LES MAUX DE L’ESCLAVAGE
Le sujet de ce chapitre est pénible et repoussant. II ne faut pas cependant détourner nos yeux des souffrances humaines et de la contemplation du crime. Le Créateur a permis le mal, afin que nous le combattions par la foi, l’espérance et la charité. Nous ne devons jamais reculer devant le mal , à cause de son étendue et de sa durée, ni jamais supposer que sa puissance soit plus grande que celle du bien. Le mal est destiné à éveiller une sympathie profonde pour la nature humaine, à provoquer des sacrifices continuels pour la rédemption de l’homme. Une grande partie de notre mission sur la terre , c’est de lutter contre le mal sous ' toutes ses formes, et il y a des maux qui dépendent tellement de l’opinion, que les juger et les condamner sincèrement, c’est déjà contribuer à leur disparition. Ne reculons donc pas à la vue des souffrances humaines. La sympathie, quand nous n’aurions rien de plus à offrir, est encore un tribut agréable au Père universel.
Ce sujet demande qu’on évite scrupuleusement toute exagération; mais l'humanité exige qu’on dise honnêtement toute la vérité.
En traitant des maux qu’entraîne l’esclavage, je parle, on le comprend, de ses effets généraux, et non de ses elïets universels, de son action ordinaire, et non de ses résultats infaillibles. Il y a entre les esclaves les mêmes différences naturelles qu’entre les hommes libres, et il y a aussi une grande diversité dans leurs situations. L’esclave de la maison choisi pour son adresse et sa fidélité . qui vit au milieu des habitudes , des agréments, des raffinements de la civilisation, qui est admis à un certain degré de confiance et de familiarité, et qui paye ces privilèges de son attachement, a nécessairement plus d’instruction , plus de manières que l’esclave des champs , absorbé par un travail monotone, et soumis à l’influence de compagnons aussi dégradés que lui-même. Là aussi l’artisan trouve un avantage manifeste dans des occupations qui donnent à son esprit une plus grande activité. Enfin, parmi les esclaves comme parmi les hommes libres, on trouve des individus pour qui la nature semble partiale, et qui sont portés par instinct vers le bien. Je parle des influences naturelles, générales de l’esclavage. Là, comme partout ailleurs, il y a îles exceptions dont le nombre augmente avec le progrès moral de la société où vit l’esclave; mais ces exceptions ne déterminent pas le caractère général de l’institution. L’esclavage a des tendances générales qui tiennent à sa nature même, et qui prédominent partout où il existe. Mon intention est de traiter maintenant de ces tendances.
I. Le premier des maux de l’esclavage, c'est son influence morale. Partout elle est dégradante. Le langage ordinaire nous l’apprend. La plus grande injure
qu’on puisse adresser à quelqu’un, c’est de lui dire qu’il est servile. Avoir l’esprit d’un esclave, c’est être tombé, au degré le plus bas. Nous ne pouvons donner à l’esclavage un nom pire que le sien. Les hommes ont toujours reculé avec horreur devant cette condition comme étant le comble de l’avilissement. Il n’est pas de châtiment, hormis la mort, qui ait été plus redouté , et souvent même on a supporté la mort pour échapper à la servitude.
Quand on parle de l’influence morale de l’esclavage . ce qui frappe d’abord , c’est que la servitude détruit la conscience et l’esprit de l’homme. I/esclave, regardé et traité comme une chose, acheté et vendu comme une brute, privé des droits de l’humanité, sans protection contre l’insulte, servant d’instrument, et dompté systématiquement de manière à ce qu’il soit une machine maniable et utile, peut-il ne pas se considérer comme un être déchu? Que son esprit doit être écrasé ! Comment se respectera-t-il Jui même ? Il se plie à la servilité. Ce mot emprunté de sa condition , exprime Lien la ruine que l’esclavage a faite en lui. L’idée qu’il a été créé pour la vertu et le bonheur, éclaire à peine son esprit. Être l’instrument du bien physique et matériel d’un autre , dont la volonté est sa loi suprême, voilà ce qu’on lui enseigne à regarder comme la fin de son être. C’est là qu’est le mal de l’esclavage. Le fouet , la prison , et même les horreurs de la traversée d’Afrique, ne sont rien en comparaison de celte extinction d’une conscience humaine, de cette dégradation qui d'un homme fait une brute.
L’esclave, dira-t-on, est habitué à son joug; sa sensibilité est émoussée; il subit sans en souffrir, sans même
y penser, un traitement, qui rendrait fous d’autres hommes. Mais où va cette apologie? A déclarer que l’esclavage a accompli son œuvre, qu'il a éteint l’intelligence, que l’homme est mort dans l’esclave. Est-ce donc à cause de cela que l’esclavage n’est pas un mal? Mais il n’est pas vrai, après tout, que celte œuvre de dégradation soit toujours poussée assez loin pour éteindre tout sentiment. L’homme est une créature trop grande pour qu’on la puisse ruiner entièrement. Quand il semble mort il ne fait que dormir. Au milieu du calme de l’esclavage, on entend parfois de tristes murmures qui montrent que l’Ame est encore vivante, que l’idée des droits de l’homme ne peut être entièrement effacée d’uu cœur humain.
Il serait trop pénible, et il n’est pas nécessaire d’indiquer en détail tout ce qui brise l’esprit dans l’esclavage. Je ne citerai qu’un exemple : la vente des esclaves. L’usage d’exposer en vente ses semblables, d’avoir des marchés d’hommes comme on a des marchés de bétail, d’examiner les membres et les muscles d’un homme et d’une femme comme on fait de ceux d’un animal, de soumettre au marteau du commissaire-priseur des êtres humains, et de les livrer, au plus offrant comme une marchandise, tout cela est une telle insulte à notre commune nature, une telle dégradation pour la pauvre victime, qu’on a peine à croire que de telles choses se passent ailleurs que dans un pays barbare.
Si nous considérons que dans la condition de l’esclave tout n’est qu’injuslice et par conséquent, que toutes ses notions de devoir sont bouleversées, il deviendra plus évident encore que c’est l’être moral que la servitude
atteint dans l’esclave. Habitué, dès l’enfance, à voir tous ses droits méprisés, toutes les idées qu’il peut se faire des droits humains sont confuses et troublées. Il ne les comprend pas, ou, s’il les comprend, comment les respectera-t-il , en voyant le droit toujours violé en sa personne ? Tous, nous pouvons sentir quelle atteinte reçoit le caractère de celui qui vit dans une atmosphère d’injustice. Vivre dans un état de société dont l’injustice est l’élément, et l’élément qui domine tout, c’est une épreuve trop forte pour la nature humaine, surtout quand on ne fait rien pour en balancer l’influence.
Aussi l’esclave saisit-il à peine les distinctions les plus communes de la morale. Ce n’est pas chose facile que de lui inculquer le respect de la propriété, celte loi fondamentale de la société civile. Son indélicatesse est proverbiale; voler le maitre n’est pas un crime. L’emploi de la force pousse toujours à la fraude ; mais combien ce résultat n’est-il pas inévitable quand la force est employée pour arracher à l’individu son travail , sa propriété naturelle , et cela sans qu’on fasse rien pour qu’il y consente! iS'ous étonnerons-nous que la conscience d’un homme sans éducation et qu’on outrage journellement, lui permette d’user de représailles, autant qu’il le pourra? C’est ainsi que la première vertu sociale, la justice, est minée chez l’esclave.
Que l’esclave cède à la débauche, au libertinage , et en général à tous les excès des sens , c’est à quoi nous devons aussi nous attendre. Sacrifié aux jouissances d’autrui, ne connaissant d’autres plaisirs que ceux des sens, sans respect de lui-même, et n’ayant rien à gagner dans la vie, comment peut-on espérer qu’il saura se conduire? Comment ne deviendrait-il pas naturelle-
ment, je dirais presque nécessairement, la créature de la sensation, de la passion, du moment présent ? Que lui promet l’avenir pour l’aider à vaincre ses désirs? Cette condition meilleure à laquelle les autres hommes immolent l’ardeur de leurs sens ne s’est jamais ouverte devantlui. Le respect de soi même, la puissance de l’opinion, autre frein pour les hommes libres, ne peuvent rien pour sauver des excès et de la dégradation une classe si abjecte. Certes, l’empire personnel est la dernière vertu qu’on puisse attendre de l’esclave, quand on songe qu’il est soumis à un pouvoir absolu, et habitué à n’être que l’instrument passif d’une volonté étrangère. On le forme à la lâcheté , et la lâcheté est la compagne naturelle des vices les plus bas. L’oisiveté c’est le paradis pour l’esclave qui travaille sans espoir de récompense. C’est ainsi que l’esclavage le dépouille de toute force morale, et en fait la victime des sens et des passions.
Que l’esclave trouve dans sa condition peu d’aliment pour les vertus sociales, c’est ce qu’il est facile de comprendre, en considérant qu’il n’a guères de rapports qu’avec un maître absolu ou avec les compagnons de sa servitude; c’est-à-dire avec l’homme qui l’outrage, et des compagnons qu’il ne peut respecter, et dont il voit la dégradation. Sa dépendance d’un maître relâche les liens qui l’attachent aux autres hommes. 11 n’a point de patrie à chérir, point de famille qu’il puisse appeler la sienne, point d’intérêts publics qu’il puisse embrasser, rien qui le pousse à quelque généreuse action. Les liens, les attachements, la responsabilité , toutes ces choses par lesquelles la Providence éveille dans notre âme des nlTeciions désintéressées et profondes, ont été arrachées
de sa vie. Une autorité arbitraire, un despotisme irrésistible, en lui enlevant la possession de lui-méme et en le plaçant en dehors des influences naturelles de la société, éteignent dans son cœur le sentiment de ce qu’il doit à lui-méme et à la grande famille qui l’entoure.
Les effets de l’esclavage sur le caractère sont de nature si variée qu’on pourrait singulièrement étendre cette partie de la discussion ; mais je ne toucherai qu’un point. Considérons, un moment, le grand motif qui oblige l’esclave à travailler. Le travail, sous une forme ou une autre, a été établi par Dieu pour servir au progrès et {lu bonheur de l'homme; le travail emploie la plus grande part de la vie, de sorte que le Motif qui pousse au travail a une immense influence sur le caractère. C’est lui qui détermine si le but de la vie sera atteint ou manqué. Celui qui travaille, conduit par des motifs honorables, par des affections domestiques, par le désir d’atteindre un bonheur et des avantages plus grands, trouve dans son labeur le moyen d’exercer et de fortifier sa vertu. Le journalier qui, d’une main calleuse et à la sueur de son front, gagne du pain pour une femme et îles enfants qu’il aime , s’élève, par ce généreux motif, à la vraie dignité; et quoiqu’il n’ait pas le poli du monde, c’est un être plus noble que ceux qui croient que la richesse les dispense de servir leurs semblables. Mais le travail de l’esclave 11e donne aucune dignité, n’exerce aucune vertu; il est toujours et partout une dégradation. Et ainsi ce que Dieu a destiné à l’amélioration de l’homme deviëut une malédiction.
Le motif qui fait agir l’esclave le dégrade. C’est le fouet ; c’est le châtiment corporel ; c’est la peine physi-
que que lui inflige un de ses semblables. Sans doute l’habitude adoucit le travail pour l’esclave, comme pour les autres hommes. Mais le motif qui le fait agir n'est pas là. Otez le fouet, l’esclave ne fera rien. Son travail ne profite ni à sa femme ni à son enfant. Le mol if qui l’aiguillonne est un motif avilissant. L’État a recours, il est vrai, au fouet, quand nul autre moyen ne peut détourner du crime (I); mais celui que le fouet seul empêche de mal faire est entre les plus déchus de sa race. Travailler le fouet devant les yeux , sous la menace des coups, c’est être exposé à une insulte perpétuelle, à une influence dégradante. Chaque mouvement du corps qu’une telle menace commande, est une blessure faite à lYunc. Qu’il doit être difficile à celui qui vit sous le fouet de se respecter lui-même ! Quand cette crainte remplace tous les nobles motifs que Dieu a établis, c’est la mort des sentiments les meilleurs, les plus élevés de notre nature. 11 appartient à l’homme de braver la douleur physique en face de la honte, de l’affronter en faisant le bien, d’accomplir l’œuvre de la vie sous un autre empire que celui de la peur. Il appartient à la brute d’être gouvernée par le fouet. Encore voiton la brute même agir par de plus généreux instincts. Le cheval de race ne supporte pas le fouet. Abaisserons-nous l’homme au-dessous du cheval ?
Qu’on ne dise pas que ces châtiments sont rares. S’il en est ainsi, tant mieux; mais ce n’est pas là le point principal. Ce n’est pas de la peine qu’on se plaint, mais de l’action qu’elle a sur le caractère, quand on en fait
t' Le châtiment du Coud est en usage dans les prisons d'Amérique et d'Angleterre F.di!.).