A L’ÉTUDE ET A LA PRATIQUE DE LA MÉDECINE
29e I’gËrubittan en gcucual.
J e m’occuperai d’abord de l’érudition littéraire , et c’est dans ce sens que je vais chercher ce que c’est que V érudition.
Dans les différents ouvrages français que j’ai dû et que j’ai pu consulter pour connaître l’idée que ce mot érudition exprime dans la langue française , il
me semble que je n’ai pas trouvé dans les définitions que j’ai lues toute l’étendue de l’idée qu’on attache généralement à ce mot.
Le Dictionnaire de l’académie française (dernière édition de 1835) dit: que Y érudition est « grande étendue de savoir en littérature , en philologie. » Boiste (édition de 1 839) : « Connaissances étendues dans les belles-lettres j la littérature ; vaste savoir. » Napoléon Landais (1)( édition de 1 840) « Grande étendue de savoir; connaissance fort étendue dans toute sorte de littérature. »
Le dictionnaire de Trévoux (édition de 1743) ne porte pas le mot érudition ; on n’y trouve que érudit , avec cette observation remarquable : « Ce o mot se trouve dans plusieurs ouvrages nouveaux , » et il commence à faire fortune.»
Le Dictionnaire étymologique de Ménagé (édition donnée par .Tault en 1750) ne porte pas le mot érudition.
.Te regrette de n’avoir pas pu consulter le Dictionnaire étymologique de Roquefort, ainsique celui de M. Ch. Nodier. Dans le Dictionnaire de la conversation publié à Paris, on lit aux mots érudit et érudition , qui y sont rassemblés : « Ces deux mots *> dérivent du latin e , rudis. Eruditus voulait dire, «chez les Romains, un gladiateur que l’on avait
(1) Napoléon Landais passe à Paris pour un faux nom : quel qu’en soit l’auteur, ce dictionnaire n’est pas mauvais.
«affranchi en lui mettant dans la main la baguette » rude , non polie , dont on se servait pour s’exercer, «pour s’escrimer. De-là, par affinité , le mot eruaditus a été étendu à l’étudiant qui sortait bien
• instruit de l’école, etc. (1) »
U érudition enfin, selon d’Alembert (2), « consi- »dérée par rapport à Vélat présent des lettres, ren- » ferme trois branches principales: la connaissance » de l’histoire , celle des langues et celle des livres.
» La connaissance des livres suppose, du moins «jusqu’à un certain point , celle des matières qu’ils «traitent et des auteurs; mais elle consiste princi- » paiement dans la connaissance du jugement que «les savants ont porté de ces ouvrages, et l’espèce » d’utilité qu’on peut tirer de leur lecture, des anec- » dotes qui concernent les auteurs et les livres, des «différentes éditions, et du choix qu’on doit faire «entre elles.
» Celui qui possédera parfaitement chacune de » ces branches, serait un érudit véritable et dans toutes
• les formes; mais l’objet est trop vaste pour qu’un «seul homme puisse l’embrasser.
» Il suffit donc pour être aujourd’hui profondé-
(1) L’article est signé par M. Charles du Rozoir, et je crois qu’il a donné dans les classiques de Lemaire une édition deFlorus.
(2) Article Erudition, dans l’Encyclopédie, édition de 1755, in-fol.
»ment érudit, ou du moins pour être censé tel, de «posséder seulement à un certain point de perfection chacune de ces parties: peu de savants ont «même été dans ce cas, et ont passé pour érudits «à bien meilleur marché.
» On ne dira point d’un homme versé dans la «connaissance seule des langues et des livres qu’il «est érudit j à moins qu’à ces deux qualités il ne «joigne une connaissance assez étendue de l’histoire.
« De la connaissance de l’histoire des langues et «des livres nait cette partie importante de Vérudi- » don , qu’on appelle critique. »
De tous ces auteurs cités avec l’Académie , le dernier est le seul qui me semble avoir le mieux dit
ce que l’érudit doit savoir, comment il doit le savoir, et par là avoir le mieux désigné ce que c’est que V érudition.
N’étant pas cependant pleinement satisfait de ces définitions qui m’ont semblé imparfaites ou incomplètes, et me voyant moi-même obligé d’en donner une à cause de la nature de mon travail , j’ai beaucoup réfléchi, et après de bien longs tâtonnements j’ai cru pouvoir dire que l’érudition est la connaissance des travaux de l’esprit humain depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.
On voit , par cette définition , qui est à moi, et que je suis bien loin de donner pour parfaite, qu’une véritable et complète érudition est, selon
nous, chose impossible à acquérir, et encore plus impossible à rencontrer, attendu que pour la seule médecine la vie est courte et l’art est long , comme a dit notre Maître à tous ; et attendu que ce qui nous reste de libre pour l’étude, après ce que l’exercice de nos devoirs et un peu de la vie sociale absorbent , est fort peu de chose en comparaison de ce qu’il faudrait seulement pour suivre jusqu’à son origine la moindre brauche du savoir humain; et en cela je m’honore d’être d’accord avec d’Alembert.
On dit érudit , de même qu’on dit bon et savant ni l’un ni l’autre n’existent pas dans toute la rigueur du mot.
Mais ne prenons rien à la rigueur, ce serak le meilleur moyen de ne rien trouver à notre gré.
On peut et on doit trouver la véritable érudition , dans les écrivains qui se sont occupés de tel ou tel sujet spécial dans les sciences ou dans les arts, et les exemples sont nombreux.
Les écrivains polygraphes sont dans l’entière impossibilité d’y arriver; 'et encore ceux qui s’occupent d’une seule branche du savoir humain, même en s’isolant, combien de déceptions , combien de lacunes ne rencontrent-ils pas dans la recherche des origines, presque toujours fabuleuses , et dans la nécessité pénible qui suit d’accorder les opinions et de démêler la vérité, ou même seulement quel-
que conjecture vraisemblable , du milieu d’un dédale inextricable et prolixe d’opinions contradictoires, extravagantes, absurdes peut-être, et souvent plus orgueilleuses les unes que les autres fl).
C’est dans ce mare magnum , souvent bourbeux et sans fond, où tant de grands hommes, après de bien longues navigations et après des luttes encore plus pénibles , se sont cramponnés à un rocher croyant avoir rencontré un appui sur et inattaquable, et où bientôt une vague les a engloutis; c’est dans cet océan sans bornes de la science, où tant d’hommes appelés philosophes ont cru boire des vérités admirables pour vomir ensuite les extravagances les plus risibles, comme Cicéron avait déjà remarqué ; c’est dans cet océan grossi tous les jours par les débordements typographiques, qui ne le rendent en général que plus turbulent et périlleux, qu’il faut plonger avec courage à plusieurs reprises et dans différents endroits, pour voir si l’on peut y saisir quelque petite perle au milieu d’une foule de produits sans valeur. On le fait pourtant quand on a le malheureux penchant , le besoin ou la manie de vouloir connaître ce qu’ont fait nos semblables
(1) « Qui plura novit , eim majora sequuntur dubia *, disait mon professeur de pathologie à Pavie , et je crois que le mot est d’Aristote , qui a beaucoup su. Ce ne serait vraiment pas la peine de terminer, comme le Stagyrite, à ne pouvoir dire à la fin que cela.
avant nous; quand on croit avec bonne foi que le passé peut servir à l’avenir; et quand on oublie enfin, pour le propager parmi les hommes, que la récompense de ceux qui se sont occupés d’un si ingrat travail a été presque toujours la souffrance et l’oubli. Tout ceci a été déjà dit, écrit et publié plus d’une fois par plus d’une personne et dans plus d’une langue , mais sans effet; et je ne me flatte pas d’en obtenir davantage.
Pour déterminer à quel degré l’érudition en général, je veux dire l’érudition littéraire , peut être utile et devenir même nécessaire à l’étude et à la pratique de la médecine , nous commencerons par prendre ce genre d’érudition dans sa naissance , c’est-à-dire à l’étude de la langue ou du langage à l’aide duquel on exprime ou on imprime à autrui ses idées.
Cette étude nous mène droit à celle des langues et de la philologie, considérées non - seulement comme moyens de perfectionnement du langage ordinaire , mais aussi du seul raisonnement isolé.
Le langage est la parole coordonnée.
Jusqu’à quel point le médecin a-t-il besoin d’avoir un langage correct, insinuant, persuasif, doux, ferme parfois, et quelquefois même éloquent?
Celui qui croirait que , dans la thérapeutique et dans la matière médicale des hôpitaux et cours
qu’on nous débile aux amphithéâtres des écoles, on trouve les moyens suffisants pour la guérison des maladies, se tromperait beaucoup.
La persuasion , la consolation , l’encouragement, 11e se rencontrent ni dans les bols ni dans les flacons du pharmacien, ni dans la lancette du médecin, ni dans ses ventouses ; et ce ne sont pas moins des agents thérapeutiques très-puissants et presque toujours des plus puissants, de dirai plus (et tout bon praticien sera de mon avis), ce sont les excipients, les véhicules ( pour parler le langage pharmaceutique), qui doivent toujours servir à préparer tout médicament qu’on administre au malade (1 ).
J’ajouterai encore : sans eux point d’utile médicament, point de médication profitable; et avec eux, avec eux seulement, combien de beaux résultats qui ressemblent à des miracles !
Plus efficaces que toutes les drogues d’Orient et d’Occident , et que tous les apozèmes , alkoolats , etc. , qui composent la batterie pharmaceutique , ces agents moraux sont même presque les seuls puissants dans les maladies des personnes hypochondriaques , à imagination ardente et exaltée naturellement ou accidentellement, dans une grande
(1) Plaz , savant professeur à Leipzig, a publié une dissertation intitulée: De therapiù perjucundû. Leipzig, 1762, in-â°. On peut encore consulter, à ce propos, le Discours sur la réunion de l’utile à l’agréable , même en médecine, par Menuret de Chambeau. Paris, 1809, in-8°.
partie, enfin, de cette immense série de maladies dites nerveuses, surtout quand elles atteignent le sexe féminin.
Tous les médecins qui lisent, savent que dans ces derniers temps , l’intimidation et la ferme volonté manifestée avec énergie de la part du médecin , et même avec contrainte et châtiment (ce qui est renouvelé des anciens), ont suffi pour dissiper des monomanies , des vésanies, ou des folies même les plus compliquées qui avaient résisté à tout autre traitement( V. MM. Leuret, Esquirol, Lugal , etc. )
Quel est le médecin un peu praticien, doué d’un bon cœur et ayant le loisir d’en suivre l’impulsion , qui n’a pas vu avec plaisir l’effet si merveilleux de ces paroles encourageantes, accompagnées d’un calme et d’une gaîté douce, auprès de certains malades affectés d’une langueur qui a son origine dans une affection morale, cachée ou manifeste? Alors, une crainte, une impatience, un regret, un remords , enfin toutes ces souffrances de l’esprit ( si véhémentes dans certains naturels et dans certains pays), prenant leur origine dans ce que l’homme a de plus sensible, le font lentement dépérir, et quelques mots d’un bon médecin peuvent annihiler tout cela comme par enchantement (1).
(1) C’est principalement près des femmes des pays chauds , parmi lesquelles presque toujours la sensibilité nerveuse et morale est encore plus intense que d’ordinaire,
Or, comment exercer la consolation, comment obleuir la persuasion , comment insinuer enfin le
qu’on peut apprécier toute futilité d’une persuasion bienveillante. Une dame , dans le Brésil , ne souffrirait qu’avec contrainte , je ne dirai pas seulement un médecin brusque, mais même un médecin d’un ton sec , ou raide dans ses manières. Et qu’on ne croie pas qu’inspiré par le dulcis umor palriœ , je veuille faire ici le panégyrique de mes compatriotes. J’ai eu occasiou d’observer que l’une d’elles, venue à Paris et atteinte d’une maladie, se trouva trèsdésorientée et affligée de voir le médecin qui la traitait (et qui était un des meilleurs de la Capitale) ne rester que quelques minutes, ordonner et s’en aller.
Les maladies des femmes, dans les pays chauds, exigent, pour ainsi dire , des médecins spéciaux. Pomme n’a pas tout dit sur ce point intéressant de la médecine. C’est chez ces femmes-là qu’on peut vérifier l’axiome de je ne sais plus quel ancien : Dolores f iunt in sensu et in inteltéctuj il faut donc agir in sensu et in inlellectu. Les médecins italiens ont beaucoup et bien écrit sur celte question. Colugno disait à Ilossini , au moment de son succès de furore de l’opéra le Mosè , qu'il avait eu à soigner plus de quarante attaques de fièvres nerveuses et de convulsions chez de jeunes Napolitaines , à l’occasion du troisième acte et de cette belle prière que tout le monde connaît. Beaucoup d’autres faits sont cités dans les auteurs. Tout le monde a entre les mains les ouvrages de Virey et de Roussel , avec augmentation d’Alibert : il existe une Fisiologia y pathologia de la muger ( Madrid 1827, in-à°) , dont j’oublie maintenant le nom de l’auteur, et qui est très-remarquable. Sans parler des traités d’Hippocrate , il faut lire celui si estimé de Rodéric à Castro Lusitanus , qu’il ne faut pas confondre avec son compatriote Stephanus Rodericus à Castro, qui a également écrit sur la femme, ses maladies, etc. , un traité moins estimé des doctes. Je
courage dans une âme profondément préoccupée et maîtrisée par son malheur réel ou fantastique, sans ce puissant et presque (1) unique moyen, le langage? Appliqué à propos et adroitement, il détruit tous ces châteaux fantastiques , et anéantit toutes ces illusions si cruellement fascinantes, qui martyriseut sans cesse et si proléiquement le malheureux qui leur est en proie.
Oh ! c’est alors que l’état de médecin a quelque chose de hautement vénérable et presque de divin , comme l’étal sacerdotal, états jadis, et non sans raison, réunis
C’est alors qu’on peut dire avec l’orateur romain : « Homives ad Deos nullâ re propiùs accedunt quàm » salutem hominibus dando (2). »
Ces auteurs portugais ou espagnols , quand ils sont doctes, sont toujours préférables lorsqu’il s’agit de ce genre de maladies dans des pays équatoriaux.
(1) Je dis presque, parce que quelquefois il n’y a que le secours suprême de la religion, administré par le bon prêtre, qui peut relever l’infortuné malade de cette espèce d’engourdissemenbou d’exaltation qui l’assoupit ou l’exaspère, et qui l’accable toujours. Dieu seul, par l’intervention de ses, ministres, peut alors verser le baume anodin et cicatrisant de sa miséricorde sur l’âme angoissée et ulcérée.
La bonté c’est le fond des natures augustes ;
D’une seule vertu Dieu fait le cœur des justes.
Comme d’un seul saphir la coupole du ciel.
Victor Hugo , les Rayons et les Ombres.
(2) Pro Marcello. — Medicus philosophus est Deo æqnalis »
Mais ce n’est pas seulement dans les maladies qui ont leur première source ou leur siège primitif pour parler le langage des localisateurs modernes qui veulent tout localiser) dans l’esprit ou dans le moral de l’homme, que le langage est de première nécessité.
Dans les maladies les pluscommunes, par exemple une fièvre non grave, il a la même puissance. Qui peut ignorer l’influence du moral dans ces mêmes maladies?... On connaît l’histoire de la pendule du célèbre Torti et tant d’autres ; et puisque le nom de cet estimable et docte médecin littérateur, si vénéré par Alibert, m’est tombé de la plume , je rappellerai aussi Pasta dans ses Traités délia tolleranza et del corraggio (le 2e traduit par Jouenne ), qui a démontré avec évidence combien le courage est utile , comment ce puissant moyen de guérison doit toujours être exercé sur les malades, et quelle part il doit prendre enfin dans la pratique de tout médecin habile et sensé.
Or, à moins qu’on ne veuille se servir du geste ou de la mimique , comment mettre en action , je le répète , ce moyen , sans une parfaite connaissance de la langue et sans s’être appliqué à l’exercer ou à s’en servir avec aisance, avec justesse, avec grâce,
Hippocr. de decenti oniatu , § v'; et presque tout le commencement du $ vi dit la même chose (éd. Vander-Linden, \aples 17:>7).
avec élégance enfin , selon les différents malades auprès desquels on doit se trouver : par exemple, un paysan ou un homme du peuple, un esclave chez nous qui a autant de droits à notre sollicitude que le magnat le plus opulent , et auprès duquel il faut la parole facile et le ton laconique et assuré, quoique doux ?
Scientia , facundia, comitas, disait Serrao, médecin napolitain (1) (et les Napolitains s’y entendent), sont les trois premières qualités qu’un médecin doit posséder; et Serrao aurait eu complètement raison s’il n’avait pas oublié religioj si toutefois ce savant médecin ne la comprend pas dans la première qualité en prenant la science dans l’acception du Psalmiste; ce qui n’arrive pas toujours, surtout parmi MM. les enfants d’Hippocrate, malgré la Religio medici de Th. Brown (2) , et l’excel-
(i) Trois qualités sont nécessaires au médecin , disait M. Serrao : prima est scientia , secunda facundia , te'rtia comitas. — Eloge de Serrao , par Vicq-d’Azyr, édition de Moreau de la Sarthe 1805 ; in-8°, tom. m , pag. 283.
(1) Religio medici ( opus ex anglico sermone Th. Broun. , in latinum conversum à Joanne Merryweather anglo ) juxtà cxemplar , Lugd. Batavorum (Parisiis) 16Ü, m-16; Leydæ 16 44, in- 12. — Ce petit ouvrage a été traduit en français et en italien, il a excité une guerre européenne parmi les théologiens de l’époque et de différentes nations. Les uns le trouvent très-impie , les autres non. Je laisse toutes ces questions à ceux qui ont devoir ou plaisir de s’occuper
lent ouvrage de Lussauld , augmenté par P. -J. Amoreux, de Montpellier (I).
.le ne dirai pas, parodiant Boileau , que , « sans la langue , en un mot , le médecin le plus divin ne sera qu’un méchant médicastre » ; mais je dirai,
de Yalta sciencia ans claustros reservada, comme dit leDiniz do VHyssope. On peut lire, au nom de Brown (Thomas), ce que M. Dezeimeris dit de l’ouvrage dans son Dictionnaire historique. Le savant Bayle dit quelque part que le litre de cet ouvrage devrait être traduit en français le médecin de la religion, et non pas la religion du médecin , parce qu’il guérit plutôt des préjugés de la religion qu’il ne donne de la religion. Le fait est que Brown n’est pas bien orthodoxe. Le mot de Bayle me fait rappeler Mme du Dcffant , qui disait , à propos de Y Esprit des lois de Montesquieu : c’est de l’esprit sur les lois. On sait que , comme Montesquieu , Brown a essuyé bien des critiques et soulevé bien des tempêtes : c’est l’histoire de tous les ouvrages remarquables , de quelque manière qu’ils le soient.
(1) Peu de personnes connaissaient l’ouvrage de Lussauld , si richement augmenté par le pieux et très-érudit Amoreux ( Apologie pour les médecins, contre ceux qui les accusent de déférer trop à la nature et de n’avoir point de religion, par Lussauld, doct.-méd. ; ouvrage imprimé à Paris en 1663, revu, corrigé et augmenté de notes et d’une préface par P. -J. Amoreux, médecin de Montpellier. Montpellier et Paris 1816), et cependant cet excellent ouvrage devrait être connu de tout médecin et traduit dans toutes les langues.
M. Dezeimeris n’a pas cru ou a oublié de donner une petite place à Lussauld, dans son Dictionnaire historique.
Furstenan a écrit un opuscule de religione medici. Kinteln 1720, in-A°.
avec un autre poète (1), que, « si le médecin n’a pas le don de la parole , il faut qu’il ait celui des miracles, près des grands, qu’il faut plutôt amuser que guérir. » Et moi , je dirai qu’il faut avoir ce don près de tout le monde , pour avoir moins besoin de celui des miracles , que nous n’avons jamais , dont nous aurions assez souvent besoin , et qu’il peut quelquefois nous donner.
La puissance de quelques mots énergiques a sauvé Marius; et si celle qui a des rigueurs à nulle autre pareilles , ne cède pas aux conjurations du médecin, au moins retarde -t -elle le coup; et le retarder, en désespoir de cause, c’est encore un des devoirs du médecin.
«Nos monuments scientifiques (dit M. Dubois d’Amiens) (2), ont tous été édifiés par des hommes d’un haut mérite intellectuel et avec des matériaux pris dans de belles langues. »
Certes, savoir bien s’exprimer est indispensable dans la pratique , la rhétorique même est nécessaire, et les premiers médecins de l’antiquité, sans oublier Celse , sont là pour le prouver; et combien de fois la dialectique même la plus serrée , la plus convaincante , n’obtient pas de résultats heureux !... Je ne présenterai , pour le prouver, que la classe
(1) Fontenelle.
(2) Traité des études médicales.
des malades savants, hommes d’esprit ou médecins. — Qu’ils sont difficiles à soigner, souvent insupportables , et presque toujours bourreaux d’euxmèmes et de leur propre santé ! Après l’avoir gaspillée ou compromise de mille manières plus ou moins extravagantes ou dangereuses, ils deviennent sceptiques, intolérables, hargneux et souvent d’un découragement et d’un affaissement moral tels, qu’il n’y a pas de Démosthène ou de Périclès qui puisse les faire sortir de ce gouffre de désespoir ou d’apathie où ils se sont eux-mêmes lancés , et où ils s’enfoncent davantage de jour en jour avec une espèce de complaisance. En vain le médecin le plus habile met en action les ressources ou les leviers les plus puissants de la science ou même de l’amitié; pour annuler l’action salutaire de tous ces efforts, de tels malades ont toujours « mille arguments qu’ils ont l’art de retourner en cent façons diverses avec une incroyable subtilité d’esprit; et en vérité , ces hommes , pétris d’une argile plus noble que la nôtre, ressemblent parfois à de grands enfants qui se mutineut contre la nature, contre le destin, contre les hommes » , comme dit le spirituel et érudit M. Reveillé-Parise (1 ).
(t) Dans sa Physiologie et hygiène des hommes livrés aux travaux de l’esprit, tom. u , pag. 109 et 127 , édition de Paris 18oà. — Cet excellent ouvrage, aussi instructif qu’agréable, est déjà à sa 5e édition augmentée, etc.
Combien de médecins d’un mérite éminent n’aije pas vus, à Pavie et à Paris, étant aux prises avec de pareils malades, se décourager et échouer !
L’utilité du langage correct et élégant, pour le médecin , peut encore être considéré par rapport à ceux qui s’adonnent à l’enseignement public ou particulier, ou qui peuvent arriver accidentellement à cette tâche honorable.
La connaissance parfaite de la langue maternelle est , dans le siècle où nous sommes , tellement indispensable à tout homme bien élevé; les moyens d’obtenir celte connaissance sont si nombreux et si faciles , qu’il devient vraiment honteux d’arriver à l’âge de raison sans la posséder.
On peut même demander, sans trop d’exigence , qu’on ait quelques notions assez suffisantes pour traduire , au moins , une des langues étrangères vivantes d’Europe (1).
Or, outre que le médecin doit toujours être une personne de bonne compagnie , et qu’il ne doit en rien être en arrière de son siècle , que dirait-on
(1) Les écoles de médecine de Bahia et de Rio- Janeiro, en cela plus avancées que celles de Paris , exigent des élèves à admettre au doctorat , outre la connaissance des langues classiques (le grec et le latin), celle des deux langues européennes vivantes : une désignée et obligatoire, la française; et une autre ad libitum, italien, anglais ou allemand.
vraiment, et quel grand non-sens ne serait-il pas eu lui de ne pas savoir s’exprimer convenablement dans un salon où il serait accueilli, dans une académie où il serait admis , dans une chaire où il devrait professer?
On voit bien , dans une ville qui s’intitule ellemême la capitale du monde civilisé, des personnes qui professent en langage — (mais ce n’est pas à moi à qualifier le langage des maîtres du monde civilisé) : en cela, comme en bien d’autres choses, ce qui se passe dans cette ville ne doit jamais nous servir de modèle.
Et d’ailleurs , le devoir et son propre intérêt doivent être les premiers à avertir le médecin d’y faire attention : et qu’on ne me dise pas qu’avec le savoir on supplée au défaut de la mauvaise diction.
L’homme du plus vaste savoir, sans le langage correct pour le communiquer à ses semblables , c’est Lablache, privé des cordes vocales, avec ses poumons athlétiques et son admirable et exquise habileté.
La langue est au savant ce que le marteau du uiineur est à l’amianlhc en état de pierre. C’est lui qui met en évidence et à profit , en les désagrégeant, les fibres agglomérées, et de là, la mèche indestructible pour les veilles de l’homme studieux.
Paulùm distal inerliœ celala virtuSj disait le poète . et c’est le cas du savoir muet ou malsonnant , qui
reste caché faute du principal moyen de le communiquer plus utilement.
La raison qui dirige l’enseignement, c’est le don de Dieu, qui ne s’égare jamais que quand il oublie son origine ; c’est l’ange qui chasse les rebelles du sanctuaire de la vérité : le langage est son armure, son épée flamboyante. Sans elle , Paul ne serait rien à l’Aréopage, et les savants dévoués qui ont défendu et défendent les saines doctrines sur la chaire d’Hippocrate n’obtiendraient pas le moindre succès.
Je demande pardon à mes Juges pour mon élan enthousiaste. Je vais reprendre le calme nécessaire et dû à mon sujet.
« Quiconque ne sait plus ce que vaut sa parole n’est plus digne de la parler» , ditM. Ch. Nodier(l).
Les querelles, les discussions, les controverses plus ou moins envenimées, plus ou moins ridicules, qui ont eu lieu parmi les médecins de tout temps, et qui dans le nôtre se propagent et se réitèrent si fréquemment par l’elfroyable débordement des livres et des journaux , et encore par la plus ou moins éloquente verbosité académique ; ces querelles , dis-je, qui déjà, du temps de Celse , avaient fait
(t) Dans ses notions élémentaires de linguistique , ou histoire abrégée de la parole. in-8° , Paris 1834, pag. 54.
donner aux médecins le titre de genus irrilabile , seraient de nos jours bien moins fréquentes peut-être et donneraient plus rarement le misérable spectacle des faiblesses humaines , si les contendants et les athlètes de pareils combats, qui ne sont quelquefois que des logomachies, s’occupaient davantage de la valeur des mots qu’ils emploient , dans le rapport que ces mots doivent avoir avec les idées sur lesquelles ils divergent.
Les exemples seraient faciles à trouver, et je ne citerai que celui d’hier, de la question si bruyante de l 'ontologie à l’Académie de médecine de Paris, question qui a resté embrouillée comme elle a* commencé , et peut-être davantage, et qui serait restée encore là si M. le professeur Lordat n’avait pas mis le dévidoir de son esprit si scrutateur dans cet embrouillamini de paroles mal appliquées et de citations fausses d’auteurs mal lus ou mal compris, comme il arrive tant de fois dans une ville où les sommités médicales (ce sont elles qui peuplent les Académies ) n’ont pas le temps nécessaire même aux besoins de la vie physique (1). Or, que sera -t -il pour la réflexion sur les livres, et surtout pour des livres traitant de hautes ma-
(t) Voltaire répondait à ceux qui lui demandaient comment il avait pu tant écrire : « C’est en ne vivant pas à Paris. » Mon séjour auprès de Voltaire , etc. , par Côme- Alexandrc Collini. Un vol. in-8° , Paris 1807 , pag. 33.
tières philosophiques , métaphysiques , comme l’ontologie, etc. ?
Ces Messieurs dédaignent la science des mots, comme vaine en médecine ; apparemment qu’ils trouvent indifférent de n’ètre pas d’accord entre eux- mêmes sur ce que veut dire au juste anémie, asthénie , irritation inflammation , diathèse , discrâsie j phlogose , et tant d’autres qui remplissent les dictionnaires qu’ils font eux-mêmes.
On préfère, dans celte prodigieuse ville de Paris, la science des localisations des maladies , qui absorbe tout ; celle de ces interminables lésions pathologiques plus ou moins minimes , plus ou moins avérées, plus ou moins vérifiables (1), qui usent tous les jours tant de scalpels infatigables et fatiguent tantd’yeuxd’omnivoyants, de micrographes, et tiennent enfin en haleine tant de ces chimistes que le savant Bordeu aimait tant.
Je ne voudrais pas, à force de parler en faveur
(1) J’ai encouru la malveillance colère et fatale d’un anatomo-pathologiste enragé, parce que, en sortant de son amphithéâtre où il voulait à toute force faire yoir une lésion cérébrale que personne ne pouvait apercevoir, je me suis mis à fredonner en bon chrétien le verset du Tantum ergù : 1
Prœstet fuies supplementum Sensuum defectui.
Mais, il faut dire la vérité, la fureur anatomo-pathologique devient chaque jour davantage à Paris de l’histoire ancienne.
du langage , donner lieu à ce qu’on interprète défavorablement ma pensée.
de ne suis pas assez peu médecin, pour mettre l’utilité de la philologie et de la rectitude du langage en médecine en parallèle avec l’utilité de la bonne observation , de la prudence et encore de l’anatomie pathologique; je voudrais seulement que quelques médecins , et mes compatriotes surtout, pussent s’apercevoir et voulussent bien se convaincre , après y avoir réfléchi , que la connaissance 'parfaite de la langue quon parle et dans laquelle on écrit, en médecine , est impérieusement indispensable ; que , par conséquent , par une déduction nécessaire de tous les motifs différents et relevés que je viens d’exposer, le médecin doit l’étudier suffisamment ; et qu’enfin , et en dernière analyse , il est honteux et nuisible de ne pas la connaître.
Pressé par le temps et obligé de donner ma thèse à l’impression, je suis forcé de ne pas traiter cette partie de mon sujet comme je l’avais conçue. J’aurais à considérer encore la philologie venant au secours de la médecine pour éclairer son histoire; j’aurais à exposer l’histoire de certains livres qui n’ont eu un succès de vogue qu’ù cause du style en faveur à telle ou telle époque dans laquelle ils ont été écrits; j’aurais à faire voir comment la diction éloquente a fait passer le paradoxe ou le mensonge captieux; j’aurais à faire voir enfin (ce qui a été
( il )
déjà dit par tant de personües savantes) le langage aillant le raisonnement. Mais je réserve mes notes et ce qui reste de fait pour des jours meilleurs , et je passe outre, sans même contredire certaines opinions émises par M. Dubois d’Amiens (dans son traité des études médicales J sur les langues anciennes et modernes , qui ne me semblent pas d’une grande exactitude.
Je voudrais, après ce que je viens de dire sur le langage, ajouter quelques idées sur la poésie en médecine et sur les médecins poètes , tout en respectant sagement une opinion ou préjugé trop enraciné et trop étendu parmi plusieurs classes de la société. J’ai craint peut-être davantage les arrêts irréfragables et infaillibles de certains Doctores doclissimi ou Dolloroni, comme les appellent les Italiens, pour lesquels un homme qui fait des vers ou même un poète ne peut pas être un bon médecin; etlà-dessus , ils vous accablent d’une foule de raisonnements sur les aberrations et distractions des médecins poètes, et sur les extravagances de la folle du logis de Mallebranche.
Or, celui qui a ainsi nommé l’imagination, était , comme on sait, grandement dominé par elle; ce qui ne l’a pas empêché de scruter le cœur humain avec cette justesse si sévère qui perce à chaque page de ses œuvres.
Je ne chercherai pas à démontrer dans l’origine ,
commune en Apollon , de la poésie el de la médecine , ce que les anciens ont montré de sagacité dans ce rapprochement , comme en tant d’autres qui se voient à chaque instant dans la mythologie des Grecs.
.le n’irai pas consulter Leclerc dans l’Histoire de la médecine, ni l’Histoire pragmatique de cette science traduite de l’allemand, ni l’ouvrage de Sainte-Marie de Lyon, etc.; je prierai seulement le lecteur de vouloir bien se rappeler les deux feuilletons, qu’il a probablement lus dans \dCazelte médicale de Paris, de M. Keveillé-Parise , sur ce sujet. Pour ceux qui ne les ont pas lus ou qui les auraient oubliés, j’en citerai ici un court passage, spirituel comme tout ce qui sort de la plume de ce médecin instruit ( 1 ).
Mais je vais droit à la collection des écrits hippocratiques, et j’y trouve dans la lettre d’Hippocrate à Philopœmen :
(l) Dans les numéros du samedi 3 novembre 1838 et samedi 17 novembre de la même année (feuilleton).
» C’est là un thème usé qu’on entend répéter sur tous « les tons et depuis long-temps. — Il est des médecins » qui se croiraient hors de toute logique, s’ils s’avisaient » de dire un mot en faveur de cette pauvre faculté de » l’intelligence. — 11 est même du bon ton scientifique de » ne parler que de faits, que d’observations, que d’expé- » riences; de celte manière on a l’air d’un homme sensé,
» réfléchi et surtout positif. Comment, après cela , ne pas » faire le procès à l’imagination? »
Medicina et vaticinatio valdè cognatœ sunt : quandàquidem et pater ambarum artium unus est Apollo , procjenitor noster.
Je pourrais prouver encore qu’Hippocrate luimême était poète. Son style est souvent poétique, quoique toujours concis, et à chaque instant le médecin est comparé par lui au pilote f navium guberndloribus similes J dans le traité de l’ancienne médecine , où l’on rencontre d’autres passages qui décèlent une imagination vive, cherchant à faire saisir l’idée par la peinture animée de la chose. Dans le commencement de son livre Lex, il dit: Simillimi medici suntquæ in tragædiis introducunlur. Et voilà encore une comparaison, sinon poétique, au moins tirée de la poésie.
Or, la poésie a-t-elle empêché Hippocrate d’être le meilleur médecin du monde?
Galien était un des premiers dialecticiens de Rome; il surpassa en cela tous les médecins de son temps. Il était aussi très-grand grammairien , et l’on sait ce que voulait dire grammairien dans ce temps-là.
Or, peut-on être excellent dialecticien et bon grammairien à l'antique, sans être un peu poète? Galien était poète et trop poète , puisqu’on l’accuse même de dire plus de mots que de choses ( ce qui n’est certes pas de la bonne poésie) dans quelquesuns de ses livres; et cependant cela ne l’empêchera
jamais d’ètre ce grand médecin qui a exclusivement dominé dans toute la médecine du monde , depuis l’an 200 de notre ère jusqu’à 1G00.
L’érudition de Galien était immense : or, un homme érudit du temps de Galien faisait très-pro bablement des vers, et savait sans aucun doute Homère et Hésiode par cœur, ainsi que les poètes tragiques et bucoliques de la Grèce.
Toute bonne éducation , dans les temps anciens, commençait par Homère.
Parlerai-je de Celse, cet homme si érudit, qui savait tout, qui a écrit une encyclopédie, lui tout seul , dans laquelle on trouvait sept livres qui traitaient de la rhétorique? de Celse, texte de langue latine cité et respecté par Quintilien , et par nous aujourd’hui , dans le seul ouvrage qui nous reste de lui (de re medicà) , qui a été imprimé un million de fois et traduit de même dans toutes les langues civilisées de la terre , comme l’ouvrage de l’Hippocrate latin?
Qui doutera, après son style et après ses livres composés sur la rhétorique , que Celse était poète, ou qu’au moins il connaissait parfaitement les poètes? Or. cela l’a-t-il empêché d’être un des premiers médecins de son siècle, et encore aujourd’hui un de ceux dans lesquels on puisse apprendre des préceptes plus sages et des doctrines plus saines, non-seulement pour la médecine proprement dite, mais encore pour l’hygiène?
Parlerai-je des arabes Avicenne et Rbazès? Mais tout le monde sait qu’un Arabe est poète jusqu’aux fers de ses chevaux. Ils ont aussi bien régné , et tout en eux n’est pas entièrement à dédaigner.
Mais le temps et l’espace me pressent , et je ne pourrai suivre cette marche de citer un à un tous les médecins célèbres de l’antiquité qui ont été poètes , ou dont on peut facilement conjecturer qu’ils connaissaient la poésie.
Je passerai aux temps modernes, et je ne citerai avant tout que ce prodigieux Haller, faisant nonseulement des poèmes aux Alpes et à ses femmes successives, principalement à son adorée Marianne, mais écrivant encore des romans. Or, tout cela l'a-t-il empêché d’être un des hommes qui , de nos jours ou dans le siècle passé , a le mieux connu la médecine et a rendu plus de services aux médecins par tant de laborieux et précieux ouvrages (1)?
L’homme à imagination ardente , privilégié du ciel en cela , prévoit la vérité avant même qu’elle ne se dévoile au commun des mortels. Et quand est -ce qu’elle se dévoile d’elle -même , cette co-
quette que ni prières, ni séductions, ni pièges, ne font apparaître qu’à demi , et encore gazée et d’une manière détournée et difficile à distinguer?
(1) Dans le dictionnaire historique de la médecine par M . Dezeimeris , Haller est appelé : « un des médecins les plus savants qui aient vécu en aucun temps. »
L’homme à imagination vive la pressent pourtant, et la saisit pour ainsi dire au vol , avant bien d’autres : pareil en cela à ces personnes d’une particulière et exquise sensibilité nerveuse ou autre, qui pressentent l’orage bien avant qu’il se soit seulement fait voir dans l’atmosphère. Il va la dénicher, l’arracher de sa cachette obscure , où souvent personne ne peut la soupçonner, ainsi que le géologue, et quelquefois le seul observateur empirique (1), qui sait deviner et trouver la source de l’eau profonde, impénétrable aux yeux du vulgaire.
C’est l’imagination qui a dévoilé d’avance à l’immortel Cuvier (et il l’avait aussi haute que vaste) tout un monde nouveau dans un fragment fossile de mâchoire antidiluvienne.
C’est elle qui, dans la chute d’une pomme, a fait voir au génie anglais la théorie de tous ces globes qui tournent dans l’espace.
C’est elle que nous voyons, dans la pratique des grands maîtres de l’art, leur indiquer plus d’une fois la route à suivre , quand, par cette espèce de divination dont parle Hippocrate et qu’on voit plus d’une fois arriver, le médecin, dans un coupd’œil rapide, prévoit une crise et la guérison ou la
(t) Comme le célèbre abbé Palamède , qui , dans le midi de la France , sait prédire avec certitude où on doit trouver une source d’eau sous une grande profondeur de terrain.
mort, dans des circonstances où rien n’indique de pareils événements.
L’imagination est une espèce de sixième sens, qui quelquefois les résume tous, ou les perfectionne et les élève à un point suprême et inaccessible aux simples forces de la nature humaine ordinaire.
C’est certainement cela qui faisait dire à Montaigne: « L’homme ne vault que quand il est émeu; » ce que les poètes ont tant de fois et dans tant de langues répété.
Ce coup-d’œil médical si précieux , si réel , si admirable dans certains médecins, qui le reçoivent plutôt de la nature qu’ils ne l’acquièrent par la pratique , tient , à mon avis , plus de l’imagination que d’aucune autre faculté de notre esprit.
Les plus fameux , les plus savants médecins , les plus fougueux systématiques qui ont découvert ou réhabilité une vérité maladroitement morcelée ou amplifiée par eux , ont tous été des hommes à vaste et puissante imagination. Voyez Paracelse , Brown , tant d’autres ; et de nos jours Broussais , chez lequel la parole impétueuse, saccadée et incisive, manifestait si péniblement bien cette imagination bouillonnante sans cesse, ballottée, pour ainsi dire, entre la colère et l’orgueil.
Je connais bien tous les écueils où cette puissance , toute divine et utile qu’elle est , peut nous conduire.
Je sais le défaut que La Rochefoucauld attribue à l’esprit , qui est son fils ou elle-même , d’aller non-seulement jusqu’où il faut aller, mais d’outrepasser (1). Mais est-ce aux esprits froids qu’on doit donner la préférence? Ceux-ci, sans doute, n’outrepassent jamais le terme prescrit par la raison; et par un excellent motif , ils ne l’atteignent jamais , ou très-rarement , ou fort tard , et après des tâtonnements sans fin; et encore , une fois arrivés, hésiteront-ils sur la certitude pour connaître s’ils y sont vraiment ou non. Or, qu’est-ce qu’un pareil homme en médecine?
L’imagination n’annulle en rien la prudence; elle indique , au contraire , le moment dans lequel on doit s’en servir et celui dans lequel la prudence amènerait un danger , si on peut appeler prudence l’hésitation (2).
Combien de cas à citer, à ce propos, en méde-
(1) « Le plus grand défaut de la pénétration n’est pas «le n’aller point jusqu’au but , c’est de le dépasser. » (La Rochefoucauld, Maxime 399, éd. stér. deDidof, in-18.)
(2) Artifex bonus exacte et celcritcr cognoscere debel si milia et dissimilia. (Galien, dans son ouvrage De Hippocratis et Platonis , lib. 9, de placit. )
4c trouve celle citation parmi mes notes, je ne sais plus où je l’ai prise. Ce ne fut pas dans Galien lui-même, mais dans un autre auteur. Or, je ne garantis pas la certitude de celles que je n’ai pas prises moi-même dans l’original, comme j’ai fait pour toutes, excepté pour celle-ci.
cine ! Il faut beaucoup de prudence dans notre art, et certes c’est un don des plus indispensables au médecin ; mais il faut aussi quelquefois , et les médecins aguerris dans le camp de la science le savent bien, prendre la nature à l’instant, la surprendre même , la dévier , la brusquer : occasio prœceps.
On peut tirer de la lecture des bons poètes, nonseulement l’utilité de quelques choses agréables à dire à propos et avec mesure, ce qui ne nuit jamais à côté d’un malade , mais encore de celle des anciens , beaucoup de renseignements historiques pour la médecine , ses usages , etc. , comme Goulin l’a fait voir dansl’ Encyclopédie méthodique , et comme cela tombe sous les sens de toute personne à peine un peu lettrée , qui sait que dans les premiers poètes de tous les peuples on trouve l’histoire des mœurs, des opinions , des usages de ces mêmes peuples.
« Les poètes , dit Sennebier (1 ) , offrent des pein- « tures où l’on trouve la vérité sous l’écorce fabuleuse » qui les recouvre , comme Spallanzani l’a fait voir
• quand il rapporte les descriptions de l’Etna par
• Pindare, celles de Scyllaet Charybde par Homère » et Virgile. »
Considérons maintenant la question du côté de l’agrément. Le médecin poète, outre qu’il n’est pas moins utile , sera-t-il plus ou moins agréable au lit du malade ?
(t) Art d’observer, t. m, p. 62, éd. in-8°. Genève 1802.
L’amour du beau donne , en général ou presque toujours , à ceux qui le possèdent réellement et pleinement, ce caractère ouvert , cette franche gaîté qui est presque toujours la compagne inséparable de l’artiste , qui fait tant de bien , et qui certes peut devenir d’une grande utilité à côté de ceux qui souffrent , quand elle est contenue et mesurée dans les justes bornes de la convenance, de l’opportunité , du caractère des malades , des mœurs du médecin , etc.
Je sais bien qu’Hippocrate a dit qu’il faut que le médecin « Figuram faciei habeat meditabundam »ac sublristem j non tamen amaimilente (1). »
Mais le même Hippocrate dit (de decenti ornatu , $ vil ) : « Auslerilas et sanis et œgris difficilem accession prcebet. »
Et comme il est vrai que quelquefois Hippocrate dit oui et Galien dit non , celui-ci dit (2) :
n AJedicus moderalus , humanus juccndusque cùm » sit , gravilatem eliàm servare debet. »
Or, Galien le veut jucundus, et le célèbre Portugais Amatus-I.usitanus , qui en cela tombe d’accord avec nos gens brésiliens, veut (3) que le médecin « soit doctus , diligens , hilaris et gravis. »
(t) De medicOy in principio.
(2) Comment, in libr. vi, de popul. morb. textu introït.
(5) Dans son ouvrage intitulé: Amati Lusitani , doctoris medici prœstantissimi , curationum medicinalium centuriœ
Un médecin bourru et d’un sérieux de fer est comme un ciel nébuleux sur un terrain déjà dévasté, ou, comme nous le disons chez nous, sobre quéda coice ; tandis qu’au contraire celui qui a une gaîté calme et modérée , accompagnée d’une conversation éclairée et sans pédantisme ni affectation, ote la moitié du poids au malade , s’insinue dans son esprit , s’empare de son imagination si souvent oppressée par des craintes plus ou moins bien fondées, et obtient ainsi ces deux moyens si puissants de guérison : la confiance et la tranquillité de l’esprit , sans lesquelles les efforts de la nature, qui est toujours le meilleur des médecins, sont annihilés dans tous les cas (1).
Je ne me rappelle pas dans ce moment quel homme d’esprit disait , avec raison , de son médecin qui n’était pas un grand Hippocrate, mais qui était
septem, etc., quibus præmissa est commentatio de introitu medici ad œgrotantem , etc. Burdigalœ, 1620, petit in-folio. In principio.
(1) La joie est pour l’esprit une riche ceinture.
La joie adoucit tout dans l’immense nature.
Dieu sur les vieilles tours pose le nid charmant,
Et la broussaille en fleur qui luit dans l’herbe épaisse ,
Car la ruine , même autour de sa tristesse ,
A besoin de jeunesse et de rayonnement.
Victor Hugo , les Rayons et les Ombres , pag. 65.
édit, de Paris, in-8., 1840.
Hedde mihi lœtitiam : c’était la prière de David au milieu de ses plaintes si éloquentes.
doué d’une inépuisable allégresse : « Je lui passe »un gros d’ignorance pour une once de gaité. »
Tout le monde a besoin qu’on lui passe quelques gros de cela. On ne sait jamais tout, surtout en médecine; mais l’homme d’esprit ne faisait pas un bon marché : un gros d’ignorance peut faire- beaucoup plus de mal qu’une once de gaité ne peut faire de bien.
Ce serait trop long d’énumérer ici tous les bons médecins qui ont laissé de nos jours des ouvrages remarquables en médecine et qui ont été poètes. Sainte-Marie, dans sa Dissertation sur les médecins poètes , Paris , 1 82.r> , in- 8°, ne les a pas tous nommés, et même pour son époque il est incomplet au moins pour les Italiens. Le célèbre Sauvages, auteur de la Nosologie , a commencé sa carrière en composant des sonnets qu’il faisait imprimer dans le Mercure de France. Àlibert a commencé aux jeux floraux de Toulouse par une ode , je crois, en faveur de l’ail, pour faire, peut-être, une niche à Ilorace. Le fameux Cabanis, qui laisse quelque incertitude sur son véritable titre de, médecin , a commencé parune traduction de l’Iliade, et encore à la fin de ses jours il s’occupait de cela. Barthez a fait des vers, a écrit son premier ouvrage remarquable (1) pour
(1) Je dis son premier ouvrage remarquable, parce qu’avant celui-ci ii avait déjà écrit un Mémoire sur une maladie épidémique du camp de Grandville, qui ne lui a
l’Académie des inscriptions de Paris, et a inséré dans les Mémoires de cette société littéraire plus d’un Mémoire concernant les belles-lettres. J. -J. Leroux, doyen de la Faculté de Paris, mort en 1 832 , a laissé , outre plusieurs ouvrages de médecine, 2 volumes in- 8° de poésies et pièces de littérature et même un opéra. L’actuel secrétaire per-
pas valu , comme le second , un prix gagné en concours avec d’autres écrivains.
Le titre de ce second Mémoire est : En quel temps et par quels moyens le paganisme a-t-il été entièrement détruit dans les Gaules ? etc.
Parmi les opuscules qu’il a écrits pour l’Académie des inscriptions et qui se trouvent dans ses Mémoires , on en trouve un sur les opinions propres à Homère, sur les différents points de la science de l’homme.
On connaît les mauvaises plaisanteries de Bouvart sur ce savant médecin ; voyez sa vie par M. Lordat.
Je ne finirais pas si je voulais citer ici les travaux littéraires des médecins les plus fameux , français ou étrangers. Le savant Torti , avant son remarquable travail sur les fièvres, a publié des productions littéraires. Scarpa était grand littérateur, et ses écrits , tant en italien qu’en latin , sont classiques dans son pays. Tout le monde connaît VInvito à Lesbia de Mangili; ilBacco in Toscana de Redi , qui , quoique non médecin , a rendu de grands services à la médecine ; et la Syphilidis et autres poèmes de Frascator, traduits en italien et en français, trois ou quatre fois en prose et en vers , et dernièrement encore par M. Méry.
Les poèmes de Quillet , la Callipédie , si estimée des littérateurs, et YHygieine de Geoffroy, et la Lucinade et la Vénusqlgie du fameux Sacombe , le poème de Scévola
pétuel de l’Académie de médecine , le facundus M.Pariset, fait des vers et a dans ses porte feuilles même une tragédie, me dit-on. Et satis.
Le grand Cervantes disait: IVunca la lanza emboto la pluma,- moi , je dirai : jamais la poésie n’a nui à la science , excepté dans des esprits qui n’étaient ni poètes ni savants.
de Sainte-Marthe sur l'allaitement des enfants , celui de Darwin et II Camillo de Botta , le fameux historien qui était aussi médecin , et enfin le petit poème en patois du savant Bordeu , de cette école , qui a été poète partout , sont également très-connus.
Dante a commencé à apprendre la médecine par la pharmacie, et était pharmacien. On dit que Virgile a été médecin. Ovide a fait des vers qui sont des aphorismes de médecine.
L’Allemagne n’est pas moins riche en médecins poètes en même temps que très -savants. Ilebenstreit (Johann- Ernst), qui a été tour à tour professeur d’anatomie, de pathologie, de thérapeutique et de chirurgie à l’université de Leipzig, médecin encyclopédiquement instruit, grand joueur d’échecs , et qui a laissé d’impérissables monuments à sa gloire dans un grand nombre d’ouvrages , a publié son fameux poème , qu’on compare à celui de Lucrèce, intitulé: De homine sano et œgrolo; et plus De usu partium carinen,et une Pathologia metrica sive de morbis carmen , etc. Hurkens a publié, De officio medico et de valetudine litteratorum , deux poèmes ; et parmi les singuliers sujets que les médecins, ainsi que d’autres poètes, ont traités en vers, celui-ci, de Reinhard ( C. Pobre) , est remarquable : De lencorrheà seu fluoré albo mulierum carmen. Francfort-sur-l’Ode , 174o , in-4°, etc.
Je n’ai pas pu consulter l’ouvrage de Sainte-Marie.
Dante était savant; Bàcon était poète : on a même accusé ce dernier d’avoir introduit trop de poésie dans ses ouvrages ( 1 ).