‹ De l'érudition en général, et de l'érudition médicale en particulier, considérées comme compléments à l'étude et à la pratique de la médecineChapitre 12 sur 18 · SUR LA MEDECINE · texte numérisé non relu

SUR LA MEDECINE

Honora medicunij ex necessilaie , dit la Sagesse(l).

Le médecin est donc un des besoins de la vie (2). Mais le médecin — entendons-nous bien — et non pas le médicaslre.

Le vrai médecin, qui n’est pas seulement le médecin savant, est chose plus difficile à rencontrer que ce qu’on peut croire; et ce n’est pas moi qui le dis , c’est Hippocrate dans plus d’un endroit de ses œuvres (3).

Ceux qui médisent de la médecine ne la connaissent certainement pas, et la jugent d’après ce qu’ils voient dans la mauvaise pratique ou dans le savoir incomplet de certains médecins médicastres. Ces médisants sont envers la médecine aussi injustes que les impies, qui mettent (souvent parce

(t) Oinnes hommes artem médicaux nosse oportet o Hippocrates (est enim reshonesta simul ac ulilis ad vitam), et ex iis rnaximè eos qui eruditionis ac cloquent iœ cogn i t ion e m habent. (Democritus Hippocrati de naturâ hominis.J

(2) La nécessité força les hommes de chercher et d'inventer l’art médical; car ils s’aperçurent que le régime de la santé ne convenait pas à la maladie pas plus qu’il n’y convient aujourd’hui, etc., etc. (Hippocrate, de l’ancienne médecine , traduction de M. Littré, g in.

(3) Medici famâ et nomine , multi; re autan et opéré, vuldè pauci. ( De lege , in principio.)

que cela leur convient) sur le compte de notre Religion toute l’ignorance, tous les écarts et tous les crimes de certains prêtres anciens ou modernes , et croient ainsi l’accabler et la détruire; comme si la Religion, qui est la fille de Dieu , pouvait avoir quelque chose de commun avec le vice, qui est l’œuvre de l’homme.

On a beaucoup écrit pour et contre la médecine , et surtout contre les médecins : quant à la première, on a toujours eu tort d’écrire contre elle; quant aux seconds , on a souvent eu raison de se plaindre; et des médecins eux-mêmes ont plus d’une fois dévoilé et foudroyé les crimes de leurs confrères. Ce n’est pas la meilleure race du monde que les médecins : c’est justement parce que le médecin doit avoir comme le prêtre des vertus non vulgaires mais héroïques, parce qu’il ne doit être presque pas un homme, que l’on voit si peu de bons médecins, comme on voit si peu de bons prêtres, d’ai lu plusieurs auteurs qui ont écrit en faveur de la médecine.

Je demande bien pardon à ceux que j’ai lus; tuais il me semble que jusqu’à présent on n’a pas encore assez bien distingué dans tous ces blâmes et dans tous ccs éloges la part qui doit être faite au médecin (et elle est assez grande), et celle qui doit être faite à la médecine (et elle est bien insignifiante ).

D’une part et d’autre , je crois qu’on n’a pas assez distingué et trié : et cela est bien clair. Le blâme a été fait par des personnes étrangères à la science, qui n’cnt vu que l’art et le médecin. La défense et l’éloge ont été faits par des hommes de la science et de l’art, qui, connaissant bien l’une et pratiquant dignement l’autre, ont tout englobé et par conséquent tout défendu indistinctement.

Le célébré Bordeu, de cette Ecole, a dans un petit paragraphe au commencement du 1er vol. de ses œuvres (1), pag. 22, dit avec cette verve et cette originalité qu’on trouve en tout ce qu’il a écrit : a On peut défier les plus impudents cyniques » d’oser soutenir qu’une société d’hommes peut exisn citer sans les secours de la médecine. Platon, qui » ne voulait pas des médecins dans sa république, »n’en aurait pu bannir la médecine. Platon le «divin, ainsi que le sage Caton, s’étaient un peu » livrés à leurs préjugés contre les médecins, qui «apparemment évaluaient et contenaient le docte et » le sage orgueil de ces philosophes : il y a à gager »que la petite bouderie de ces derniers n’était qu’uti « rendu. Jamais les philosophes n’ont pu en imposer «aux médecins qui vont droit aux causes. Hippo- «crate fut appelé par les Abdéritains pour juger »de quelques traits de singularité trop marqués

(1) Edit, de Paris 1775 , 2 vol. in-8°.

»dans la conduite et les propos de Démocrite. Ce »fut la médecine qui jugea la philosophie : les » philosophes auraient tort de l’oublier. »

Or, Bordeu a saisi juste. L’orgueil sage et docte des philosophes anciens, comme celui des modernes , est pour beaucoup dans les critiques et les satires contre la médecine. On a déjà assez fait voir ce que vaut la sagesse de Marc-Aurèle, et de Sénèque par exemple , qui conseille le mépris des richesses, habitant un palais plein d’esclaves et d’argenterie, etc. , etc. , et qui conseille d’avoir peu de livres avec une bibliothèque magnifique.

Des philosophes modernes, je n’excepterai que ce bon et malheureux iMolière , qui, irrité de la cour trop assidue qu’un obscur médecin nommé de Mauvillain faisait à sa femme, en occasionnant au pauvre poète toutes les douleurs dépeintes dans Oeorge Dandin , son portrait , a mis en évidence sur la scène plutôt les vrais ridicules de l’époque et les travers des médecins damercts, que la médecine elle-même. Le Sage, dans tous ses sarcasmes contre Sangrado , n’a eu en vue , comme on sait , que le célèbre Hecquet (l) dans son penchant exagéré pour la saignée, sur laquelle il a écrit avec tant d’ai- / greur, etc.

(I) Le Sage devait plutôt l’appeler Sangrado, comme l’a bien fait remarquer M. de Chateauneuf dans sa belle édition de Gil Blas.

Beverowickius , qui a fait un traité sur la pierre , en a écrit aussi un autre pour défendre la médecine des accusations injustes de Montaigne (1), de ce Montaigne qui, après toutes ses plaisanteries, prenait force médicaments, et allait aux bains d’Italie quand la maladie le pinçait.

Je possède les deux ouvrages de Beverowickius , qu’il est très-difficile de se procurer aujourd’hui, ainsi qu’un traité en défense de la médecine sous le litre d’ Eloge , écrit par une dame hollandaise et traduit en français , et fort rare également. Le nom de l’auteur m’échappe dans ce moment.

Ce petit aperçu , qui n’est rien par lui-même , devient encore bien plus insignifiant après tout ce que M. Kühnholtz a dit avec son esprit d’analyse habituel dans la 2e et la 3e leçon de son Cours d’histoire de la médecine.

(1) Observations sur la saignée du pied, etc. Paris 4724; et encore en 1725, lettre pour servir de réponse aux difficultés sur le livre de la saignée du pied, et encore mille querelles dans ces différents brigandages.

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