IV
Il est vrai que l'esclavage, aux yeux de ses défenseur», perd tout à coup ce caractère dans nos colonies; -et comme c'est en vue de ce qu'il est aujourd'hui qu'on exalte tout ce qu'il fut autre-
' M. Granier de Cassagnac, Gaisès ouvrières, etc. , p. 9 1 .
INTRODUCTION. xxxi»
fois, c'est surtout dans, le régime moderne que l'on vante la légitimité de ses origine» et les bienlaits de son influence. I^s idées sont sar tous^ ces poiiits si biien établies, que l'on supporte i perae le doute,, que l'on ne comprend plus la contradiction ; et les bommes les mieux faits pour dtHiner une forme littéraire à la discussion , n'ont ptuft pour leurs adversaires que ces étranges paroles : « U faut rimpénétrable croûte d'absurdité qui sert d'enveloppe à la cervelle des pbitafllbropes européens, pour qu'ils ne soient pas saisis de ces vérités qui sont m^itbémaliques. »
. Le premier de ces axiomes est celui-ci : que les nè^cs transportés comme esclaves en Amérique étaient esclaves en.Afrique, enclaves de naissance, ou esclaves par cbâtiment, et que, s'il y a de loin en loin quelques prisonniers de guerre, c'est l'exception , et c'est rare. Voilà ce qu'avance M. Granier de C^ssagnac ; et le moyen d'en donler? « Des négixdtmts qui ont acheté et apporté des esclaves toute leur vie ■> le lui ont alBrmé, et un jeune nègre, qu'il a fait causer aux Antilles, lui a confirma leur témoignage '. Dès lors il supprime de l'hisloire de ta traite, « cette cbasse aux bommes dans les bois, ces inalbeureux courbés sous le poids des fers, ces gémi^emenls plaintif des filles, des
* M. GraBÎer de Cassagaac , Foy^ge aux ^nàiles, f. I, p. i38-j4o. . . ,
Mxiv INTftODUCTION.
épousés -violemment séparées d'un père, d'un mari, » Ces tristes scènes décrites par Homère, ces plaintes anxquelles Eschyk, Sophocle, Euripide prêtaient, dans leurs tragédies, de si pathétiques accents, ne sont plus, dans rbistoire de l'esclavage moderne, que « le produit d'imaginations burlesques, une fantasmagorie ridicule, bonne tout au plus à la littérature sensible et larmoyante de l'Honnête Criminel. » Dans la traite il ne faut plus voir que « des nègres fort grossiers , fort ignorants , fort mal nourris , vivant sans famille et à moitié sauvages avant d'être esclaves de blancs civilisés ; en un mot il faut y voir la colonisation de l'Amérique opérée avec des ouvriers africains, avec augmentation pour eux de bien-être matériel et de garantie morale. « Qui , en effet , hésiterait à les croire « vingt fois plus heureux avec leurs nouveaux maître qu'avec ces roiâ stupides, uns et dévorés par la gale '?» Aufêi la légitimité de la traite est-elle dans la pensée de tous les défenseurs du régime actuel '.
* H. Granit de Caisagoac , Voyage aux JnHlIes^ loin. I, p. i4o-i42.
* u Voici l'exacte vérité sur ce prétendu commerce de marchandise humaine , qui se] réduit, pour les hommes de boa seas, à ua simple déplacement d'ouvri»^, avec un avantage incontestable pour ceux-ci. » /l»d., p. 137. — Cf. M. de la Qiarrière,ouTr,cité, p. ^o. — ù La traite, sdoaM. Petit, est tout simplement le transport des nègres d'une plage de la mer Atlantique à une antre , l'acte de prendre des esclaves oisifs et souvent destinés à Être mangés, pour en faire des eKlaves
I NTRODUCTION. xmv
Rien déplus digne de la raison et de rbumanitc, rien de plus digne du cliristianîsme. T^a Iraïte , quand elle à élé autorisée, avait, selon le Globe, pour bat n hoa-seulement de donner des travailleurs au climat des Autïlles , hiais d'enlever les nègres à la dégradation de l'Afrique pour les former à la morale sablime de l'Évangile. » La re> pousser par motif d'humanité serait donner aa système le démeotiïe plus formel, et on s'«n gai^ dera bien. « Noos la repoussons, disait le même journal, non pas en ce qu'elle blesse la justice, la i-eligion ou l'humanité : car nous la trouvons établie et protégée par la loi, par l'église et la raison; car il nous semble bien qu'on aille sur une terre
laborieax. « — «Le trafic des noirs par les Eru:opÉeiis,(lit-il encore à M. le ministre de la marine, a commencé la civilisalion de la race africaiire éternellemetit soumise dans sa patrie à l'esdava^e , à rindigence d'idées et nrtème à l'anthropophagie. Il — Niera-t>oii que ce commerce a eu l'beureui^ l'humain , le noble résultat d'arracher à une mort certaine ane infinité de malheureux, esclaves dans leur pays et dans toute la rigueur du droit absolu, que le sort avait livrés A des ennemis implacables ; que ces prisoueiers , eocore app^és •captifs au Sénégal, après avoir élé payés chèrement au coiftmerce de l'Europe par les a^ons , ont été par eux eônrerlis au cbrislianisme , et;[ouissent du bienfait de notre religiOD consolante; <{»e, de barbares et d'anthropophages qu'ils étaient, ils ont imité quelqiles-ung de nos exemples, ils sont entrés dans quelques-unes d^ voies de la civilisation ; qu'ils joaisscnt aujourd'hui de tout le bien-Cire matériel qui peut être compatible avec leur état? s etc. (Séance du t3 décembre i9^8,Aim<iesCofMt3beolùmaûx,eic.:GiiaLààimjK,p. i&jî cf. pour la Marlinique, p. 83.)
ïxsvi IKTRODUCTION.
barbare arracher au malheur de misérables çanvages poiH* tes transporter au sein de la ctvilîsattQD. Tontes les déclamations des philanthropes là-dessus nous paraissent insensées. Nous repoussons la traite parce qu'elle nous parait une cause de ruine pour les colons.' h
Si le dernier point semble contestable, à voir les mesures réclamées et prises pour entraver ce commerce , les antres offrent bien aussi quelque difâ-; culte. On invoque la raison et la loi : et la loi aujourd'bui, interprèlede la raison publique, proscrit la traite comme un crime parmi nousj ailleurs, elle l'assimile à Ta piraterie et la livre à la justice sommaire du Code maritime. On invoque la religion: -et la religion, par l'organe des souverains pontifes, l'a frappée des condamnations les plus formelles. Je sais bien qu'on voudrait détourner l'aoathème contre cette abominable tentative -d'asservir les Indiens : — il n'en reste plus dans nos colonies; — c'eslpour cela que l'on cite les anciennes bulles des papes. Ce n'est pourtant point ainsi que ^entendait pour le passé, et que le règle pour le présent le bref de Grégoire XVI, qui -les résume et les confirme. Après avoir rappelé l'influence du christianisme pour tempérer la condition servile, multiplier les' affranchissements,
* Globe da 24 juin et du u août i844-
INTftOttUCTION. XXXVII
âuppriuier l'esclavage, et cette époque^ fatale- qui le vit reDaitre parmi- ki chrétiens, aux dépens des Indiens et des noirs, .il inontrela voix des pontifes de itomes'étevant en même temps contre de ^reils attentats : «Ces prescriptions et ces soins de » nos prédécesseurs, contiaue-l-it, n'ont pas- été » inutiles, avec l'aide de'Dieuj pour défendre les - nlndiens et les auJ^es ci~et6sêu* désigné», contre n la cruauté des conquérants et contre k cnpiit 'dite tles marcbands chrétiens. Mon cependant » que le saint-siége ait pu se réjouir pleinement " des résultats de ses efforts dans ce but, puisque » \h traite des nmrg, quoiqne diminuée, en quel- 1 que partie i est cependant encore exercée par n plusieurs chrétiens. Aussi , voulant éloigner un » û grand oftprobre de tous les pays chrétiens, » après avoir ' mûrement examiné avec qnelqnes- » uns des cardinaux de la sainte Église romaine, » appelés en conseil, marchant sur les traces de » nos prédécesseurs, nous avertissons par l'auto- -n rite apostolique , et nous-conjûrons instamment H "dans le SeigneUr tous les fidèles, de quelque conn dition que ce soit, qu'ancuri d'eux n'ose à l'a- » venir tourmenter injustement les Indiens , les » nègres ou autres semblables, ou tes dépouiller de is leurs biens, ou les réduire en servitude, ou as- » sister ou favoriser ceux qui se permettent ces ma- » lences à leur égard, ou exercer ce commerce
INTRODrCTION.
» iabuoiam par leqael les nègre», comme si oe n'é- » {aient pas des hommes, mais de simples animaux a réduits ea servitude, de quelque manière que oe > «Mf,.8ati3aiiciuiediBtiQction et contreles droits de « la justice et de l'humaDité, sont achetés, yendus >• et voués quelquefois aux travaux les plus durs ; » et deplus,parrappâtdagainoffeitparcemême f cDuimeïve aux premiers qui ealèveot les oègres , n des querelles et des guerres perpétuelles sont exn citées dam leur pays. — De l'autorité aposto- ■ lique nous repoussons tout cela coiuine iodigne » du nom chrétien , et par la jnême autorité nous • défeodoDS sévèremeut qu'aucuu ecclésiastique i> ou laïque ose soutenir ce commerce des nègres, ' *(mi quelque prétexte ou ctwleur que ce soit, pu n prêcher ou eiuei^er en public et en .particu- » lier contre les avis que oonS donnons dans ces » lettres apostoliques. »
Nous avons pris cette citation à M. Granier de Cassagoac en noos permettant de souligner quelquefois un peu autrement que lui ; mais croït-on qu'on puisse en induire « qu'il résulte évidemment des termes de cette buUe que la condamnatioa tombe uniquement sur ceux qui réduisent les Indiens DU les nègres en servitude , qui les dépouillent de leurs biens on qui en fout commerce ? d'où
* Foyage aux JnHlIes, II, p. 474-479*
INTRODUCTION. xxxn
Ton est en droit de coixcliire que la tatnt-n^e APPROUTERAlT les hommes sensés qui , mas dmquement par le désir de civiliser les Doira et de les gagner à la re^ûm et aa travail , les racb^ (eraiçut de leui% maîtres idolâtres, les traosporteraient. humainement, sans vue d'aucun trafic, dans les îles ou sur le coutineot d'Amérique... ■ Partez, bons .et hoDitêtes négriers, partez pour la côte d'Afrique, des esclaves vous y attendent (le crime en retombe sur ces reù gaieux qui les ont asservis);- partez vite, car en vous attendant^ épuisés par les fatigues et les privations d'une longue route , ils gémissent haletants sur cette plage brl^ tante : et si, sur votre vaisseau, ils ne trouvent guère plus d'aise, si, entassés pêle-mêle, hommes et femmes, dans des entre-potits infects,, ils meurent par centaines , sans même débarrasser toujom^ les autres de leurs cadavres, le crime en retombe sur ces philanthropes qui ne voifô permettent pas de leur ménager- uue place plus eommode! Qu'ils répopdent atissi devant Dieu de tous ceux que, poursuivis de trop près, vous aurez dû jeter vivants à la mer, afin de sauver votre équipage corn* promis par cette mission mal comprise ' !
* Voyez les Qombreux témoigfnagee d'officiers de nrarioa oo de yoya^urSftappoTté» dans ï Appel sur tactavage et la traite des nèfres , par la sociélé reHgiease d«s Amis. Le zdle de ces hommes droits et honnêtes pour ta caate de la liberté
IL INTRODUCTION
Ni les 81-lifices des systèmes, ni la hardiesse deâ affirmations ne parviendront à déguiser ces vraies origines de l'esclavage. Que beaucoup de nègres soient déjà esclaves quand ils passent aax mains des négiÏH^, je le veux bien; mais pourquoi le soat-Jls? Peose-t-on sérieosement que la traite en ^it si complétenieat innocente? Croit-on que l'espoir de les vendre entre pour si peu dans les caoses.qui les ont asservis? Ce serait ignorer c« piincipe des {dus élémeetaires, que plus une marchandise est demandée, pins elle est produite; et l'esclave est une marchandise. On se faif donc
n'est poniianl pAs une raison de préférer à leurs texles le lémoigoage u des négociatiU qui <mt a<^lé et transporté dta esclaves toute leur vie. " — Voyez aussi un irès-bou artide deM.CodiutdaDsIafiein» 4es Deux-Mojides {fà}ui\htiB^Z), Ce scHJt d'ailleurs de» feîis qui se reproduisent sans cesse, et tous les jours ou en trouve de nouvelles preuves dans les journaux les moins défavoratdes au niaintien de l'esclavage : Une lettre d'uu croiseur français, rapportée par la Preise du a5 novembre i845, parle d'un capitaine néjfrier brésilien, qui attendait son équipage avec des nègres , enchaîné* au cou, dix par dis. Une autre lettre d'un officier de la marine anglaise, citée dans le même journal (19 octobre i^^S), dirait-: ■< Tous les moyeet que nous employon», et que nous pouvons employer, échouent misérable meut, ou plutôt leur unique résultat est de décupler les horreurs de la traite. Pour compenser les chances qu'ils courent, les négriers entassent un plus grand nombre demalhetireux dans détroits espaces. Et, en dépit de toute notre vigilance, des quantités considérables de,noirs sont régulièrement débarqtiécs au Brésil, à la Havane et ailleurs.
DçiilizedbvGobglc .
INTRODUCTION. xu
complice soit de ces barbares coutumes qui, pour les plus légères f-âutes, jettebt une famille dans l'esclavage, soit de ces guerres perpétuelles qui ravissent des tribus entières à la liberté j et à défaut de déclaratioDS des négriers, on a sur ce point capital l'aveu des conseils coloniaux , jusque dans les anecdotes arrangées pour montrer rhumanité de ce trafic ' ; on a le témoignage de vingt voyageurs qui citent des faits et nous montrent la dépopulation s' étendant des rivages jusque dans l'intérieur de l'Afrique, à la suite de ces guerres de brigandage excitées par la traite '. La traite n'a donc ^ pas ce caractère inoffensif et bénin de transporter des esclaves d'un bord de l'Atlantique à l'autre, au grand profit des Antilles, et sans péril pour l'Afrique. Il faut hisser là toute excuse. Quelles
* jAiù dès Conseils colotàaux, etc-i p. i65.
* yey«z1es RappôrU du capitaine Lyon, du major Dctiham, du commodore Owen , dans YAppd, etc., et.diffiérenU témoignages du géograplie Ritter pour ]es contrées du nord comme pour celles de l'ouest de l'Afrique (Traduction, t. I, p. 483, 507; II, p. 318-221,394-395, 3o6. 478 ; m, p. îi^. il y montre que la^erre est ta principale source de l'esclavage. Chez les Mandingues, il est même défendu d'exporter les esclaves indigènes: il iaut donc les prendre au dehors; et il y a des guerres «t de»; cbasses r%nljèrement organisée» pour cet objet, comme celles que les Garamantes faisaiem aux Troglodytes -Éthiopiens (Hérod., IV, i83). Voyei: aussi M. Léon de La Borde, Chasse aux Nègres ( i838). — Après cela, dîra>C-oa de l'Afrique ■ qu'on ne lui a<^ète jamais que les mivriers qu'elle veut vendre? » ■ "
que soî^t rorigiae et la date de l'asserTissenieot, TOtre prétwdue marchandise est- un homme xavi à la liberté; et la loi qat punit le vol s'est toujo^m et justement étendue à celui qui .en. tra^que.
L'esclavage moderne rachète-t-il par ses bienfaits le vice de son institution? Gela résulterait an moins du caractère qu'on lui suppose et de l'influence qu'on lui prête. A entendre ceux qui le défendent, le nègre, dût-it échanger sa vie libre d'Afrique contre le régime des colonies, gagnerait encore en bien-être comme en morale et en religion.
Sa condition en deviendrait beaucoup meilleure; car après tout, nous dit-on, quelle est-elle? « La servitude ne constitue pas pour ceux qui la subissent un état violent, c'est une manière d'cH'gànisation du travail qui garantit l'entretien du travailleur sa vie durant, moyennant la somme d'efforts dont il est capable. » Colons, journaux et publicîstes, tous y voient l'organisation du prolétariat : c'est le problème que l'Europe essaie vainement de résoudre , pour y avoir introduit l'élément de liberté ' ;
.' u L'établi&sement delà )iberté«nEuropeya<léimitrancienne o^Diutlon ^conDmiqiK qni résolvaii le problème de-
IffTRODUCTIOlir. Kun
«t» Ton veut, à la condition de. l'eseteve, on tenm de comparaison, on ne Tira point chercher en Afrique , au milieu des misères de la vie errante et de tons les. hasards du. r^me ant]|wopoplMge> on le prendra en Edirope : qn place le nègre en face de l'ouvrier européen.
Le parall^ i il faut en .convenir, n'est pas toujours à l'avantage de oe dernier; E^a vie de l'ouvrier européen est exposée à de cruelles vkîssitu* des. Les luttes de k concurrence qui sont. pour les narres une cpiestion de fortune, sont pour lui une question d'existence ; et. le progrès dm machines^ force- térnble qui produit phis à moins de frais, diminue tous les jours le champ de ses occupations : concuirence bien supérieure à celle de l'esclavage ancien, qui safBt pour ruiner le tra.vail libre'! -Ainsi à l'I^ de la santé et . de . la force le travail peut Im manquer, et qne devient-il lorsque ses bras se refusent au travail? La famille ,
l'exîsteDce maUnell^ des hemnes pir le ttsvail oU^jaloire, mais elle n'a pas encore trouvé une solution nouvel)» et équivalant. «{Voyage mtx Antilles, I, p, i45; ei le Rapport de ta Cpmanssion du Conseil colomaJ de la Guadeloupe, i84o. Cf. la .Prejsedu 9 avril 1845.)
' cilles machines devraient étce nos esclaves; elles, sont devenues nos plus formidables compétiteim. t Mot des associés de.Brîgliton, citépar H. Buret, De la misère <les cùuses ktbotietises en France et en Angleterre , ouvrage plein de cuneuseset tristes révélations, et qui. fait laat r^retter la mort de l'anieur, sitôt ravi à ses sérieuses études.
xm TNTROBUCTIOH.
qui a été là l&ngtemps pour lui un embarras, ne
lui sera pas soureat on secours.
' Mettez en regard le sort de l'esclave. Le nègre redoute peu la réductiou du travail : il bénirait la concurrence , il bénirait les machines , si elles pouvaient avoir ces effets. Pour tui^ l'ordinaire est {grossier mais suffisant; le- travail,' réglé mais également (la loi le vent du moins), la suspension du travail; sa' famille peut croître sans emfoatras': c'est la richesse de la maison , et encore se passe-t-il volontiers de famille; nulle nécessité présente, nvi. souci de Faveoir. G' est en quelque sorte la réalité de cette fabuleuse époque, idéalisée par les poètes : négrillons se jouant panni les friaodises et les caresses, danses sauvages an milieu des champs, bals à la Tille,Tie. assurée, fantaisies permises, libres amours, et dans la vieillesse repos et sécurité'. Ce bonheur, dont nous ranpruntons l'image aux rêves de la poésie, sera, s'il est nécessaire, démontré par les mathématiques. Le progrès du bonheur d'un peuple , a dit M. Chartes Dupin , se prouve par l'accroissement de la durée moyenne de la vie. SoUS' Louis XIV, elle était pour les Fraa-
' Rapport fait au Conseil coHonîai de la Martinique ( ^vù iks Consâls cohmaux, etc., p. 78). — Voyage aux Antilles, passiifl. M. Sdiœlclier, que'soa antipathie pour l'esclavage préservait des poétiques influences du pays, a reconnu luimême qu'il y avait dit vrai dans ces conditions de bieii-âlre matériel assurée! quelquefois à r<sclave. {Coi franc., p. 1-22.)
INTJtODUCTIOJï. U.T
çais libres dï^aropc, de vîngt-trois &a&; sous Louis -XV et. Ixmis XVI, de vingt-huit an* : pour nos esclaves, afijourd'hni elle est de treqte-deux ans'. — La condusion est ^cïle à tirer.
J'ai.gcaad'peur qu'on ne la tire contre lesys" tème ; et pour ce qii'il y a de vrai dans, le i^pprocbement que bous avops fait, M. de Rémusat y avait dé^ noblenieot répondu dans son remarquable rapport : « Le bonheur même de Tesclave n'absoudrait point l'eçcla^'age : ceux qui igoorent cela n'ont point l'idée du droit. Il ne suffit pas i l'humanité que la vie et la santé de l'esclave soleDt ménagées; car des animaux pourraient en obtenir autant. L'humanité veut qu'on n'oublie pas que l'horameaaneintelUgence,uncœur,unecoBscience. L'esclavage est fondé sur l'oubli de tout cela^. ■>
Il y a en effet une compensation à toutes ces douceurs de l'esclavage, compensation telle, qu'elle fait oublier toutes les misères de laliberlé. C'est que l'esclave est ainsi trailé sous la réserve, de n'être plus qu'noe brute. Cette condition, que l'on vante tant, c'est comme M. le comte d'Harcourt l'a ex primé avec «la verve habituelle, celle du bœuf à l'étable*. C'est aussi celle du bœuf an travail. Le
' Séance ie la Chambre des Pairs, 3 avril i843. — ' Report &iit i) la Chambre des Députés le la juia i8.^ sur la proposiiion.de M. Pasçy. —'Séance de la Chambre des Pairs, 4 avril i845.
xurï INTRODUCTION,
même signe i^le et gouverne la vie de l'esclave et de la brute ; c'est ce que l'on appelle « l'instrument d'excitation ao travail, •> oit en termes plus simples, le fouet. — Mais quoi, dit-on, le maicrè pent-H«ba$ser son esclave? il se priverait de «propriété. Peut-^1 le mettre en prison? il s'en-MerKît l'usage. Ijcs coups donc, et parmi les moyens de battre , non le bâtotf, qui pourrait endommager «es thembres, mais le fouet, qui se borné à lui enlever la peau par lanières, à le tailler, comme on dit; le Service en souffrira moins'. Aussi le fouet est-il l'expression la plus vraie de l'autorité domestique; c'est mieux que l'œil du maître, c'est « le symbole de la contrainte , dont la présmce inspire le mouvement à tous.- «• Il donne le signal du départ , le signal da travail, te signal du repos, le signal du retour; il donne le signal de la prière : c'est le bruit du fouet qu) dit à l'esclave d'ëlevér son âme à Dieu*;.. Et saint Clément d'Alexandrie défendait, coinmeune insulte à, la dignité bumâine, d'appeler
' Les maîtres oni toujours &it assez bon marché de la peaucle leurs esclaves ; on n'en refusait pas la satisfaction à un ami , s'il avait à se pUindre de quelque malbeurettx : put jJU }>(»■ cet..... <fiMd ad donàttum- accessit et petUt corium {osâanf). Sénè<[ae, De Const.Sap. 14.
' «La première fois que je vis sur une habitation les esclaves réunis le soir pout- la prière, et que j'entendis le fouet do nègre couHnandeur qui laiUcàt pour dôuDer le'signal, je sentis en moi un mouvement de tristeMC. » La réflexion le calma. (Fogage aux Antilles, U, p. 594.
INTRODUCTION. xlvii
un esclave par le seul bruit dËs lèvres ou le claquement des doigts' !
L'esclave est une brute, l'esclave est une chose, c'est toujours sa condition légale depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il n'a rien à lui , pas même se» enfants*, il n'a même plus, depuis la séparation du mariage religieux et du mariage civil , ce mariage légal que lui assurait le code noir, et Von a tu comment fut accueillie la pensée de le rétablir *. Tout ce qu'il a est à celui qui te possède luimême^. Il est marchandise entre les maiiis des
* lIoitnuvfAol &ï, xal mipiii)xol , xtl ot SA tGW Sco^tÛXuv ^i^t mti Lixhtityt (ixxXiTc'ot). (Clëm. d'.Alex., Ptedag. II, 7, p. 174
■ * Rapport de ta Cbmnwsrfon mstiluée pour texamen des qoéitions refatiues à f esclavage (i843), p. i33. M. de BrO{;lie cite l'art. 47 àa Code noir, qui défend de vendre «éparemcut ie mari, la fejiitae et les enfants iinpubères ( ce qui îinpliqne la faculté de vendre séparéskent les ea&nts parvenus à l'âgé de puberté); et na Rapport du procureur du roi de Saint- Paul, qui prouve qu'à Bourbon ou n'attend pas au delà de ««pt ans.
' M. de Bémireat, Rapporf, etc.
• « Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qni ne soit S leur maître, et tout ce qui leur vient pâf industrie on par la libéralité d'auirespersonnes ou au (renient, h quelque litre que ce soit, être acquis en [^eine propriété à leurs mattres, Sans que les en&nts des esclaves , leur père et mère , leurs pirents et tous autres, libres oa esclaves, puissent rien y prétendre par succession , disposition entre-vifs ou à cause de mort; lesquelles dispositions nous déclarons nulles, ensemble toutes les promesses et obligations qu'ils anraient iïiites,
iLTui INTRODUCTION,
traitants : les rois d'Afrique siçoent des letbrcs, de change valeur en esoiaveg' . H estraenble dans l'atelier du colon, et se vend comme ses meubles, avec ses meubles^. On trouve dans les journaux de commerce des colonies , des annonces telles que celle-ci :
u Ep verln d'une ordoana,ncp de M. le jnge royal do Uribunal de première instance de la Poinle-à-Pilre-.. il seia précédé à la vente au comptant, au plus offrant et dernier encbérîueur, de divers objets mobiliers consistant en linge de corpt, dieux -fbsUi et aee q^reste, le tont ettisié à 1^73 francs*, n ,
ou bien encore :
■ An nom du Roi, la loi d justice.
A On hûl savoir à fous ceux qu'il appartiendra que le dimanche 36 du courant (juin i84o), sur la place du marché du bourg du Saint-Esprit , à l'issue de la messe, il sera procédé à la vente aux enchères publiques de l'esclave Suzanne, négresse Agée d'environ qwran le ans, avec ces six eiiâats> de treize, onze , buil, sept, six et trots ans, provenant de «aisie«Kécu(ioR, payables au comptant.
■ L'huissier du domaine, J. Cbiteiut*.»
comme étant faites par gens incapables de di^Kuer et de contracter de leur chef. » {Code noir, a8.)
' u J'ai eu entre les mains une lettre de change pour la valeur de viugt-huit esclaves, consentie par un roi africain au mofit d'un capitaine français- » {t'oyait aux Antilles, I,p. 44-)
' « Dans les saisies des esclaves seront observées les formalités prescrites pour les saisies mobilières. (Code noir, 46)>
* Journalcommercialde la Pojnte il Pitre, cité parM.Schœtcher, {Coloniei fremptûes, p. 5^.)
* Jouru.offic. delà Martinique du 33 juin i84o,i6i(l, p. 57.
Dg.l.zedl!,GpOglc
IWTRODUCTION. lux
Lee^tmfzncA«, àl'issuede la mesie!...QaiBzeceDts ans plus tôt, à pareil jour et après semblable cérémonie, un tel préambule n'eût pu annoocer que l'affrancbissement. Et cela se fait régalièrement parmi nous, sous la formule consacrée AU nom DU SOI , LA LOI ET LA JUSTICE !
La loi, qui ne reconnaît à l'esclave que le caractère des choses dans les actes de la vie civile , ne le relève pas de sa déchéance dans les causes qu'elle évoque devant tes tribunaux. Son témoignage est nul en justice'. On ne le traite en homme qu'en cas de meurtre ou de sévices graves i eût-on pu faire moins que le droit païen de l'Empire*? Oii le
* ■ En cas qu'ils soient ouïs en témoignage, leurs dépositions ne serviront que de mémoires pour aider les juges à s'éclaircîr d'ailleurs , sans que l'oa en pulue tic^ aucune présomption, ny conjecture, ny adminicule de preiive. » (Code noir, art. 3o.)
* Cette considération avait peu touché certaines colonies anglaises. Une loi de la Barbade (i6S8), adoptée aux Berniudes en i jio, exemptait de poursuites le maître qui aurait tué son esclave en le châtiant ; celui qui le tuait par méchanceté était condamné à une amende de loliv. 5ter1.(M.SchoeIcher, Colonies étrangères , I, pag. 122.) — La loi moderne a prétendu fixer aussi un mivcimum aux châtiments qu'elle abandonne à la discipline domestique. Le nombre des coups de Ibuet a été limité à vingt-neuf. Mais pour convaincre le maître de l'avoir dépassé, il faut constater plus de vingt-neuf cicatrices distinctes sur le cotps de l'esclave. Le maître a le bénéfice des coups dont la trace se confond et on lui passe encore les coups doubles , c'est-à-dire laissant double trace :
L INTRODUCTION
traite aussi comme homme pour tous les délits qai entraînent châtiment; et on sait combien était sévère la légidation dn Gode noir pour le cnme le plus légitime, à coop sto, dans l'esclavage, celui de fuir : à la première fois, l'oreille coupée avec la marque de la fleur de lis à Tépaale gauche ; à la deuxième fois, la marque à l'autre épaule et le jarret coupé; à la troisième, la mort'. On se demande .comment Louis XIV a pu faire, des armes de sa race , un signe de flétrissure entre les mains du bourreau! Mais l'esclave était une chose, et conséquemment la fleur de lis un timbre, et le bourreau un marqueur. Jusque dans les exécutions capitales on tenait compte de cette nature du condamné. Il était estimé et payé au maître, avant qu'on le livrât au supplice *.
Mais nous avons cité le Code hoir; on le répudie, je le sais, devant le public aujourd'hui, et peu s'en
auasi n'y a-t-îl pas d'exemple de condamnation sur ce point. Voyez M. Schœlcher, Colonies françaises, et M. RouveUat de CasiAC, Situation des escUates, etc. (i845), p. 73.
* n ^''esclave iugitif , qui aura élé en fuite un mois à compter du jour que son maitre l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lis sur une épaule ; et s'il récidive , à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et sera marqué d'une fleur de lis sur l'autre épaule^ et la troisième fms , il sera puni de mort. (Code noir, art. 38.) ,' Code noir, art- 4o.
INTRODUCTION. u
faut qu'on ne le fesse passer pour u une supposition des philanthropes àl'usage des gobe^nouches, » sauf à lui rendre en cour d'assises toute sa réalité an profit des maîtres. Et pourtant on ne peut pas le retrancher de l'histoire dé l'esclavage moderne. La condition qu'il fait aux esclaves est celle qu'on voudrait maintenir à tout prix ; et quant aux mesures de. rigueur qu'il contient, sans aucun doate, àTépoque où il fut promulgué, elles n'aggravaient pas, elles tempéraient plutôt, par une sorte de compromis , les violences et le caprice des maîtres. Sans doute encore ces rigueurs sont passées d'usage, et ce qu'il y avait d'humain dans les actes et dans les intentions de la métropole, à cette époque, a été dépassé généralement par le progrès des mœurs. Nous ne contestons pas les améliorations accomplies dans le traitement du nègre, pas plus que les avantages réels qu'il trouve par une sorte de compensation dans son état. Plusieurs de ces améliorations imposent aux maîtres des sacrifices momentanés, et nous les en louons; la plupart sont conformes à leur intérêt bien entendu, et nous-ne voulons pas le leur reprocher, ne demandant pas mieux que le bon. soit en même temps utile. Mais il convient d'examiner pourtant jusqu'où va ce progrès, et, pour en mesurer la portée dans l'avenir, quelles influences l'ont produit et le soutiennent.
ta INTRODUCTION.
Quant au premier point , le r^me des esclaves est-il, aux colonies, dans des conditions vraiment normales et en voie de progrès? -Oa a cité des chiffres pour montrer que la mortalité y est moindre parmi les enfants que dans eerlains pays ; mais M. Passy en a cité d'autres qui prouvent qu'en somme le nombre des décès dépasse fort sensiblement le nombre des naissances, et M. Cb. Dupîn n'y a pas répondu M A part ces résultats généraux, les améliorations à leur sort sont-elles communément adoptées? Les publicisles qui sont allés aux Antilles pour étudier la question ont visité surtout les grandes habitations coloniales. C'est là qu'ils ont été* reçus, c'est là d'ailleurs qu'ils trouvaient l'esclavage le plus complètement o[|[anisé : le champ d'observation le plus étendu et le plus accessible. Or, ces familles créoles, riches et généreuses, liées à la métropole, soit par l'éducation qu'elle» y ont reçue , soit par les rapports qu-'elles continuent d'y entretenir, ont voltmtio^ plus d'abandon et de bienveillance envers leurs esclaves : c'est un hommage que les ennemis les plus déclarés de ce régime se sont plu à leur rendre. Mais elles forment la minorité et sont loin d'avoir la plus f;rande partie de la population servile *. A
• Chambre des Pairs , séances des 3 et 7 avril i845.
* A Soiirbon, il y a trois propriétaires ayant de^oi à 5oo
IWTROIIUCTION. un
c^té, il y a le petit propriétaire , abaissé tonrent , par la fortune , an-dessous du o^re affranchi , et usant avec d'autant p)ns d'insolence, envers ses nègres esclaves, du prîvil^e de la peau; il y a les affranchis qui, dès l'antiquité, sont signalés comme les plus durs des maîtres: « Esclave, disait Ménandre» crains de servir un maître - d'origine servile : le bceuf dans le repos oublie le joug qu'il a porté.' » Et même sur les grands domaines il y a le chef d'exploitation, le géreur, blanc on noir; il y a les oommandeurg , esclaves qui conduisent et surveillent les esclaves au travail, substituts d'un pouvoir dont ils se sentent plus véritablement les maîtres, quand ils le portent au delà des limites marqnées à leur action. Ce sont des choses actuelles, et, sur ce tçrrain, il n'est que trop facile d'opposer dei exemples aux exemples ; il faut des autontés, et nous renvoyons à celle de troi^ hommes qui n'ont point vu les colonies en voyageurs, mais c|ui les ont habitées et ont dû péné-
esdaves; quatre, de 3oi à4oo; dix-sept, de soi à3oo; cinquante et ira , de loi k aoo; cent quarante et un, de 5i à loo; quatre c»it soixante-deux, de 3i à 5o; six cent quatrevingt-huit, de ii ^ 20je( quatre mille soiianle-trois, de I à lo; c'esl-à-dire que le nombre des petits propriétaires est plus des qua Ire-cinquièmes du nombre des propriétaires moyens oa grands. {A^Jh des Cotisais coloniatix{i83Q),ïioaThon, p. 14.) * Aouli>Y<vEi Sa, deûlkE, SouXeûiiiv ipii&>î> *
'A(tvïi[jiMeî yip Toùpoç içf-fyntt ÇoyoC.
(Grot., Excerpt, p. 761.)
uv iNTRODUGTIOIf.
tter dans le secret de leurs liabhades, I'ud comiae magistrat, l'autre comme chef de la gendarmerie, et le troisième comme prêtre : M. Bouvellat de Gussac , M. France et M. l'abbé Dugonjoa *. Ils citent des faits de tous les jours, des faits constants: des malheureux, pour la moindre négligence, appUqués aux quatre-pigtiett , ou conduits et fouettés à la geôle de la ville ' , exécution légale dont les maîtres ne sont absous que pour la condamnation de la loi. Et, si la dureté du despotisme se produit ainsi au dehors, que doit-on attendre du régime derinténeur*?Jesai8 que l'on n'y est pasfaci-
' Situation des esclaves dans les cohnies françaises, urgence de témanâpaâon , par H. Bouvdlat de Cussac , ancien coqtSsS\&i[ anx cours royales de la Guadeloupe et de la Hariinîque(i845). — M. France, fEseiavage à nu {i9,^(>).— Lettres sur f esclavage, par H. l'abbé Dugoujon, ex- missionnaire apostolique du Saint-Esprit — Sur la misère de l'esclave chez le mal tre peu fortuné qui i'ez ploite en )e pressarant, voyez M . Roy vellat^pag, i8, a4, ij, 38, etc.; sur la cruauté des géreurs, Idem, pag. 136, 127, i3i, etc.; sur la dureté des commandeurs ou esclaves cbe^ d'atelier, M. l'abbé Dugoujon, p. i4-
' M. Rouvellat deCussac, p. i4, 26, 36, etc. — M. l'abbé Dogoujon, p. 17. — L'amiral DeHoges avait pris un arrËlé pour que l'esclave, avant d'être soumis h ce suppliée, fiiU visité par le médecin et reconnu capable de le subir. . . I) y a quelquefois eu des certificats de confiance. (M. Rouvellat ,
' M. l'abbé Dugoujon , p. 85-87; H- Rouvellat de Cussac, pag. 83. Voyez, entre autres, le chapitre Vi intitulé ; Quatre femmes esclaves à la Martinique, idem, p. 77-111, — Des fils ont été quelquefois oinlraints d'infliger le supplice du fouet à leur père ou à leur mère. {Idem, p. 4o et 41 •)
INTRODUCTION. ly
kment observé. On repousse le contrôle ik l'État, et, s'il faut le subir, on s'y prépare tout à sob aUe '. Le magistrat ne voit que ce qu'on vent lui montrer, et n'entend que ce qu'on vent laisser dire. Qu'un esclave dépose une plainte : si on la repousse, il est directement puni *; si on l'accueille, il le sera par contre-coup, et bien plus sûrement, puisqu'il devra payer et pour la dénonciation, et poor la réprimande ou le châtiment encouru par le mattre*. Ausù, peu s'y hasardent; et, si on les interroge, ils se tairont encore; car ils votent, derrière le ma* g[istrat, le maître, la puissance en laquelle ils demeurent, quand à passé cette ombre de la puissance publique , et ils savent que leurs paroles sont comptées *. Le patronage, dans ces conditions, a
' H. Rouvellat de Gussac, p. i38-i43, dû il îoiUte sur les impossibilités et les obstacles qui loat échouer l'or- . doDiiance de i64o, concernant les visites des [micureurt du
* La police y donnera même la main. Six esclaves allèrent on jour, au nom de l'atdier, se plaindre de la dureté d'un nouveau gérenr à leur matti^se d'abord, puis au procureur , du roi. On les renroya à l'ateli^ avec tout l'appareil de la force publique..., pour y être fouettés. ■ Cette scène barbare, ajoute M. Rouvellat, ce déplorable triomphe du staht quo sur l'ordonnance du 5 janvier i84o eut lieu au commencement du mois de jnin de la même année.» (P. iSa.)
' " Règle générale : Tout n^e qui ose porter plainte est fouetté. ■ (/(/em, 1 53 avec des exemples.)
* « M. le procureur du roi de Fort-Royal ne trouva aucun de ces nègres disposé à braver les barbares traitnnents aus-
Dg.l.zedl!,GOOglc
wi INTROI^^CTION.
donc plus coraproiats les esclaves qa'il ne les a protégés ; il a plus affermi qu'ébranlé la tyrannie contre laquelle il était dirigé, et depuis i840 on a pu signaler les premiers symptômes d'une réaction foneste '. Les cangues, les carcans, les antres instruments de supplice qui restaient saspendns d^s l'appareil de l'atelier cessent d'être un simple épouvantail. Quel que soit le voile dont on se couvre, certains faits transpirent, et l'on cite plus d'une mort peu naturelle *. On rencontre quelquefois, dans les colonies, des enfants ou autres
quels les aurait exposés la moiodre révélation sur les actes du géreur. (Idem, p. lay.) — Cf. 4^, 14^, etc.
* H. l'abbé Dugoujon^p. St. H. de Tocqueville a avancé de même que si l'esdavage était devenu plus doux sur cer- Uins points, ailleurs il est plus dur que par le passé. (Séauce du 3o mai i845).
* M. Bouveilat de Cussac, p. 83 ^ passim. ■ Quant aux autres supplices, disait le vénérable abbé Lamacbe à l'abbé DugoujoQ , ils assurent qu'ils ne les emploient plus. Se sais que cela est vrai pour quelques-uns; mais je sais aussi que la grande majorUé ne se contente pas du fouet. ■ U cite un acte de cruauté et la morl assez mystérieuse d'un esclave. On sut d'un autre nègre que depuis plusieurs jours cet esclave recevait un qut^re-piqttets tous les malins; la gangrène s'était mise à ses blessures et il était mort dans le cachot, a Voilà encore un meurtre qui Fera du bruit dans les tribunaux et dans les feuilles publiques, >> dit quelqu'un ; tt il est plus probable au contraire, répliqua H. Lamacbe, qu'il sera étouffé comme beaucoup dautres. 11 &u( que l'on sdt forcé par la publicité pour poursuivre un crime de cette nature, n (M. l'abbé Dugoujon, Lettres, f. i5. — Cf. pag. 88 et M. ftouvellatde Cussac, p. 43.)
INTRODUCTION. vra
le visQge couvert d'un masque de fer-l>l8DC, espèce dHnstrument de torture au- moyen duquel Thabitant veut les empêcher, dit-il, de manger de la terre, et de périr ainsr par consomption '. C'est à cette cause que l'oa attribue beaucoup de morts de cette sorte. Les malheureux , usés dans la pourriture des cachots, meurent du mal d'etbrmao. En idia, un petit propriétaire avait haché son nègre à coups de fouet : il fut enterré à la hâte;. mais, sur la dénonciation d'un chasseur des moivtagnes , la justice s'en mêla , on exhuma le cadavre, cm en fit l'autopsie... il était mort du mal tfegtctmac *!
Mais qu'est-il besoin de témoignages ou d'inductions? l'opinion publique ne s'est-elle, point ^ne de ces scandales révélés et donnés par des procès récents? Je n'en citerai que trois, où l'on vit un fjéreur avide, un homme de couleur parvenu, un grand propriétaire créole donner l'exemple des plus révoltantes atrocités : les affaires Fourrier, M Cayenne, Amé Noël et Zhuillard-Mahaudière , à la Guadeloupe*. Ce sont des exemples isolés, dira-
' M. Bouvellat de Cussac, p. i3. — ' /ifem, p. 1 17, Cf. jS.
' Moniteur àa 19 mars i84o avec le réquisitoire de M. Dupin à la Cour de cassation ; Gazette des Tribunaux et Courrier français du 11 février 1841J Journal des Débats, 21 février i844- — Ces procès sont rares. Les actes de violence contre les esclaves, quqnd ils ont élé dénoncé», ont ëlé suivis le plus souvent d'ordonnances de twn-Ueu, quelquefois d'ar-
mit INTRODUCTION,
t-on; mais les procès ont cependant une portée gén^le par ce système de défense qni , sans nier les faits, opposait à la vindicte des lois des exceptions tirées de la nature dé l'escTâve ou du maître, par le scandale de l'acquitteraent quîle consacrait, et par ces acclamations publiques qui acceptaient; pour la colonie tout entière, l'action du maître, la plaidoirie des avocats et l'arrêt des juges. Cest que l'abus du pouvoir peut bien diminuer dans les habitudes d'une société à esclaves; mais il est comme dans le fond même de son institution. At-il diminué? nous le croyons ; mais depuis quand ? M. Granier de Cassagnac n'osait point donner plus de quinze ans à ce qu'il appelle cette complète révolution dans le régime des esclaves ' -, le temps oà la dureté était la loi commune est donc encore bien près de nous! Mais cette révolution est-elle si complète? Naguère M. Ternaux-Compans allait ré-
rets de renvoi en policie correctionnelle, et- toujours de peines sans proportioD avec le crinie. C'est le.dire de H. Roavellat de Ciusac, qui fut pendant quinze ans magistrat aux colonies. ■ Si l'on parcourt, ajoule-t-il , les arrêts des cours de justice de nos pays à esclaves , on y verra que le nègre qui commet le plus léger vol est plus sévèrement puni que celui qui le tue. » (P. 126, cf. 1 1 1 et suiv.)
' Voyage aux jintilles, II, p. SgS, 396. — Une loî de Saint- Christophe du II mars 1784 était portée contre ceui qui coupaient les oreilles ou le nez , extirpaient l'oeil ou arrachaient la langue à leurs esclaves. ( M. Schœlcher , Colonies étrangères, I, p. a5.)
IKTR^OBUGTION. m
viler à la CbanJ>re des sévices si atroces que M. le mmistre de la macÎQe le pria de les taire pour rhonaeur du pays*. Le député s'est abstenu, mais la presse a été moios 'discrète... Devant de pareils bits, ce n'est pas le silence qui couvre rboDoeur du pays. — Cette révolution au moias est-elle durable , et vient- elle vraiment d'un complet changemeot dans les idées ou dans les. mœurs? il y a lieu d'en doutert à la manière dont le& colonies parlent de leurs droits et de l'usage qu'elles en font. A leur sens, de tout ce qui touche à la question de l'esclavage, il n'y a rien à supprimer que les abolitionistes , u secte tolérée au mépris des lois contre les associations. » La discipline est bonne en ellemême, bonne dans ses moyens. Le fouet, nous l'avons vu , est un symbole ' ; quant aux fers , « ils ne sont jamais employa comme peine sur les habitations, mais comme moyens préventib. n C'est pour cela que le Conseil colonial de la Guadeloupe demande assez naïvement que le temps n'en soit pas limité *.
* Séance de la Cham1>re des Députés du i5 ma! 1846. — Xoyf^ie ConstitUliormetda 16. «Les coupables ont été absous, par le concert systématique des assesseurs à repousser toute condamnation ; et le scandale a été tel, que, d'après la déclaration du' ministre, il ne pourrait pas se renouveler sans comprtimettre l'organisation même de ces cours de justice. Les laits ont élé rappelés dans la séance du 36 avril I847.
' Rapport au Conseil de la Martinique. {Jm des Conseils coloniawc, p. 80.)
' Rapport au Conseil colonial de la Guadeloupe, i^id. ,
u INTRODUCTION.
Sans nier 4e progrès 4es moears, il faut donc convenir qae les idées ont peii changé aux colonies , et l'on est en droit de rechercher si quelque autre influence n'a pas contribué à bâter les. réformes dont en parlait tout à l'heure. Il en est une,
p. Il 5. — « Let reDKignemenb obleous dm mallrei et de* noirs m'ont appris que la chaîne était infligée pour un, deux, ou tnàs ans, peut-éfre plus... J'ai tu sur un atelier, au travail, deux noirs enchaînés, chacun par les deai pieds, et un troisième dont la chaîne, loutenue par |e milieu par une corde passée autour de la ceinture, se terminait à chaque extrémité par une barre de fer s'éltivant de l'anneau de chaque pied à la hauteur du genoo... J'ai vuunen^resse et un noir attachés i la même chaîne. J'en ai fait parler au maître comme d'une chose contraire à la morale. .. Le jour de mon arrivée h Saint-Luc, un jeune noir a été vu dans la ville ayant an cou une chaîne qui oe pouvait convenir qu'à un homme fait. Le commissaire de police la lui a enlevée. ■ {Exécution de ^ordonnance royale; rapport de Avers magistrats inspecteurs, tle Bourbmi , publication de i84a , p. 107, ii5, 116.) Aces bits, tirés de documents officiels, M. l'abbé Dugoujon en ajoute d'au très dont il a été témoin : un jeune nègre mis aus fers par son maître , ■ fort honnête homme d'ailleurs, ■ de p^ir qu'il ne se sauvAt dans les bois où il s'était vanté d'avoir tivuvé une excellente cachette, et deux autres petits garçons , dont l'un tiisait dire : ■ Ah!
■ monsieur, il y a si longtemps qu'on voit cet en&nt avec sa
■ chaîne qu'il semble être néainsi. * Il appartient 1 un boulanger, qui, pour l'avoir toujours sous la main, lui a mis ces entraves. «{Lettres, etc., p. 84-86.) Si l'on appelle l'attention du ministère public sur ces laits, il répond que le maître a le droit de tenir ses esclaves à la chaîne, et quand on alléguait les dernières ordonnances (16 septembre i84i) et les circulaires ministérielles; plus d'une fois il lui est arrivé d'opposer le Code noir. (Voy. M. Houvellat deÇussac, p. 87.)
INTftODDCTION. ixi
disons-le, c'est la crainte de réinancipstioD, et, à ce poiatdevue. les abolitionistes, qu'on voudrait tant supprimer, ont été bons à quelque chose. La pensée de l'éinaocipatioti était déjà répandue dans le public avant qu'elle fût prise en cotuidératioa par le gouvernement Aujourd'hui, l'exemple d'un pays voisin , les déclarations du nôtre pèsent sur les colonies, et font sentir aux maîtres la nécessité de tempérer un régime dont ia dureté peut pousser la métropole à une prmnpte et radicale décision* Mais cette influence n'agira qu'autant qu'elle sera sérieuse; et, st trop de mollesse et d'indifférence dans la presse ou dans le pouvoir permettait d'en douter, on verrait peut-être bien se modifier, dans le même sens, le système de ménagement adopté à l'yard des esclaves; car la crainte est le S0ul frein du despotisme, et l'exemple de quelques ài»e« qui se contiennent par la seule force de leur nature n'est point une loi sur laquelle on puisse se reposer', -
Quelles que soient les rigueurs de cette condition, l'esclavage a-t-il.au moins pour effet d'apporter aux races nègres, en échange de la liberté, les bienfaits de la religion et de la morale?
' M. Rouvellat ie Oiissac, ibid. , p. 8i,
LUI INTRODUCTION
On l'a dit depuis longtemps, et Montesquieu y répondait avec une verve justement^ inspirée par ce rapprochement de l'ÉTsngîle ou du Code noir : «J'aimo-ais autant dire que la rel%ion donne à ceux qui ia profiessent nn droit de réduine en iervitnde ceux qui ne la professent pas, pour travailler plas aisément à sa propagation. Ce hit cette manière de penser qui encouragea les destractears de l'Amérique dans leurs crimes; c'est sur cette idée qu'ils fondèrent le droit de rendre tant de peuples esclaves; car ces brigands, qui voulaient absolument être brigands et chrétiens, étaient très-dévots', »
Malgré cette rude boutade de Montesquieu, c'est encore la thè«equi est en favenr anx colonies. On y croit que « l'asservissement des nègres aux blancà est la première visite de Dieu à la race noire *. n On y trouve toujours que l'esclavage est " ime voie ouverte parla Providence aux succès de la religion, un progrès^ourla race africaine, une lutelle patriarcale, etc.*;" et, pour produire ces heureux effets,
* MoRtesquteu , Espr&des Lais, XT, 4-
* Conseil coloaial de Bonrbon, ciié par M. Scboelcfaer, Colonies étrangères, p. 44"-
* Conteil de la Marlinique. '^tiw des ConsàU coloniaux, p. Si... aNoas montrer un crhne It âù nons n'aurions jusqu'alors aperçu que l'occasion d'exercer des vertus incon* ouet dans la pratique en Europe. » Ibid. , p. 8ai-ft3.
IMTRODUCTION. lui»
onne pense même pas qu'il doive changer aujourd'hui de nature'.
Or quelles £arent les véritablos influences de l'institution de l'-esclavage moderne sur les nations sauvages.? 11 y avait denx races qui peuplaient, l'une l'Amérique, l'autre l'Afiique, lorsque les Européens vinrent se mettre en contact avec elles. Si on vcMilait les. élever à la religion et à l'état social de l'Eu* rope , il semblait naturel de les y former dans le pays mêfue où les avait fait naître la Providence. Se refusaient-elles, sur leur propre territoire, à sortir de la vie" sauvage pour s'initier au travail, qui est le commencement de toute civilisation? On l*a prétendu*, .et l'on se croit fort de l'état actuel des deux pays et des deux races pour convaincre d'impuissance la liberté, u Que deviennent, nous dit-on, les peuples indigènes de- ces vastes contrées que. la navigation européenne a ajoutées à l'étendue du glpbe? Où sont aujourd'hui les Caraïbes qui pen~
' n L'esdavage adouci, comme il Cest, par la religion et par les mceurs , et qui se IxH-ne, en général , à un patronage , à une tatelle » aOrait pour effet certain , lafeillible , d'amener, avec l'aide du temps, la population africaine à peu près tout entière à la vie civilisée. Si bien qu'un nombre considérablede créatures buDiaines, qui restées en Afrique, y auraient vécu et y seraient mortes dans l'idolâtrie et dans la barbarie, se seront trouvées introduites par la serrhude à la vie morale et intelligente du cbristianisme. » {Forage aux jlntiltes , II, p. ngo. )
' Rapport au Conseil de la Guadeloupe, Jvis, etc. , p. m 6.
LUT IRTRODUCnON;
plaîeBt lés Andlles? Qu'on voie l'état sauvage des peuplades de l'Amérique du Sud... Que sout devenus les peaux-roDges de l'Améiique du Nord ? Ils fuiem devant la àvilisatiûn, qui les détruit quand elle les touche. On peut déj& prévoir le moment où la race des peaux-rouges aura disparu de la surface du globe', n Et M. Granier de Cassaguac y voit un exempte de plus de l'absordîté des théories abolitionistes'.
Les races américaines dépérissent en effet; mais pourquoi? Étaient-elles essentiellement inhabiles à la civilisation? N'occupaient- elles leur pays que comme ces plante» parasites auxquelles le travail de l'Européen vient disputer le sol, et. qui sont destinées à périr? Non; et les faits sont là qui le prouvent. I^es peuples des Antilles ne repoussaient point un travail modéré; il eût sufB de les y amener par degrés et dans la mesure de leur force , et les premières missions y avalent parfaitement réussi : M. Granier de Gassagnac , que nous citions tout à l'heure, le reconnaît. Quant aux peuples du continent, ils n'étaient pas plus rebelleaaux devoirs de l'agriculture et de l'industrie : témoin les deux grands empires qui, avant l'arrivée des Européens,
' Conseil colonial de la Guadeloupe, séancw du i3 décembre 1 838; ..^iiùielc., p. 162. Cf. M. Pe(itde Baroncourl, Lettres, etc., p. 33.
* f^oyage aitx AnlUles , U , p. 290.
IMTRODUCTION. lit
8* élevaient dans l'une et l'autre Amérique avec tant d'éclat; témoia encore, parmi les tribus sauvages, les fameuses missions de l'Espagne au t^raguay. Pourquoi donc les races indigènes ontrfles péri aux Antilles? Pourquoi, sur les deux continents, les voit-on reculer et se fondre, pour ainsi dire, devant le progrès de la colonisation européenne? On ose l'imputer à la liberté, et on ne veut pas v6ir que c'est au contraire l'effet de la servitude, lia civilisation, qui les attirait quand elle se communiquait à elles par la religion, les a détruites quand elle les a touchées par l'esclavage. C'est l'excès du travail forcé qui dévora les populations des Antilles ; c'est l'horreur de ce travail qui rejette les tribus de l'intérieur dans les instincts de leur sauvage indépendance; et on leur fait un crime de leur fin ! Mais qu'a-t-on fait pour les conserver ou les retenir? Cette ferveur de prosélytisme qui amena, comme on sait, l'établissement de l'esclavage, ne trouvait-elle point en elles de quoi se satisfaire? Pourquoi aller, à si grands frais, chercher jusqu'en Afrique des homnles à convertir?Ne sontce pas des hommes comme les autres, ou leur barbarie touçhe-t-elle moinsîC'est qu'on a été touché d'autres raisons. Ils étaient moins forts et ne rapportaient pas autant '. On les 9 délaissés, dès qu'on
* On o'a pat toujours pris ta peine de dîsdmuler cette
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LXTi INTRODUCTION,
put avoir d'autres travailleurs, coBime oq délaisse l'iDstrument inutile, et l'on aidera, s'il te faut, à leur émigration, on y poussera même. Au mois de ^uin 1S43, les jouraaux ont rapporté les plaintes tristement résignées des chef^ indiens aux officiers des Ëtats-Unis chargés de veiller à leur déportïitipn au delà de l'IUinoïs. Et voilà comment la race américaine s'éteint sur le.coatinent, comment elle a péri aux Antilles. Je me trompe, il en est resté quelques débris à Porto-Rico, dans les Aorot. descendants des indigènes et des premiers coIoek, Il laborieux, paisible, fidèles, » se prêtant à tous les travaux de culture on de défrichement, moins nombreux que les nègres et pourtant capf^les de les ramener, esclaves rebelles, à l'obéissance, ou de les remplacer, libres insoumis, au travail : garantie assurée u d'une prospérité immense •* pour le pays où ils sont restés Mis sont demeurés là pour servir à la condamnation de l'esclavage, en montrant qu'il n'était pas nécessaire à l'exploitation du sol, « l'avidité des premiers colons n'avait indignement abusé des forces des naturels*. Maïs quoi! faudraraison. Une ordonnance du gouvernemeot espaf^nol (iSii) porte : a La cour ordonne que l'on cherche les moyeDS de traDsponer aux ites un grand nombre de nègres de Guinée, attendu qu'un, nègre fait plus de travail quequatre Indiens.» (M. Schodcber, Cohmes étrangères, p. 369.)
* Forage aux Antilles, 11, p. igo.
' Montesquieu, après avoir donné l'exemple des travaux
DçiilizedbvGoOglc
INTRODUCTION. uto
t-il aussi rapporter à la Providence cette conduite des maître* et la destnicùon des indigènes, comme cet esclavage des nègres qui s'y trouve si étroitement lié? Dieu avait-il donc fait les peaux-rouges pour être exterminés, et les noirs pour êtte asservis parles blancs?
Passonsàlaraceafricaine. Était-il impossible de lui communiquer les bienfoiu de la religion et de la vie européenne sans la tirer des conditions où l'avait placée la nature ?I^in de là. Ces rivages de l'Afrique,
des raines, où Ton reléguait jadis les esclaves et les criminels, tandis qu'aoïourdliuî des bopimet libre* y sont employés et y vivent heureux , dit : ■ H n'y a poiot de travail bi pénible qu'on ne puisse proportionner à la force de -celui qui le &it, pourvu que ce s<ril la raison et non pas l'avarice qui le r^le ; >> et il ajoute : « Je ne sais si c'est !'«•prit ou le cœur qui me dicie cet arlicle-ci : il n'y a peutêtre pas Je climat sur k terre oà l'on ne pût engager au travail des hommes libres. Parce que les luis étaient mal faites, on a trouvé des hommes paresseux^ parce que ces hommes étaient paresseux, on les a mis dans l'esclavage» (XV, 8). Or, quel pays 'semblait mieux fait pour Être une terre de liberté que ces Iles dont on a pu dire : «Ceux qui ont tu l'agricullnre européenne et l'agriculture tropicale, et comparé les Fatigues du travailleur qui récolte le blé ou le vin, k celles du travailleur qui récolte le sucre , le café et les épices, sont forcés de reconnaître que Dieu a presque tout fait pour ceus-ci et presque tout feit contre ceux-là; prenant peut-être en pitié l'insuftisance de la race noire qui amasse d'immenses richesses avec de petiis efforts» {Voyage aux jintiilei , 1, p. 3 17)- Les indigènes, si faibles qu'ib fuss«Bl, suffisaient donc an travail; mais l'homme d'Europe n'en a pas eu pitié.
DçiilizeabvGoOglC
LXTiii IMTRODUCTION.
où se pratique la traite; offt'ent, sur beaaccmpcle points, ]a même force de végétation, la même fécondité que les Antilles; et, dans plosienrs contrées de l'intérienr, plus heureusement prot^ées contre les inflaencesde ce trafic, on trouve même des populations fixéesaa sol parragricnltureetgroupéesen viLlages'.OnpoavaitdoncfortifierenellescestendaDces par le contact de nos mœurs et de nos arts, et ré^ pandre dans leur esprit, avec les lumières de l'Évangile, tontes les bonnes influences de la civilisation moderne. Et en effet de pieux missionnaires, dès le temps des premières découvertes, y avaient or^nisé des chrétientés; ils avaient semé; d'autres voulurent la moisson. Les négriers profitaient de la réunion de ces hommes simples pour les saisir et les emmener en esclavage. Avant même la découverte de l'Amérique, dès 1462, avait paru une bulle de Pie II pour les prot^er*, et ce. fut en vain. Us durent fuir les missions comme autant de pièges, et redemander à leiu^ habitudes sauvages un asile contre les dangers de la religion et de la vie nouvelle qu'ils avaient adoptées.
L'esclavage a donc étouffé ou détruit I» ger> mes d'une civilisation libre et vraie, déposés par
* Voyez Bjiler, Afrique, paisim ; DesfaoriMJç-Goolef , Histoire des Fogages; un Voyage en Afriqtte, publié par la Prtise (août i845). — 'M. Graaier de Cassa^piac, Fogage aux Antilles-, II, p. 471.
INTkODUGtlON. Litz
le christÛDisme au sein des races iodigènes «d Aiirtcpie et ea Amérique. Après cela cODvieet-il encore de l'exalter eomme l'iDStninient de la Provideoce et l'agent suprême de la conversion des Geotils? Pour avoir introduit dans l'Amérique dépeuplée quelques débris de ces populations africaines, décimées parla même influence, pour leur •voir donaé le baptême en échange de la liberté, les colons méritent-ils, les honneurs de l'apostolat? Quand les apôtres allaient conquérir les peuples à l'Ëvangile, ils se donnaient à eux, non comme des maîtres, mais comme des serviteurs, à l'exemple de celui qui, pour sauver les hoinmes, prit la forme d'un esclave, /îirmam terviaccipiên»!
Mais qu'ont fait nos modernes apûtres pour cette race africaine que leur zèle fait venir à grands frais d'un bord de l'Allaatiqae à l'autre , pour les convMtir à domicile ? Il ne suffit pas de baptiser un peuple pour- le faire chrétien, etoieore négligea-t-on longtempsde baptiser les nègres aux c(^onies espagnoles' . — Il faut lui apprendre la loi de l'Évangile, lui en inspirer l'esprit, lui en faire aimer la pratique. Or examinonsla situation religieuse des colonies. On dit régulièrement la prière dans les ateliers; la prière, cette libre élévation de l'âmè, se fait, nous l'avons vu, comme tout autre
' Vie du père Ctaver, citée par l'abbé Dngonjen , p. 73.
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ua INTROBUGTIOM.
exercice db l'esclavage, au sigoal ^ foaet! YoUà. ce qui rappelle la reli^ioD aux escltrves; Après cela, si quelque femmes créoles, vraiment animées de l'esprit chrétien,, se font elles-mêmes un devoir de catéchiser les enfants-xle la maison, en somme et À prendre la génëiralité dés &)ts, il n'en est pas moins vrai que l'enseignement r^igieux , comme l'enseignement primaire , est dans la plus triste condition '. Cela résulte de l'aveu des prêt^ les plus favorables : « Le mouvement de la propagation religieuse, » dit M. l'abbé Castelli, préfet apostolique à ta Martinique, « est nul ou pbesqde NUL, en comparaison de.ee qu'il devrait être dans la situation actuelle; » et il ^ invoque un pareil témoignage pour la Guadeloupe. •■ Osons le dire, rinstruction religieuse et morale des esclaves, si fortement recommandée par tes ordonnances royales et les prescriptions ministérielles, si impéiieusement prescrite, surtout par les divins préceptes de l'Évangile, est nollc à la Guadeloupe. La tâche est immense et de- la plus haute importance. Mais jusqu'à ee jour elle y est encore à faïre^^ n. Â qui s'en prendre? aux- nègres? Maison eut des exemples autrefois , et l'on a dès à préwnt de nouvelles
^ Happort Ae M. de Çroglie, p. g^ioçet iiÔ-iiS.
' H. l'abbé Casielli , de tJSsctavage en géftértd et de téiRand;>afiondet noira. (1^44)) P- 16461 165. Les mots écrîu eu capiudes le ^nt aioti d*iu le teste.
INTRODUCTION. ttxi
preuves de letir zèle pour ta religioa, dans les lies émaDcip»5e» et sur les côtes d'Afrique '. Ce n'est donc pas non plus la faute de la doctrine, et il faut s'en prendre aux obstacles que l'esclavage élève entre la doctrine et leur cœur : à l'indifTérence des maîtres, à leur opposition. Au premier abord on doit en être surpris. Il semblerait qu'à déhiut de foi, l'intérêt même du maître devrait stimuler son zèle; car les devoirs de l'eSclavage sont bien dups, et le cbrisiianismè fait accepter tous les devoirs, plus que les devoirs. C'Mt que le cfaristianisme , qui a fait disparaître l'ancien esclavage , est coupable ausn de l'avbir supprimé déjà chez nos voisins. C'est qu'il y a au fond de ses doctrines un souffle de liberté que Ton redoute. Il dit à l'esclave de se i°ésigner, mais il l'élève à la qualité d'enfant de Dieu; et comment posséder comme des brutes des êtres marqués du sceau divin? Un colon protestant, phis scrupuleux, pour n'avoir pas de frères dans l'esclavage, ne les baptisait qu'à l'article de ta mort'!
* Annaks de ta propagation (fe tajoi {i843, i844 ^^ '^47)» Cf. M. l'abbé Dugoujon ; Lettres , p. 4o-4''- '1 ^^ donne des exemples , même pour nos colonies, parmi les libres, gr&a au zèle de plimeiirs de nos pasteurs, p. 21.
' M. l'abbé de Caslellïj i(nd., p. 162, noie. — Quel qu'en soit le motif, le baplônie eit t6tn d'être régulièrement donné aux enfants d'esclaves en certains points de lios colonies. Nous ne parlons pasdes autres sacremeols... Voyez M. l'abbé
Dg.l.zedl!,GOOglc
uxii INTRODUCTION.
Les maîtres sont donc partagés entre ces deax sentiments. Ils voudraient pour leurs esclaves de la vertu, de la ré^ignatiou surtout 'j à cet effet, ou invoque la bienfaisante influence du christianisme, et les Conseils coloniaux se montrent tout disposés à étendre tes fondatioDS religieuses. Mais on tirat à H ne pas faire vibrer toutes les cordes évangëliques » ; et pour cela que faut-il? un clergé spécial et dépendant *. Telle est la constitution religieuse des colonies; et, sur ce point, nous craindrions de nous laisser tromper par de fausses apparences , si nous n'avions le témoignage d'un honnête missionnaire, qui parle des choses pour les avoir vues et éprouvées. C'est une Ëglise, constituée en dehors, ou, si l'on veut, tout à côté des formes de la hiérarchie catholique. Ainsi point d'évêques; le supérieur de la mission est un simple prêtre comme les autres, le, préfet apostolique j un fonctionnaire ecclésiastique, comme on l'a fori Clément appelé*. L'évêque, c'est le gouverneur, et il s'en attribue
Dugoujon, p. 71-73. M, Scbœlclier, fort hostile d'ailleurs à l'iaâaencp .chrétienne, a sur ce sujet de bien tristes rev^ations, ,Coup tfcât sur [état de ta question de FaffrancMssemeitt, p. i4 et suiv.
* éOui, nous voulons que la religion vienne ici juroclaraec son empire , afin qu'elle tempère et qu'elle arrâle les excès qui pourraient être commis par un peaple soulevé au nom de la liberté, d etc. ^ivis, etc. , p. 78 (Martinique).
' M. t'abbé Dogoajoa , itâd. , p. 19. -7 • Ibid. , p. 98.
INTRODUCTION. tixin
tous les droite sur les membres du clei^é. 11 leur adresse des circtdaires (on se les nomme pas en-' core mandementê); il leur (race les limites de Jeun obligations dans l'exercice du saint ministère, et leur dicte la juanière dont ils doivent enseigner l'Évangile; il fait interdire, ou plus directement il expulse du pays ( c'eât son mode d'0ii;oo«»tiitm«)at*m) -ceux qui ne se conforment pas scrupuleusemmt aux canons rédigés dans ses bureaux. » C'est moi qui suis- évêque ici, n disait un jour M. Goubeyre à un prêtre de la Guadeloupe '. C'est de lui dooe que les missionnaires, eu arrivant, reçoivent leurs pouvoirs, et le directeur de l'intérieur, eoa grand^vicaire, prend quelquefois le soin de lenr en donner l'exacte mesure*. Ainsi pourvu etdirigé, le prêtre va prendre poss^sion de sa charge, sous le bon plaisir du maire * ; et les colons achèveront de l'instruire des besoins du pays. Ils l'attirercmt chez eux, dans leurs salons, peu dans, leur atelier : ces visites poiirraieot en déranger le régime , troubler le travail; elles s<mt aussi mal vttes que ctilei des procureurs du roi *. Ils viendront plutôt eux-mêmes au presbytère. ■ Le presbytère, dit
' H. l'abbé Dugofijon , ibïd. , p. 1 14. — * Ibid. , p. 20. — ' Jbid. , p. 99.
* M. de Meotalembert k la Chambre des Pairs , du 7 avril 1845, et les documenU qu'il dte à l'aj^i. Cf. M. l'sbbé de Castelli, p. n i.
unv INTRODUCTION.
M. l'abbé Dugoiijoa , est une sorte de club où se réunissent tons les soin, après souper, les blanc» qui habitent le bourg, et le dimancbe, C«>ux qni descendent de^ campagnes; les vices des esclaves, les désordres des sang-mélés , les Anglais , les philanthropes, tels sont les st^ets quotidiens de la conversation 'i »
Voilà sous qu^le autorité «t sous qaelles influence on a soin de placer celui qni vient porter aux esclaves la parole de Dieu. Et maintenant qu'il leur parle de leurs Vices, il les connaît; qu'il tonné contre le vol, le vagabondage et la paresse; qu'il condamne le concubinage mi ils vivent, c'est de la morale. Maïs qu'il n'aille point en faire un cas- de conscience à la maîtresse cpii le tolère : ceci est u de la police des habitations*.» De même qn'il leur parle de Cham, c'est de l'histoire sacrée; qu'il lear parle même de Gain, car on remonterait volontiers au delà du déluge et jusqu'à Caïn^ pour trouver l'origine de cette race maudite *. Mais qu'il s'arrête -à la malédiction; pas un sent mot de l'unité et de la fraternité du genre humain : c'est de la politique, -et sa. misHon ne >va pas josque-là^ Comment un prêtre catholique accepte-t-il tant d'entraves? L'inamovibilité est-elle donc néces-
' M. l'abbé Dufjoujon , itîd. , p. 43. — ^ Ibiâ., p. 102. * Bergier, Dictionnaire théotogique , au mot Nècre , cité par M. l'abbé DugoujoD , Uxd., p. 34-'
INTRODUCTION. lx«
saire à son indépendaïKe? — Elle l'est forcément à son apostfJst. Un ordre d'embarquement peat le vehir prendre dans sa chaire et mettre Qn à ses discours. Beaucoup, au reste, eo épargnent la peine au gouverneur, et, découragés de la stérilité de leurs efforts, sollicitent, de leur propre mouvement, leur congé : témoin M. l'abbé Dngonjou lui-même. D'autres demenrent parce qne l'Eglise ne peut pas délaisser les esclaves ; et quelques-uns ont conquis le droit de faire' eotradre des vérité utiles : lear ancien éonfrère ^est fait un devoir d'en rendre témoignage. Mais uB plus grand nom^ bre, il a dû l'avouer, finissent par se laisser allef aux influences des colons, ou, pour mieux dire, de la colonie : car enfin les celons sont entraînés eaxmémes. -^ Quel attrait peut a^ir pour les nègreft la prédication évangélique ainsi comprimée? Beaucoup accourent pour entendre le nouveau prédicatenr, peu reviennent le dimanche suivant ; « Nons n'avons pas besoin d'aller à l'église, disaient-ils une fois, pour saVoir'qa'il faut travailler et obéir, on nous l'apprend assez sur l'habitation, et le commandeur, avec son fcruet, nous empécbe de , l'oublier. » Le maire qui racontait au préfet apostolique cette anecdote ajoutait : « Qu,elle folie de songer à instruire de pareilles gens M »
* H. l'abbé Dogonjou, ilAit, pagM 65, loo et ii^;
wxn INTRODUCTION.
Prêché dans de pareille? coodUtoiu et contenu dams ces boraes, le cbristiuiisme ne pouvait pas produire parmi les nègres des'froils bien abondants. Il y a, je le reconnais, des diiférencea entre le oègre de traite et le nègre, créole; différence dans lec formes, difféi-ence même dans la valeur : où le n^re de traite valait 300 fr^-le nègre créole pourrait en valoir 1300. Qn'estceà dire? Il vaut mieux comme instrament, suis doute : il a été dressé au travail; it vaut mieox comme animal : il s'est acclimaté; mais vaut-il mieux comme hemme? L» anciens ne Croyaient guère à cette influence morale de l'esclavage. Un homme qui avait passé une seule année dans l'esclavage était réputé vétéran (eetorofor), et si on le doonaU comme nouveau (novittuê)j il y avait contre Le vendeur action rédhibitoîre:il semblait trop difficile de .réformer les mcnirs d'an esclave vieux d'un an ' ! Si les modernes n'ont point emprunté cette loi au droit ancien de l'esclavage, c'est qa'à leurs yeux l'instrameut est plusque l'homme dans l'esclave. AUez i l'homme
H. Schcdclwr, Cohmes étrangères, II, p. 4i^44â; ^ Bohvellat de Cussac, p. 169-170; M. l'abbé Dug^oujon, i6i(i. , p. 39.
* ■ I^satnptum est eoini ea maocipia qOie rudia tuât, simplicioni esse et ad mintsteria apiïora et docîtiora et ad oiDDe mitiitleriain faabîlia; trîta vero mancipia et veierana difficile est reformare et ad saos more» fbrmare. I. Zy. {V\p.)D.,liXl,i,de jE<S6t. ediclo.
INTRODUCTIOM. lxxvii
et cherchez ce qu'il devient! démandez où en sont u ces progrès très-^réeU de» négresses dans les mœurs régulières et <»viKsées!» C'est qu'au lieu de se donner à qui veut les prendre, eltes se donnent à qui veut les acheter, non pour du cuivre ou de l'argent, sans doute, comme ces Européennes, mais pour des doublons, ce qui est bien plus noble! c'est que leur pudeur est arrivée à rechercber l'ombre pour ces^artes coupables dont elles divulgueront tout le mystère dès le matin. Il lenJc manque encore, dît^on, la pudeur du silence. Mais qu'importe? est-ce le chemin de l'honnêteté? Or combien suivent cette voie? u Moins précoces que les Européennes, les jeunes négresses sont jusqu'à dix-huit ans assez modestes; maïs alors le danger commence, et peu savent ou veulent échapper'. « Ajoutons qu'elles le peuvent bien moins encore ■ parmi les séductions du service domestique, les licences de l'atelier ou les dangers de ces petits commerces qui les retiennent sur la voie publique et devant les casernes, au pro6t d'une maîtresse avide du produit de la journée, quelle qu'en soit la source. Avec ces inœurs dans les femmes, on a peu de choses à attendre des hommes, et il ne faut guère espérer les retenir par le mariage, quand le manage leur impose les devoirs de l'houx sans
' Foyage aux Antilles, p- if|3-343:.
Dg.l.zedl!,GOOglc
uuTiii INTRODUCTION,
ieur conférer les droits du père. Aussi le concubi- DUge est-il l'état ordinaire du n^re', et le mariage, seloD UD documeht officiel, u'oïTre parmi eux de garantie de stabilité que quand il vient consacrer ^De longue habitude *. Diseos-le, le désordre s'est à demi voilé, comme se couvrent à demi oes corps apportés nus des rivages africains ; le mal commence à se-conpreodre, mais -ne s'en commet pasnioinâ, et la promiscuité, ponr avoir cluagéde lieu, n'a guère changé de nature.
Le n^re, dans cet état d'esclavage, répugne donc A ces liens qui l'attacheraient à la famille *. Y [H-endil davantage ces habitudes de travail qui le fixeraient au. sol? 11 travaille sans doute sous la loi de la contrainte, mais on trouve qu'il travaille mal*,
' M. Schoelclier , Colonies franceàses , p. aa-78 ; M. i'abbé Castelli , i6i(^., p. 123; M. l'abbé Dut^jon , |f. 38;M. de Broglie, Rapport, p. i34-i38, et tos documenU officiels dont il s'appui^. M. l'abbé Dugoujon (p. 91 ) cite uite babi- (aiion modèle où sur deux cent cinquante nègres il n'y a pas ane seule anioD légilime. M. de La Charrière , dans î'ouvnigeciié^ck. V), dit que ces as»ociatioas durent généralement un an à peine.
' Ami des ConsàU colorâaux , etc. , p. aa5 (Guyane). — Encore te somhFe de ces unions n'est-rl pas fort considérable. M. de Tocqueville a dit à la Chambne da Députés {séance du 3omar8 i845) qu'en i84a il y avait eu cent trente mariages |>our toute la masse des esclaves.
' M. Petit de Baron court (p. 1^7) croit justifier le maintien de l'esclavage en cilanl des mères esclaves qui abandonnent leurs eu&nts nouveau-nés!
* «Les noirs ont la pioche à la main depuis quatre heares