II. Après avoir considéré l’influence morale de l'escla
vagc, je viens maintenant à son influence intellectuelle; c’est encore un grand sujet. Dieu nous a donné l’intelligence pour la cultiver; et un système qui la dégrade, et qui ne peut se soutenir que par cet abaissement, contrarie un des desseins les plus bienveillants de la Providence. La raison, c’est l’image de Dieu dans l’homme, et la capacité de nous élever à la vérité, est un des dons les plus précieux que nous ait fait le Ciel. Exercer l’intelligence c’est la fin principale des circonstances où nous sommes placés , des rapports de l’enfant avec ses parents, et de la nécessité où il se trouve plus tard de pourvoira ses propres besoins et à ceux d’autres individus. Et ce n’est pas seulement dans la jeunesse que se fait l’éducation de l’intelligence ; car l’expérience de la vie mûrit et fortifie les facultés bien plus encore que les liv res et les collèges.
Or, l’esclave est dans une condition qui tient son esprit dans uneenfance et une dépendance perpétuelles. Quoiqu’il vive dans un pays de lumières, peu de rayons parviennent jusqu’à son intelligence obscurcie. Il n’a point de parents qui se fassent un devoir de l'instruire; on ne lui donne d’autre maître que le commandeur, quile rompt dès l’enfance aux tâches serviles, l’œuvre de toute sa vie. Nul livre n’est ouvert à sa jeune curiosité. A mesure qu’il avance en âge, nul stimulant nouveau ne vient remplacer les leçons de ses premiers maîtres. Il n’est pas livré à lui-même; on ne l’abandonne pas à sa propre énergie. La vie ne lui offre point de récompenses qui éveillent ses facultés endormies. Nourri et vêtu par autrui comme un enfant, conduit à chaque pas, condamné, pour la vie, à parcourir le même cercle monotone de travail. il vit et meurt sansqueses facultés entrent en jeu,
souvent même dans une ignorance brutale de sa nature spirituelle. Et ce n’est pas tout. Si la charité veut lui apporter quelque instruction, on la repousse. Il n’est pas permis d’instruire l’esclave. On lui cache avec • jalousie la lumière. On fait taire la voix qui lui parlerait comme à un homme. 11 ne faut pas même qu’il apprenne à lire la parole de Dieu. On écrase à dessein un esprit immortel.
On dit, je le sais, que l’ignorance de l’esclave est nécessaire à la sécurité du maître et à la tranquillité de l’État, et cela est vrai. L’esclavage et la science ne peuvent pas vivre ensemble. Instruire l’esclave, c’est briser sa chaîne. Pour qu’il ne fasse pas de mal, il faut qu’il reste aveugle. On ne peut pas le laisser lire , dans un siècle éclairé , sans exposer le maître; car que pourrait-il lire sans y trouver quelque allusion aux outrages dont il est victime t Si ses regards tombaient sur la Déclaration d’indépendance, quel éclat aurait pour lui cette vérité que « tous les hommes sont nés libres et égaux » Toute science fournit des arguments contre l’esclavage. De tout sujet jaillirait la lumière pour lui montrer que ses droits sont inaliénables et qu’ils sont outragés. L’exercice même de son intellligenee lui donnerait la conscience qu’il a été créé pour être quelque chose de plus qu’un esclave. Je reconnais donc la nécessité où est le maître de tenir l’esclave dans les ténèbres. Mais quel argument plus fort peut-on imaginer contre la servitude? Cette nécessité oblige le maître à dégrader l’ûme de l’esclave; à se mettre en guerre contre l’intelligence humaine, à empêcher ce progrès qui est dans les desseins du Créateur. « Malheur à celui qui enlève la clef de la science! » Tuerie corps est un grand crime. Nous
ne pouvons pas tuer l'esprit, mais nous pouvons l'ensevelir dans une léthargie qui est l’image de la mort; estce là une légère faute aux yeux du Créateur?
Qu’on ne dise pas que presque partout -les classes ouvrières sont condamnées à l’ignorance , et privées des moyens de s’instruire. Les avantages intellectuels du travailleur libre, qui a la charge de sa personne , l’élèvent bien au-dessus de l’esclave ; aussi voit-on sans cesse des esprits supérieurs sortir des classes les moins instruites. D’ailleurs, dans les pays libres, il n’est pas défendu à la philanthropie de travailler au progrès des ignorants. On enseigne, et on n’enseigné pas en vain, l’obligation où sont les riches et les hommes éclairés d’élever leurs frères moins favorisés. La bienfaisance empiète sans cesse sur le terrain de l’igno • rance et du crime. Au contraire, dans les sociétés sur qui pèse la malédiction de l’esclavage, la moitié de la population , quelquefois davantage, est abandonnée à dessein, systématiquement, à une ignorance désespérée. Élever cette masse jusqu’à l’intelligence, lui apprendre à se gouverner elle-même, c’est un crime. Une sentence de dégradation perpétuelle a été prononcée contre une grande portion de la race humaine. De ce point de vue, qu’il est grand le mal que fait l’esclavage !
III. Je passe maintenant aux influences domestiques de l’esclavage; et c’est un sombre tableau. L’esclavage détruit virtuellement les relations domestiques. Il brise les liens les plus sacrés qu’il y ait sur la terre. 11 viole le foyer. Il déchire les affections les plus chères. Les liens de famille sont antérieurs à ceux de la société et, ici-bas, ont un prix bien plus grand. C’est à la
famille que le cœur doit son premier battement et elle ouvre en lui les premières sources de l’amour. Le foyer est l’école des vertus humaines. Sa responsabilité, ses joies, ses douleurs, ses sourires, ses larmes, ses espérances et ses inquiétudes forment le principal intérêt de la vie humaine. Qu’on aille où on voudra, le foyer est toujours le pôle vers lequel le cœur se tourne. C’est sa pensée qui donne de la vigueur à notre bras et qui allège nos fatigues. C’est lui qui occupe notre cœur quand nous sommes au loin. C’est là que sont nos plus chers trésors. Dieu a mis également à la portée de tous les hommes le plus grand bonheur dont on puisse jouir sur la terre, en leur préparant à tous le sanctuaire du foyer. Mais le foyer de l'esclave ne mérite pas ce nom. Pour lui ce n’est pas un sanctuaire, cette maison ouverte à la violence, à l’insulte, à l’outrage. Ses enfants appartiennent à autrui, c’est un étranger qui en prend soin , un étranger qui en dispose. Le poids le plus doux dont le cœur puisse être chargé : le bonheur de son enfant , on ne le lui laisse pas porter. L’esclave ne vit pas pour sa famille, il vit pour un maître. 11 ne peut pas améliorer le sort des siens. 11 ne peut protéger contre l’insulte ni sa femme, ni sa fille. On peut les lui arracher, les vendre comme des bêles de somme, les envoyer il ne sait où, là où il ne pourra plus les voir, ni avoir de leurs nouvelles, ni les assurer de son amour. Pour l’esclave, le mariage n’a pas de sainteté. La volonté d’un autre peut à l’instant en briser Je lien. Sous ses yeux, on peut fouetter sa femme, son fils et sa fille, sans qu’il puisse lever un doigt pour les défendre. Il voit les marques du fouet sur le corps de sa femme et de son enfant. C’est ainsi que Je foyer de l’esclave est
profané. C’est ainsi que les plus tendres rapports, que Dieu a institués pour tous les hommes, dont il a fait les principales sources de bonheur et de vertu , on s’en joue avec autant de caprice que de cruauté. Quel plus grand outrage que d’entrer dans la maison d’un homme, et d’arracher d’auprès de lui les êtres que Dieu lui a unis parles liens les plus sacrés? Chacun peut se mettre, par la pensée, dans cette situation. Toute mère a un coeur pour la sentir.
Et qu’on ne dise pas que l’esclave n’a pas la sensibilité des autres hommes. La nature est trop forte pour que l’esclavage lui-même puisse la vaincre. La brute même a des affections maternelles. Mais supposons que les liens de père, d’époux, puissent être brisés chez l’esclave, sans qu’il en souffre. Quelle malédiction est donc l’esclavage , s’il peut frapper le cœur d’une insensibilité plus que brutale, s’il peut abaisser la femme mère au-dessous de l’ourse polaire qui « hurle et meurt pour les petits qu’on lui a pris. » Mais non, il n’est pas vrai que la servitude change l’esclave en pierre. Elle lui laisse assez de sensibilité pour que ces outrages domestiques lui causent des soufirances répétées et profondes. Il est vrai cependant que l’esclavage émousse les affections naturelles. L’épouse, élevée dans une condition peu favorable à la pureté et à l’honneur de la femme, l’épouse qui est exposée au fouet, que le caprice d’un maître peut arracher à son mari, sans qu’il ait le droit de la soutenir ni de la protéger, l’épouse, si l’on peut lui donner ce nom, peut-elle être aimée et honorée comme une femme doit l’être? Ou bien, sous une institution qui détruit la dépendance filiale aussi bien que l’autorité et les soins paternels, peut-on s’at-
tendre à cet amour qui unit le père et les enfants? L’esclavage, en souillant la chasteté de la femme , sèche dans la racine les affections et les joies domestiques. La femme élevée dans la dégradation, placée sous le pouvoir et à la disposition d’autrui, et à qui on n’a jamais montré le bonheur d’un mariage inviolable et honoré, peut-elle avoir les sentiments et les vertus de son sexe. On l’a flétrie dès ses jeunes années. Ceux qui ont des filles comprendront quel est son sort. Ainsi chez les hommes libres comme chez ceux qui ne le sont pas, le libertinage est le résultat naturel de l’esclavage qui souille tout. Chez les uns comme chez les autres, le bonheur domestique périt par ce fatal contact.
N’est-il pas étonnant, qu’en des pays civilisés, il y ait des hommes assez endurcis par l’habitude pour attaquer sans remords la paix, la pureté, et la sainteté de la famille , pour séparer ceux que Dieu a unis, pour ruiner des ménages par des moyens plus tristes que la mort ! Et tout cela pour gagner de l’argent ! Quoi ! est-ce que des hommes, ayant des sentiments humains, peuvent ainsi s’enrichir par la désolation des familles? On nous parle d’États du Sud, où l’on s’enrichit par l’élève des esclaves. De toutes les industries, certes c’est la plus abominable. Quoi! élever des hommes comme > du bétail ! élever des familles humaines comme des troupeaux de porcs, et puis les disperser aux quatre vents pour un misérable profit ! De toutes les malédictions lancées par l’homme contre son semblable, en est-il une plus terrible, plus fatale, que le soupir d’une mère à qui une cupidité sans entrailles arrache son enfant? Si la voix du sang monte jusqu'à Dieu, certes on entend ce cri dans le Ciel.
Et qu’on ne dise pas que dans* toutes les conditions de la vie les familles sont souvent séparées. J’en conviens, mais c’est l'affection qui les sépare. L’époux quitte sa femme et ses enfants, afin de pourvoir à leurs besoins, et il les emporte avec lui dans son cœur et ses espérances. Le matelot, pendant son quart solitaire, songe à son foyer, et dos voix bien connues arrivent usqu’à lui au milieu des flots mugissants. Le père envoie au loin ses enfants, mais il les envoie pour qu’ils réussissent, et pour les presser de nouveau sur son sein avec une joie qu’a doublée la séparation. Sont-ce là les séparations de l’esclavage ? Et celui qui a dispersé les familles des autres, peut-il demander à Dieu de bénir la sienne?
IV. Voyons un autre vice considérable de l’esclavage. L’esclavage engendre et favorise la cruauté. Je ne dis pas que la cruauté en soit le résultat universel, habituel, infaillible. Grâce à Dieu , ce n’est pas en vain que Je christianisme est entré dans le monde. Là où il n’a pas renversé les mauvaises institutions, il les a du moins adoucies. L’esclavage chez nous diffère autant de la servitude antique que de celle que les Espagnols imposèrent aux Indiens du sud. Il y a ici une disposition toujours croissante à augmenter le bien-être de l’esclave , et nous devons nous en réjouir. Mais, en même temps , il faut nous rappeler, qu’avec les lumières de notre époque , et dans un pays où l’on comprend le christianisme et les droits de l’homme, une dureté moins grande qu’autrefois peut être néanmoins plus coupable que la férocité des siècles moins éclairés. La cruauté malgré des formes moins terribles est aujourd’hui un plus grand
crime que les usages atroces de l’antiquité qui nous font frémir d’horreur. « Dieu a fermé les yeux sur ces temps d’ignorance, mais aujourd'hui il appelle partout les hommes à se repentir. # On doit aussi considérer que la plus légère cruauté exercée envers l’esclave est une aggravation d’outrage ; parce qu’il est injustement tenu en servitude, injustement possédé. Nous condamnons l’homme qui poursuit avec rigueur une réclamation légitime. Que faut -il donc penser du fouet et des coups employés comme moyen de maintenir un pouvoir injuste et usurpé , et d’arracher un travail qui ne nous appartient pas?
J’ai dit que la cruauté n’était pas dans les habitudes de nos États à esclaves. On ne peut cependant douter qu’il n’y ait encore trop d’abus. Il nous vient de là bas des récits qui déchirent l’àme; et nous savons qu’au fond ils sont vrais , parce qu’il estimpossible qu’une grande partie , peut-être la majorité de la population , puisse être rompue à une soumission passive , illimitée , sans des exemples d’une terrible sévérité.
Ne dites pas, comme on le fait quelquefois, que partout ailleurs , il y a des actes de cruauté comme dans les pays, d’esclaves. Admettons cela; mais chez toutes les nations civilisées que ne flétrit pas l’esclavage, un des principaux objets de la législation c'est d’empêcher toute espèce de cruauté , et de punir quiconque , de gaîté de cœur, torture ou blesse son semblable ; tandis <jue l’esclavage affranchit la férocité de tout frein , et lui permet de s’assouvir impunément.
Ces actes de barbarie , dira-t-on , n’excitent nulle part plus d’horreur que dans le Sud. Soit. On les abhorre , mais on les permet. La société donne à l’individu le
pouvoir de déchirer son semblable. Elle déteste l’abus, mais elle confère un pouvoir dont certainement on abusera, et se dépouille ainsi de toute excuse à la barre de la justice éternelle. Elle répondra des crimes que ses lois ont protégés. L’intérêt du maître empêche, dit-on, ces cruautés. Est-ce que, dans nos rues, l’intérêt privé met le cheval de trait à l’abri de la brutalité? Et ne peut-on pas faire subir à l’esclave des souffrances infinies sans mettre en danger sa force ou sa vie?
Pour justifier ces accusations de cruauté , je n’aurai pas recours aux récits que nous entendons tous les jours , quelque bien établis qu’ils soient. Je les tiens pour faux, si l’on veut. C’est sur un autre terrain que je me place. Les récits peuvent mentir, mais notre expérience journalière de la nature humaine ne peut pas nous tromper. Je n’appelle pas de témoins, ou plutôt j’en appelle à un témoin présent partout, à un témoin qui se trouve dans chaque cœur. Qui donc a étudié son propre cœur ou observé celui d'autrui, sans voir que l’homme n’est pas fait pour être investi d’un pouvoir absolu, irresponsable sur son semblable! 11 enabusera. L’égoïsme de nos passions et l’orgueil de notre nature en abuseront aussi sûrement que l’orage dévaste, que l’océan se gonfle et mugit sous l’ouragan. On ne doit pas confier une si terrible domination à un être aussi ignorant , aussi entêté, aussi emporté que l’homme. 11 ne doit pas la désirer ; il devrait la redouter ; il devrait la repousser comme aussi dangereuse pour lui-même que pour autrui.
Le pouvoir absolu n’a pas été fait pour l’homme. Il y a, il est vrai , une exception à cette règle. Il y a un seul cas où Dieu met une créature humaine sans défense entre les mains d’autrui, C’est l’enfant; il est tout à fait
à la merci du père. Mais remarquez avec quel soin, je dirai presque avec quelle inquiétude, Dieu s’est précautionné contre les abus de ce pouvoir. II a placé dans le cœur du père un protecteur de l’enfant, auquel nulle puissance de la terre ne résiste. Il a préparé le père pour le dépôt qu’il lui confie, en lui apprenant à aimer son enfant plus que lui-méme. Nulle éloquence sur la terre ne touche autant que la plainte de l’enfant qui souffre. Nulle récompense n’est plus douce que le sourire de l’enfant. Nous disons que Dieu a mis l’enfant entre les mains du père. Ne serait-il pas plus vrai de dire qu’il a mis le père au pouvoir de l’enfant? Ce petit être envoie son père travailler et oblige sa mère à le veiller pendant le jour et la nuit, à tenir attachés sur lui ses yeux sans sommeil. Il n’est point de tyran qui impose un tel joug. C'est ainsi que Dieu a tout fait pour que le père ne pût abuser de sa puissance; et cependant on a vu des pères qui , dans un moment de colère, se montraient cruels envers leurs enfants. Faut-il donc confier à l’homme un pouvoir absolu sur ses semblables quand rien ne les recommande à son amour, quand ils appartiennent à une race méprisée, quand enfin il les regarde comme une chose, comme l’instrument de son plaisir et de son intérêt?
Je n’ai pas besoin de preuves pour démontrer les abus de cette autorité, et peu m’importe ce qu’on pourra dire , au contraire. Des millions d’hommes peuvent se lever et me dire que l’esclave souffre peu de la cruauté du maître. Je connais trop la nature humaine, l’histoire humaine, les passions humaines, pour croire à cette affirmation. Je n’accuse pas les propriétaires d’esclaves d’une dépravation particulière. Je les juge d’après
moi. Je dis que le despotisme corrompt toujours plus ou moins le cœur humain. Je dis qu’il faut au maître un empire sur lui-même, extraordinaire, miraculeux, pour le sauver de l'entrainement ou de la colère; et l’empire sur soi-même est-il la vertu que le despotisme produise de préférence? Alors même que le maître s’absout lui-même , il peut être coupable. Qu’il se défie de sa, propre conscience ! Il a commencé par outrager l’esclave, par le dépouiller de droits sacrés, peut-êtrè redouble-t-il l’outrage sans s’en apercevoir. La dégradation de l’esclave peut faire employer des traitements humiliants et barbares dont on ne soupçonne même pas la cruauté. C’est un des plus grands maux de l’esclavage que d’affaiblir la sensibilité morale , et de rendre aveu gle à l’injustice.
Mais supposons le maître rempli d’humanité. Après tout , il ne veille pas toujours sur l’esclave. Il a ses plaisirs qui l’appellent ; il est souvent absent. Sa terrible puissance il la délègue. Et à qui? A des hommes qui se sont préparés à gouverner les autres, en apprenant à se gouverner eux-mêmes ? A des hommes qui portent à l’esclave un intérêt profond? A des hommes sages, et qui connaissent la nature humaine? A des chrétiens, élevés dans la pureté et la charité? Mais qui, ne sait que la place de commandeur est la dernière que choisirait celui qui se respecte lui-même , et qui aime ses semblables? Qui ne sait combien de fois le commandeur souille la plantation par son libertinage , comme il en est le fléau par sa sévérité? C’est dans cette main qu’on place le fouet. Voici à qui l’on confie la plus sérieuse mission de la terre ! Le maître doit répondre des cruautés de son agent , comme s’’il en était l’au-
teur. Et ce n’est pas tout. Le maître fait plus que déléguer son autorité au commandeur. Que de fois il l’abdique au profit du marchand d’esclaves! A-t-il pesé la responsabilité d’une telle cession ? Ne sait-il pas qu’en vendant ses esclaves, qu’en les livrant à des mains sans pitié, il est sans pitié lui-méme, et qu’il rendra Compte à Dieu de toutes les barbaries dont ces malheureux seront victimes? La cruauté notoire des marchands d’esclaves n’est pas une invention; elle tient à leur métier. Voilà les hommes qui remplissent et souillent le siège de notre gouvernement (\) ; ce sont eux qui avec leurs marchés et leurs cachots transforment en moquerie ce nom de liberté dont retentissent les salles du congrès et font de nous le juste opprobre des na- 1 tions. N’est-ce pas cruauté que de placer les esclaves sous le fouet sanglant du marchand, pour qu’il les conduise comme un troupeau dans des régions éloignées, où ils passeront entre des mains étrangères , sans garantie de justice ni de pitié ? Quel cœur, à moins qu’il' J ne soit desséché par l’habitude , ne se soulèverait devant une telle barbarie ?
On voit que je n’appuie pas mon raisonnement sur’ des cas de cruauté inouïe; j’y attacherais moins d’importance qu’on ne le fait d’ordinaire, même quand ils seraient plus fréquents. Ces excès ne sont qu’une trèsfaible part de souffrances, en comparaison de ce que produisent des abus de pouvoir qu’on ne remarque pas. Des coups , des insultes , des privations , qui ne
(l)On sali que la ville de Washington, siège du congrès, était un grand marché d’esclaves; aujourd'hui ccf abus est supprimé (Edit.).
font pas de bruit et ne laissent pas de traces, font bien plus do mal que quelques actes de brutalité qui soulèvent l’indignation générale. Un être faible, méprisé, pour qui il n’y a ni défense, ni justice, qui vit dans une société armée contre lui, qu’on regarde comme une chose , et qu’on oblige à se soumettre absolument et sans résistance à la volonté d’autrui , peut n’avoir pas à souffrir des traitements féroces; il reste cependant exposé à une cruauté qui pour être moins visible et moins choquante, n’en cause pas moins des douleurs infinies.
Mais quand on prouverait qu’il n’y a pas de cruautés dans le Sud , nous ne devrions pas être moins contraires à l’esclavage que nous le sommes maintenant, car qu’est-ce que cela prouverait? Qu’on n’a pas besoin de cruauté. Et pourquoi n’en a-t-on pas besoin? Parce que l’esclave est tout à fait résigné à son sort. Celui-là seul, en effet, ne résiste plus à l’esclavage qui est entièrement imbu de l’esprit de servitude. Si le noir n’a plus besoin d’être puni, c’est que les sentiments de l’homme sont morts en lui , c’est qu’il n’a plus la conscience de ses droits, c’est qu’il est lâche, sans respect pour lui-même , et sans confiance dans ceux qui partagent sa dégradation. La tranquillité de l’esclavage, c’est celle que les légions romaines lassèrent dans l’ancienne Bretagne, c’est le calme de la mort. Pourquoi les Romains enchainaient-ils leurs esclaves pendant le jour, et la nuit les enfermaient-ils dans des cachots? Ce n’est pas parce qu’ils aimaient la cruauté pour elle-même, mais parce que leurs esclaves avaient le sentiment de leur misère , parce qu’ils apportaient des forêts de la Dacie quelque idée de la dignité de l’homme, ou qu'ils avaient goûté de la civilisation en des pays plus avan-
cés ; et chez eux cela se traduisait en violence et en révolte. 11 fallait user de cruauté avec de tels esclaves, car leur volonté n’était pas rompue à celle d’autrui , et l’esprit de l’homme libre n'était pas entièrement étouffé. Il faut que l’esclave éprouve un traitement cruel, soit intérieurement, soit extérieurement.
Il faut que l’ûme ou le corps reçoive le coup. Il faut que la chair soit torturée ou que l’esprit soit écrasé. Horrible alternative où en est réduit l’esclavage !
V. Considérons sous un autre aspect les maux de l’esclavage ; parlons de son influence sur le maître. Il est difficile de toucher ce point , sans offenser personne, mais autrement le sujet serait incomplet. J’abrégerai; je ne dirai pas comment l’esclavage détruit l’idée du droit chez le maître, affaiblit en lui la justice et la bienveillance, associe au travail l'idée d’une dégradation et fait de l’oisiveté un privilège honorable. Je me bornerai à deux considérations :
La première, c’est que l’esclavâge, plus que toutes les autres influences, nourrit la passion du pouvoir et tous les vices qui l’accompagnent. Il n’est point de passion qui demande un frein plus fort. Les crimes les plus odieux sont venus de ce désir de dominer et de / courber autrui sous le joug. Et l’habitude de sou- I mettre les autres à notre despotisme, a pour effet d’en - , flammer les penchants impérieux, hautains, orgueilleux, | égoïstes, de notre nature. L’homme ne peut pas, sans danger imminent pour sa vertu , posséder un de ses semblables, ou commander d’une manière absolue à ses frères. Dieu n’a jamais délégué ce pouvoir. C’est une usurpation sur son domaine, et elle nous mène à nous
mettre aussi bien au-dessus des lois divines que des lois humaines.
Sans doute ce penchant est jusqu’à un certain point combattu par l’esprit du siècle et le génie du christianisme; un honnête h,omme peut le vaincre; mais nous en voyons les résultats dans la corruption du sentiment moral qui n’est que Irop visible chez les pro- / priétaires d’esclaves. Un vif ressentiment de tout ce qu’on regarde comme un empiètement sur l’honneur, une jalousie extrême à l’endroit de la réputation , des colères furieuses, et le mépris de toutes les lois divines et humaines, quand il s’agit de rendre injure pour injure; voilà ce que prennent pour des vertus ces hommes dont l’orgueil a été nourri par le despotisme.
C’est ainsi que l’esclavage va droit à l’anéantissement de Ja règle chrétienne. L’humilité est par excellence l’esprit du christianisme. Il n’est point de vice que le Seigneur ait condamné plus sévèrement que l’esprit de domination. Traiter tous les hommes comme des frères , leur témoigner une bienveillance qui nous dispose à servir plutôt qu’à régner, céder de nos droits plutôt qu’usurper ceux d’autrui , pardonner les injures et non pas nous en venger ; gouverner notre cœur au lieu de briser celui d’un inférieur ou d’un ennemi : voilà le christianisme; religion trop élevée, trop pure pour que nulle part on l’entende ou on lui obéisse comme il le faudrait, mais qui rencontre une opposition toute particulière dans les habitudes et les idées qu’engendre l’esclavage.
Le maître s’estime, il est vrai, à raison même de son orgueil. Il a un sentiment de sa dignité qui impose à luimême et aux autres. Mais la vérité ne s’incline pas
devant la fierté de la contenance. La vérité morale, la vérité chrétienne, condamne l’orgueil, et ceux qui s'inclinent devant lui. Le respect de nous-mêmes, respect fondé sur la conscience de notre nature morale et de notre destinée immortelle, est, certes, un noble principe ; mais il comprend comme un élément essentiel le respect de tous ceux qui partagent notre nature. Ce prétendu sentiment de dignité qui se fonde sur l’assujettissement d’autrui à notre despotisme, est inhumain et injuste. 11 serait temps de comprendre les leçons du Christ. Tlus l’habitude de commander à des semblables injuriés et abaissés augmente l’orgueil , et plus on s’éloigne du véritable honneur, plus on descend aux yeux de Dieu et de la vertu.
J’aborde un sujet plus délicat, et sur lequel je ne m’étendrai pas. Posséder la personne d’autrui, avoir des femmes pour esclaves, c’est chose nécessairement funeste à la pureté d’un peuple. Que de pauvres créatures sans protection, à qui leur condition dégradée ôte le respect que la femme se doit à elle-même, servent à satisfaire d’autres passions que le gain, c’est chose inévitable. Aussi , dans une pareille société , les rênes sont-elles lâchées à la licence. La jeunesse, qui partout court des dangers, est ainsi poussée au vice par une force terrible. Et le mal ne s’arrête pas là. Le libertinage des jeunes années prépare les crimes de l’âge mûr. Est-il besoin de dire ce que devient la fidélité conjugale, et comment la sainteté des liens domestiques est respectée au milieu des habitudes , des tentations . des facilités que donne l’esclavage. Tant l’expiation est sûre et terrible, même dans cette vie 1 Ce n’est pas seulement dans la case de l’esclave que
le bonheur domestique est détruit. L’infidélité du maître flétrit les affections et les joies de son propre foyer. Un intérieur où la pureté et la constance n’existent plus a perdu son charme saint, ses influences bénies. Après ce que j’ai déjà dit, je n’ai pas besoin d’ajouter que cette corruption est loin d’étre universelle. Mais un pays d’esclaves est néanmoins souillé par le libertinage , et c’est un fléau plus mortel que la peste.
Je n’ai pas dit ce qu’il y de plus horrible. A la suite de ces liaisons coupables, plus d’un maître a des enfants qui naissent dans la servitude. La plupart de ces enfants , j’aime à le croire , sont protégés , et traités même avec faiblesse, pendant la vie du père; mais à sa mort, il en est beaucoup qui sont abandonnés aux chances d’un cruel esclavage. Ces cas-là ont dù augmenter, depuis qu’on a multiplié les difficultés de l’émancipation. Allons plus loin; on peut craindre quelquefois que le maître ne place ses propres enfants sous le fouet du commandeur, ou peut être ne les vende pour qu’ils aillent souffrir chez des étrangers les misères de la servitude. Je serais heureux d’apprendre que ces craintes sont fausses. Mais si elles sont vraies, alors notre pays, qui se dit civilisé et chrétien, est souillé d’un des crimes du monde les plus énormes. Nous envoyons des missionnaires chez les idolâtres; mais parmi les houtes du paganisme, je ne sais rien de plus hideux que cela. L’idolâtre qui dans un festin dévore l’ennemi de son pays, peut lever la tête à côté du chrétien qui vend son enfant et le livre à l’esclavage, pour en tirer un peu d’argent. Dieu me préserve d’accuser tout un peuple de ce crime ! Mais, quelque rare qu’il puisse
être , c’est le fruit de l’esclavage ; c’est l’exercice d’un pouvoir qui vient de l’esclavage, et il n’y a pas de loi pour l’empêcher ou le punir. Tels sont les maux qui naissent naturellement du libertinage engendré par la servitude.
VI. Je ne quitterai pas cette indication des maux que cause l’esclavage, sans dire un mot de son influence politique. Ce n’est pas que je veuille m’engager dans des discussions qui sont du domaine des économistes. Je ne répéterai pas, ce qui a été souvent prouvé, que le travail de l’esclave, est moins productif que celui de l’homme libre; et je ne montrerai pas comment une société diminue ses ressources en temps de paix, et sa défense en temps de guerre, quand elle dégrade ainsi la population ouvrière, lui ôte le goût du travail, et en fait un sujet d’inquiétude et d’effroi. Je veux seulement parler de l’influence de l’esclavage sur les institutions libres. On nous affirme gravement que cette influence est favorable, aussi suis-je obligé d’en dire deux mots. La liberté politique trouve, dit-on, force et sécurité dans la servitude domestique. Étrange façon , vraiment, d’assurer notre liberté que de violer celle d’autrui ! Parmi les nouveautés du siècle, la découverte la plus étonnante est celle qui nous apprend que dépouiller autrui de ses droits est le moyen de maintenir la sainteté des nôtres.
Et comment prouve-t-on que l’esclavage est un soutien pour les institutions libres? Commander à des esclaves nous inspire, dit-on, un esprit indomptable, et cet esprit est une garantie contre la tyrannie. Mais ne savonsnous pas que l’Asie et l’Afrique, pays d’esclaves dès
les premiers temps de l’histoire, ont été paralysés pen : dant des siècles et dépouillés de toute force virile' par le despotisme? Au temps de la féodalité, le baron, entouré de ses serfs, avait sans doute assez de fierté pour rester libre, si cet esprit était la véritable garantie delà liberté; mais peu à peu son orgueil a été' dompté, son pouvoir brisé ; un tyran plus fort que lui l’a abattu , et les descendants de ces nobles , qui seraient morts plutôt que de subir un maître, sont devenus des courtisans aussi souples que leurs pères étaient indomptables.
Mais, dit-on, les États libres de l’antiquité avaient des esclaves? Il y en avait aussi dans les monarchies du même temps. Auquel de ces gouvernements l’esclavage allait-il le mieux? Quel est celui qu’il soutenait? D’ailleurs, c’est par politesse que nous appelons les républiques anciennes des États libres. Rome, dans ses meilleurs jours, ne fut qu’une aristocratie, et les droits privés que la liberté a pour but principal de protéger ne furent pas mieux assurés par le triomphe graduel du peuple sur les patriciens. L’esclavage fut toujours le fléau de Rome. La grande majorité de la population libre, se déchargeant sur les esclaves de toute espèce de travail, devint une populace oisive, licencieuse, et cette foule sans principes fut, avec les esclaves , l’instrument toujours prêt de tous les crimes privés ou publics. Quand Clodius rôdait dans les rues de Rome pour assassiner Cicéron et les meilleurs citoyens, sa bande se composait en partie d’esclaves, limiers propres à cette œuvre sacrilège. La république, dans ses plus beaux jours, fut désolée et déchirée par les guerres serviles. Et M la Rome impériale fut écrasée par des
hordes sauvages, c’est que tous ses paysans étaient ou des esclaves, ou des hommes qu’on avait réduits à une condition servile , et qui n’avaient de libre que le nom ; Rome ne pouvait plus recruter ses légions que parmi les tribus barbares qu’elle avait naguères subjuguées.
Reste le grand argument en faveur des avantages politiques de l’esclavage. C’est tout simplement que l’esclavage exclut les classes pauvres et omrières de la franchise électorale et de la puissance politique ; or, c’est la turbulence de ces classes qui fait, suppose-t-on , le grand danger de la liberté. Mais dans les pays d’esclaves, est-ce qu’il n’y a pas de différence dans la condition des hommes libres? Est-ce qu’il n’v a pas des riches et des pauvres? Est-ce qu’il n’y a pas de démocratie? Athènes, avec son peuple d’esclaves, ne fut-elle pas la plus turbulente des démocraties? Et bien plus, est-ce que l’oisiveté et l’impatience de tout frein , vices ordinaires des citoyens dans un pays d’esclaves, n’engendrent pas un esprit de parti plus violent , des passions politiques plus ardentes, et ne donnent pas à l’ambition des instruments plus désespérés, qu’on n’en trouve chez les classes laborieuses d’une société où l'esclavage est inconnu ? Dans les deux grandes divisions de notre pays , où donc en appelle-t-on aux armes pour décider les querelles politiques? Est-ce dans les États à esclaves ou dans les États libres? Les ouvriers, lorsqu’ils ont été élevés à l’ombre d’institutions libres , et sous des lois égales, n’ont rien qui les pousse à abuser plus que d’autres de leurs droits électoraux. Lé travail de chaque jour, qui souvent les épuise, lés met d’ordinaire à l’abri des agitations politiques. Les plus
intelligents s'élèvent sans cesse à une aisance qui les attache à l’ordre public. Il y a aussi une division générale de la propriété , résultat d’un travail libre , qui devient un motif général pour défendre les lois. Ajoutez que les vertus domestiques et les sentiments religieux qui, dans un pays chrétien, pénètrent dans tous les rangs, et chez les travailleurs plus encore que chez les oisifs , sont un frein puissant pour les passions, de fortes barrières contre les troubles civils. C’est l’oisiveté plutôt que le travail qui fait les séditieux. Quiconque connaît l’état de la société dans les pays libres, peut attester que l’amour de la liberté, l’orgueil qu’inspirent nos institutions, la jalousie de son droit, ne sont nulle part des passions plus ardentes que chez ces mêmes classes , qui sont esclaves dans le Sud. Sans doute les jalousies , les passions et les préjugés des classes ouvrières peuvent nuire à l’État , et même en causer la ruine; mais a-t-on moins à redouter le luxe, la vénalité politique, l’agiotage et la cupidité qu’on trouve dans les autres conditions ? Si la liberté ne doit pas exister là où elle peut courir des dangers , il faut alors réduire toute la société en esclavage.
Les institutions libres reposent sur deux grandes vertus politiques : l’amour de la liberté et l’amour de l’ordre. De toute nécessité le propriétaire d’esclaves (j’entends celui qui l’est par goût) manque plus ou moins, de ces deux vertus. N’est-il pas évident que celui-là ne peut pas aimer la liberté d’un véritable amour qui a le cœur d’en dépouiller autrui! L’amour de la liberté ne consiste pas à repousser avec indignation le joug qu’on veut nous mettre sur le cou; c’est ce
que font le sauvage et la bête fcroce. C'est un sentiment moral, c’est le désir, c’est la volonté que les autres ne soient pas moins que nous-mêmes défendus de l’outrage et affranchis de toute contrainte injuste. L’esclavage, perpétué par la volonté , par l’égoïsme du maître, est en guerre ouverte avec ce généreux principe ; c’est un mépris manifeste , perpétuel , des droits de l’humanité, qui en affaiblissant le sentiment de leur sainteté ôte à ces droits leur meilleure sauvegarde. Chaque jour, à chaque instant, l’esclavage offre à l’ambitieux un précédent d’usurpation. Il crée une caste despotique; et la liberté est-elle bien en sûreté chez de pareils gardiens? Il inspire un zèle furieux pour les privilèges d’une classe, mais non pas pour les droits de l’homme. Ces droits, le maître les étouffe par la force; et, dans les vicissitudes des choses d’ici -bas, le temps n’est pas loin peut-être où il apprendra que la force habituée à triompher du droit, franchit aisément tous les obstacles, et contraint à plier devant elle l’orgueilleux aussi bien que celui qui est dans l’abjection.
L’esclavage n’est pas moins hostile à l’amour de l’ordre, qui, uni à l’amour de la liberté, est le grand appui des institutions libres. L’esclavage dans une république mène au mépris de la loi ; il donne l’habitude du commandement, non pas celle de l’obéissance. Un maître absolu ne se distinguera guère par sa soumission au pouvoir civil. Nulle part la passion et le caprice ne se substituent plus souvent à la loi que dans les États à esclaves. Là, on regarde comme honorable de compter sur la force de son propre bras , plutôt que sur le magistrat, pour la défense de ses droits. Dans quelques
endroits, dans un grand nombre peut-être, le principal officier de paix c’est l’arme qu’on porte comme une partie du costume de tous les jours, et les passions des individus imposent plus à la multitude que l’autorité de l’État. Dans une pareille société la liberté n’a aucune, garantie de stabilité. Le véritable esprit de liberté, c’est de respecter les lois, comme étant l’expression de la volonté publique. Est-ce que cet esprit trouve son aliment dans les habitudes et les sentiments qu’engendre l’esclavage?
L’esclavage est un étrange élément à mêler aux institutions libres ; il ne peut que les mettre en danger. C’est un exemple pour le mal sous toutes ses formes. L’esclave est un péril pour l’homme libre. Quiconque retient un être humain en servitude, invite les autres à poser le pied sur son propre cou. Grèce à Dieu, On ne peut outrager un homme impunément. Les libertés d’un peuple doivent trembler tant que chacun ne âera pas libre. Elles trembleront. Leur vraie base est minée par la dégradation légale d'un seul innocent. Cette base, c'est la justice , c’est le respect de l’humanité, c’est le respect des droits de toute créature humaine.
J'ai essayé de montrer combien l’esclavage était hostile aux institutions libres. Si cependant je me trompe, si ces institutions ne peuvent se maintenir sans avoir l’esclavage pour fondement, eh bien! je dirai : qu’elles tombent, qu’on les ensevelisse sous des ruines éternelles ! Que le nom de république devienne un sujet de raillerie et d’opprobre parmi les nations. La monarchie, limitée comme elle l’est en Angleterre , vaut alors cent fois mieux et donne plus de bonheur que notre or-
ganisation plus démocratique. Le despotisme, tel qu’il existe en Prusse , où des lois égales sont en général exécutées avec impartialité, doit aussi lui être préféré, thi gouvernement républicain , acheté par le sacrifice de la moitié d’un peuple, par la spoliation des droits les plus sacrés, par la dégradation d’une part de la population; c’est trop cher. Une liberté ainsi souillée par l’injustice devrait faire horreur. Ceux qui nous disent que l’esclavage est la condition nécessaire d’une république, ne justifient pas la servitude, mais prononcent la condamnation de notre gouvernement. S’ils disent vrai, nous sommes obligés, comme peuple, de chercher des institutions plus justes et plus généreuses, où les droits de tous aient leur garantie.
J’ai placé sous les yeux du lecteur les vices principaux de l’esclavage. Mais on nous dit que ces mamt ne sont pas sans adoucissement, que la servitude a des avantages qui en balancent l’injustice et les peines. II est beaucoup de gens que le langage confiant avec lequel on vante ces bienfaits réconcilie en partie avec l’institution. Je terminerai donc ce chapitre par une courte revue de ce qu’on regarde comme les avantages de l’esclavage.
On dit souvent que l’esclave fait moins d’ouvrage que le travailleur libre; le fardeau qu’il supporte est donc plus léger que celui que la liberté lui imposerait. Cela peut être; cependant, quand le maître espère retirer quelque profit d’un travail excessif, l’esclave n’est pas épargné. Dans les lies, les terribles ravages que fait la mort parmi des ouvriers surchargés de travail , exigeaient naguères de nombreux renforts d’Afrique pour empêcher la population de décroître. Il est vrai, je
crois , que chez nous l’esclave est moins chargé que l’ouvrier libre; mais il ne s’ensuit pas que son travail soit moins pénible. Car qu’est-ce qui rend le travail moins lourd? C’est l’espérance, c’est l’amour, c’est quelque mobile puissant. Le travail est léger, quand nous nous y livrons de tout cœur, quand c’est la pensée d’un grand bien qui nous y pousse, quand il doit améliorer notre sort. Il est léger le travail qui doit embellir notre intérieur, y apporter le bien-être et la joie , donner l’instruction à nos enfants , soulager les dernières années d’un père, et donner à la reconnaissance ou au dévouement le moyen de se montrer. De grands efforts amenés par de grands motifs , telle est la meilleure définition qu’on puisse donner d’une vie heureuse. Le travail le plus facile est un fardeau pour celui qui n’a aucun motif de le faire. Qu’elle est fatigante la tache imposée par autrui , et injustement imposée ! Il n’est pas aisé de tirer d’un esclave l’ouvrage d’un homme libre; et pourquoi? Parce qu’il manque de l’esprit d’un homme libre, parce qu’en lui le resscfrt du travail est affaibli, parce qu’il va comme une machine , et non comme un agent libre. La contrainte qui l’oblige à se fatiguer pour autrui, ôte à son travail toute douceur, lui rend la vie aride et monotone, et ne lui donne d’autre désir que d’échapper au labeur.
On nous/ dit encore que l’esclave est délivré de tout souci ; il est assuré d’être secouru plus tard ; dans sa vieillesse il n’est pas congédié et envoyé au dépôt de mendicité, mais au contraire il est nourri et logé dans sa case. Tout cela est vrai; mais il est vrai aussi qu’on ne gagne rien à violer les lois et les droits essentiels de notre nature. L’esclave, nous dit-on, est affranchi de
tout souci; oh a pourvu à sa vieillesse. Mais Dieu l’a créé pour songer à l’avenir, pour s’occuper luimême de son bonheur; et on ne peut le délivrer de ce soin sans que sa vie morale et intellectuelle n’en souffre. Pourquoi Dieu nous a-t-il donné la prévoyance et une puissance sur l’avenir, sinon pour en user? Estce un bienfait pour une créature raisonnable que d’être placée dans une condition qui enchaîne ses facultés à l’heure présente et ne lui laisse rien devant elle pour exciter l’intelligence ou émouvoir le cœur? Qu’on songe aussi que ces mesures qui affranchissent l’esclave de l’inquiétude lui ôtent en même temps l’espérance. L'avenir, il est vrai, ne lui apparaît pas avec le spectre de la pauvreté, mais il n’est pas non plus éclairé par l’image de la joie. 11 s’étend devant lui stérile , monotone , sans verdure, sans repos, sans rien qui le console et lui promette un sort meilleur.
11 est vrai que l’ouvrier libre peut devenir un mendiant, et cela peut aussi arriver au riche ; dans le Nord comme dans le Sud. Et cependant, nos capitalistes songent-ils à demander à l’esclavage un abri contre l’hospice? La liberté a, certes, ses dangers. Elle ne promet rien à l’oisiveté ni à la débauche. Là où chacun est libre de chercher son bien-être comme il l’entend, il y aura dans toutes les classes des gens qui échoueront, les uns par leurs vices , les autres par incapacité, d’autres enfin par mauvaise fortune ; dans toutes les conditions il y aura des pauvres. Mais dans ce pays le nombre en est petit et doit toujours diminuer. Le mal , quelque déplorable qu’il soit, n’est ni si grand, ni si désespéré qu’il soit nécessaire, pour le guérir, de mettre aux fers la moitié de la population. La bienfaisance fait beaucoup
pour l'adoucir. Les meilleurs esprits cherchent les moyens de le prévenir , de le diminuer, de le faire disparaître. Il stimule une philanthropie qui tire du malheur même un nouveau lien pour rapprocher les hommes.
Nos frères du Sud qui nous disent que le sort de l’esclave est meilleur que celui de nos ouvriers libres, parlent avec ignorance et sans réflexion. Ils ne voient pas ce que nous remarquons chaque jour; ils ne peuvent pas savoir comme nous que nos hommes les plus distingués sont sortis des familles de nos fermiers et de nos ouvriers , et je parle d’hommes qui ont honoré la science, les arts, les lettres, la religion et la liberté; ils ne savent pas que chez nous les plus nobles intelligences auraient été perdues pour leur pays et le monde, si nos ouvriers avaient été condamnés à l’esclavage. Ils ne savent pas, ce que nous sommes heureux de leur apprendre, que cette classe prend une large part de l’impulsion donnée à la société; que les moyens de progrès intellectuel se multiplient avec la môme rapidité pour les travailleurs que pour les riches; que nos citoyens les plus distingués accueillent les ouvriers comme des frères, et leur communiquent dans des lectures publiques ce qu’ils savent de plus important. Sans doute, l’esprit chrétien, l’esprit républicain, n’agit pas même ici autant qu’il devrait le faire. Les classes les plus instruites et les plus heureuses n’ont pas encore appris que c’est leur mission d’élever le cœur et l’esprit des classes moins avancées; mais chaque jour cette grande vérité est mieux comprise, et l’on peut dire qu’une ère nouvelle s’ouvre pour la société.
On objecte que si l’on ne peut pas comparer l’esclave
aux ouvriers libres dans le Nord, il est néanmoins dans une meilleure condition que le paysan irlandais. Soit. Ne comptons pour rien les liens de famille du paysan, son église, son école et son faible espoir d’un sort meilleur. Parce que l’Irlande est la victime d’un mauvais gouvernement et d’une oppression déclarée, s’ensuit-il qu’une oppression moins écrasante soit un bien ? D’ailleurs, est-ce que les griefs de l'Irlande ne sont pas reconnus ? Est-ce que la législature anglaise ne travaille pas à lui rendre sa prospérité? Tandis que la condition de l’esclave n’admet pas de changement, n’est-il pas vrai que les esprits les plus éclairés s’occupent de donner au paysan irlandais les bienfaits de l’éducation, l’égalité des lois, de nouvelles sources de travail et de richesse ? Les autres hommes, quelque déchus qu’ils soient, peuvent être relevés; un poids immuable écrase l’esclave.
On ajoute que l’esclave est gai. Il n’est donc pas si malheureux que l’enseignent nos théories ? Après son travail il chante, il danse, il ne présente aucun signe d’un corps épuisé, d’un esprit abattu. L’esclave heureux! Mais alors pourquoi donc combattre pour des droits? Pourquoi suivre, le coeur palpitant, la lutte du patriote pour la liberté? Pourquoi canoniser les martyrs de la liberté ? L’esclave heureux ! Le bonheur c’est donc de renoncer aux attributs qui distinguent l’homme; d’obscurcir l’intelligence et la conscience; d’étouffer les sentiments généreux; c’est donc la servilité de l’esprit; la vie sous le fouet, la vie sans propriété ni droits; le bonheur, c’est donc de n’avoir sa femme et son enfant que suivant le bon plaisir d’autrui ; c’est de travailler sans espérance, c’est de vivre sans but! L’esclave, il est vrai, a ses plaisirs. En lui la nature animale
survit au mal fait à ses facultés intellectuelles et morales; et tout animal a ses jouissances. La bonté de la Providence ne permet pas qu’une créature humaine soit privée de tout bien. L’agneau bondit; le chien saute de plaisir; l’oiseau remplit l’air de sa joyeuse harmonie, et l’esclave passe son jour de fête à rire et à danser. Grâces soient rendues à celui qui se manifeste partout, qui embellit le désert même d’une oasis de verdure et qui ouvre une source de joie dans le cœur le plus desséché! Il n’est pas possible, cependant, de contempler cette gaieté passagère de l’esclave sans céder à une idée pénible. L’esclave est gai , parce qu’il n’a pas appris à penser; parce qu’il est tombé trop bas pour sentir; parce qu’il ne sait pas se respecter. La gaieté des fous nous afflige. Il y a quelque chose d’aussi triste dans la joie de celui dont la légèreté se changerait bientôt en indignation et en amertume si un seul rayon de lumière éveillait en lui l’esprit de l’homme.
Il est très-vrai que parmi nous il y a des individus qui sont plus malheureux que les esclaves ; de la même façon qu’il y a bien plus de misère chez les hommes que chez les brutes. La brute ne connaif jamais l’angoisse d’une âme déchirée par le remords ou blessée dans son amour. Mais qui donc voudrait cesser d’être homme parce que notre capacité de souffrir croît avec l’élévation de notre nature ? Tous les bienfaits du ciel peuvent devenir des fléaux , et ce sont les plus grands qui causent les plus grandes misères. Si nous visitions un pays d’esclaves , il n’y a pas de doute que c’est parmi les hommes libres que nous trouverions le plus de souffrances parce que chez eux les passions ont un champ plus large et que la puissance qu’il% possèdent peut servir à leur propre
ruine. La liberté ne donne pas forcément le bonheur; ce n’est qu’un moyen d’atleindreau bien ; c’est un dépôt dont on peut abuser. Mais doit-on rejeter de pareils dépôts? Ne sont-ils pas Jes plus beaux présents du ciel?
Mais l’esclave , dit-on, montre souvent de l'affection pour son maître : il s’afflige de le voir partir, il se réjouit de son arrivée. Je n’essaierai pas d’expliquer cela en disant que l’absence du maître met l’esclave à la merci du commandeur. Et je n’objecterai pas davantage que le penchant de l’esclave à voler son maître , le besoin du fouet pour le forcer au travail, et les craintes d’insurrection qu’il inspire, sont tout autre chose que des signes d’amour. Dans les rapports de l’esclave avec son maître , il y a sans doute plus d’affection qu’on ne s’y attendrait. De toutes les races d’hommes, la race africaine est la plus douce et la plus susceptible d’attachement. Elle aime là où l’Européen haïrait. L’esclave veille sur la vie d’un maître que poignarderait l’Indien, placé dans la même situation. Le noir est plein d’affection. Est-ce une raison pour le tenir dans les fers? Nous ne pouvons cependant songer à ce trait si intéressant de l’esclavage , sans éprouver un plaisir mêlé de tristesse. C’est la malédiction de l’esclavage qu’il ne puisse rien toucher sans le souiller. Même l’amour, ce sentiment que Dieu nous a donné pour qu’il soit le germe d’une vertu divine, devient chez l’esclave une faiblesse , presqu’une dégradation. Chez lui l’affection perd de sa beauté et de sa dignité nalurelle. Il doit, il est vrai , sentir de la bonne volonté pour son maître; mais s’attacher à un homme qui le tient dans la poussière et lui refuse les droits humains ; être plein de reconnaissance et de dévouement pour celui qui lui arraeîte son travail et
se sert de lui comme d’un outil , il y a là une tache de servilité qui nous afflige au milieu de notre admiration. Cependant nous ne voudrions pas diminuer l'attachement de l’esclave. Sa générosité le rend plus heureux. Qu’il aime donc son maître et que le maître mérite cette affection par sa bonté. Nous disons seulement que cette marque d’une nature généreuse chez l’esclave, il ne faut pas la tourner contre lui. Il n’en faut pas faire une réponse à l’exposé de ses maux. On ne doit pas s’en faire une arme pour le dégrader à jamais. .
Mais la religion , dit-on , est enseignée à l’esclave. Voilà les paroles les plus consolantes qui nous arrivent de la terre de servitude. Nous sommes heureux d’apprendre qu’il y a des esclaves instruits dans cette vérité qui donne la liberté intérieure, lis entendent au moins une voix d'amour et d’un amour profond et sincère, la voix du Christ ; et ils lisent sur la croix ce que tout le reste leur cache, la valeur inexprimable de leur àme. Mais il y a bien peu d’esclaves qu’on instruise. Le plus grand nombre est encore plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie. D’ailleurs, la religion, quoiqu’elle soit un grand bien , n'exerce pas toute son action chez l’esclave. On s’en sert plutôt pour le façonner à l’obéissance que pour l’élever à la dignité d’homme? La servitude, dont la tendance à dégrader l’ûme est proverbiale , est-elle / une préparation pour la vérité spirituelle ? L’esclave peutil comprendre le principe d’Amour , le principe essentiel du christianisme, quand il le reçoit de la bouche de ceux qui le font victime de leur injustice et de leur égoïsme? Mais supposons qu’il reçoive le christianisme dans toute sa pureté et qu’il en sente toute la force , est-ce une raison pour nous réconcilier avec l’esclavage? Une
créature qui peut comprendre la vérité la plus sublime qui soit jamais entrée dans l’ûme humaine , qui peut aimer et adorer Dieu, qui peut imiter là vertu céleste du Sauveur , pour qui ce Sauveur est mort , cette créature à qui le ciel est ouvert , dont le repentir fait la joie du ciel , avez-vous le droit d’en faire une chose , de la conduire par la force comme une brute , de lui refuser ses droits d’homme, vous, son semblable, vous qui faites profession d’étre le disciple d’un Sauveur juste et miséricordieux? Quoi! cet homme a une nature religieuse, et vous osez en faire un esclave ?
J’en ai fini avec les maux de l’esclavage, et j’ai montré combien peu ils sont adoucis par ce qu’on croit en être les avantages. Dans toute cette discussion, j’ai évité avec soin de citer des exemples particuliers de sa funeste influence. Je n’ai pas rassemblé les récits horribles qui nous arrivent du Sud. Je me suis borné à montrer les effets naturels de l’esclavage , les vices inhérents à sa nature même , et qu’on n’en séparera pas, tant que les hommes seront hommes. Je ne prétends pas que le mal soit sans mélange; il peut s’y mêler plus ou moins de bien. Il n’est pas d’institution qui puisse rendre l’homme complètement malheureux , ni le priver de tout moyen de progrès. La bonté de Dieu triomphe de la perversité et de la folie des inventions humaines. Dieu envoie un rayon consolateur dans le plussomhre réduit. L’esclave a ses heures de joie. Parfois les éclats d’une folle gaîté retentissent dans sa case. Là aussi, il y a, et il doit y avoir quelquefois des plaisirs plus relevés. Dieu ne fait pas acception de personnes, et, chez certains esclaves , il y a une heureuse nature que
nulle misère ne i>eut détruire , comme il y a des enfants que la plus mauvaise éducation ne peut gâter. L’Africain est si aimant , si naturellement imitateur, si docile, qu’il saisit aisément le bien ; aussi , l’influence d’un maître sage et bienveillant se lit-elle sur le visage et dans la tenue de ses esclaves. Parmi ce peuple dégradé , il y a parfois des exemples d’une intelligence et d’une vertu supérieures, qui prouvent combien est peu fondée l’opinion qui déclare l’esclave incapable d’occuper un meilleur rang; il y a des exemples qui montrent que la nature humaine est trop généreuse et trop forte pour que l’état le plus misérable la détruise entièrement. Nous voyons aussi , et très- souvent , dans cette classe, un remarquable développement du corps, une grâce de formes et de mouvements qui nous causent un sentiment voisin du respect. Je ne prétends donc pas que l’esclavage exclue toute espèce de bonheur, car la vie humaine ne peut durer longtemps si elle est privée de tout bien et de toute amélioration. J’ai parlé des tendances naturelles et des résultats de la servitude. Là tout èst mal et ne peut être que mal.
Je sais ce qu’on me répondra : de loin, on ne peut connaître l'esclavage; on n’en peut apprendre le vrai caractère que de ceux qui en ont la pratique, et auxquels ses effets sont familiers. A cela je ne répondrai pas que je l’ai vu de près. Il suffira de dire qu’on perd la faculté de bien voir un objet en étant trop près, aussi bien qu’en étant trop loin. Le maître est trop familier avec l’esclavage pour le comprendre. Être élevé dans l’injustice, c’est être forcément plus ou moins aveuglé par elle. Exercer depuis sa naissance un pouvoir usurpé, c’est le moyen le plus sûr de le considérer
comme un droit et comme un bien. Le maître prétend que lui seul peut nous instruire sür l'esclavage. Mais si nous désirions connaître le vrai caractère du despotisme, irions-nous au palais demander des leçons au despote? Ferions-nous attention à ses paroles quand il nous assurerait que lui seul comprend le caractère du pouvoir absolu, et que nous autres, vivant dans une république , nous n’entendons rien à la condition d’hommes soumis à une volonté irresponsable? La preuve que l’esclavage obscurcit l’esprit de ceux qui vivent dans ce milieu nous est fournie par les efforts faits récemment dans le Sud pour représenter cette institution comme un bien. Des citoyens, qui mourraient plutôt que de renoncera leurs droits, parlent du bonheur de ceux^qu’on a dépouillés de tout droit.
Il parlent de l’esclave « leur propriété , # avec la même assurance que s’il s’agissait du droit le plus sacré. C’est là un des tristes effets de l’esclavage. Il obscurcit le sens moral du maître. Est-ce que des hommes, dans une position si contraire à la justice et à l’impartialité s’attendent à ce que nous acceptions leur manière de voir ?
Il y a une autre réponse : si les États à esclaves veulent que nous adoptions leurs idées en ce point , il faut qu’ils nous laissent discuter librement chez eux. Quel poids peut avoir leur témoignage en faveur de la servitude, quand il n’est permis à personne de dire un mot pour la condamner? A quoi sert la presse quand elle ne peut exprimer qu’une seule opinion? Dans une \ grande partie des États à esclaves, on n’a plus la liberté de toucher ce sujet. Quiconque y publierait des
sentiments qui sont ceux du monde civilisé, risquerait sa
vie, et serait probablement écorché vif ou pendu. Sur ce grand sujet, qui affecte d’une manière vitale la tranquillité et la prospérité du Sud , ses intérêts politiques et moraux , nul philanthrope ne peut dire ce qu’il sait être la vérité. Même le ministre de la religion, qui sent quelle hostilité existe entre l’esclavage et le Christianisme, n’ose pas parler. Son caractère ne le sauverait pas de la rage populaire. C’est ainsi que l’esclavage se venge lui-même ; il courbe les maîtres sous le despotisme ; il enlève cette liberté que le citoyen apprécie autant que la vie : la liberté de parler. Tout cela , nous dit-on , est nécessaire; et c’est possible; mais une institution qui impose une telle nécessité ne peut être bonne , et il est évident que le témoignage d’hommes placés sous une telle contrainte ne peut être reçu avec trop de précaution. D’ailleurs nous pouvons puiser à de meilleures sources. Nous avons le témoignage des siècles et le témoignage même de la nature humaine. Ceux-là nous assurent que l’esclavage est un mal, et sera toujours un mal.
Je ne finirai pas ce chapitre sans reconnaître bien volontiers que souvent la bonté des maîtres adoucit l’esclavage. Si l’on pouvait le rendre innocent, on ferait beaucoup d’efforls pour parvenir à ce but. La servitude est mauvaise non point par la corruption particulière des maîtres, mais par sa propre nature et quoi qu’on essaie pour en faire un bien. C’est un mal par elle-même et non parce qu’elle existe dans tel ou tel endroit. Si on l’introduisait dans le Nord, elle y serait peut-être un lléau plus grand que dans le Sud; peut-être que chez nous , elle endurcirait et dépraverait les cœurs plus qu’elle ne le fait sous un ciel plus doux. Ce n’est
donc pas de Ja forme particulière de l’esclavage dans ce pays que je me plains. Je suis disposé à convenir qu’il est ici plus doux qu’ailleurs; que sur beaucoup de plantations il n’y a d’autres abus que ceux qui sont inséparables de sa nature. Le mal est dans sa nature môme : « On ne cueille pas de raisin sur des ronces, ni de figues sur des chardons. » Une institution ainsi fondée sur le crime, si pleine d’injustice , ne peut devenir un bien. On ne peut pas, comme les autres institutions, la faire durer en l’améliorant; l’améliorer c’est en préparer la ruine. Chaque adoucissement apporté au sort de l’esclave est un pas vers la liberté. L'esclavage est donc radicalement, essentiellement mauvais. Tout honnête homme doit demander avec ardeur qu’on fosse disparaître une institutidn qui flétrit ainsi 'a nature humaine , et il faut employer, pour arriver à ce but, tous les moyens qu’approuve la vertu.