ÉCLAIRCISSEMENTS
Dans les chapitres précédents j’ai essayé de démontrer que l’esclavage est la violation de droits sacrés, et un grand crime. Mais ici s’élève une question. On demandera si, par ce langage, j’entends accuser le propriétaire d’esclaves d’un crime personnel. C’est un devoir de s’expliquer clairement sur ce point. La sympathie pour l’esclave a sou\ent dégénéré en injustice à l'égard du maître. Je désire donc qu’il soit bien compris qu’en rangeant l'esclavage entre les plus grands crimes, je parle du mal éprouvé par l’esclave, et non pas du caractère du maître. Ce sont deux choses distinc, tes, et la première n’entraîne pas nécessairement la seconde. Le mal est le même pour l’esclave, quelle qu’en soit la cause ou l’intention ; mais c’est l’intention qui fait le crime ou l’innocence de l’action. De ce qu’un homme soutire une grande injure il ne s’ensuit pas que l’auteur de l’outrage soit dépravé; car il peut mal faire sans en avoir conscience, et même en s’imaginant qu’il fuit Lien. Nous connaissons peu la science morale et la nature humaine, si nous ne savons pas que ce qui constitue le crime, ce n’est point l’acte extérieur,
mais bien le mépris de ce que nous dicte la conscience; et trop souvent la conscience est obscurcie par l’éducation, ou par d’autres influences funestes. Personne n’a une conscience parfaitement juste, et on ne comprend pas toujours tous ses devoirs. Chacun de nous partage jusqu'à un certain point les erreurs de la société où il vit. 11 en est qui sont égarés par l’énergie même avec laquelle ils veulent remplir quelque devoir particulier. Comme l’intelligence, en saisissant une vérité, lâche souvent celles qu’elle tient, et en se livrant à une seule idée, tombe dans l’exagération; ainsi le sens moral , en s’adonnant à une seule pratique de la philanthropie, oublie d’autres devoirs, et on peut violer des préceptes importants, dans la passion d’en pousser un seul à la perfection.
Trop d’exemples prouvent combien l'homme est sujet à l’erreur morale. Tel usage qui nous inspire de l’horreur semble non-seulement innocent, mais méritoiie à ceux qui y ont été habitués dès l’enfance. 11 faut donc juger les autres non point par nos lumières, mais par celles qui les éclairent. 11 faut nous mettre à leur place et songera l’indulgence dont nous aurions besoin si nous étions dans leur position. No6 pères faisaient la traite des noirs. Quelques-uns de nous ont vu des nègres arrachés de l’Afrique, qui ont vieilli sous le toit de nos parents. Ncs pères faisaient une action qu’on flétrit aujourd’hui du nom de piraterie. Étaient-ils donc le rebut de Ja terre? N’y a\ ait-il point parmi eux les hommes les plus vertueux de leur temps? La religion, dans les siècles passés, a ét>é la violation des droits sacrés de la conscience. Que de sectes ont été persécutrices et ont répandu le sang ! Leurs membres étaient-ils
donc des monstres de dépravation? L’histoire est remplie des crimes qu’on a commis sans en soupçonner l’horreur, et souvent même en croyant accomplir un devoir impérieux. Un homme, né au milieu des esclaves, habitué dès l’enfance à ce genre de vie, élevé par des parenls vénérés dans l’idée que l’esclavage est nécessaire, et associant cette idée à tout ce qu’il respecte, trop familiarisé d’ailleurs avec les maux de la servitude pour en voir et en sentir la grandeur, ne peut guères considérer cette institution du même oeil que des observateurs impartiaux et éloignés. Qu’on ne dise pas qu’il est coupable de repousser la lumière qu’on lui présente. Sommes-nous toujours disposés à recevoir les lumières nouvelles? Est-il étonnant que cet homme ait quelque peine à reconnaître la criminalité d’un abus que la prescription a sanctionné et qui s’est tellement mêlé à toutes les habitudes, toutes les occupations, toute l'économie de sa vie , qu’il ne peut concevoir l'existence de la société sans cet élément qu’il trouve partout? Quoiqu’il se trompe gravement en ce point, ne peut-il pas du reste demeurer fidèle à l’idée qu’il se fait du devoir? Certes, si par cupidité et par égoïsme, il étouffe la voix de sa conscience, s’il fait taire son jugement, s’il repousse la lumière, il est v raiment coupable; s’il n’a pas assez d’énergie pour se résoudre à bien faire, dût-il perdre chacun de ses esclaves, il commet une grande faute. Mais qui de nous voit dans le cœur de cet homme? Aqui en sont révélés les secrels mouvements?
Allons plus loin. 11 y a des maîtres qui se sont dépouillés des préjugés naturels à leur position, qui voient l’esclavage tel qu’il est, et qui gardent l’esclave, par des vues généralement désintéressées; ces mai’
tres-Ià sont dignes des plus grands éloges. Ils déplorent et détestent l’institution ; mais convaincus que, dans l'état présent de la société, l’émancipation partielle n’amènerait que des malheurs pour l’esclave aussi bien que pour l’homme libre, ils se croient obligés de maintenir la servitude jusqu’à ce que l’État l’abolisse par une suite de mesures larges et calculées. Il y a là des gens qui frémiraient comme nous, à l’idée d’asservir un homme libre, mais qui sont effrayés par ce qu’ils voient de périls et de difficultés dans l’affranchissement de cette multitude qui est née et qui a été élevée dans l’esclavage. Il est beaucoup de maîtres qui nominalement possèdent l’esclave comme une chose, mais qui n’en usent cependant que pour son propre intérêt et dans un but d’ordre public. Ces hommes, qui rougiraient de garder l’esclave pour d’aulres motifs, les rangerez-vous 1 parmi les gens sans principes ?
Dira-t-on que par ces remarques j’atténue l’esclavage? Je répondrai que malgré tout, et quel que soit le caractère du maître, l’esclavage n’en est pas moins un joug pesant , et qui dépouille l’homme de ses droits les plus chers. L’esclavage n’en est pas moins une malédiction, parce qu’un long usage aveugle ceux qui le soutiennent sur les maux qu’il entraîne. Son influence n’en est pas moins funeste, quoique le maître ait pour lui sa conscience. La monarchie absolue n’en est pas moins un fléau, quoique parmi les despotes il y ait eu d’honnêtes gens. On peut détester et combattre de mauvaises institutions , sans condamner tous ceux qui les défendent , et même il est permis de voir chez nos adversaires de plus grandes vertus que dans notre parti. Le fait est , et on devrait l’avouer franche-
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ment, que dans les États à esclaves on trouve quelquesuns des plus beaux noms de notre histoire, et, ce qui est plus important, d’illustres exemples de vertu privée et de charité.
Il y a, cependant, et il doit y avoir, dans les pays d’esclaves, une classe nombreuse de gens qu’on ne peut trop sévèrement condamner. Il yabeaucoup de maîtres, beaucoup, nous le craignons, qui ne retiennent leurs semblables dans la servitude que par des motifs bas et égoïstes. Ils possèdent l’esclave pour en tirer un gain , juste ou injuste, peu leur importe. Us s’y attachent comme à leur chose, et n’ont aucune foi dans des principes qui diminueraient leur fortune. Ils le retiennent, non pour son propre bien on pour la sûreté de l’Etat, mais précisément comme ils font d’un cheval de labour, c’est-à-dire pour le profit qu’ils en peuvent tirer. Ils ne veulent pas qu’on parle des droits de l’esclave, car, victime ou non , il ne le lâcheront pas. C’est leur chose, et ils n’entendent pas s’apauvrir pouf l’amour de la justice.
Parmi les propriétaires d’esclaves, il y a sans doute une classe de pareils gens; combien sont-ils? c’est à leur conscience à le dire. Nous sommes certains qu’à cette classe existe; car, en pareil cas, la nature humaine doit arriver et arrivera toujours à ce déplorable résultat. Or, aux gens de cette espèce ne s’adressent nullement nos explications. I)e pareils hommes devraient trembler devant le cri de l’humanité outragée et de la vertu indignée. L’esclavage maintenu par l’intérêt est un crime. Celui qui n’a rien à opposer à l'émancipation, sinon qu’elle le rendrait plus pauvre, est tenu à une émancipation immédiate. Rien ne peut l’excuser d’en-
lever à ses frères les droits qui leur appartiennent; l’avantage prétendu de l’esclave et de l’État ne lui sert de rien. C’est avec le fouet que son égoïsme arrache un travail auquel il n’a point de droit. Chaque fruit du sol que la force fait produire à ses victimes devrait lui être plus amer que le fiel. Son or est impur. La sueur de l’esclave a souillé le luxe pour lequel elle a coulé. Mieux vaudrait pour ce maître injuste et égoïste vivre comme l'esclave, se couvrir du vêtement de l’esclave , manger la nourriture grossière de l’esclave, labourer la terre de ses propres mains, que de briller pendant le jour, et la nuit de reposer sa tête sur le duvet , aux dépens de son semblable, victime de son injustice et de ses caprices.
Nul de nos semblables, sachons-le bien , ne peut éprouver un tel outrage sans en tirer une vengeance terrible et immédiate. La corruption qui atteint l’ûme du coupable, la désolation de sa nature morale, sont un mal plus affreux que celui qu’il inflige. En émoussant sa sensibilité morale , le maître meurt à ce qui fait le bonheur de l’homme. En endurcissant son cœur contre ses semblables, il le dessèche pour toute joie véritable. Enfermant l’oreille à la voix de Injustice, il devient insensible à toutes les harmonies de l’univers, et change en reproche la voix de Dieu qui lui parle intérieurement. 11 peut réussir, cela est vrai, et tenir plus étroitement les malheureux qui font sa richesse; mais les chaînes dont il charge son âme sont plus lourdes , plus honteuses, que celles dont il charge les autres. Il n’y a pas de châtiment plus terrible que la prospérité du crime. Nul démon , épuisant sur nous toutes ses tortures, n’est aussi redoutable qu’un frère opprimé. Le
cri de la victime, qu’on n’entend pas sur la terre, on l’entend au ciel. Dieu est juste, et si justice se fait, l’homme iniquo souffrira cruellement. Personne ne doit donc profiter d’une action coupable. Toutes les lois de l’univers sont donc des lois contre le crime. Toute jouissance obtenue par une mauvaise action tournera donc en malédiction. Il n’y a pas dans la nature de loi plus irrévocable que celle qui lie le malheur au crime. Dieu est juste. Toutes les barrières que l’oppresseur oppose aux conséquences de son iniquité sont donc vaines, aussi vaines que s’il voulait arrêter l’Océan ou la tempête par l’effort de son bras. 11 peut désarmer l’esclave. Mais désarmera-t-il le Créateur de cet esclave? Il peut écraser l’esprit d’insurrection chez son semblable. Ecrasera-t-il le redoutable esprit de justice et de rétribution chez le Tout-Puissant? Il peut étouffer le murmure de sa victime. Étouffera-t-il cette voix qui parle dans le tonnerre , et qui rompra le sommeil de la tombe? Fera-t-il toujours taire la voix vengeresse qui lui parle au fond du coeur?
Je sais qu’on dira : « Tous voulez nous rendre pauvres. » Soyez donc pauvres, et remerciez Dieu de votre honnête pauvreté. II vaut mieux être pauvre qu’injuste. Il vaut mieux mendier que voler. Mieux vaut vivre dans un hospice, mieux vaut mourir, que de fouler aux pieds un de ses semblables, d’en faire une brute, dans un intérêt égoïste. Quoi ! est-ce que nous en sommes encore à apprendre « qu’il ne nous sert de rien de gagner le monde si nous perdons notre àme ? »
Qu’on ne réponde pas avec dédain que ce n’est pas à nous gens du Nord , connus par notre amour de l’argent, et livrés à des calculs égoïstes, qu’il appartient de
prêcher à autrui le mépris des richesses. Je n’entends pas défendre le Nord, quoique je puisse dire en vérité qu’on ne trouvera pas une société où les principes de la religion et de la inorale régnent davantage. Il en est, sans doute , beaucoup parmi nous qui , s’ils étaient propriétaires d’esclaves, aimeraient mieux mourir que d’ouvrir leur main de fer, et de renoncer à leur propriété humaine, pour satisfaire à la justice et aux commandements de Dieu. Nous avons des gens qui combattraient l'abolition, si cette mesure devait diminuer leur commerce avec le Sud. L’agitation présente n’est en grande partie ,’ que le résultat de ces principes mercenaires. Mais parce que le Nord donne la main au Sud, est-ce que l’iniquité doit rester impunie , ou faut-il au contraire l’attaquer? Est-ce que la ligue des méchants, la révolte du monde entier peuvent abroger la loi éternelle du ciel et de la terre ? Le trône de Dieu est-il tombé devant celui de Mammon? Faut-il que le devoir n’ait plus de voix, plus d’organe , parce que la corruption est universelle. Et n’est-ce pas une raison nouvelle pour donner un avertissement solennel de voir que partout, au Nord comme au Sud, on fait bon marché des droits de l’homme, quand il s’agit d’un peu d’argent ?