CHAPITRE V
LES ÉCB1TCBES.
On essaie souvent de soutenir l’esclavage par l’autorité de la Révélation. « L’esclavage, dit-on, est permis par l’Ancien Testament et n’est pas condamné par le Nouveau. Paul commande aux esclaves d’obéir. Il enjoint aux maîtres, non point d’affranchir leurs esclaves, mais de les traiter avec justice. L’esclavage est donc légitime, il est donc sanctifié par la parole de Dieu. » Dans ce siècle, et au milieu des lumières qu’on a portées sur la véritable interprétation des Écritures, un pareil raisonnement mérite à peine qu’on y fasse attention. J’y répondrai en quelques mots.
D’abord ce raisonnement prouve trop. Si des usages sanctionnés dans l’Ancien Testament et qui ne sont pas défendus jîàr le Nouveau sont légitimes, notre code moral a de tristes changementsà subir. La polygamie était permise aux Israélites; elle a été pratiquée parles hommes les plus saints ; elle était ordinaire et autorisée au temps des Apôtres. Mais les Apôtres ne la condamnent nulle part , et on ne fit point de la renonciation à la polygamie une condition essentielle pour être admis dans
l’église chrétienne. 11 est vrai que dans un endroit le Christ la condamne d’une manière implicite. Mais est -ce que l’esclavage n’est pascondamné plus visiblement dans les nombreux passages qui font consister la religion nouvelle à se servir les uns les autres, et à faire aux autres ce que nous voudrions qu’on nous fit à nousmêmes? Pourquoi ne s’autoriserait-on pas des Écritures pour remplir nos maisons d’épouses aussi bien que d’esclaves ?
Paul, dit-on, sanctionne l'esclavage. Demandonsnous ce qu’était l’esclavage au temps de Paul? C’était l’esclavage des blancs, l’esclavage non-seulement des barbares, maisdes Grecs, non-seulement des hommes ignorants et dégradés, mais des hommes vertueux, instruits, civilisés. La piraterie et la conquête étaient les principaux moyens pour approvisionner le marché d’esclaves, et elles ne tenaient compte ni du caractère ni de la condition. Quelquefois la plus grande partie de la population, lors de la prise d’une ville , était vendue en esclavage; quelquefois c’était toute la population, comme à Jérusalem. De nobles et royales familles, les riches et les grands, les savants et les puissants, le philosophe et le poète, les plus sages et les meilleurs d’entre les hommes étaient condamnés aux fers. Tel était l'ancien esclavage, Et voilà , nous dit-on , ce qu’a permis et sanctionné la parole de Dieu! Si Napoléon, lorsqu'il prit Berlin ou Vienne, avait condamné à l’esclavage tous les habitants, ou le plus grand nombre d’entre eux; s’il s’était [emparé de dames vénérables, mères d’hommes illustres, et qui. après une vie vertueuse, se reposaient au sein d’une famille reconnaissante; s’il avait pris la jeune femme délicate, élégante et belle ,q uC
son éducation disposait à faire l'ornement de la sphère où Dieu l’avait placée, et dont l’avenir était embelli des plus fraîches espérances et de tout ce qu’ont de plus brillant les rêves de la jeunesse ; s’il avait pris le ministre de la religion, le savant, l’homme de génie, le * sage, les guides du monde; s'il les eût dispersés sur les marchés d’esclaves du monde entier, s’il les eût livrés au plus offrant dans une vente publique , les hommes pour qu’on en fit les instruments d’un travail servile, les femmes pour qu’on en fit des instruments de débauche, tous pour supporter toutes les indignités et les tortures que peut infliger le despotisme; nous aurions eu alors, dans notre siècle , un tableau de l’esclavage tel qu’il existait au temps de Paul. Et voilà l’esclavage qu’aurait , dit-on, sanctionné l’Apôtre ! Voilà l’esclavage qu’il aurait déclaré moralement juste ! Si Napoléon eût envoyé sur nos rivages quelques cargaisons de ces victimes, nous aurions pu les acheter et asservir les plus nobles créatures a nos besoins les plus bas, en appelant Paul à témoigner de notre innocence ! Si un infidèle accusait ainsi l’Apôtre, nous dirions qu’il joue son rôle; mais qu’un chrétien insulte ainsi ce saint philanthrope, ce martyr de la vérité et de la charité , c’est une triste preuve du pouvoir qu’a l’esclavage d’aveugler ses partisans.
L’esclavage, au temps de l’apôtre, avait pénétré la société de telle sorte , il était si intimement lié avec elle , et les causes de guerres serviles étaient si nombreuses. qu’une religion prêchant la liberté à l’esclave, eût ébranlé l’édifice social jusque dans ses fondements, et eût armé contre elle toutes les forces de l’État. Paul n’attaqua donc pas la servitude. 11 se contenta de ré
pandre des principes qui, si lent qu’en fût l'effet, ne pouvaient manquer de la renverser. Il ordonnait à Philémon de recevoir son esclave fugitif, Onésime, « non comme un esclave, mais comme quelque chose déplus qu’un esclave, comme un frère bien aimé; » et il commandait aux maîtres de donner à leurs esclaves ce qui était « juste et raisonnable »; revendiquant ainsi pour llesclave les droits d’un chrétien et d’un homme ; et, dans l’état des choses, je ne vois pas ce qu’il aurait pu faire de plus pour l’abolition de l’esclavage.
Permettez-moi une autre remarque. Pervertir l’Écriture en faveur de l’esclavage est surtout inexcusable dans ce pays. Paul ne commandait pas seulement aux esclaves d'obéir à leurs maîtres. Voici les préceptes qu’il donnait : « Que tout individu soit soumis aux puissances supérieures ; car toute puissance vient de Dieu ; et c’est lui qui a ordonné toutes celles qui sont sur la terre. Celui donc qui résiste aux puissances, résiste à ce que Dieu a ordonné; et ceux qui résistent encourent la damnation. » Ce passage fut écrit au temps de Néron. Iî enseigne l’obéissance passive au despotisme plus fortement qu’aucun texte n’enseigne la légalité de l’esclavage. Aussi, pendant des siècles, les soutiens du pouvoir arbitraire l’ont-ils cité, et en ont-ils fait le boulevard de la tyrannie. Nos pères se sont-ils inclinés devant le sens apparent de ce texte? Parce qu’on avait enseigné aux premiers chrétiens à obéir au despotisme, nos pères ont-ils pensé que le christianisme avait dépouillé les hommes de leurs droits? Ont-ils conclu que la tyrannie était excusaLle, parce que , trop souvent on a tort de lui résister par la force ? Ont-ils soutenu que le pouvoir absolu cesse d’étre inique, parce que, en règle
générale, c’est un devoir pour les sujets que d’obéir? En ont-ils conclu que les mauvaises institutions devaient durer toujours , parce que leur renversement par la force entraîne souvent des maux plus grands que ceux qu’on fait ainsi disparaître? Non, ils savaient mieux interpréter la parole de Dieu. Ils croyaient que le despotisme était mauvais, malgré l’obligation générale où sont les sujets d’obéir, et pensaient que chaque fois qu’un peuple souffrirait assez de ce mai pour en demander l’éloignement, le moment de l’écarter était Venu. Voilà l’école où nous avons été élevés. Pour nous, ce n’est pas une faible preuve de l’origine divine du Christianisme , de voir qu’il enseigne la fraternité entre les hommes, et qu’il protège les droits de l’humanité; et cependant, sur la foi de deux ou trois passages qui admettent des interprétations différentes , nous faisons du Christianisme le serviteur de l’esclavage, nous lui faisons forger les chaînes de ceux qu’il est venu affranchir.
C’est une règle évidente que dans l’examen des Écritures, chaque passage particulier doit être interprété d’après la teneur générale et l’esprit du Christianisme. Et quel est l’enseignement général, perpétuel du Chrisnisme en ce qui touche les devoirs sociaux? « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fit , car c’est là la loi et les prophètes. » Maintenant chacun ne sent-il pas que rien , rien au monde, ne le déciderait à accepter l’esclavage? Ne sent-il pas que s’il était réduit à ce sort abject , toute sa nature , sa raison , sa conscience , ses sentiments , se révolteraient contre cette con* ' dition comme étant la plus grande des calamités et des injustices? Osera-t-on prétendre qu’en tenant autrui en servitude , on traite son prochain comme on voudrait
' en être traité ? Que signifient quelques passages d'une application locale et temporaire , quand on les oppose à l’esprit vital , essentiel , et aux préceptes les plus clairs de la religion ?
Je termine ce chapitre par quelques extraits que j’emprunte à l’un de nos écrivains les plus distingués; non pas que je pense avoir besoin de nouveaux arguments, mais parce qu'on se sert de l’Écriture avec plus de succès que de toute autre autorité pour réconcilier les bons esprits avec l’esclavage. « Le moyen que prit l’Évangile , semble le seul qu’on eût pu choisir pour effectuer l’abolition universelle de l’esclavage. L’Évangile n’était pas destiné à une seule génération ou à une seule époque , mais à toutes les générations et à tous les temps. Il n’avait pas en vue d’abolir une forme de mal particulière à un siècle, il voulait abolir le mal à tout jamais. L’objet du Christ, c’était d’introduire l’Évangile dans le monde entier, afin qu’en se répandant parmi toutes les classes de la société, il modifiât et domptât peu à peu et d’une manière pacifique les mauvaises passions des hommes, et opérât, sans violence , un changement dans toute la masse de l’humanité. C’est seulement ainsi que pouvait s’accomplir une révolution morale universelle, car si l’Evangile avait défendu le mal au lieu d’en détruire le principe, s’il avait proclamé l’illégalité de l’esclavage, et enseigné aux esclaves à résister à l’oppression , il eût à l’instant partagé le monde civilisé en deux partis d’ennemis mortels ; sa prédication eût été le signal d’une guerre servile, et le nom même de la religion chrétienne aurait été oublié au milieu d’un massacre général. Si dans ces circonstances l’Évangile n’a pas défendu l’esclavage , ce
n’est pas une raison pour supposer qu’il n’entende pas le défendre, et encore moins pour croire que Jésus- Christ ait voulu Y autoriser.
Il est important de se rappeler que l’Évangile reconnaît distinctement deux principes d’obligation morale : le premier, c’est notre devoir envers l’homme considéré comme homme , c’est-à-dire les rapports des hommes les uns envers les autres ; le second , c’est notre devoir envers l’homme considéré comme créature de Dieu, c’est-à-dire au point de vue de nos rapports avec Dieu. Or, il faut remarquer que c’est précisément à ce dernier titre qu’il est commandé à l’esclave d’obéir à son maître. La soumission ne lui est pas imposée comme le devoir d’obéir aux parents , parce que c’est justice , mais parce que la douceur et la patience au milieu des injures seront toujours agréables à Dieu. La façon dont on enseigne le devoir des serviteurs et des esclaves ne prouve donc nullement que l’Évangile autorise l’esclavage , pas plus que le commandement d’honorer le souverain quand ce souverain était Néron, n’autorisait la tyrannie de l’empereur; pas plus enfin que le commandement de présenter l’autre joue , quand on a été frappé, ne justifie la violence de celui qui nous outrage (II. »
(1) Éléments de la Science morale, par Wayland , pages 225-6 La discussion sur l'esclavage dans le chapitre d’où l’on a tiré ce passage mérite d’étre lue en entier.