquent de les avoir toujours à sa disposition, l'esprit humain est en outre porté par une activité incessante à les comparer entre eux, à saisir leurs ressemblances et leurs différences. Ainsi naissent une multitude de

(1) Cf. st. MiLL, Philos, de Hamilton, ch. xvii, p. 887 ; Irad, Gazelles, 1869.

igO DE L ERREUR

jugements, exacts d'abord, mais destinés à subir bientôt des altérations dont le germe se trouve dans Topération même qui les forme. En effet, les ressemblances que Tesprit aperçoit ne peuvent être que des ressemblances partielles ; autrement les concepts comparés seraient identiques : il pense moins par les concepts que par partie de concepts (i). — Rien déplus aisé au début que de marquer ce caractère par une expression restrictive. Remarquant, par exemple, que les concepts de cheval et d'êtres ailés enveloppent un caractère commun, on dira d'un cheval qu'il semble avoir des ailes. — Cependant la partie du concept qu'on néglige est la plus importante; l'idée de rapidité n'est-elle pas accessoire dans le concept d'êtres ailés? Elle est surtout abstraite, et les caractères qu'on laisse de côté sont ceux qui frappent le plus les imaginations vives, comme celle des enfants ou des peuples primitifs. Une sorte de lutte s'établit ainsi chaque fois que le jugement est répété, entre les deux parties du concept : quoi d'étonnant si la plus forte finit par l'emporter et par absorber l'autre? On dit alors que le cheval a des ailes, ou qu'il y a des chevaux ailés.

Il n'est pas douteux que la plupart des superstitions populaire se soient formées de cette façon. Dans un curieux chapitre, M. Herbert Spencer (2), cherchant l'origine du culte des animaux, l'explique par le culte

(1) Cf. St. MiLL, Philos, de Hamilton, ch. xvii, p. 383.

(2) Du Culte des animaux (Rev. pol. et tilt, numéro du 23 juin 1877).

des ancêtres. On a appelé un homme le loup parce qu'il ressemblait à un loup ; après plusieurs générations, on l'a pris pour un véritable loup.

Mais, s'il est aisé de suivre ces modifications qui, dans les conceptions populaires, se sont produites lentement et à travers un grand nombre d'années, il faut se garder de croire qu'elles exigent toujours de longues périodes ; elles s'accomplissent à chaque instant pour chacun de nous et, sans doute, elles s'accomplissaient plus souvent encore dans les esprits prime-sautiers des hommes primitifs, comme nous les voyons s'accomplir en une minute chez les enfants, que l'expérience et la logique n'ont pas encore mis en défiance d'eux-mêmes. — La nécessité où nous sommes, si nous voulons faire un rapprochement exact, précis ou ingénieux, de traîner avec nous de lourds concepts, nous met en présence d'éléments multiples qui souvent, accaparant notre attention, nous font prendre le change. C'est la multiplicité des choses exprimées par un mot qui nous induit le plus souvent en erreur ; les mots sont comme cet usurier de Molière qui faisait accepter à son client, en même temps que l'argent demandé, une foule de reliques sans valeur et hors d'usage.

Une autre condition de l'erreur, inverse de la précédente, c'est que, dans des cas, nous n'avons pas actuellement présent à l'esprit les concepts que nous comparons. Si un concept est abstrait ou compliqué, s'il

s'agit d'un nombre, par exemple, nous ne prenons pas la peine de le reformer en entier ; nous le concevons par à peu près, nous en référant aux opérations antérieures par lesquelles nous Tavons formé. C'est le mot qui le représente. Mais par cela même que la pensée est absente, que les mots sont comme des corps sans âme, nous sommes exposés à prendre les uns pour les autres. Par exemple, lorsque nous disons que 5 et 7 font 11, nous n'avons d'aucun de ces nombres une idée exacte, et c'est parce que nous procédons par à peu près que «ous prenons pour le nombre vrai un nombre que nous savons, vaguement aussi, en être voisin.

Bien plus, il nous est parfois impossible de nous rappeler le concept lui-môme ; c'est ce qui arrive quand il s'agit de nombres très élevés. « Comme dans une « grande ville de commerce et au jeu, dit Leibniz (1), « on ne paie pas chaque fois en argent comptant, mais « en billets et en jetons jusqu'au paiement final, il en « est de même de l'entendement à l'égard des choses. « surtout lorsqu'il est obligé de penser beaucoup..... « Un arithméticien qui ne voudrait écrire aucun nom- « bre dont il n'eût en même temps examiné la valeur « avec la plus scrupuleuse exactitude, n'achèverait « jamais son calcul. » — « Quand je songe à unchiho « gone, dit encore Leibniz (2), je ne considère pas « toujours les divers attributs du côté, de l'égalité et

(1) Collect. EtymoL, Ed. Dutens, VI, p. 11, 6, 87.

(2) Medii. de cognil. verii. et idœis. Ed. Dutens, II, p. i5.

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« du nombre mille ; mais j'emploie les mots (dont « le sens est imparfaitement et obscurément présent « à mon esprit) au lieu de notions que j'en ai, parce (( que je me rappelle que je possède la signification de « ces mots, bien que je ne juge pas nécessaire d'en « faire à présent l'application et l'explication ; j'ai a l'habitude d'appeler ce mode de penser aveugle ou « symbolique ; nous l'employons en algèbre, en arith- (( métique et en réalité, partout. Et certainement, « quand la notion est très complexe, nous ne pouvons « à la fois penser toutes les notions qui la composent. » En pareil cas, à coup sûr, nous ne cessons pas de penser par concept. Si le contenu, la matière des concepts, échappe aux prises de notre imagination, nous n'en sommes pas moins attentifs aux relations idéales et intelligibles que nous savons exister entre eux. Cependant, nous ne pouvons penser seulement par la forme abstraite; il faut prendre pied, en quelque sorte, sur terre, c'est-à-dire faire intervenir ces données sensibles, ne fût-ce que sous la forme du langage ; c'est par là que l'erreur se glisse dans la pensée. — La suggestion de l'imagination est l'occasion de l'erreur; ce qui l'achève, c'est l'acte de la pensée qui improvise des concepts.

II. — On ne se trompe que si on forme des jugements et des jugements par concepts. — Nous allons montrer que les erreurs de raisonnement ou sophismes Brochard. i3

sont aussi des erreurs de jugements. — Par raisonnement, on désigne à la fois Tinférence inductive et rinférence déductive.

Non seulement nous pouvons nous tromper en faisant des inductions, mais on peut dire que nous ne nous trompons jamais qu'en faisant des inductions. — En effet, Tinférence inductive ne diffère pas génériquement de la généralisation. La généralisation, dit « Stuart Mill, est un procédé d'inférence (i) » — Sans doute, le logicien a le droit de distinguer entre l'opération par laquelle nous formons un groupe ou notion unique de plusieurs images, et l'acte par lequel nous formons un groupe ou notion unique de plusieurs notions; mais pour qui considère Tacte mental en luimême, il est identique dans les deux cas. C'est avec raison que le D'' Whewell considère l'acte par lequel on assimile un phénomène à quelque autre déjà observé et classé, comme caractéristique de l'induction (2).

S'il est vrai, comme on l'a montré ci-dessus, que l'erreur ne résulte jamais d'une association d'idées arbitraire, et qu'elle peut toujours être expliquée, on ne se trompe qu'en érigeant un fait particulier en loi générale. En d'autres termes, il n'y a d'erreur que dans le raisonnement. « Il y a presque toujours, dit « excellemment Nicole, un raisonnement caché et

(1) Log.^ liv. II, 111, 4«

(2; St. Mill, Log,, Uv. IV^ 1, 3.

« enveloppé en ce qui nous paraît un jugement simple, (( y ayant toujours quelque chose qui sert de motif et « de principe à ce jugement (i). » Mais dire que toute erreur résulte d'une induction défectueuse, c'est, on vient de le voir, dire qu'elle est une mauvaise généralisation .

Quant aux erreurs de déduction, à celles qu'on nomme proprement des sophismes, peut-être qu'à y regarder de près elles se ramènent aussi à des induction^ défectueuses.

Le raisonnement déductif consiste, étant donné qu'une notion est contenue dans une autre, à montrer que si une chose ou une notion est comprise dans la première de ces notions, elle sera contenue dans la seconde. — Or, dans une telle opération, on peut bien se tromper en affirmant à tort soit le premier, soit le second de ces rapports ; mais non pas en tirant la conséquence, une fois les identités posées. En d'autres termes, si un syllogisme est faux, l'erreur est toujours contenue dans les prémisses, c'est-à-dire résulte toujours d'une généralisation ou d'une induction ; le procédé déductif en lui-même ne crée pas plus l'erreur qu'il ne la fait disparaître; il est indifférent au vrai et au faux. A proprement parler, on peut se tromper à l'occasion d'un syllogisme, on ne se trompe pas en tant qu'on fait un syllogisme. Il n'y pas de moyen

(1) Logique de Port-Royal, part. III, ch. xx.

igô DE l'erreur

terme entre raisonner mal et ne pas raisonner : raisonner mal, c'est ne pas raisonner.

Si on considère la liste des sophismes dressée par la logique de Port-Royal, il est aisé de voir que la plupart d entre eux, le dénombrement imparfait, l'induction défectueuse, le passage du sens divisé au sens composé, ou de ce qui est vrai à quelques égards à ce qui est vrai simplement, le sophisme de l'accident, sont des généralisations incorrectes (i). Se tromper par ignorance du sujet, c'est substituer à la chose qu'on croit connaître des idées ou images que l'imagination associe ; on a vu plus haut comment se forment ces sortes de confusions. De même, nous avons expliqué le sophisme de l'ambiguïté des termes. Prendre pour cause ce qui n'est pas cause, c'est, pour une raison insuffisante, considérer la propriété de produire le phénomène appelé effet comme enveloppée dans la notion de la cause, c'est-à-dire former un concept faux. De même encore, la pétition de principe est irréprochable comme syllogisme, une fois les prémisses posées ; l'erreur vient encore d'une généralisation hâtive, puisque dans les prémisses on pose comme vraie une proposition qui n'est pas encore prouvée. En outre, si on. ne s'aperçoit pas de la présence dans les prémisses de la proposition qu'on veut établir, n'est-ce pas parce qu'on donne aux termes employés

1; V.Ad.GARNiER, Traité des facultés de rame, IX, 2.

des significations différentes ; n'est-ce pas une erreur de langage, comme celles qui ont été analysées cidessus ?

En résumé, les erreurs, les paralogismes, les sophismes, peuvent varier indéfiniment dans les détails; ils sont simples ou complexes, ils se produisent avec une apparence de spontanéité, ou après de longues réflexions, tantôt. à propos d'une simple perception, tantôt à Toccasion d'un raisonnement abstrait ; mais au fond, Terreur est toujours la même. — Elle réside essentiellement dans l'acte par lequel l'esprit forme des concepts ; elle est toujours une généralisation incorrecte.

Si toutes les erreurs sont, au fond, de même espèce, ce n'est pas une raison pour ne pas en classer les diverses variétés : il est intéressant pour le logicien de chercher de combien de manières nous pouvons généraliser ou raisonner mal. On connaît les classifications des sophismes d'après Aristote et Port-Royal ; ni l'une ni 1 autre n'a la prétention d'être rigoureuse et complète. — Personne n'a traité cette question avec plus de soin, plus de pénétration ingénieuse et subtile que J. Stuart Mill dans l'admirable V® livre de son Système de logique. On nous permettra pourtant de présenter quelques remarques sur sa classification.

Stuart Mill a reconnu que la plupart des sophismes naissent d'une inférence ; cependant il admet encore

igS DE l'erreur

une classe de sophismes de simple inspection ou à priori. — Il entend que, dans les sophismes de cette classe, les éléments unis par la pensée ne sont pas actuellement donnés par l'expérience ; ils sont des suggestions de l'imagination. Mais qu'importe, puisque ces suggestions elles-mêmes sont les reproductions de faits d'expérience antérieure. Il y a toujours un fait, connu d'abord à posteriori, qui sert de point de départ à une véritable inférence. A propos d'un exemple qu'il cite, Stuart Mill fait lui-même le raisonnement qui a donné lieu au sophisme appelé pourtant à priori. « Parlez du diable, et le diable paraîtra. Dans les temps (( où l'apparition de ce personnage sous une forme « visible ne passait pas pour un événement bien rare, « il est sans doute arrivé souvent à des personnes à « vive imagination et très nerveuses de s'imaginer voir « le diable quand elles en parlaient. » Le fait que l'événement en question ne passe pas pour bien rare est un argument que se donnent à eux-mêmes ceux qui forment le jugement ; ils s'autorisent des précédents pour se tromper ; ces sophismes supposent au moins une preuve non distinctement conçue.

Il n'entre pas dans notre sujet de chercher une classification rigoureuse des sophismes. Il semble cependant que, d'après les principes qui viennent d'être exposés, on peut introduire quelques corrections dans celles de St. Mill.

Toutes les erreurs sont des sophismes d'inférence ;

la preuve peut être indistinctement ou distinctement conçue. Dans le premier cas se produisent les ^ophismes de confusion ; dans le second cas, si nous croyons constater empiriquement ce qui est, nous faisons un sophisme d'observation ; c'est un sophisme de raisonnement^ si nous croyons raisonner sur des idées acquises. — Même avec ces corrections, on devra encore dire avec Stuart Mill : « Il ne faudrait pas croire « que les erreurs se rapportent toujours si directece ment et si clairement à Tune de ces classes, qu'elles « ne puissent aussi être rapportées à quelque « autre (i). »

III. — Toute la théorie qui précède repose sur ce principe, tenu momentanément pour accordé, que nous pensons par concepts, et que tout concept ou notion générale contient autre chose que des images. — Cependant, il s'en faut de beaucoup que ce principe soit incontesté : tout le monde connaît la doctrine suivant laquelle le travail de la pensée porte uniquement sur des sensations, des images ou des mots.

Il est assez curieux de voir les partisans de l'empirisme et ceux de l'intuition, arriver sur la question de l'erreur à une même conclusion. Les uns et les autres sont d'accord pour reconnaître que l'erreur vient de rimagination et non de l'entendement : les uns parce

(1) SI. MïLL, Log., liv. V, 11, 3.

qu'ils nient l'existence de Tentendement, les autres parce qu'ils considèrent l'entendement, qu'ils rattachent à la raison, comme infaillible. — Au contraire, si la doctrine qui vient d'être exposée est vraie, il faut dire que l'imagination n'explique que la matière de l'erreur ; la forme qui Tachève vient de l'entendement: l'homme ne se trompe que parce qu'il est raisonnable. — Nous nous sommes expliqué ailleurs sur les points par où la doctrine que nous soutenons diffère de la doctrine de l'intuition : nous ne pouvons maintenant passer sous silence les arguments par lesquels Stuart Mill a nié que nous pensions par concepts, et qui, s'ils étaient fondés, renverseraient, ou du moins modifieraient profondément la doctrine qui vient d'être exposée.

Suivant Mill, nous ne pouvons « réaliser un concept « dans la pensée, abstraction faite des éléments con- « crets qui sont les caractères d'un individu, ou qui « nous sont représentés par l'imagination. — Nous « ne pouvons imaginer d'objet adéquat à là notion « générale du mot homme ; car l'homme qui serait cet « objet ne serait ni grand, ni petit, ni gras, ni mai- « gre, ni blanc, ni noir, ni homme, ni femme, ni « jeune, ni vieux, mais à la fois tout cela et rien de « tout cela... Pures créations mentales, les concepts « ne sont que ce qu'on peut les concevoir, et on ne (( peut les concevoir comme universels, mais seule- « ment comme parties de l'idée d'un objet particulier,

« bien qu'il ne soit pas nécessaire que l'objet parlicu- « lier soit toujours le même (i). »

Cette objection de Mill peut valoir contre les théories qui attribuent à l'esprit le pouvoir de connaître les idées ou choses en soi, abstraction faite de tout élément sensible ; mais elle perd toute importance si on admet avec Kant que les formes de la pensée sont à la vérité vides par elles-mêmes, tant que l'expérience ou l'imagination ne leur fournit pas un contenu, mais que les sensations, de leur côté, ne sont qu'un des éléments de la connaissance, et que la connaissance complète résulte de la pénétration réciproque de ces deux éléments. — Il devient tout naturel alors qu'on ne puisse imaginer une notion générale que sous la forme d'un objet particulier ; il reste vrai pourtant que la représentation de l'objet particulier n'est pas toute la connaissance que possède l'esprit. — Le fait que nous ne pouvons imaginer d'objet adéquat à la notion générale du mot homme prouve sans doute que notre concept n'a pas une origine purement intelligible, mais se concilie parfaitement avec la doctrine qui voit dans le concept un élément intellectuel ou rationnel. En formant le concept d'homme, je me représente un homme grand ou petit, gras ou maigre ; mais de l'aveu de Mill, puisque l'objet peut être changé, je sais que cette image n'égale pas mon concept. Ce que le concept contient en outre, c'est, suivant l'expression de

(i) Philos, de Hamillon, ch. xviï, p. 365.

Hamilton, un caractère d'universalité potentielle. La pensée, contrainte de revêtir une forme sensible, apparaît un moment comme étant tel objet, tel exemple particulier ; elle s'y repose en quelque sorte, mais elle ne s'y enferme ni ne s'y absorbe ; elle dépasse les images qui Texprimetit, et elle est capable de s'incarner plus tard dans d'autres images plus ou moins différentes.

Au reste, Stuart Mill finit par reconnaître dans la pensée une disposition particulière, une sorte d'habitude ou d'aptitude, d'autres diront une tendance^ qui subsiste après la représentation actuelle. Après avoir <( fixé notre attention sur les attributs comme parties « d'un agrégat plus grand (i) », l'emploi des noms nous rend capables de renouveler la même opération ; et en dernière analyse, « la seule réalité qu'il y a dans le « concept* (2), c'est que, de façon ou d'autre, nous (( devenons aptes, nous sommes amenés, non seuleu ment une fois, et par accident, mais dans le cours « naturel de nos pensées, à porter une attention spé- « ciale et plus ou moins exclusive sur certaines par- « ties de la présentation des sens ou de la repré- « sentation de l'imagination, dont nous avons cons- « cience. »

La doctrine de Mill nous semble exacte en ce qu'à

(ij Philos, de Hamilton, ch. xvii, p. Syi.

(2) Ibid., p. 378..

DES CONDITIONS LOGIQUES DE l'eRREUR 2o3

côté des images concrètes, elle fait une place à Tordre suivant lequel nous les combinons, à l'aptitude que nous conservons de les reproduire dans le même ordre, par l'intermédiaire du mot. Seulement Mill fait à cet élément une part trop restreinte. — D'abord, il semble l'identifier complètement avec le nom; mais il est clair, et on pourrait ici invoquer contre Mill le témoignage de Mill lui-même, que « la pensée ne peut « s'exercer uniquement par des noms, et que nous ne (( pouvons faire penser les noms pour nous (i). » En outre, cette habitude que nous avons de considérer dans un objet quelques qualités, abstraction faite de& autres, présente certains caractères particuliers. Autre chose est suivre, même avec conscience, l'habitude de considérer en particulier certaines parties d'un objet, autre chose réfléchir sur cette habitude, en prendre une conscience distincte, la dégager en un mot des^ faits particuliers.

On conteste, il est vrai, que cette habitude puisse être représentée en dehors des faits concrets qui la manifestent, ou des mots qui l'expriment, et nous avons dû convenir que le concept ne peut être pensé absolument en lui-même. Il reste vrai pourtant que notre esprit parvient à l'isoler, dans une certaine mesure, des faits concrets à propos desquels nous le pensons. Ce qui constitue le concept de cheval, ce n'est pas^

(i) Log.y II, p. 197; éd. 1868.

rhabitude de considérer comme unies telles et telles qualités, puisque Mill convient que nous pouvons rappliquer à des êtres différents. L'élément constitutif du concept n'est pas entièrement adhérent à ces qualités ; il est en quelque sorte mobile, et la difficulté de trouver pour toute chose une définition exacte montre que cette variation peut avoir lieu entre des limites assez étendues. L'habitude ou le concept se pose ainsi devant Tesprit comme objet distinct, encore que nous ne puissons nous le représenter complètement qu'en lui attribuant un contenu emprunté à l'expérience. — Il faut songer enfin que, si on refuse au concept le droit d'exister sous prétexte qu'il ne se suffit pas à lui-même abstraction faite de toute donnée sensible, les partisans de Kantne seront pas embarrassés pour montrer que les données sensibles ne se suffisent pas davantage à elles-mêmes, abstraction faite de tout lien intelligible. Des sensations et des images, par le seul fait qu'elles sont présentes à la conscience, si on suppose écartée la représentation du lien qui les unit, forment-elles une idée, une connaissance complète ?

En résumé, nous accordons à Mill qu'il y a dans tout concept deux éléments. Les images sont nécessaires, et Aristote avait raison de dire : vosTv oùx eanv aveu çavradixaTo; (i). — En outre, un autre élément intervient, habi-

(i) De mem., I.

lude, aptitude ou tendance, plus exactement forme de la pensée. — Seulement, suivant Mill, le premier de ces éléments est le plus important ; il amène l'autre à la suite, comme le corps amène son ombre. Nous soutenons au contraire que ce dernier élément joue Je principal rôle. Ce n'est pas en tant que nous portons, machinalement en quelque sorte, notre attention sur telles ou telles qualités concrètes, que la science est possible; c'est en tant que nous pensons, que nous savons qu'il y a entre ces qualités un lien durable et constant. — Il est donc exact de dire que nous pensons par concepts.

Cependant, il semblerait résulter de l'analyse même qui précède, que, si nous devenons capables de former des concepts, c'est seulement après avoir contracté l'habitude d'apercevoir entre les choses des ressemblances constantes. La fonction généralisatrice de la pensée ne serait en quelque sorte qu'une habitude abstraite d'autres habitudes ; elle dériverait donc de l'expérience et différerait des habitudes concrètes d'où elle est tirée uniquement par le degré, et non en nature. Elle ne serait point à priori, si ce n'est en ce sens où nous disons que nous raisonnons à priori lorsque nous appliquons à un cas particulier ou futur une loi déterminée auparavant par l'expérience. — En un mot, la doctrine que nous avons soutenue ne différerait de celle de Mill que par la forme et, au fond, lui serait identique.

A y regarder de près pourtant, il est facile de s'assurer que la différence est plus grave qu'elle ne paraît. En effet, en supposant même que la répétition fréquente et habituelle des mêmes actes de pensée.fût une condition nécessaire pour que la faculté de généraliser apparût dans l'esprit, il resterait à savoir si elle en est la condition suffisante. Or, c'est ce qui n'est pas. De ce qu'un être est capable de reproduire fréquemment, avec le degré de conscience qui est inséparable de ces phénomènes, les mêmes représentations, on n'est pas logiquement en droit de conclure qu'il doive un jour prendre conscience de la ressemblance de ces états de conscience, et poser à part la relation qu'il aiira aperçue. On conçoit très aisément que les mêmes états de conscience puissent se répéter indéfiniment sans provoquer jamais l'acte de réflexion qui dégage l'abstrait du concret. De fait, il ne paraît que les animaux, à coup sûr très capables d'habitudes, s'élèvent jamais aux notions générales. — A priori, on ne peut donc identifier les habitudes et la fonction généralisatrice.

Que cette dernière puisse apparaître parmi les habitudes concrètes à peu près comme la fleur éclôt parmi les feuilles, c'est ce que nous constatons à posteriori. Que dans l'état actuel des choses, elle doive se manifester lorsque certaines conditions sont réalisées, c'est encore ce qu'atteste lexpérience. Mais c'est là un simple fait qui ne nous autorise aucunement à établir entre

les éléments dont il s'agit une identité de nature. — Il n'est pas de sophisme plus dangereux ni plus fréquent, il est vrai, que de substituer à la nécessité ou à la continuité de fait une '^nécessité ou une continuité logique, c'est-à-dire absolue. — Dès lors, la faculté de généraliser apparaît comme une fonction nouvelle, qui s'ajoute aux précédentes et les complète. En tant qu'elle n'est pas donnée avec les éléments de la généralisation, on est en droit de dire qu'elle est à priori : elle marque entre les opérations inférieures et les opérations supérieures de la pensée une différence non de degré, mais de nature ; elle est la ligne de démarcation la plus nette qui sépare l'homme de l'animal.

Mais il n'est pas vrai que la répétition habituelle des mêmes actes soit une condition nécessaire pour que se manifeste la faculté de généraliser. Dès que l'intelligence humaine s'éveille, elle n'est que trop portée à voir partout l'universel, et à se représenter toutes choses, comme àiiS^inozdi^ sub specie aeternilalis, — L'éducation et le progrès consistent bien plutôt à restreindre et à enfermer dans de justes limites cette faculté exubérante. — L'homme n'apprend pas, il doit désapprendre à généraliser.

Sur ce point, l'étude des langues, de l'homme primitif (1) et surtout des enfants, apporte les plus irré-

(1) Voir les belles études de M. Ch. Renouvier sur la Psychologie de Vhorhme primitif, Critique philos., 4* année, t. II, pp. 5, 177, etc.; 4® année, t. I, pp. 322, 356.

cusables témoignages. M. MaxMuller, confirmant une vue déjà très nettement exprimée par Leibniz, nous montre que les mots les plus anciens de toutes les langues expriment des idées générales (i). Les conclusions de l'illustre philologue ont pu être contestées à certains égards (2) ; mais ce qui est hors de doute, c'est que chez les intelligences primitives, qu'on rencontre encore de nos jours en Afrique ou en Australie, les préjugés les plus bizarres, les erreurs les plus étranges naissent de généralisations irréfléchies. N'est-ce pas la même fonction de l'esprit que nous retrouvons en acte dans les classes les moins éclairées de nos sociétés modernes ? Quand on va au fond 'de leurs traditions ou de leurs superstitions, ne trouve-t-on pas toujours un fait particulier, une coïcidence fortuite dont l'imagination populaire à été vivement frappée, et qu'on a aussitôt érigée en loi?

Mais c'est surtout chez les enfants, où l'observation est à la fois plus facile et plus instructive, que le fait peut être constaté. M. Taine, dans les études si intéressantes qu'il a consacrées à la naissance du langage chez les petits enfants, nous offre un grand nombre d'exemples significatifs. « Vous prononcez « devant un bambin dans son berceau le mot papa « en lui montrant son père ; au bout de quelque temps à « son tour il bredouille le même mot, et vous croyez

(1). Science du langage, t. I, 401.

(2). WichelBRÈAL., Journal des savants^ octobre 1876.

« qu'il Tentend au même sens que vous, c'est-à- « dire que ce mot ne se réveillera en lui qu'en présence « de son père. Point du tout. Quand un autre mon- « sieur, c'est-à-dire une forme pareille, en paletot, avec « une barbe et une grosse voix, entrera dans la cham- (( bre, il lui arrivera souvent de l'appeler /)«/)« (i). » — Faut-il dire, pour expliquer ce fait, que la perception de qualités semblables à celles qui ont été antérieurement perçues réveille simplement les états de conscience qui ont accompagné ces dernières, et que le fait de prononcer le même mot n'est que la reproduction en quelque sorte mécanique d'une action antérieure ? A coup sûr, il peut en être quelquefois ainsi ; mais, dans la plupart des cas, il y a autre chose. L'enfant, comme on dit, sait bien ce qu'il fait. Non seulement les mêmes idées se représentent à lui, mais il les reconnaît; il se souvient. Il distingue l'état présent de l'état passé et les compare l'un à l'autre ; il se réfère au passé pour juger du présent. Le groupe d'images qui reparaît dans la conscience, uni aux perceptions actuelles, forme une classe, et le fait même qu'il groupe les images autrement que ceux qui l'entourent, l'erreur, achève de montrer que cette fonction de généralisation est naturelle et primitive, qu'elle n'attend aucune suggestion étrangère, mais se manifeste au moment même où les qualités sensibles sont perçues.

(1) De V Intelligence, liv. 1,11, V. Paris, Hachette et C''\

Brochard. 14

Dans tous les exemples de ce genre, les partisans du pur empirisme semblent croire que, si une perception actuelle amène un mot qui exprime un groupe de qualités, c'est uniquement parce que, dans Tobjet présent, il y a une qualité semblable à une perception antérieure qui frappe, plus vivement que les autres, Fesprit de l'enfant. Empruntons encore un exemple au même auteur, w Une petite fille de deux ans et demi « avait au cou une médaille bénite ; on lui avait dit : « C'est le bon Dieu. » Un jour, assise sur les genoux « de son oncle, elle lui prend son lorgnon et dit : C'est « le bô Du de mon oncle. » Pour expliquer ce fait dans la théorie empirique, on dirait que, parmi les . qualités de Tobjet, il s'en trouve quelques-unes, celles d'être rond, muni d'une queue, percé d'un trou et attaché au col par un cordon, qui, en fait, attirent l'attention à l'exclusion des autres et éveillent des images auxquelles elles ont déjà été associées. A la rigueur, un lorgnon peut être comparé à autre chose qu'à une médaille ; si la comparaison avec une médaille a lieu, c'est simplement grâce à cette circonstance accidentelle que les sensations analogues à celles qu'a provoquées la médaille se trouvent être les plus vives. Le cerveau de l'enfant est comme un clavier dont certaines touches sont mises en mouvement : c'est une machine extraordinairement délicate, mais, en dernière analyse, une machine.

Cependant, n'est-il pas tout aussi légitime et plus

naturel de penser que Tenfant, en présence de Tobjet perçu, poussée par ce besoin de connaître (en d'autres termes de généraliser) qui est le fond de la nature humaine, se pose, aussi rapidement qu'on le voudra, cette question : A quoi cela ressemble-t-il ? — Elle cherche alors parmi ses souvenirs, encore peu nombreux, un terme de comparaison et peut-être en essaie plus d'un avant de s'y arrêter. Elle veut, à tout prix, faire rentrer l'objet qu'elle voit dans une classe de choses qu'elle connaît. — Dès lors, si Tenfant généralise et compare, ce n'est pas parce qu'il éprouve des sensations analogues à celles qu'il a déjà éprouvées ; mais parce qu'il veut généraliser et comparer, il choisit, parmi les qualités diverses que présente un objet, celles qui sont semblables à d'autres qu'il connaît déjà, et il fixe particulièrement son attention sur elles. — Les rapprochements d'idées si singuliers qu'on trouve dans le langage des enfants, témoignent de ce besoin de généralisation à outrance. « Un an « plus tard, dit encore M. Taine, la même enfant, à « qui on faisait nommer toutes les parties du visage, « disait, après an peu d hésitation^ en touchant ses (( paupières: « Ça, c'est les toiles des yeux. »

En résumé, ce qui rend l'erreur possible, c'est d'abord la dualité de la sensation et de l'imagination, mais l'imagination prépare seulement la matière de Terreur : l'entendement l'achève. — Les êtres raison-

nables, c'est-à-dire ceux qui pensent à l'aide d'éléments à priori, sont seuls capables de se tromper.

L'erreur n'est pas plus que la vérité donnée à l'esprit ; mais l'esprit, appliquant à priori ses formes aux sensations et aux images, essaie des combinaisons qui peuvent être ou n'être pas conformes à la réalité : il doit s'y adapter par une série de tâtonnements. — Il ne serait pas plus juste de considérer l'esprit humain comme fatalement condamné à Terreur que de le croire prédestiné à la vérité et infaillible par essence. — Il est, au point de vue du vrai et du faux, ce qu'il se fait lui-même : il est fils de ses œuvres.

Enfin, ce n'est pas en tant qu'il est imparfait ou qu'il lui manque quelque chose que l'esprit humain est sujet à Terreur. La même faculté qui, le rendant capable d'atteindre à la vérité, Télève au-dessus des animaux, l'expose à se tromper plus gravement qu'eux. — L'erreur est, comme la vérité, et au même titre, le privilège de l'homme.

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