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ne saurait s'exercer si rentendement ne lui représente quelque chose? Si Taffirmation est fausse, et si on n'affirme que ce qui est représenté, il faut bien que Tentendement représente le faux. C'est encore une objection que Gassendi et Hyperaspites n'ont pas manqué d'opposer à Descartes (i).
La théorie cartésienne de Terreur n'offre aucune difficulté si on admet que l'entendement puisse penser des choses qui ne sont pas, ou autres que celles qui soqt ; la volonté alors, par un libre choix, pose comme vraies des conceptions qui ne sont que l'œuvre de l'esprit. Mais la difficulté semble insurmontable si l'esprit est proclamé infaillible en lui-même. — La réponse de Descartes ne fait que reconnaître la difficulté sans la résoudre et ressemble plutôt à un aveu d'impuissance qu'à ime explication : « Encore qu'il « soit vrai que nous ne voulons jamais rien dont nous « ne concevions en quelque façon quelque chose, « comme j'ai déjà ci-devant accordé (2) ; toutefois « Vexpérience nous montre assez que nous pouvons (( vouloir d'une même chose beaucoup plus que nous « n'en pouvons connaître (3). »
Il faut doAc maintenir contre Descartes l'objection que Gassendi lui adressait et qu'il a laissée sans réponse : (( Dans un boiteux, le mal n'est pas que la mar-
(1) V. obj. 74; Lelt. LXII, p. 24.
(2) Rép. aux V obj., 49-
(3) Lett. LXII, p. 274.
« che soit lente en comparaison de la course du cerf, « mais que le pas soit chancelant ; dans l'enfant qui a (( froid, le mal n'est pas que le vêtement soit plus petit « que celui de Thomme, mais que Thabit soit dé- « chiré. — Vous admettez que la méchanceté est « positive ; pouvez-vous dire que l'erreur ne le soit « pas (i) ?» — Il est vrai que, suivant Gassendi, le jugement est l'œuvre non de la volonté, mais de l'entendement (2) ; cependant on ne peut, sans se rallier à son opinion sur ce point, reprendre son objection, — Le jugement faux n'est pas incomplètement vrai ; il n'est pas une partie de la vérité : il est autre que la vérité.
Au reste, à y regarder de près. Descartes avoue qu'il n'a pas résolu le problème tel qu'il l'avait posé. Il a accordé que l'erreur — au moins par rapport à celui qui se trompe — contient quelque chose du positif. Il fallait l'intrépidité de Spinoza pour le nier. — Une fois cette concession faite, il faut renoncer à soutenir que le monde est parfait. N'est-ce pas renoncer à cette théorie que de déclarer que le monde, pour être parfait, devait contenir quelque imperfection? — Ici encore Gassendi devait montrer le point faible du système : « Est-ce une perfection plus grande en une « république de ce que quelques-uns de ses citoyens
(i) Ad IV Méd. Dubil. II, Instant.
(2) Ad IV Méd. Dubii. III, Inst. I, II.
« sont méchants, que si tous étaient bons (i) ? » Répondre comme le fait Descartes, en demandant si on voudrait que « le corps humain fût couvert d'yeux, (( afin qu'il parût plus beau (2), » c'est refuser de voir la difficulté; car il ne sagit pas de savoir si on aurait pu donner au monde des ornements superflus, mais s'il eût été possible de faire disparaître une imperfection positive. (( Il ne viendra pas à l'esprit d'un homme, « disait encore Gassendi, de désirer un corps sem- « blable à la tête d'Argus, mais il n'est personne qui « ne souhaite d'être à l'abri de l'erreur (3). »
Peut-être, après tout, Descartes n'était-il pas persuadé que le monde fût actuellement parfait. Ce sont des considérations théologiques qui l'ont décidé à soutenir cette thèse (4) . « J'ai tâché, dit-il, d'éclaircir « la difficulté proposée touchant la cause des erreurs, (( en supposant que Dieu ait créé le monde très parfait, « pour ce que, supposant le contraire, cette difficulté « cesse entièrement (5) . » Il resterait à savoir si, pour que cette difficulté cesse entièrement, il ne faut pas faire plus de concessions que ne voulait Descartes, et renoncer à sa méthode préférée.
Si on renonce à concevoir le monde comme parfait,
(1) V. obj. 65.
(2) Rép., aux V obj. 47-
(3) Gassendi, Ad IV Médit. Dubil. Il, Instanlia, p. 3i4, éd. de Florence.
(4) Lett. XLV, p. 126.
(5) Lett. XL VIII, p. 143.
Broghard. 5
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il reste encore possible, à coup sûr, de le concevoir comme nécessaire et continu, ainsi que l'entendait Spinoza. Descartes incline peut-être de ce côté quand il dit que le monde est « ce qu'il devait être (i). » — Mais l'abandon de la perfection peut aussi préparer l'abandon de la nécessité et de la continuité; on trouve chez Descartes des tendances marquées dans cette direction.
Si dans le monde tout s'enchaîne actuellement d'après des lois nécessaires, il ne faut pas oublier que pour Descartes le monde est essentiellement contingent dans son origine, puisque les vérités éternelles ellesmêmes dérivent d'un acte libre de la volonté divine.
Bien plus, d'après la théorie de la création continuée, la durée du monde est contingente ; loin d'exister nécessairement, le monde est, pour ainsi dire, à chaque instant remis en question, et il retomberait dans le néant s'il n'était sans cesse soutenu et créé à nouveau parla puissance divine.
De plus, malgré ce terme de création continuée, ce n'est pas par une action unique et continue que Dieu conserve le monde ; car. Descartes le répète souvent (3), les divers moments du temps sont indépendants les uns des autres. L'action divine doit donc se
(1) Lett.XLV, p. 126.
(2) Méd. III, 20; Princ. ï, 21 ; Rép. aux II obj., ax. II, 75 ; Rép. aux V. obj., 35.— Voir F. Bouillier, ///s/, de la Philos, cartésienne^ ch. IV.
renouveler à chaque instant ; elle est discontinue, comme le temps lui-môme ; en d'autres termes, il n'y a de continuité, comme il n'y a de nécessité, que pour notre pensée ; dans la réalité, tout est discontinu et contingent.
Il est vrai, et nous n'avons garde de l'oublier, que pour Descartes les actes de création, distincts dans leur apparente continuité, s'appliquent toujours à l'ensemble des choses. Le monde est considéré comme étant tout d'une pièce, comme formant un tout d'où rien ne peut être distrait, et où rien ne saurait être changé. — Mais ne pourrait-on aller plus loin et concevoir la contingence non seulement à l'origine, mais dans le développement des choses, et même dans l'état actuel ? De même la discontinuité s'introduirait dans la trame actuelle des phénomènes. — Descartes luimême, quand il renonce à ses procédés géométriques et regarde le monde tel qu'il est, conçoit que beaucoup de choses qui ne sont pas auraient pu être dans le monde, « si c'eût été le vouloir de Dieu de les y « mettre (i) ».
Si, développant cette pensée de Descartes, on attribuait à ces possibles non plus une possibilité idéale ou hypothétique, mais une possibilité réelle et actuelle, on se trouverait en présence d'une nouvelle théorie de l'erreur. La pensée fausse serait la représentation de ces choses qui ne sont pas, mais auraient pu ou (1) Méth. VI, 3.
pourraient être ; elle serait positive, en ce sens qu'elle serait la pensée de choses qui sont à quelque degré, puisqu'elles sont possibles ; elle serait positive encore, en ce sens que Taffirmation serait l'acte d'une libre volonté.
Il est vrai qu'il faudrait renoncer à la méthode géométrique et reconnaître l'expérience comme la condition essentielle de la connaissance du réel. — On ne peut dire que Descartes ait franchi ce pas. — Tenter de le franchir, c'est peut-être ne pas être infidèle à la pensée intime du grand philosophe.