CHAPITRE IX
Des causes psychologiques de Terreur
La double fonction de Tintelligence par laquelle les sensations ou images sont perçues et reproduites, puis coordonnées en classes et en systèmes, rend compte de la possibilité de Terreur ; elle n'en explique pas la réalité. — Tant qu'on se borne à considérer les idées ou synthèses fausses comme de simples faits intellectuels, on peut comprendre comment, on ne sait pas pourquoi elles se forment dans la pensée. — Ce ne peut être, en effet, en tant qu'idées que, d'ellesmêmes, elles donnent lieu à ces combinaisons. Car, si les individus n'y étaient pour rien, elles devraient être les mêmes pour tous les esprits qui disposeraient des mêmes éléments, et c'est ce qui n'arrive pas.
L'erreur est chose essentiellement individuelle et personnelle ; on ne peut l'expliquer si on ne tient compté des dispositions particulières du sujet qui la pense. S'il est nécessaire que toutes les synthèses erronées aient assez d'intelligibilité pour être com-
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prises par ceux mêmes qui n'en sont pas dupes, elles ne sont réalisées, elles ne naissent que sous Faction d'une cause distincte de l'intelligence. L'intelligence est un mécanisme auquel il faut un moteur ; elle ne produit pas l'erreur d'elle-même.
Il semble, il est vrai, que dans bien des cas il suffise qu'une sensation actuelle éveille en nous une série d'images pour qu'aussitôt le mécanisme intellectuel entre en action. Il y a bien, si l'on veut, une cause objective de l'erreur qui échappe d'ailleurs au psychologue ; mais, cette première impulsion donnée, tout s'explique par le jeu des représentations.
Cependant, quand l'intelligence se borne à recevoir des sensations, et à répondre à l'action venue du dehors par une sorte de réaction mécanique, il n'y a pas d'erreur. On ne dit pas que l'halluciné ou le fou se trompent; c'est que justement ils sont étrangers aux idées qui apparaissent en eux. — On peut- concevoir et on a conçu que l'homme, lorsqu'il connaît la vérité, la reçoive toute faite et sans y rien mettre du sien. Se tromper est une action qui suppose l'intervention du sujet dans ses propres états de conscience ; il n'est rien qui soit plus véritablement à nous que nos erreurs.
I. — L'influence du sentiment sur l'intelligence n'a été contestée par aucun philosophe. Mais il y a ici un excès qu'il faut éviter. Sans parler des mystiques,
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dont il n'y a pas lieu de discuter la théorie, puisqu'ils récusent la raison, plusieurs philosophes ont semblé croire que le cœur peut non seulement aider la raison dans la poursuite de la vérité, mais la supplanter. « Le cœur, dit Pascal (i), a ses raisons que la raison « ne connaît pas. » Et il ne s'agit pas ici de vérités morales ou religieuses. « C'est par le cœur, dit le « même auteur, que nous connaissons les principes. . . , « le cœur sent que l'espace a trois dimensions et que « les nombres sont infinis. » — Voilà que par une singulière transposition de mots et d'idées, et le cœur est représenté comme une faculté de connaître ; il faudra, sans doute, opposer une logique du cœur à la logique de l'esprit.
L'école de Jacobi et de Rousseau se signale par une tendance semblable. Peut-être, pour ces philosophes, le mot sentiment n'a-t-il pas exactement le même sens que pour nous. Dans la langue du xviii® siècle, il désignait un degré de la connaissance immédiate par opposition au raisonnement. Cependant les mêmes auteurs ne ménagent pas à la raison les dédains et les invectives; c'est bien la passion, l'enthousiasme qui leur révèlent directement la vérité ; ils ne sentiraient pas si vivement que l'âme est immortelle, s'ils désiraient moins qu'elle le soit.
Ces philosophes enthousiastes ont oublié de nous
(i) Pensées, art. XXIV, 5; édil. Havet.
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dire si cette merveilleuse faculté est aussi sujette à Terreur, et si, dans leur logique nouvelle, il faut marquer une place aux sophismes du cœur en prenant le terme au pied de la lettre.
Mais il n'y a lieu de se préoccuper ni des vérités que le cœur passe pour atteindre directement, ni des erreurs qu'il serait exposé à commettre.
D'abord, si l'on peut admettre comme vraie cette proposition que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c'est à condition d'entendre par là des raisons de croire, et non pas un acte analogue à la connaissance. Il est vrai que l'adhésion que nous donnons à certaines idées est loin d'être en proportion de leur valeur intellectuelle ou logique ; et nos sentiments contribuent, pour une grande part, à nous incliner dans un sens ou dans l'autre. Gomme la plupart des philosophes ne distinguent pas l'idée de la croyance, il devait arriver que le cœur parût capable de penser, du moment qu'il était capable de croire. — Mais, comme on Ta vu, l'acte de croyance est autre chose qu'un acte intellectuel, et, d'autre part, la croyance ne peut se passer des données de l'intelligence. Il n'est pas de croyances qui viennent du cœur sans passer par l'esprit.
En outre, le sentiment peut exciter, guider, pervertir ou égarer l'intelligence, mais il ne se substitue pas à elle, et il la laisse toujours s'exercer suivant ses lois propres. Dans un système quelconque d'idées, eût-il
été formé sous l'empire de la passion ou dans le délire de l'enthousiasme, une analyse attentive retrouvera toujours les éléments empruntés à l'expérience antérieure du sujet, et les rapports logiques d'après lesquels ils ont été combinés. De même, dans un corps organisé, tous les mouvements s'expliquent, en dernière analyse, parles lois physico-chimiques. Entre les idées inspirées par le sentiment et celles qu'on attribue à la seule intelligence, il n'y a point de différence essentielle. Si le sentiment modifie l'allure de la pensée, c 'est en augmentant la puissance ou la vivacité de l'imagination, en suscitant une foule de souvenirs qui se pressent devant l'esprit, en suggérant des combinaisons soudaines et inattendues. Seulement, comme ces états se produisent sans effort et sans intention, comme ils s'offrent d'eux-mêmes à la conscience et que le sujet, tout entier à l'entraînement qui le domine, ne peut se rendre compte de ce qui se passe en lui, il ne reconnaît plus sa propre intelligence ; et, parce qu'elle s'exerce d'une façon nouvelle pour lui, il lui cherche un nom nouveau. — Ainsi, dans l'antiquité, les poètes inspirés n'osaient s'attribuer les pensées qui naissent dans leurs âmes, et faisaient à un dieu les honneurs de leur génie.
Si on veut pénétrer plus avant, on se rendra compte de l'influence que le sentiment exerce sur l'intelligence, non seulement au moment où l'imagination est mise en branle par une violente passion, mais même
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pendant le temps où Tesprit, tranquille et en apparence livré à lui-môme, amasse les matériaux qui serviront plus tard à former toutes les fictions, toutes les vérités et toutes les erreurs.
A ne considérer, en effet, que la simple sensation et la perception de choses actuellement données, il s'en faut de beaucoup que l'esprit se borne à recevoir passivement ses idées et ses jugements. Kant a montré qu'un élément subjectif, une forme de la connaissance, apparaît dès la première intuition ; mais indépendamment de cette fonction purement intellectuelle, il faut tenir compte des dispositions personnelles, des tendances et des affections du sujet. Il est nécessaire, si la connaissance a lieu, qu'elle se produise d'après les lois de la pensée. Mais il n'est pas toujours nécessaire qu'elle ait lieu. Du moins, la façon dont elle aura lieu, le nombre, le degré, la vivacité des idées, dépendent en partie de l'état du sujet, considéré non plus comme être pensant, mais comme être sensible, se portant, à son gré, vers une chose ou vers une autre, et choisissant en quelque sorte les éléments auxquels il appliquera les lois de la connaissance.
C'est ce qu'exprimaient les stoïciens, lorsqu'ils admettaient une force tendue à travers les organes de telle façon qu'au choc venu du dehors réponde une réaction variable venue du dedans, et que la clarté de la connaissance soit proportionnelle à l'énergie que le
sujet emploie pour s en emparer (i). En effet, s'il est nécessaire, pour que la connaissance se produise, que Tesprit reçoive une impression, peut-on nier que la manière de la recevoir soit pour quelque chose dans la connaissance?
En outre, en supposant même que les passions fassent trêve et que tous les désirs conscients soient suspendus, jusqu'à cette tendance naturelle qui est le besoin de connaître, ou la curiosité, le sujet n'est pas indifférent à ce qu'il pense. Tous les phénomènes de conscience ont un double aspect; représentatifs d'un côté, ils sont affectifs de l'autre, et l'on ne peut dire qu'aucune représentation se produise sans être accompagnée d'un plaisir ou d'une douleur. On ne veut pas dire que ce plaisir ou cette douleur fasse naître l'idée ou même réagisse sur elle au point de la modifier ou de l'altérer ; mais il est hors de doute qu'il peut contribuer soit à l'écarter aussitôt qu'elle apparaît, soit à l'exciter, à la caresser avec une sorte de complaisance et, par là, à la maintenir plus longtemps sous l'œil de la conscience. Parmi les qualités toujours multiples d'un objet, il en est qui, par de mystérieuses affinités, nous plaisent et nous attirent davantage. Ainsi s'expliquent les singulières diversités qu'on peut constater, suivant les individus, dans la perception des objets les plus simples ; les mômes
(1) Ravaisson, Mémoire sur le stoïcisme. {Annales de VAcad. des Inscripl, el Belles-Lettres, l. XXI).
choses ne sont pas \^es par tous de la même façon ; tel détail qui frappe vivement les uns est négligé par les autres, et, lors même que tous ces détails sont perçus, l'importance relative qu'on leur attribue n'est pas toujours la même. Une sorte de choix ou de sélection s'accomplit ainsi dans une opération qui paraît si simple, et ce choix est guidé par les préférences secrètes qui échappent même à la conscience. L'esprit ressemble, non à ces miroirs indifférents qui reflètent également tous les objets, mais à ces plaques de verre que l'art du chimiste a rendues sensibles à certaines couleurs, et qui en reçoivent l'empreinte à l'exclusion de toutes les autres.
Dans les images et les idées qui forment comme l'ameublement de chaque esprit, qui reviennent d'ellesmêmes dans les écrits ou les conversations, on retrouve la trace des goûts primitifs et des secrètes inclinations qui sont propres à chaque individu. Il est superflu de rappeler qu'aux actes de connaissance qui nous paraissent les plus immédiat^, se mêlent sans cesse les acquisitions de l'expérience, les souvenirs ou les réminiscences du passé ; nous ne jugeons l'avenir, et même la plupart du temps le présent; qu'à l'aide de ces idées si anciennement acquises que la date de leur origine se perd pour nous, et si familières que nous ne remarquons plus leur présence. Or ces idées ne sont pas les simples résidus de nos expériences passées. Par un choix inconscient, nous les avons
préférées à bien d'autres que notre mémoire aurait pu également conserver. Elles sont comme des témoins, d'autant plus fidèles qu'ils sont moins conscients, de ce que nous avons aimé et souffert ; les joies et les peines d'autrefois retentissent encore à notre insu dans nos pensées d'aujourd'hui. Ainsi se forme notre physionomie psychologique ; en ce sens, on peut dire avec Leibniz que le présent est plein du passé.
La même influence se manifeste dans les synthèses autant que dans les idées. On a vu plus haut comment une même sensation peut, suivant le hasard des expériences antérieures, réveiller des images différentes : chaque image à son tour, pouvant faire partie de plusieurs séries, est comme un carrefour d où la pensée peut prendre des routes fort divergentes. La variété, la bizarrerie et l'imprévu de ces associations s'opposent absolument à ce qu'on considère la direction prise par là pensée entre tant de directions possibles comme déterminée exclusivement par la nature des idées ou des images envisagées en ellesmêmes» Invoquer le caprice, Thumeur, la fantaisie ou le hasard, c'est ne rien dire ou admettre que les combinaisons se forment d'après les sentiments qu'elles provoquent en nous. Et il ne s'agit pas ici d'un nom abstrait et vide donné à un ensemble de causes inconnues, comme quand on parle de caprice ou de hasard. L'influence de la sensibilité est une fonction constante qu'on peut retrouver dans bien des circonstances
diverses et dont il est possible de déterminer les lois.
Ainsi l'intelligence, indifférente par elle-même à la vérité et à Terreur, perçoit les objets, choisit ses souvenirs au gré de nos désirs. Si on s'en tenait là, il n'y aurait ni vérité ni erreur ; nous sommes ici à la source commune de l'art et de la fiction, de la vérité et de l'erreur. L'erreur commence au moment où nous trouvons des raisons pour justifier ce que nous pensons. — Jusqu'ici l'influence de la sensibilité explique comment l'esprit recueille les matériaux de l'erreur : il faut montrer son action sur la genèse de Terreur proprement dite.
Que l'esprit, lorsque deux idées ont été, d'une façon quelconque, rapprochées par l'imagination, s'attache à la synthèse ainsi formée au lieu de la laisser disparaître comme tant d'autres, c'est un fait qui n'appartient plus à Tordre représentatif, mais à Tordre affectif ; se demander si la synthèse est vraie, c'est un nouvel acte intellectuel, mais qui amène aussitôt une réaction du sentiment : on désire ou on craint qu'elle ne soit vraie .Les deux fonctions s'exercent simultanément, et. Tune réagissant sur l'autre, on voit l'intelligence, stimulée parle désir, se mettre en quête de preuves. Elle en trouve toujours.
D'abord, si les analyses qui précèdent sont exactes, il y a toujours, étant donnés le passé et les souvenirs d'un homme, des raisons pour qu'une synthèse déterminée apparaisse à Timagination. Si ces raisons peu-
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vent le plus souvent passer inaperçues, la pensée stimulée par le désir peut aisément les retrouver ; elle a ainsi sous la main une preuve toujours possible.
Mais ce premier travail ne suffit pas. Il faut que l'esprit découvre soit dans l'expérience présente, soit dans les souvenirs dupasse, des faits ou des arguments qui, se rattachant à la synthèse présente par un lien logique, puissent lui servir de preuve et former avec elle comme un système.
En fait, nous savons qu'il n'est pas de paradoxe en faveur duquel on ne puisse, si on le veut bien, trouver des raisons, point de synthèse qu'il ne soit possible de rendre vraisemblables. Les sophistes anciens trouvaient moyen de défendre des thèses contradictoires avec des arguments qui paraissaient d'égale valeur. Ce qu'ils accomplissaient volontairement et avec conscience, nous le faisons à chaque instant, sans nous en rendre compte, sous l'influence de la passion. Nous découvrons une multitude déraisons pour justifier nos désirs et nos craintes. Merveilleusement habiles à nous tromper nous-mêmes, nous savons, dans la plupart des cas, ne voir que ce qui est conforme à notre idée favorite et négliger tout le reste. Bien plus, nous parvenons à regarder de biais les choses qui lui sont le plus contraires, et à les accommoder, par des prodiges d'interprétation, à ce que nous désirons. Tout le monde connaît les vers où Lucrèce et Molière nous montrent comment la passion par excellence, l'amour, sait
transformer les défauts en qualités et, comme la pierre philosophale, changer en ot tout ce qu'elle touche. Dans les livres d'histoire, écrits de bonne foi, mais inspirés par la passion politique, nous voyons à chaque instant les faits travestis de la plus étrange manière. Faut-il enfin rappeler les cas où, devenus de subtils casuistes, nous savons, au momentde choisir entre l'action que le devoir prescrit et celle que la passion réclame, nous donner le change à nousmêmes et accumuler tant de raisons, que nos scrupules se taisent et que notre conscience s'endort ? Si on songe qu'au moment même où la passion évoque tant d'arguments, elle leur donne, grâce à l'attention exclusive dont ils sont Tobjet, un relief et une intensité extraordinaires, on comprendra aisément comment se noue étroitement la chaîne de raisonnements et d'apparences qui constitue un sophisme.
Un romancier célèbre (i) a ingénieusement comparé le travail qui s'accomplit silencieusement dans l'esprit au phénomène de la cristallisation. Une passion exclusive groupe autour d'une même idée toutes celles qui se présentent à l'esprit, tous les souvenirs qui reparaissent, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend, tout ce qu'on lit, et le^ divers éléments se rangent à leur place d'après un ordre régulier. « Du fond de notre (( être émergent des mouvements élémentaires dont
(i) Stendhal, De V Amour, ch. xii, xxii.
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(( le mouvement voulu est le terme et Paccomplis- « sèment. Ainsi arrivaient à Tappel d'un chant, selon « la fable antique, et s'arrangeaient comme d'eux- « mêmes, en murailles et en tours, de dociles maté- « riaux(i). »
Parfois le même phénomène s'accomplit avec une rapidité singulière et comme instantanément ; c'est lorsque la passion qui entraîne l'esprit n'est pas nouvelle pour lui, mais a depuis longtemps, comme on l'a vu ci-dessus, exercé son influence sur ses perceptions, le choix de ses souvenirs et ses associations d'idées familières. Tous les matériaux de l'erreur sont alors préparés d'avance; ils sont prêts à s'unir: vienne l'occasion, et cette organisatioji latente apparaîtra au grand jour. Ainsi, dans le phénomène que les physiciens ont nommé surfusion, l'eau, maintenue immobile et portée à une température inférieure à celle de la Congélation, se prend tout à coup d'un seul bloc aussitôt qu'on la met en contact avec un morceau de glace.
Peut-être même, si on songe à l'activité incessante de la passion toujours vivante dans l'âme où se produit l'erreur, n'est-ce pas aux phénomènes mécaniques ou physiques, mais aux phénomènes biologiques qu'il faudrait emprunter une comparaison. L'erreur est un véritable organisme qui se forme dans la pensée, capable de développement, s'assimilant, en les modi-
(i) Ravaisson, la Phil. en France au dix-neuvième siècle, XXXVI. Brochard. i5
fiant, les éléments qui lui sont apportés, et repoussant ceux qui lui sont inutiles ou contraires.
Cependant la pensée a beau être soumise aux ordres de la passion, elle ne s'affranchit pas de ses propres lois. Tous les entraînements du cœur ne peuvent faire en sorte qu'elle unisse des termes contradictoires s'il s'en présente de tels et si elle en aperçoit la contradiction. Si le sentiment peut faire naître l'erreur et présider à la constructiond'un système erroné, l'erreur ne pourra durer que si la cause qui l'a produite, continuant à agir, écarte les contradictions qui l'anéantiraient; outre son influence positive, il faut que le sentiment exerce une influence négative.
En fait, on peut dire que l'influence du sentiment, comme cause de l'erreur, est limitée par les nécessités de la vie pratique. Quels que soient les mouvements de leur sensibilité, un homme ou un peuple ne peuvent se faire illusion sur les conditions de la vie; il y a un certain nombre de vérités qui s'imposent d'elles-mêmes et qu'il faut reconnaître sous peine de mort. Peut-être y a-t-il aussi des conceptions trop contraires à l'expérience pour avoir chance de subsister ; ici pourtant il faut être sobre d'affirmation. Stuart Mill (i) cite l'exemple d'un peuple sauvage qui attribuait à des colliers de corail la propriété de pâlir chaque fois que ceux qui les portaient étaient malades. La médecine
{i)Log.,y, IV, a.
du moyen âge a longtemps admis comme infaillibles des prescriptions qui n'étaient pas moins clairement réfutées par lexpérience ; peut-être en trouverait-on encore de semblables dans la médecine moderne (i). A coup sûr, il y a un grand nombre de préjugés analogues qui survivent dans nos sociétés modernes, malgré les démentis répétés de Texpérience.
En tout cas, les vérités qui, s'imposant d'ellesmêmes, mettent un frein aux emportements de la passion, sont en fort petit nombre. Le plus souvent il faut aller au-devant de la vérité, et non pas l'attendre ; on ne la trouve qu'en la cherchant, et la nature ne se charge pas de réfuter nos erreurs. Il était nécessaire de faire des expériences pour connaître la pesanteur de l'air, et il n'était pas évident à première vue que la nature n'a pas horreur du vide; mais comment prendre l'initiative nécessaire pour découvrir le vrai si on se complaît dans une explication erronée? L'attachement qu'on a pour une erreur empêche de l'abandonner. La même cause qui l'a fait naître la conserve, et, l'habitude aidant, par un étrange renversement, la passion agit comme force d'inertie et étouffe toute spontanéité.
En outre, dans bien des cas, elle empêche de voir les contradictions visibles que l'expérience présente d'elle-même. Si le phénomène de la cristallisation psy-
(1) L. Peisse, le Magnétisme animal (Revue des Deux-Mondes, 1842).
cliologique est possible, ce n est pas seulement parce que lattention est dirigée de préférence vers les qualités des personnes ou des choses qui flattent une passion dominante, c'est aussi parce qu elle est constamment détournée des choses qui la contrarient. Combien d'hommes enclins au merveilleux, et vivement frappés des moindres coïncidences qui semblent donner raison à leur superstition, ne voient pas les cas bien plus nombreux qui la contredisent? Tant il est vai que l'esprit ne voit dans les choses que ce qu'il y cherche.
Parfois mO.me ce n'est plus d'une manière inconsciente et naïve que se manifeste cette aversion de l'esprit pour les choses qui nous déplaisent. Combien d'hommes écartent comme importunes certaines idées, et ferment les yeux sur certains faits ? Par une sorte d'appréhension qu'ils n'osent s'avouer à eux-mêmes, ils détournent leurs pensées de certains objets, ils se réfugient, mécontents d'abord et comme inquiets, dans le cercle des idées qui leur sont agréables, jusqu'à ce que rhnhitude les aide à dissiper les derniers scrupules. — Mais ici nous voyons, avec la conscience, apparaître une nouvelle cause d'erreur : la volonté.
11 serait superflu d'insister plus longtemps sur des phénomènes qui ont été si souvent décrits. Nicole, dans l'admirable chapitre de la Logique du Port- Royal sur les sophismes du cœur, Malebranche dans la Recherche de la vérité^ tous les moralistes enfin ont finement analysé et décrit les faits qui témoignent de
rinfluence du cœur sur Tesprit. — L'esprit est souvent dupe du cœur, comme Ta dit Tun d'eux ; mais il n'est dupe du cœur que parce qu'il en est d'abord l'esclave.
II. — A ne consulter que le témoignage de la conscience et l'expérience que nous avons de nous-mêmes, il ne paraît pas douteux qu'à l'influence exercée par le sentiment ne vienne s'ajouter celle de la volonté libre. Au lieu de laisser le mouvement d'images et d'idées s'accomplir de lui-môme au gré de notre fantaisie, nous pouvons le diriger volontairement vers un but déterminé. Parmi les idées qui se pressent comme pour entrer dans la conscience, il en est que nous écartons, d'autres que nous laissons aller avec tout le cortège d'idées accessoires qu'elles amènent avec elles. Une force nouvelle émerge en quelque sorte des profondeurs de notre être, prend la direction de nos pensées et de nos sentiments, et choisit librement parmi les possibles qui aspirent à l'existence. — Que l'acte par lequel nous immobilisons une idée devant la conscience pour lui donner le temps de développer toutes ses conséquences et d'évoquer toutes les idées complémentaires que notre esprit est capable de trouver, soit distinct de ces idées mêmes, c'est ce que personne ne contestera sérieusement. Il n'est pas moins différent, quelque analogie qu'on puisse signaler entre les deux fonctions, du sentiment ou du désir avec lequel nous nous attachons à certaines idées ;
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le plus souvent, en effet, il consiste en un effort pour résister à la nature et lutter contre la passion. S'il y a une différence entre subir et agir, entre s'abandonner et lutter, le vouloir est différent du désir.
On peut bien dire, il est vrai, que, si nous repoussons certaines idées et résistons à certains désirs, c'est que toujours une idée ou un désir contraire prévaut dans notre conscience ; nous ne pouvons qu'opposer une idée à une idée, ou un désir à un désir ; nous n'apercevons jamais directement la puissance nue de la volonté isolée de toute autre fonction. — Mais à tout le moins est-il incontestable que, suivant les apparences, ce n'est pas l'idée ou le désir qui est la condition de ce que nous nommons volonté. La conscience ne dit pas que le vouloir est en proportion directe de la clarté de l'idée ou de la vivacité du désir ; bien au contraire, c'est la volonté qui paraît susciter ridée ou tout au moins la maintenir contre celles qui tendent à la supplanter.
On peut soutenir encore que c'est là une apparence trompeuse et insuffisante pour justifier une affirmation. — Il ne saurait être question de discuter ici sous toutes ses faces le terrible problème du libre arbitre, qui semble depuis tant de siècles défier les efforts des philosophes. — Tout ce que nous voulons remarquer, c'est qu'il est impossible de prouver expérimentalement qu'aucune détermination spontanée et libre n'apparaît au milieu de nos désirs et de nos idées.
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Par cela même qu'on dénie à la conscience le pouvoir de saisir directement, en môme temps que le phénomène, le sujet ou Pénergie qui le produit et se sent capable de choisir entre des résolutions contraires, on se retire le droit de parler d'autre chose que du phénomène tel qu'il apparaît, une fois réalisé dans la conscience. — Or on l'aperçoit comme succédant à son antécédent, mais non pas comme relié à lui par un rapport de nécessité; il n'est pas, suivant l'expression de David Hume, « un effet prévu dans l'énergie de sa cause ». Il reste donc possible qu'entre son antécédent et lui quelque chose soit intervenu qui ait, en même temps que l'antécédent, contribué à le réaliser. En un mot, si on ne perçoit pas directement la liberté, on ne perçoit pas davantage la nécessité.
De dire, comme on le fait pour les phénomènes physiques, que le rapport entre l'antécédent et le conséquent est sinon nécessaire, du moins constant, c'est ce que n'autorise aucune observation, aucune loi sérieusement établie. C'est au contraire ce que l'expérience contredit à chaque instant, si on veut bien tenir compte de la variété indéfinie des suites d'idées chez les différents hommes, de l'opposition de leurs opinions et de leurs pensées. — Pour prouver expérimentalement le déterminisme des pensées, il faudrait qu'il fût possible, étant donné un certain état de conscience décrit avec précision et rigoureusement mesuré, de déterminer sûrement l'état de conscience qui va suivre. Il est clair
que, dans Télat actuel de la science, nous sommes loin d'avoir atteint un pareil idéal. Rien n'autorise à supposer qu'on puisse jamais l'atteindre. Quant aux chiffres de statistique dont on a fait grand bruit, ils n'ont rien de la précision et de l'exactitude que la science réclame.
Si le sentiment est le principe moteur de l'intelligence, la volonté nous apparaît comme un principe directeur et régulateur. — Incapable de faire naître d'elle-même une idée, elle peut du moins lui donner l'occasion de se manifester. Elle ne viole aucune des lois logiques, psychologiques ou physiologiques auxquelles obéissent l'esprit, le cœur et les organes, mais elle en détermine les diverses applications. En ce sens, elle ne crée rien, et cela suffît pour qu'il soit toujours nécessaire de faire au déterminisme sa part, et une grande part. C'est toujours Tesprit qui connaît la vérité ou qui se trompe ; mais, s'il connaît la vérité ou se trompe, c'est en vertu de la direction que lui imprime la volonté.
La plupart des philosophes parlent de la vérité comme si elle s'imposait d'elle-même et faisait son chemin dans les esprits avec une nécessité inéluctable. D'où vient pourtant que tant de générations passées, que tant de peuples encore à l'heure présente, n'aient eu aucune idée précise de ce qu'est la science, ou soient obstinés dans les plus grossières erreurs ? D'où vient que, même dans nos sociétés modernes, tant de
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personnes soient étrangères à Tesprit scientifique et se complaisent dans les préjugés les plus extravagants on les plus ineptes superstitions ?
Il n'est pas téméraire d'ajouter que, si on pouvait additionner toutes les idées vraies et fausses qui ont été accueillies par Thumanité depuis qu'elle existe ; allons plus loin, si on additionnait toutes celles qu'elle possède à rheure qu'il est, la somme des idées fausses serait de beaucoup la plus considérable. Ce n'est pas la vérité qui est la règle ; ce n'est pas l'erreur, c'est la vérité qui est l'exception. C'est seulement de la pensée de Dieu qu'on peut dire avec Leibniz qu'elle va à la vérité.
Sauf des cas très rares, la vérité ne se donne pas à nous ; pour la trouver il faut la chercher, et pour la chercher il faut la vouloir. L'emploi des procédés scientifiques nous semble aujourd'hui naturel et presque nécessaire, parce que nous vivons dans des sociétés façonnées par eux, parce que nous y sommes habitués dès l'enfance. Mais il ne faut pas que cette longue accoutumance nous fasse méconnaître l'acte volontaire, le choix fait par d'autres et renouvelé par nous, qui est à l'origine de cette habitude. Rien ne contraint l'esprit humain à chercher la vérité, et bien des choses l'en détournent. Il est bien vrai, et nous avons insisté sur ce point, que ce qui constitue la vérité, c'est le caractère de nécessité avec lequel certaines idées s'imposent à l'esprit humain ; mais il
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s'agit là d'une nécessité intellectuelle, et non d'une nécessité de fait . Cette nécessité intellectuelle est indépendante de ce que nous pouvons décider en tant qu'individus, et c'est pour cela qu'il y a une vérité. Mais elle n'existe pour nous, en tant qu'individus, que si nous nous y soumettons volontairement, que si nous nous offrons à son joug : et c'est pour cela que l'erreur existe.
C'est, en un sens, une nécessité consentie et même voulue. Il faut vouloir pour écarter de notre esprit tant d'idées qui nous agréent, mais qui n'ont pas de valeur intellectuelle ; il faut vouloir pour attendre que la vérité nous apparaisse, et ici, s'il ne suffît pas de vouloir pour pouvoir, on ne peut du moins que si on veut ; il faut vouloir surtout et vouloir longtemps pour nous assurer par la méditation et par l'expérience que les synthèses auxquelles notre esprit s'arrête ne sont pas des jeux de l'imagination, mais représentent cette vérité qui ne dépend pas de nous et qui est la même pour tous les esprits. — La vérité n'est pas relative à notre esprit individuel, mais la connaissance que nous en avons est relative à notre volonté ; elle est notre œuvre personnelle et libre.
Par cela môme que la volonté peut être, mais est rarement la cause de la connaissance vraie, elle est la principale cause de l'erreur. Quelle variété de préjugés, d'illusions, de superstitions entre les différentes races ; dans une même race, entre les différents
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peuples issus d'une même origine, soumis aux mêmes lois ; dans un même peuple, entre les différents individus nés sous le même climat, parlant la même langue, soumis à la même éducation ! Il est inutile de refaire ici le développement si facile et si cher aux sceptiques sur la multitude des contradictions humaines, car il va de soi que la plupart des thèses opposées sont erronées. Mais qu'on lise l'histoire et qu'on parcoure les récits des voyageurs, et l'on pourra voir sur ce double théâtre le jeu éternel de la liberté humaine, s'attachant aux plus étranges conceptions, s'affranchissant de la réalité et la dédaignant, créant enfin à côté du monde réel, qui ne cesse pas d'obéir à ses invariables lois, une foule de mondes chimériques et bizarres, impossibles pour la raison, possibles et plus réels que le vrai pour la volonté.
Il nous est aisé de comprendre par nous-mêmes comment la volonté conserve et développe les erreurs qu'elle a fait naître. Ne nous arrive-t-il pas de nous détourner volontairement ^es idées désagréables et capables de troubler notre quiétude? Combien d'hommes qui ont, comme on dit, leur siège fait, et qui de propos délibéré ferment l'oreille à toute parole, les yeux à toute lecture qui contrarie leurs illusions ou ne flatte pas leurs préjugés ?
L'influence de la volonté peut aller encore plus loin ; jusqu'ici nous l'avons vue diriger la pensée, mais en respectant des lois propres et en leur donnant seule-
ment Toccasion de s'appliquer. Mais Tusage que nous faisons de rinlelligence, lorsque Thabitude survient et la domine, peut altérer la faculté de penser ou du moins la rendre incapable de s'exercer, comme un organe inutile finit par s'atrophier. N'y a-t-il pas des hommes qui, à force de parti pris, deviennent à la lettre incapables de comprendre autre chose que ce qu'ils ont l'habitude de penser ? Les précautions que prenait à l'origine la volonté pour écarter les idées nouvelles, capables de menacer ou d'entamer d'anciens préjugés, deviennent inutiles ; on peut laisser apparaître les contradictions, ces intelligences paralysées ne les apercevront plus. — Un doute, en présence d'un tel spectacle, peut s'élever sur la nature de l'intelligence humaine ; on se demande avec effroi si les sceptiques n'ont pas raison, si la loi la plus essentielle de l'esprit humain, le principe de contradiction, est vraiment universelle.
N'y a-t-il pas des esprits faux, inaccessibles par nature à la vérité, et condamnés par un vice radical à ne point reconnaître l'absurde ? — Mais il ne faut pas que la seconde nature fasse oublier la première, ou que l'impuissance de quelques hommes mette en doute la puissance de l'esprit humain. — La volonté et l'habitude sont les auteurs de ce dérèglement. Il n y a point d'esprits faux, il n'y a que des esprits faussés.
En résumé, les lois de l'intelligence n'expliquent
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quela possibilité de Terreur; ce qui la réalise et Tachève, c'est le sentiment de la volonté. — Il y a du moral jusque dans la connaissance de la vérité scientifique. L'homme n'est capable de science que parce qu'il est libre ; c'est aussi parce qu'il est libre qu'il est sujet à l'erreur.
On sera peut-être effrayé des conséquences morales d'une telle doctrine. Est-on responsable de ses erreurs, et est-ce un crime de se tromper? — Mais cette responsabilité serait, en tout cas, limitée de tant de manières qu'elle ne saurait être inquiétante. Personne ne soutient qu'il suffise de vouloir pour atteindre le vrai ; les idées qui sont les matériaux de la connaissance, les sentiments qui les mettent en œuvre ne dépendent pas directement de nous ; enfin, si on tient compte des exigences de la vie pratique, il est hors de doute que l'erreur, contingente en elle-même, peut être souvent nécessaire en fait.
Ces réserves faites, il est vrai que nous sommes souvent coupables de nos erreurs. Sans parler des circonstances où la précipitation du jugement nous éloigne de la vérité, n'y a-t-il pas dans la vie de chacun de nous un moment où nous voyons que la vérité doit être poursuivie au prix de pénibles et incessants efforts? Deux routes s'ouvrent devant nous : nous pouvons nous engager dans le rude chemin qui mène au vrai et soumettre notre esprit à une sévère discipline ; il nous est loisible aussi de suivre la foule, d'accep-
ter, les yeux fermés, ses erreurs et ses préjugés, et de vivre commodément, Tesprit endormi, comme les autres. — A coup sûr, les hommes n'ont pas à pénétrer dans le secret des consciences et à mesurer le degré de la responsabilité de chacun ; mais notre conscience ne porte-t-elle pas des jugements que nous ne saurions récuser, et qui peut dire qu'aux yeux de Dieu, il n'y ait pas des erreurs qui sont des crimes?