‹ De l'esclavage [Texte imprimé]Chapitre 12 sur 30 · I. VI I · texte numérisé non relu

I. VI I

complira pas et que Union n'esl point menacée, c’est pousser un peu loin la confiance dans le présent, et fermer les yeux sur un avenir qui déjà se laisse entrevoir.

Et en effet, dans ces dernières années, deux mesures énormes, le bill des fugitifs, et le bill des territoires Nebraska et Kanzas, ont à la fois donné au Sud une prépondérance manifeste, et causé dans le Nord une irritation qui peut se terminer de façon fâcheuse. La division est dans les esprits, de là à passer dans les faits il y a moins loin que ne pensent les politiques, toujours absorbés dans les intérêts de l’heure présente.

Le bill des fugitifs, rendu en LSoO, nous est connu par V Oncle Tom ; car c'est contre cette loi que le roman tout entier est dirigé, et tel a été l’effet produit sur l’opinion par miss Beecher Stowe, qu'on peut dire que son livre a porté au bill des fugitifs un coup dont il ne se relèvera pas. Cette loi, maintenant fameuse, autorise le maître à poursuivre et à faire saisir dans les États libres les esclaves qui ont fui la plantation, met à son service les officiers fédéraux, et lui livre le fugitif sans défense, sans jugement , sans appel. Ce bill qui s’autorise d’une disposition particulière de la Constitution (1), faite en faveur des pays d’esclaves, dis|K>sition confirmée par un acte fédéral du 12 février 1793, ch. al, ce bill a pour lui la légalité, mais c’est cette fausse légalité qui viole les droits de l'humanité, et que Channing a victorieusement conlbuduc. C’est une tache fâcheuse dans la Constitution, qu’une loi qui viole manifestement le principe même de l’Union, l'indépendance des États ; aussi ne faut- il pas s’étonner si cette loi est restée sans exécution tant que l’esprit de liberté, l’esprit des fondateurs de la Constitution a vécu en Amérique.

Dans le droit politique de la Confédération, chacun des

I ) Art. 1, sert, i, §3. Story, On Uie Constitution. § 1807-

États est une république parfaite en soi, maîtresse de sa législation intérieure, unie à ses alliés par le lien fédéral , et à des conditions égales, en d’autres termes, et comme le nom l’indique, tous ces États indépendants sont simplement des 1 Étals unis. La Constitution fédérale garantit donc la liberté et l’indépendance des États pour tout ce qui estd’affaires et de lois intérieures; or, resclavagcestmisdans cette catégorie, et il semble, par conséquent, que le Congrès n’a nul droit d’intervenir dans cette question. Si jamais, avons-nous dit plus haut, l’abolition a lieu, elle sera l'œuvre particulière de chacun des États où règne l’esclavage. Maintenant il est clair que ce principe est absolu, et que s’il empêche le Congrès d’abolir l’esclavage, il l’empêche également de forcer les États libres à participer au mal qu’ils abhorent. Que fait cependant la loi des fugitifs ? C’est une loi qui oblige les magistrats, les officiers, les citoyens des États libres à saisir l’esclave qui s’est soustrait à une domination tyrannique, à un pouvoir que le droit des gens ne reconnaît pas; en d’autres termes, la loi contraint les États libres à se rendre complices de l’esclavage, en faisant la police de la servitude, en prêtant main-forte au despotisme du Sud. Qu’est cela, sinon soutenir l’esclavage en sous-ordre, et renoncer aux principes de liberté et d’humanité qui animaient les auteurs de la Constitution ? C’est abdiquer la souveraineté des États, car si le Congrès peut forcer tous les citoyens de la Confédération à maintenir l’esclavage , pourquoi ne décréterait-il pas l’extension territoriale de la servitude, et ne mettrait-il pas des esclaves partout? Le fait serait énorme, mais no serait qu’une application nouvelle d’un principe déjà établi.

Cette loi, qui a porté à l’esprit de la Constitution une atteinte si forte, et qui révolte les sentiments les plus nobles du cœur humain, a déjà excité des émeutes; plus d’un magistrat s’est refusé d’exécuter la loi, et l’un d’eux, un juge suprême de la cour de Vermont, a démandé qu’avant de saisir l’esclave et de rendre au maître sa propriété,

on lui présentât en justice l’acte de vente consenti par le Tout-Puissant. On peut-être sûr qu’il sortira des embarras sérieux de cette mesure inconstitutionnelle et inique. Le Sud triomphe en ce moment, mais il est aisé de prévoir une réaction prochaine, et qui sait si le principe même d’intervention qu’il a fait établir ne se retournera pas contre lui ?

Veut-on se faire une idée de la répugnance que soulève la loi des fugitifs, et en même temps de l’énergique résistance qui se prépare dans les cœurs, restés fidèles aux grandes traditions de 4a liberté, qu’on lise le passage suivant, tiré d’un discours prononcé par Théodore Parker (1). Parker, qui n’est pas connu en France, est l’un des esprits les plus étranges de notre siècle ; il a fondé à lui seul une église où il enseigne le Théisme pur, et cette église il la soutient par la vigueur de sa parole, donnant ce spectacle inouï do la philosophieérigéecn religion et pratiquée comme un culte. Le secret de Parker, ce qui lui permet de poursuivre cette œuvre impossible, c’est qu’il emprunte au christianisme sa morale, et se fait le défenseur des opprimés. La sanglante ironie de son discours fait songer aux tribuns de l’antiquité, et la façon dont il traite les Pharisiens du Nouveau-Monde prouve que la liberté est moins malade aux Etats-Unis qu’on ne le suppose charitablement.

« Je m’étonne souvent du bavardage de ces gens qui nous demandent d’observer le bill des fugitifs, une des lois les plus odieuses dans un monde d'odieuses lois ; une loi qu'on ne pouvait pas faire, qu’on ne doit pas respecter. Je m’étonne qu’on ose nous dire que la loi de Dieu, loi écrite dans le ciel et dans nos coeurs, ne nous ordonne jamais de désobéir à une loi humaine. Très-bien; acceptons qu’il en soit ainsi. Alors c’était le devoir de Daniel de renoncer à son culte sur l’ordre de Darius; et cependant Daniel priait trois fois par jour et les fenêtres ouvertes. Alors c’était le devoir de

(1) Discourse or lhe siale of nation, publié par le New T'ork Tribune.

Jean et de Pierre, que de renoncer à la prédication du christianisme et cependant iis répondirent : Jugez vous-mêmes s'il est juste devant Dieu d'obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu. Alors c'était le devoir d’Amram et de Jocliahed de prendre leur nouveau-né Moïse et de le jet ter dans le Nil ; car la loi du roi Pharaon qui ordonnait cette mesure était une loi constitutionnelle, et à Gosen on aimait aussi peu qu’à Boston la senlimentulilè politique. Et cependant Daniel n'obéit pas ; Jean et Pierre ne cessèrent point de prêcher l’Evangile ; Amratn et Jochabed refusèrent l'obéissance passive aux décrets du roi. Je crois que toute la force de l’homme le plus fort, employé pendant tout cet hiver aura quelque peine à renverser le jugement que le monde a prononcé sur ces U ois résolutions. Mais l’essai en est permis.

» 11 y a encore un autre cas dans la Bible, où la loi ordonnait une chose tandisque la conscience ordonnait justement le contraire. Voici les termes de la loi : « Les grands prêtres et les Pharisiens » rendirent un décret alin que toute personne sachant où serait le » Christ allât le dénoncer pour qu’on pôtle prendre. «Naturellement le devoir olliciel de chaque disciple qui savait où était le Christ, c’était de le livrer aux magistrats. (Jue Jacques et Jean abandonnassent tout pour s'attacher à lui avee beaucoup d’autres qui ne connaissaient pas la loi de Moïse et qui étaient maudits, que Marthe et Marie en prissent soin, qu’elles baignassent ses pieds de leurs larmes, et quelles les essuyassent avec leurs cheveux, il n’y avait là aucun mérite, car chacun peut remplir des devoirs qui lui sont agréables. Mais on trouva un disciple qui pouvait lui remplir un devoir desagréable. 11 alla courageusement trouver le maréchal du district de Jérusalem, qui se nommait Centurion, et lui livra son Sauveur. N’avait--il aucun attachement pour Jésus ? sans doute; mais il savait être maître de ses préjugés, tandis que Marie et Jean ne le pouvaient pas. Judas Iscariote a un assez mauvais renom dans la chrétienté; le Nouveau-Testament le nomme le liis de la perdit ion, et représente son action comme uu péché; il dit même que Satan s'était emparé de lui pour lui faire commettre cet acte odieux. Mais il semble qu'il y ait là une erreur tout au moins si nous en croyons nos iois républicaines et nos hommes d’État, Iscariote ne fit que remplir ses obligations constitutionnelles. 11 prit ses trente deniers, à peu prés quinze dollars (un Yankee l’eût fait pour dix, car il a moins de préjugés), c’était le prix

légal du service rendu. II est vrai que les chrétiens oui tenu tel argent pour criminel, et que même les Pharisiens, qui ne s'inquiétaient pas beaucoup de la loi de Dieu, u’osérent pas souiller le temple avec ce prix du sang ; mais ce n’en était pas moins de l’argent honorablement gagné, un salaire tout aussi honorable que celui que reçoivent pour un pareil service les commissaires ou députés du gouvernement des Etats-Unis. Quelle erreur! Judas Iscariote n’est pas un traître ; c’était un grand patriote. Il vainquit ses préjugés, remplit un devoir pénible, rendit un service de la plushaulc moralité; il maintint l'empire de la loi et de la constitution, et il fit tout ce qu’il put pour sauver Y Union. C'était un saint; il n’est pas d’un cheveu moins grand que le premier des apôtres. Z m loi de Dieu nous ordonne de ne jamais désobéir à la loi humaine :

SAXCTE ISCARIOTE, OUA PUO XOBiS.

» Sachez-le bien, il n’est au pouvoir de personne d'arrêter la marche delà liberté. Je ne crains rien à cet égard ; rien, parc e que je crois au Dieu éternel. Vous pouvez rendre vos décrets, nous en appellerons toujours à la loi suprême, et le temps empotera tous les décrets qui la contrarient. Vos lois n'obligent pas Dieu. Vous pouvez rassembler toute la paille et tout le foin de la terre et en faire des cordes pour enchaîner la mer; aussi longtemps que les Ilots seront tranquilles, vous pourrez dire : Voyez j’ai enchaîné l’Océan. Vous pouvez aboyer après la loi de celui qui tient dans sa main la terre comme un bouton de rose, les océans comme une goutte de rosée; vous pouvez dire; Voyez comme les Ilots déposent leur furie. Mais quand viendra le vent ! »

Il y a un grand enseignement dans cette éloquence violente et qui nous mène si loin de Clianning. Elle prouve combien des deux parts la lutte s’envenime et montre qu’on ne gagne rien à dédaigner les sages avis d’une voix impartiale et modérée, car on se trouve bientôt en présence d’une passion que rien u’arrète, et qui est plus disposée à agir qu’à parler.

Le bill qui constitue les territoires de Nebraska et de Kanzas, bill rendu le 30 mars 1854, est plus dangereux encore que le bill des fugitifs. Le Nebraska et le Kanzas sont deux immenses territoires compris entre l’État do Missouri et les

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