‹ De l'érudition en général, et de l'érudition médicale en particulier, considérées comme compléments à l'étude et à la pratique de la médecineChapitre 11 sur 18 · PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE, MORALE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE, MORALE

Considérée comme l’étude et la recherche de la sagesse, la philosophie (l’ancienne ou la moderne) n’a rendu que fort peu ou point de services à l’humauité , et partant à la médecine; mais, comme science de la nature en général , et de la nature de l’homme en particulier, elle lui a indubitablement rendu plus d’un service signalé , surtout quand , dans des temps plus rapprochés de nous, la crédulité et les inventions hypothétiques ne l’ont pas trop encombrée.

L’hypothèse, cependant, a pu quelquefois conduire indirectement à la vérité : c’est que quelquefois l’hypothèse a été cette divination du génie que l’expérience a contrôlée après, et parfois avérée.

La médecine a beaucoup enseigné à la philosophie, et la philosophie fort peu à la médecine. Depuis Platon jusqu’à Montesquieu , les philosophes ont pillé à pleines mains (1) dans Hippocrate, et cela parce que, comme il l’a dit lui-même fDe veleri

(l) Voy. le discours de Prunelle.

medicinâj, c’est la médecine qui peut mieux connaître la nature de l’homme (1).

Les philosophes , ou ceux qui se disent tels , sont de grauds raisonneurs. Le divin Hippocrate raisonnait peu , mais observait beaucoup et bien , et peignait de même ses observations : « Le premier bienfait que la médecine lui doit , dit le savant M. le professeur Lordat(2), c’est sa séparation d’avec la philosophie et son indépendance d’avec les opinions variées des philosophes. »

Avant M . Lordat , l’érudit Goulin (3) a dit que le Génie de Cos, « voyant dans la maturité de l’àge , «avec peine, que, les plus belles années de la » vie étant tout entières employées à parcourir plu- » sieurs écoles de philosophie, dont les maîtres en- «seignaient des opinions très - différentes , il n’en «restait point assez pour se rendre habile dans la

«médecine qu’il appelle lui-même un art long«,

(1) C’est parla médecine seule qu’on arrivera à quelques connaissances positives sur la nature humaine , mais à condition d’embrasser la médecine même dans sa véritable généralité. Sans cela , je crois qu’on est bien loin de telles connaissances, je veux dire de savoir ce qu’est l’homme, par quelles causes il subsiste , et le reste exactement, etc. Hippocrate , De l’ancienne médecine, traduct. de M. Littré, §20.

(2) De la perpétuité de la médecine; édit, de Paris 1837 , in-8°, pag. 116.

(3) Dans Y Encyclopédie méthodique , art. Anciens, delà partie médicale.

conseilla à ses disciples de se détacher de cette étude, pour s’appliquera celle de choses plus indispensables à l’art de guérir.

Les philosophes , par leur influence continuelle sur la médecine , ont plus nui qu’aidé à ses progrès. Les médecins philosophes du siècle dernier ont été de médiocres médecins. On me dira peut-être que c’est parce qu’ils étaient de médiocres philosophes, c’est possible ; mais j’ajouterai que c’est principalement parce qu’ils voulaient tout soumettre à la Raison, et qu’alors ils déraisonnaient.

Lorsqu’ils vienneutvimposer à la médecine leurs idées, loin de la rendre plus certaine , ces éternels ergoteurs , avec leurs raisons pures et autres chimères pareilles, plutôt que de la raffermir davantage sur des bases plus solides que celles qu’elle a maintenant et de la rendre plus industrieuse , comme dit M. Lordat O), « ^abâtardissent , la rendent vague , »> et distraient de leurs véritables travaux ceux qui la » cultivent . »

On dira que je n’aime pas la philosophie , et je ne dis pas le contraire. C’est peut-être faute de mieux la connaître : les philosophes m’en ont dégoûté avec leurs divisions et leurs principes, qu’ils ne suivaient pas du tout pour eux-mêmes , ou pas souvent.

Un moine du moyen-àge disait, avec un mauvais

(t) Dans l’ouvrage cité.

jeu de mots qui renferme cependant un grand sens: logica — caligo.

L’esprit humain est un abîme; quand on cherche à l’approfondir on creuse l’abîme , et alors, pareil à celui qui , monté sur la branche d’un arbre , voulant pénétrer dans la nature intime du bois, l’a sciée, on n’obtient qu’une chute. Dans les régions trop élevées de la pensée , l’esprit humain finit par se trouver aussi malade que le corps sur le sommet des plus hautes montagnes.

C’est l’histoire de presque tous les philosophes les plus creuseurs ; ils ont presque tous fini par être fous ou impies.

Celui que je respecte tant , qui a tant de fois fait ma consolation , et qui peut-être aussi est mort fou , disait : « Si on n’y songe pas assez , si on y songe » trop , on s’entête et l’on ne peut trouver la vérité.»

Et le profond penseur qui disait cela , avait beaucoup étudié la physique et la géométrie, et il s’appelait Biaise Pascal (1) !

L’étude de la philosophie peut donc servir négativement en médecine, c’est-à-dire qu’elle peut servir à faire voir le peu de consistance des opinions

(1). Foy. ses Pensées sur la faiblesse de l'homme. — Et il ajoute après : Il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu de voir les tableaux; les autres sont trop près, trop loin, trop haut, trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale qui l'assignera?...

des philosophes , comme je crois l’avoir prouvé avec Hippocrate lui-même.

Indiquer les fausses routes à celui qui veut suivre le droit chemin de la vérité, c’est lui faire les trois quarts de sa besogne , outre que c’est faire une

œuvre de charité et de devoir.

La logique , cette branche des études philosophiques, en ce qu’elle est l'art de raisonner , peut, en perfectionnant ou agrandissant la justesse du jugement dans le médecin , le rendre plus apte à l’étude et surtout à la pratique de la médecine. — On connaît le mot de Iîaglivi : « Qui benè judicat benè curai 1). » Mais en général , les écoles de philosophie sont peu utiles pour apprendre à raisonner juste : celte précieuse faculté de l’esprit est un don de la nature comme le sens musical. L’exercice peut le rendre plus prompt dans ses procédés, mais l’art ou l’étude ne le peut greffer nulle part.

La métaphysique, qui est la sommité de la philosophie, et qui, pareille aux sommités de certaines plantes odorantes, est ici’ la partie la plus utile, entre, selon mes vues, dans les études nécessaires à un médecin. Ici, plus que jamais, les autorités me sont indispensables.

AL le professeur Amiral , dans son cours de pathologie générale ( I «S39 à 1840), disait, dans ce

(!) De praxi rnedicâ, lib. i.

même amphithéâtre et sur cette même chaire où , un an avant , Broussais avait exposé ses doctrines matérialistes (1); M. Andral disait: « Messieurs, » savez-vous ce quil y a de plus relevé dans les scien - » ces P C’est la recherche de l’invisible. ■»

En effet , qui ne trouvera pas raison au savant pathologiste , vu que les forces et les agents insaisissables et impondérables, intérieurs et extérieurs, /

(I) Si ce bon et honnête Ambroise Paré , dont le buste est placé , à Paris , au-dessus de la chaire où les professeurs de l’Ecole de médecine font leurs cours , pouvait nous dire toutes les choses qu’il a entendues ; oh ! qu’il en aurait long à nous conter! Au-dessous du buste se trouve cette inscription, tirée comme on sait du même chirurgien : Je le pansay , Dieu le guarist ; et au-dessous de cette même inscription , combien de fois n’ai-je pas entendu M. Broussais dire (Cours des maladies du cœur), à peu près clairement et explicitement: « Point de Dieu, point de nature , c’est moi qui guéris. » Un des concurrents à la chaire qui a été donnée dernièrement à M. Piorry, l’a bien dit et défendu en plein amphithéâtre de Paris: « Ce n’est pas la nature , je ne connais pas de nature , c’est le médecin qui guérit. »

Cette singulière inscription , Dieu le guarist, m’a fait toujours penser à l’inconséquence des hommes et des choses humaines — l’Ecole de Paris croyant que c’est Dieu qui guérit !

Au moins soyez conséquents et effacez cette inscription qui jure avec vos actes, ou qui est une dérision. L’Ecole de Montpellier', au moins , est conséquente , et le Olim Coüs nunc Monspeliensis Hippocrates , qu’on a trouvé un peu ambitieux , est en harmonie avec tout ce qui se dit , qui se pense et qui se fait dans cette Ecole savante.

sont ceux qui modifient davantage en bien ou en mal la partie organique de l’homme ?

Le philosophe ancien n’était donc pas entièrement fanatique ou fou de se faire arracher les yeux.

Le sage et malheureux Zimmermann , qui mérite tant d’ctre médité en tout ce qu’il a écrit, dit quelque part (de V Expérience) que ce sont les yeux de l’esprit plutôt que ceux du corps qui voient en médecine.

Les médecins qui s’acharnent et s’entêtent à vouloir tout voir physiologiquement ou pathologiquement dans l’anatomie normale ou morbide , sont semblables à ces enfants qui se débattent pour saisir l’image de la lune qu’ils croient être réellement au fond d’un baquet , et qui ne veulent passe persuader que la lune n’est pas là (I).

(t) Loin de moi l’idée de nier l'utilité de l’étude de l’anatomie normale ou pathologique: ce sont deux branches des sciences médicales qui méritent grandement d’être cultivées avec soin. Mais j’ai vu souvent tant de gens. influents et respectés vouloir tout expliquer par l’anatomie normale ou anormale, et je les ai tant crus et me suis trouvé après si détrompé, que vraiment je suis devenu depuis comme les chats échaudés; ou, pom-

me servir de phrases moins familières , je dirai comme Montaigne : « On me fuit haïr les choses vraisemblables quand on me les plante comme infaillibles. » (Essais, liv. m, chap. ii.)

« Vous êtes si habile dans l’anatomie, disait quelqu’un » à M. Petit, que vous devriez guérir toutes les maladies.

Mais il y a bien long-temps qu’on a dît qne les hommes n’étaient que de grands enfants.

M. Dubois (d’Amiens) (l) a dit qu’il est difficile de trouver la raison de tous les phénomènes physiologiques et pathologiques dans la composition et l’arrangement matériel des organes, dans ce qu’il y a en nous de visible et de tangible : ce sont ses propres expressions.

M. Dubois craint peut-être de se compromettre pour l’avenir, en disant qu’il est impossible ; il dit seulement qu’il est difficile. Attendons l’Alexandre qui tranchera le noeud gordien de la difficulté : Broussais ne l’a pas même entamé; sou scalpel n’a jamais été assez puissant. Mais MM. Raspail et

« — Cela est vrai , répondit le célèbre docteur, mais mal- » heureusement nous sommes comme les porte-faix de Paris » qui connaissent bien toutes les rues, mais qui ne savent » pas ce qui se passe dans les maisons. »

Si non è vero è ben trovato.

(Ancien recueil de bon mots, etc. , imprimé à Landau. Un vol. in-18, sans date , pag. 60.)

On sait qu’Hippocrate a dit que les descriptions de l’anatomie étaient plus utiles aux peintres qu’aux médecins. Hippocrate voulait certainement parler de la myologie et de l’anatomie des formes extérieures: « Je pense » (dit-il) que tout ce que sophistes ou médecins ont dit on • écrit sur la nature, appartient moins éi l’art de la médecine » qu’à l’art du dessin » (De l’ancienne médecine, traduction de M. Littré, g 20). — Dans le même traité, § 22, Hippocrate conseille l’étude de l’anatomie comme utile.

(1) Cours d’études médicales. M. Dubois a publié plusieurs ouvrages connus de pathologie interne.

Dutrochet sont là encore tout vivants et expérimentant tous les jours sur les tissus morts pour trouver l’ inconnue des corps vivants , et peut-être feront-ils monter un de ces jours cette inconnue par endosmose, ou la feront-ils descendre par distillation.

« C’est à tort» , (dit M. Auber, déjà cité dans cette thèse , dans le même ouvrage , pag. 77 ) « qu’onadit et répété souventqu’il fallait repousser » la métaphysique des domaines de la ntédecine, » sous le prétexte qu’elle était inutile, embarras- » sanie et dangereuse pour elle.

« On ne saurait trop fermer l’oreille à de pareils » propos; car, si on les prenait au sérieux, on ne «pourrait apporter dans notre science que des vues » mesquines , étroites , et on finirait incontestablement » par dessécher tout-à-fait le tronc de notre art ( 1). »

.l’aurais encore beaucoup à dire , mais je m’arrête la : qu’on lise Zimmermann dans plusieurs endroits de ses œuvres et particulièrement dans l’introduction , page 67 (2) ; qu’on lise M. Reveillé-Parise dans son Hygiène, page 2 1)2 (3), V Oracle de ('os d’Aubry , page 580 (ij, et les œuvres de Franck (Joseph;, etc. , etc. Je ne voudrais pas cependant terminer sans dire quelques mots de tout ce que

(1) A la même page citée.

(2) De son Truité de l’expcrience.

(3) De l’édition que je cite dans cette thèse.

O) Edit, de Montpellier, 1810 in-8°.

j’ai ici d’écrit sur la morale et la religion en médecine.

Je me contenterai de présenter sur cela des opinions qu’on ne pourra pas dédaigner comme on pourrait faire des miennes, et je commencerai par Bordeu. J’ai déjà trop cité Hippocrate, qui a tant écrit à ce propos. Bordeu dit (I) :

, « L’étude de l’àme, les notions morales, méta- » physiques, théologiques et révélées (je m’entends déjà répéter que ce savant Bordeu était un fanatique'« sur la spiritualité et son influx dans les opérations animales et dans les effets des passions, «nous ont servi de guide et de fondement en bien «des points. «

J’aurais à citer ici un grand nombre de médecins qui ont été très-pieux, à commencer par ce prodigieux Haller. Mais, avant tout, je ferai rappeler à ceux qui, par hasard, voudraient me supposer exagéré dans mes sentiments religieux , que je n’ai nullement ce malheureux défaut (2) : « Non eru-

(1) Presque à la tin du traité, Analyse médicinale du sang , dans l’avant-dernière page de l’édition in-8°, Paris

(2) On ne peut raisonnablement exiger qu’un médecin soit dévot comme doit l’être un homme d’église : on le lui imputerait encore pour un ridicule; mais il ne peut se dispenser d’avoir le plus grand respect pour la religion , d’en suivre les principales pratiques, et en tout d’être probe et vertueux, discret dans ses propos, irréprochable

ditur qui non sapiens est in bono » dit PEcclésiaste ; et à ceux qui n’aiment pas la Bible, je dirai que parmi les peuples orientaux , où tout savoir humain a commencé , et même parmi des peuples sauvages ou dits sauvages , la science a toujours eu une origine céleste.

Cette puissance personnifiée par l’imagination ardente et le jugement fin des Grecs, dans une Déesse qui présidait et activait le savoir humain et les actions nobles et généreuses , était sortie de la tête du premier des Dieux, du Dieu souverain.

Mais si le médecin n’apprend pas à devenir religieux en étudiant son art, s’il n’apprend pas à devenir chrétien en fréquentant un hôpital (I), il ne pourra jamais l’être autrement... Et qui le croirait? c’est cependant dans ces mêmes hôpitaux que les élèves endurcissent leurs cœurs, des maîtres leur en donnent quelquefois même l’alfreux exemple; et la mort qui moissonne partout autour d’eux et les épargne , et le Christ qui est là , ne leur donnent jamais une idée de l’éternité.

dans sa conduite. » ( Lussaud , corrigé et augmenté par P.-.J. Amoreux. Apologie pour les médecins accusés d’irréligion, etc. Montpellier 1816 , 1 vol. in-8°, pag. 80.

(1) « La science (disait Dugès) est plus propre à ramener les esprits vers les principes fondamentaux de la religion qu’à les en éloigner. »

Voyez Eloge de Dugès, par M. le professeur Bouisson, iu-8°, Montpellier 1840, page 19.

Ils n’ont donc jamais appliqué les yeux de leur àme sur les angoisses convulsives d’un agonisant? Leur cœur ne s’est-il jamais ému à ce mouvement de la lèvre impuissante qui cherche encore à articuler un mot? et n’ont-ils jamais senti frissonner la moelle de leurs os au dernier râle d’un mourant?... Malheureux !

Haller écrivait, le 7 août 1737 :

«Je viens de voir un spectacle plein de salutaires «enseignements, un mourant!.... Il attendait à » chaque instant la prochaine , la terrible éternité. » Et le 24 novembre 1773 :

« Fais-moi vivre, ô Dieu T comme un homme «qui doit mourir ; marcher devant toi comme un » homme qui souhaite d’aller à toi. Que je me con- »duise ainsi qu’un être qui se croit immortel et né «pour une meilleure vie (1).»

Qu’on rie de cela, et on rira d’Haller; et moi, malgré la défaveur ou même le ridicule qu’on voudra jeter sur mes intentions les plus pures , comme cela

(1) Voy. Pensées extraites du journal d’Albert Haller, traduites de l’Allemand, avec une notice sur sa vie ; d vol. in-12, Paris, 1836, aux pages 9 et 67.

On se trompe quand on dit et quand on répète, de livre en livre et dans quelques cours , que Haller n’a jamais traité que cinq malades. Ce savant médecin pratiqua trèsactivement la médecine à Berne , depuis 1729 jusqu’à 1736, et pendant cet espace de temps il y a été plus d’un an

ne me peut venir que des ignorants, je leur dirai sans sentir la moindre peine ou ressentiment, et au contraire avec amitié :

«La sagesse où Jésus -Christ nous mène est si » sublime, qu’elle parait folie à notre sagesse; et » les règles en sont si hautes , que tout nous y paraît » un égarement (1).»

Cette partie de mon travail serait encore plus incomplète qu’elle ne l’est , si je ne mentionnais ici d’autres connaissances également nécessaires au médecin, pour compléter son érudition générale.

Quel est le physiologiste ou l’hygiéniste sachant ses devoirs, qui se croira dispensé de bien connaître, outre la physique et la géographie , etc. , les lois des peuples anciens et modernes, à commencer par «•elles de Moïse et de Confucius?

Faut-il nommer la chimie, de laquelle il serait si intéressant de connaître l’histoire, et la botanique , et la pharmacie, et la pharmacologie qu’on n’étudie guère, et l’art de connaître les médicaments

médecin d’un hôpital , place qu’il a sollicitée lui-même, et qu’il n’a quittée que pour aller professer, comme on sait, à Gottingue, où il a passé plus de quinze ans, et où l'excellente bibliothèque de l’université, la bibliothèque peutêtre la mieux classifiée et régularisée de l’Europe, a contribué pour beaucoup aux études bibliographiques qui ont produit plus tard ces admirables et étonnantes bibliothèques , Anatomica, Chirurgica et Medicinœ practicœ.

(1) Bossuet , Discours sur l’IIisloirc univ. , part. 2e $ xi.

falsifiés, qu’il serait si utile au médecin de savoir, ainsi que toute l’histoire naturelle et l’anatomie comparée , pour laquelle il n’existe pas une seule chaire dans les écoles de France?

Quelle est la connaissance, enfin, qui puisse ou doive être étrangère au médecin ? Quel ouvrage doit-il négliger de lire ou d’étudier? C’est pour lui principalement qu’il n’existe pas , comme le disait Pline, de mauvais livre où l’on ne trouve quelque chose de bon.

Le médecin doit connaître jusqu’à la vie des saints ; et comme mon assertion peut sembler étrange , je dirai à ceux qui la trouveront telle de lire le dernier ouvrage du docteur Marc de Paris (1), et celui de M. Leuret , intitulé : Du traitement moral de la folie (2). On trouvera dans ces deux ouvrages , tous les deux très-remarquables , les vies de sainte Thérèse et de saint Antoine analysées, et ces deux saints considérés (d’après l’analyse) comme deux monomanes de monomanie érotique.

Je dirai plus; qu’on lise Zimmermann , et on verra, tom. m, pag. 317 de son Traité de l’expérience (3), ce qui suit à propos des livres qui traitent de la vie des saints.

(1) De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires. 2 vol. in-8°, Paris 1840.

(2) Paris 1840, in-8°.

(3) Traduction de Le Feburede Villebrune. 3 vol. in-12, Paris 1774.

« J'ai pensé que la lecture m'en pouvait être utile dans mon état. Je les ai lus avec plaisir. Quelques personnes me crurent alors réellement épris de ces rêveries ; d'autres , qui connaissaient mon aversion pour le fanatisme , me regardèrent comme un esprit fort. Je laissai penser librement sur mon compte , en cherchant à m'instruire des moyens de me rendre utile à ces malades dont on ne saurait trop plaindre le sort. »

Les vies des saints elles- mêmes peuvent donc instruire le médecin.

On pourrait faire ici un long article sur les choses en apparence extravagantes , mais réellement utiles aux connaissances médicales , sur lesquelles des médecins très-respectables ont écrit des traités quelquefois assez volumineux.

Camper, par exemple , a écrit sur la meilleure forme des souliers , Sœmmerring sur les effets pernicieux des corsets j et mille auteurs français ont écrit après eux sur les dangers des corps à baleine , etc. Rivinus, célèbre médecin de Leipzig, a composé un ouvrage J)e morbis à vestilu , et un professeur de cette Faculté en a mis un au jour sur la nocuité des modes et des habillements, etc., etc. Dans les Anecdotes de Sue et dans ses Essais historiques sur les accouchements , on peut voir beaucoup d’autres ouvrages du même genre.

A propos de citations et en terminant cette partie de ma thèse , je dois rappeler ici quelques auteurs qui ont écrit anciennement sur ce sujet ou dans ces derniers temps.

On peut puiser dans VUomo di lettere du Père Bartoü beaucoup de renseignements pourle sujet qui m’occupe. DomPont Bénédictin a écrit un mémoire inséré dans ceux de l’Académie des jeux floraux de Toulouse, "et intitulé : Combien les sciences sont redevables aux belles-lettres. L’abbé Forest a traité dans cette Académie la même question. Fr. Morand, savant chirurgien de Paris, auteur de plusieurs ouvrages estimés , a publié un Discours dans lequel on prouve qu’il est nécessaire au chirurgien d’être lettré. M. Andrieu , agrégé dans cette Faculté, a traité, dans sa thèse de concours: De l’influence de l’érudition et des méthodes philosophiques sur les progrès de la pathologie chirurgicale. Je crois avoir déjà cité l’ouvrage d’Alibert : Discours sur les rapports des sciences physiques et morales avec la médecine. Parmi les thèses de la Faculté de Montpellier (1837), celle de'M. Vian (Etienne Victor) , intitulée: Hygiène morale des tempéraments j est trèsremarquable. Dans la thèse de M. Saies-Girons fl 840) , intitulée : Sur les principes métaphysiques des sciences naturelles , on trouve aussi d’excellentes choses, etc. etc.

«’SssiSoîiægH-.

23c incbicaU.

Après la lecture atteutive et méditée de tout ce que Zimmermann a écrit sur l’érudition médicale nécessaire au praticien (1), il devient vraiment presque impossible, au moins pour moi, d’ajouter quelque chose de passable sur ce sujet.

Du moment qu’une médecine a commencé à exister, Y érudition médicale a commencé avec elle.

Qu’on prenne comme on voudra l’origine de l’art, le premier homme ou femme qui a commencé à soigner des malades, savait incontestablement ce que d’autres avant lui avaient fait dans de pareilles circonstances, ou était un imposteur.

L’élève, le docteur en médecine, ne sait quelque chose que par Y érudition qui consiste en ce qu’il a appris avec son maître.

Or, croirait-on connaître la médecine quand on a entendu, sans explications ni éclaircissements, les théories enseignées par un professeur ? Croit-on apprendre la médecine quand on voit pratiquer un

(1) Traité de l’expérience , tout le 2e livre et les chapif. i. de l’érudition en général, II. des préjugés contre l’érudition, III. des avantages de l’érudition, IV. du caractère particulier du savoir du médecin, et V. de l’influence que l’érudition a sur l’expérience. Depuis la pag. 62 jusqu’à la pag. 1 66 du tom. ier de la traduction de M. Le Febure de Villebrune, édition de Paris 1774, 3 vol. in-12.

professeur de clinique dans un hôpital où il ne peut guère entrer dans de grands détails sur le traitement, sur la suite de ses raisonnements, sur la maladie; dans un hôpital où le plus grand nombre de fois on apprend plutôt avec le malade ( quand on est en état d’apprécier la maladie ), qu’avec le professeur lui-même?

Celui qui le croit s’abuse, celui qui le donne à croire trompe-

Hippocrate, que je ne me fatiguerai jamais d’invoquer puisqu’il est le code éternel de la raison et de la vérité en médecine ; Hippocrate dit (1): « Celui »qui , rejetant et dédaignant tout le passé , tente d’au- » 1res méthodes et d'autres voies, et prétend avoir trouvé » quelque chose , celui-là se trompe et trompe les autres.»

Et qu’on ne croie pas que ce sage et savant homme voulait être stationnaire et n’aimait pas ce progrès sur lequel on appuie tant aujourd’hui, croyant dire quelque chose de nouveau et s’imaginant avec le progrès écraser Hippocrate. Non , le médecin de Cos ne voulait pas le sommeil de l’inertie et de la paresse en médecine : il dit très-positivement : a La médecine est, dès long-temps en posses- » sion de toute chose , en possession d'un principe et » d'une méthode qu’elle a trouvés : avec ces guides , de » nombreuses et excellentes découvertes ont été faites

(1) Dans le traité De l1 ancienne médecine, traduct. de . M. Littré, § 2, pag. 573, édit, de Paris in-8°, 1839.

»dans le long cours des siècles, et le reste se décou- »vrira si des hommes capables, instruits des décou-

» VERTES ANCIENNES , LES PRENNENT POUR POINT DE » DÉPART DE LEURS RECHERCHES ( 1 ). »

Les vrais sectateurs d’Hippocrate , ceux qui ne le sont pas seulement de nom, mais qui l’ont lu, qui l’ont étudié , ne sont pas des hommes rétrogrades et entêtés qui ne veulent rien de ce que les sciences et l’étude attentive par des hommes consciencieux et aptes peuvent trouver d’utile tous les jours : non, ceux qui le disent ne savent pas ce qu’ils disent ; ceux qui sont tels ne savent pas ce qu’ils font, ou sont possédés de cette indolence retardataire de toutes choses, et surtout de la médecine. Celui qui au sortir des bancs d’une faculté avec un diplôme de docteur se croit un médecin complet, se trompe gravement (2).

Hippocrate, ou au moins celui qui a écrit la lettre qui fait partie des écrits hippocratiques,

(t) Dans le même traité , même page , même édition.

(2) « L’étudiant ne connaît dans le inonde que l’auteur »du livre qu’il a entre les mains, et ne s’informe pas s’il »y a eu des médecins avant lui. » (Percy, art. Erudition dans le grand Dictionnaire en 60 vol.) Percy pourrait ajouter : que l’étudiant ne jure que par l’auteur de son livre , et ne croit pas même qu’il puisse exister de meilleur livre sur la terre. Mais à qui la faute? Elle peut venir de tous les deux; mais ordinairement elle ne peut pas être de celui qui n’a jamais étudié la médecine.

disait, eü écrivant à Démocrite : « Ego ad

» fiîiem medicinœ non perveni eliamsi jam senex » sam ( I ) . »

Le grand Boerhaave disait, dans sa vieillesse, qu’il ne savait pas comment on pouvait se charger d’un malade.

l a maladie en appareuce la plus simple peut devenir si différente, si compliquée selon le sexe , la saison , l’àge , le climat , le tempérament de l’individu, ses habitudes, ses passions, son moral et son physique , que les difficultés deviennent vraiment immenses pour une seule maladie.

Chaque individu est un être à part; il n’y en a pas deux identiques dans toute la nature. Or, on peut de là déduire avec la plus stricte logique, que , pour les maladies c’est la même chose , il n’eu existe pas deux identiques; et tout cela est bien connu de ceux qui ont étudié.

C’est peut-être en considération de cela, que, parmi les Egyptiens, mailres des Grecs, chaque médecin prêtre s’occupait d’une seule maladie, et remettait au collège des prêtres ses observations qui y restaient conservées pour l’utilité des hommes et de la médecine.

Ce serait le meilleur moyen encore aujourd’hui

(1) De la traduction de Vander-Linden , Naples 1737 , où on trouve une faute d’orthographe : Sim au lieu de

de perfectionner la médecine que d’agir comme les Egyptiens (1); mais comment exercerait- on la vanité de tout connaître et de tout traiter?

Beaucoup de médecins cependant s’occupent aujourd’hui de ce qu’ils appellent une spécialité , et deviennent ainsi plus habiles dans un genre particulier de maladies. Les exemples sont nombreux , jusqu’au charlatanisme , et connus de tout le inonde.

La sagacité, la justesse et la rapidité du coupd’ceil , la vue de l’esprit longue pour embrasser et dominer un vaste horizon , et la célérité ou la prudente réserve que le médecin doit toujours avoir près d’un malade, sont des qualités tellement rares et tellement opposées entre elles, qu’en vérité,

(I) Ils avaient un code de réglements et de préceptes dont il n’était pas permis de s’écarter dans la pratique, efi les maladies étaient réparties parmi les différents ordres du collège, de manière que chaque individu devait se bornera en guérir un genre particulier. (Rosario Scuderi) Introduction à l’Histoire de la médecine , traduite de l italien par Charles Billardet; 1 vol. in-8°. Paris 1810.)

On voit par là que les Egyptiens avaient déjà compris ce besoin, que chaque jour confirme davantage, c’est-àdire la division et subdivision de la science en plusieurs branches, et les spécialités en médecine.

On peut consulter là-dessus l’ouvrage bien connu de Prosper Alpin : De medicinû Egijptiorum , etc.

Hippocrate disait : M edi eus ontnia perewrere non pnteit. ( De decenti orna tu. )

celui qui les possède toutes est un être privilégié de la nature , donné par Dieu à l’humanité souffrante , et digne de la vénération de tout le monde (1).

Une seule des qualités susdites a suffi plus d’une fois pour faire le mérite et la fortune des plus hautes sommités médicales; mais c’est de toutes ces qualités ensemble que doit être doué le parfait médecin.

Ue parfait médecin doit, en outre, avoir la morale la plus rigide, la plus inébranlable par tout genre de séduction.

Or, les premières des qualités que je viens de citer, la sagacité , etc., on les acquiert difficilement quand on n’a pas des prédispositions naturelles. La dernière , la morale -, on peut la posséder et la conserver en s’étudiant sans cesse ; mais surtout en activant continuellement dans son àme cette flamme céleste de la religion, qui est l’agent supérieur de la morale la plus sublime et le palladium de tout honnête homme.

L’état de médecin ne devrait jamais être adopté que par celui qui se sent une vocation naturelle (2).

(1) Medicus bonus venerandus.

(2) J’ai lu à la tête d’un des chapitres de l’hygiène de M. Reveillé-Parise un passage de Lavater, qui me vient ici à propos :

« Chaque homme a des dispositions à tout , et cependant on peut dire, avec vérité, qu’il n’a que pour très -peu. de choses des dispositions particulières. »

Ce serait un beau chapitre à faire, si déjà il n’est pa*

Les malheurs actuels en médecine proviennent en grande partie de ce que cette profession, la plus noble de toutes, n’est plus ou n’est très-souvent qu’un métier qu’on cherche à rendre plus profitable, un moyen d’arriver à l’opulence qu’on exploite Le vrai médecin , qui méprise toutes ces bassesses, planant dans une sphère de véritable grandeur, d’où il observe les misères de l’humanité qui sont du domaine de la médecine , pour les soulager ou les guérir, ce digne médecin étudie , nocturnâ diurnâ manu , les livres , les hommes et la nature.

Quel travail sans bornes ! comment le remplir sans un dévouement sans mesure ! Non , les hommes et les choses terrestres ne suffisent pas pour donner et surtout pour maintenir ce dévouement.

La vie de plusieurs hommes de génie n’a pas encore suffi pour connaître l’homme. La nature ne se découvre à nous que rarement. Kl quel est celui qui depuis deux ou trois siècles a bien connu les livres, seulement les bons(l), ou ceux qui ont été écrits exclusivement sur une seule maladie?

fait , que celui des aptitudes ; mais cela en serait un autre, plus utile peut-être que celui de la vanité, comme motif dans une profession où l’on dispose de la vie des hommes parce qu’une fantaisie l’a ainsi décidé. (J.-L. Fabre Terreneuve. Essai sur la manière et les moyens (l’exercer la médecine honorable ment. Paris et Lyon 1856, in-8°, p. 256.)

(1) Dans la lecture de certains livres (nous disait naguère M. le professeur Lordat . dans ses Leçons île physiologie) ,

L’érudition seule peut donner au médeciu l’utile conviction de tout ce que je viens de dire : avec cette conviction , s’il a de la confiauce et s’il est inspiré par le véritable amour de l’humanité, tous les instants lui seront précieux , non-seulement pour étudier les livres , mais pour étudier l’homme physiologique et pathologique.

Qu’on n’aille pas croire , d’après cela , en exagérant ma pensée, que je désire voir le médeciu accablé par ce bagage de l’antiquité qui surchargeait Balzac lui-même (l), ou que je veuille le voir

docteur enivré de sa vaine science,

Tout hérissé de grec , tout bouffi d’arrogance ,

Et que de mille auteurs retenus mot pour mot , etc. (1),

nous ennuyer avec un babil qui tient plus de la mémoire que du jugement. Non , certes.

La sciencia es locura si bon seso non la cura ■;

disent les Espagnols ; ce qui vient à peu près au nihil est erudilio nisi mens adsit des Latins.

» V érudition , le savoir , l'expérience des autres ne • seraient d'aucun avantage pour le médecin (dit

il faut faire comme quand on mange une grenade, on prend les graines et on jette l’écorce ; dans d’autres , ajoutait le spirituel professeur, il faut, comme dans les melons, savoir bien séparer la chair savoureuse et utile d’avec l’éeorce indigeste qui s’y trouve intimement unie.

(t) Diderot appelait ce genre d’érudits, sans critique ni raisonnement : « des mulets chargés du butin d’autrui, »

(2) Boileau , dans ses satires.

» Zimmermann (1), sans cette pénétration etcegénu » qui font seuls l’habile homme. »

Mais il est très-clair que même les plus grands génies ont besoin d’érudition ; ils peuvent bien , dans quelques cas , deviner, pour ainsi dire, la nature; mais il n’est donné à personne, pas même aux plus grands génies, de deviner le passé, ni la manière par laquelle d’autres génies , dans d’autres siècles et d’autres nations , ont envisagé un même sujet , une même maladie , un même phénomène médical.

D’ailleurs, il faut bien se défier de cette croyance qu’on peut avoir dans son génie ou dans le génie des autres; et plus que jamais on doit avoir cette sage défiance dans notre siècle, et surtout en médecine, où les écarts sont des malheurs souvent irréparables.

Tout docteur n’est pas docte. Or, un des plus puissants moyens de devenir docte , est la lecture assidue et réfléchie des savants maîtres de l’art; c’est, en un mot, l’érudition, comme je l’ai déjà dit.

Toute profession , jusqu’à l’artisan , a besoin de connaître le passé ou l 'érudition de son art.

Le médecin seul se croira-t-il dispensé de connaître ses devanciers dans la science, lui qui a sur

(1) De l’expérience, 1. 1, p. 149 ; truduce de Lefebure de V. 3 yoI. in-8°. Paris 1774.

son àme une responsabilité plus grande que celle du prêtre et du magistrat ( 1 ) ?

C’est dans la lecture des livres anciens surtout, qu’on peut apprendre à connaître ces cas rares qu’un médecin rencontre de temps en temps dans sa pratique , et qui éclairent si puissamment dans les difficultés physiologiques et pathologiques, comme l’a fait voir M. le professeur Lordat dans sa savante leçon faite spécialement sur ce sujet (2).

Comment connaître , sans l’érudition , à quel point se sont arrêtés les anciens sur telles ou telles recherches en médecine , pour en commencer de

(1) « Plus on réfléchit à la nature des sciences d’observation , sciences qui consistent dans la connaissance des rapports qu’ont entre eux les objets et les faits qu’elles étudient ; plus on réfléchit au degré de certitude dont elles sont susceptibles , degré qui se mesure sur le nombre connu de ses rapports, et plus on voit se multiplier les motifs de laisser au champ de l’observation son étendue illimitée dans les temps et dans l’espace, dans le présent et dans le passé, dans les lieux où nous observons et dans tous les lieux où des observations peuvent être faites. »

M. Pezeimeris , Lettres sur l'histoire de la médecine.

(2) « C’est l’érudition qui nous instruit des exceptions qu'il y a à faire aux principes généraux, partant à tous les cas particuliers dont les seuls vrais médecins ont aperçu les raisons. Il est môme des choses qui arrivent si rarement, qu’il est impossible de savoir quel parti prendre en pareil cas, si l’on n’a pas appris par la lecture ce qui peut être alors avantageux ou non. » (Zimmermann, De l' Expérience , édition citée, tom. i'r, pag. 94).

nouvelles sur la même matière. On conçoit qu’elles risqueraient bien de n’èlre qu’un renouvellement de ce qui a déjà été fait et une perte de temps, si on ne connaissait pas le point d’où il faut partir?

M. le professeur Bouisson , de cette Faculté, faisait voir dernièrement , dans le Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier (1) , que, dans l’étiologie du bec-de lièvre, la théorie de l’arrêt de développement appartenait réellement à Harvey 2) , et que les modernes partisans de ce mode d’explication l’avaient gratuitement considéré comme une découverte qui leur était propre.

MM. Dezeimeris et Kühnholtz ont montré la nouveauté de toutes ces prétendues découvertes.

En lisant les anciens on s’épargnera non-seulement le déplaisir de toutes ces bévues , mais on aura en même temps la facilité d’y puiser, pour les mettre en évidence, mille vérités qui s’y trouvent ébauchées, mille procédés qui s’y trouvent indiqués, bien qu’ils soient incomplets ou inachevés par h* manque de moyens de l’inventeur, ou par le peu d’appui et d’aide qu’il trouvait , dans des temps quelquefois barbares ou peu éclairés.

Ce même Harvey a peut-être entrevu la circulation dans Servet ou dans Fra Paolo , qui , dit-on ,

(t) Tom. ii, pag. 257 (1841).

(2) De (jenerutione animalium, exercit. 69. BugduniBatavorum , pag. 515 , petit in-4° (1757).

l’avait eu de Fabrizio d’Aquapendente. Harvey, du reste, avait beaucoup voyagé en France, en Allemagne, en Italie, avait entendu en personne Aquapendente, et pareil au célèbre Ambroise Paré , il avait, dans ses voyages, beaucoup acquis et beaucoup appris. — Des voyages sont encore de l’érudition.

C’est l’érudition qui fait voir, avec l’évidence historique, I ’inaoilé de tous ces systèmes que la présomption ou l’orgueil élèvent, que la multitude aveugle et si facile à tromper maintient pendant quelques années, mais que la force irrévocable de la Vérité fait indubitablement crouler à jamais.

Le médecin érudit verra comment les archées de ce fou de Paracelse , qui a pourtant eu des sectateurs; comment les alcalis et les acides de wSylvius, avec tous les chimiatres; et le mécanisme de Borelli ; et le solidismc atoniquc ou excité de Cullen ; et les asthénies ou sthénies de Brown; et l’irritation de son parent Broussais, etc. , etc. , n’ont eu qu’une durée éphémère ; et comment Hippocrate, avec son observation judicieuse, son empirisme rationnel et sa méthode si saine et si simple en même temps, est seul, depuis vingt-deux siècles , resté debout et intact , au milieu des débris des systèmes, comme ces arbres séculaires, géants de nos forêts , qui, au milieu de toutes les broussailles que l’incendie ravage, restent fiers et imino-

biles, offrant toujours au voyageur fatigué l’asile agréable et majestueux de son feuillage admirable-

L’érudition aide le travail intellectuel , en éclairant du flambeau précieux de l’antique expérience ; elle nous dispose davantage à travailler , et elle rend le travail plus facile , par la méthode exclusive des botanistes , en nous faisant voir ce qu’il faut élaguer.

L’érudition est au médecin sa boussole, son histoire des naufrages , sa carte des écueils et en même temps sa mine inépuisable.

La vraie érudition mérite seule le nom de science , Jit Zimmermann , pag. (54 du Traité de l'Expérience , de l’édition que je cite.

Il faut beaucoup lire, mais il faut surtout lire en tirant un profil semblable a celui de l’àbeille , qui , après avoir sucé le miel , l’élabore et le conserve soigneusement.

Il ne faut pas trop lire ; s’il est bon (l imiter l'abeille, il est aussi nécessaire d’imiter quelquefois l’insecte industrieux qui trouve en lui- même le fil nécessaire à sa toile (1j.

(L Ne serait-ce pas ici le cas de rappeler cette pensée de Bacon : « Qui tractaveruut scientias, aut empirici, aut dogmatici fuerunt. Empirici, formicœ more, congeruut tantum et utuntur. Rationales , aranearum more, telus in se conficiunl. Apis v erù ratio media est , quœ materium ex florifms horli et agn elicit , sed tamen eum propria facultate. eertilel digeril. » ( Novuni organum, lib. i, apliur. 93.)

De même que la Irop abondante nourriture énerve l’estomac, une excessive érudition peut nuire à la libre action. des différentes facultés de notre entendement: et de même que les seuls aliments ne suffisent pas pour rendre l’homme bien portant et dispos: ainsi la seule érudition ne suffit pas à rendre la tète meilleure.

Le jugement peut s’améliorer par le moyen de la lecture , mais il faut avoir bien soin de le perfectionner aussi avec la pratique des hommes qui le possèdent, et avec l’observation attentive et personnelle de la nature en action.

Si les anciens disaient : Cave ab homme unius libri ; on peut dire, et peut-être avec plus de raison, ('ave ab homme observationis unius generis. Si le premier entiché de son unique maître adore en lui jusqu’aux erreurs; le second, ne voyant partout qu’un moteur et un antidote , ne connaît que deux voies, comme par exemple celle des irritations et des saignées coup sur coup. Or, Hippocrate a dit : u la médecine a bien plus d’une face el exige une pré- » cision de plus d'un genre. ■■■

Dans l’adoption des opinions des modernes . comme de celles de quelques anciens, je reproduirai cette pensée de Zimmermann , qui l’empruute lui-même à un Indien : « il faut imiter les aveugles qui, avant de poser le pied en plein sur Je sol , tâtonnent et essaient le terrain. »

L’érudition médicale devait occuper dans cette thèse uu espace beaucoup plus étendu que celui que j’ai consacré à l’érudition en général ; mais le manque du temps nécessaire pour rédiger une thèse qui outrepasse peut-être les proportions ordinaires d’une dissertation inaugurale, m’empêche de transcrire et de faire imprimer les nombreuses notes que j’avais recueillies sur ce sujet Je prie mes Juges de vouloir bien avoir égard à ces considérations, et aussi de remarquer que , dans la première partie de ma thèse , les citations et les réflexions médicales, intercalées dans le texte, peuvent bien lui donner une expression qui n’est pas uniquement littéraire. Du reste, si cela m’eût été possible, j’aurais donné aux deux parties de ce travail une forme plus aphoristique; mais le temps nécessaire a ce genre d’exposition , beaucoup plus difficile que ce qu’on peut croire pour un étranger, qui a déjà à lutter avec le manque d’habitude d’écrire dans une langue qui n’est pas la sienne, et avec la véracité, l’à propos et la rectitude qu’il doit donner à ses faibles idées , m’a empêche de satisfaire ce désir. Je n’ai pas eu le temps d’être court, je n’ai pas eu celui d’être complet. Puissent mes Juges me tenir compte de ce double regret; je peux leur moûtrer en manuscrit le complément des rocher-' ches bibliographiques que j’aurais voulu utiliser!

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