DES MOYENS DE SUPPBIMEB L’ESCLAVAGE
Comment l’esclavage disparaîtra- t-il? C’est une question qu’il faut adresser au maître ; seul il peut y répondre complètement. Lui seul a une connaissance intime du caractère et des mœurs de l’esclave, et c’est à cela qu’il faut adapter avec prudence les mesures d’émancipation. De loin on peut et on doit suggérer des idées et des principes' généraux ; mais le mode d’application ne peut être bien connu que de ceux qui habitent là où le mal existe. C’est au maître et non point à d’autres qu’il appartient de choisir et d’employer le meilleur système d’affranchissement. Nous n’avons point le droit d’intervenir et nous ne le désirons pas. Nous tenons que les dangers de l’émancipation, s’il y en a, seraient infiniment accrus si l’esclave recevait le bienfait d’une main étrangère, s’il voyait son maître contraint d’agir par un pouvoir étranger. Il est de la plus haute importance que l’esclavage soit remplacé par des rapports pleins d’amitié entre l’esclave et le maître ; mais pour cela , il faut que le premier voie danp le second son bienfaiteur et son libérateur. Il faut que dans son affranchissement il voie tout à la fois et
une marque de bonté et la reconnaissance de ses droits. Il faut qu’il ait confiance en ses supérieurs et qu’il leur demande avec plaisir et reconnaissance des conseils et un appui. Qu’il sache que sa liberté a été arrachée à un maître qui le remettrait volontiers dans les fers , et aussitôt la jalousie , la vengeance et la haine flétriront l'innocence et le bonheur de sa nouvelle indépendance et en feront un danger pour lui-même et pour tous ceux qui l’entourent. Je crois bien que, même en ce cas , l’émancipation vaudrait mieux qu’un esclavage éternel , mais personne de nous n’est désireux d’assumer une telle responsabilité.
Nous avons des craintes sérieuses, pour l'expérience qui se fait maintenant dans les Iles , parce qu’elle est l’œuvre d’une main étrangère. Les planteurs, surtout à la Jamaïque, ont résisté à la mère-patrie avec une obstination qui tenait de la folie; ils ont tout fait pour exaspérer les esclaves dont ils ne pouvaient empêcher l’affranchissement ; ils n’ont rien fait pour les [préparer à la liberté. Il les ont abordés d’un air sombre et avec des paroles de mauvais augure; ils leur ont appris à attendre leur soulagement du dehors et à ne voir dans leurs maîtres qu’un obstacle à l’amélioration de leur sort. Il est possible que malgré toutes ces difficultés l’émancipation réussisse. Que Dieu en assure le succès! Si elle échoue , le planteur aura été la cause de sa propre ruine. La politique aussi bien que le devoir lui conseillaient tellement de se charger de l’œuvre qu’un pouvoir supérieur avait commencée, de n’épargner nul effort , nulle dépense pour s’attacher par de nouveaux liens ceux qui allaient secouer leurs chaînes, qu’on ne peut expliquer la conduite du maître qu’en supposant que sa
malheureuse position le prive de sa raison comme elle lui émousse le sens moral (1 ).
Ici, nul autre pouvoir que celui des États à esclaves ne peut écarter le mal , et personne de nous n’est désireux de leur prendre des mains cette opération. Eux seuls peuvent l’accomplir sans danger. Eux seuls peuvent déterminer et appliquer les véritables et sûrs moyens d’émancipation. Que de pareils moyens existent , je n’en doute pas, car l’émancipation a été déjà accomplie avec succès en d’autres pays; et quand bien même il n’y aurait pas de précédent, je n’en serais pas moins certain que sous le gouvernement d’un Dieu plein de bonté et de justice, il ne peut y avoir nécessité de tenir des créatures humaines dans une servitude perpétuelle. Cette foi, néanmoins, n’est pas universelle. Il est beaucoup de gens qui , lorsqu'on parle de§ maux de l’esclavage, disent : « C’est un mal , mais il est sans remède. Il n’y a pas moyen d’en sortir. » Us ajoutent d’un ton désespéré : « Donnez-nous votre plan; » et ils justifient leur indifférence par ce qu’ils appellent l’impossibilité de l’émancipation. Cet état des esprits m’engage à présenter quelques considérations sur les moyens de faire disparaître l'esclavage , non pas que je pense à tracer un plan, cela serait au-dessus de mes forces. A la distance où je suis, personne ne peut accomplir une œuvre qui demande toute l’intelligence et toute la charité des habitants du Sud. Je veux seulement indi-
(1) On sait que l’émancipation a réussi dans les colonies anglaises, qu’il n’y a point eu de révolte, et que la production, un moment affaiblie, a repris son niveau. Il en a été de même dans nos colonies après 1848
quer quelques règles qui, je le crois, assureraient un heureux résultat à cette entreprise de bienfaisance et contribueraient à détruire l’incrédulité dont je me plains.
‘ Que faut-il donc faire pour supprimer l’esclavage? 11 faut d’abord que le maître admettele grand principe, que l’homme ne peut être légitimement possédé. Quant aux formes qui mettront ce principe en action, elles sont de peu d’importance, pourvu que le principe même entre dans l’esprit et dans le cœur. II faut reconnaître que l’esclave participe à notre commune nature, et qu’il aies droits essentiels de l'humanité. Cette grande vérité est la base de tout plan raisonnable. Ce principe adf mis franchement donnerait de la dignité et de la grandeur aux efforts tentés pour l’émancipation. Et il y a en effet de*la grandeur dans l’idée d’élever plus de deux millions d’hommes à la jouissance des droits de l'humanité, aux bienfaits de la civilisation chrétienne et aux avantages d’un progrès indéfini. Les États à esclaves sont appelés à accomplir une œuvre de charité plus hoble que n’en ont jamais connu les autres sociétés. Il faudrait qu’ils en comprissent la dignité. Et ils ne la comprendront pas tant qu’on n’aura pas sincèrement, véritablement , d’âme et de cœur, regardé l’esclave comme un homme, tant qu’on n’aura pas cessé de le traiter comme une chose.
On demandera peut-être si j’entends que l’esclave soit de suite affranchi de tous les freins qui lui sont maintenant imposés. Non, certes. Rien n’est plus loin de ma pensée. L’esclave ne peut pas et ne doit pas être possédé comme une chose ; mais, il est soumis à la société , comme tout autre citoyen , et c’est pour la société
nn droit et un devoir que de lui imposer les restrictions qu’exigent la sûreté de l’État et son propre intérêt. Ce serait cruauté, et non pas bonté que de donner à l’esclave une liberté dont il ignore la nature et l’usage. Ce serait cruauté que de briser les fers d’un homme, si ses premiers pas le conduisaient forcément à l’abîme. L’esclave ne doit plus avoir de propriétaire, mais il a besoin d'un tuteur. Il a besoin d’une autorité qui supplée au jugement qu’il n’a pas encore acquis; mais il faut que cette autorité soit celle d’un ami; une autorité officielle, conférée par l’État, responsable envers l’État; une autorité calculée pour préparer des pupilles à la liberté.
D’abord, on ne permettrait pas à l’esclave d’errer à son gré hors de la plantation ; et si l’on ne pouvait l’engager à travailler par des motifs raisonnables et naturels, il faudrait l’y contraindre ; en vertu des mêmes principes d’après lesquels d’autres sociétés enferment le vagabond et le forcent à gagner son pain. Le don de la liberté serait nominal , et pis que nominal, si on lâchait l’esclave dans la société , au milieu de tentations qui le pousseraient au crime et lui mériteraient une servitude plus cruelle que celle dont on l’aurait délivré. Il faut donc prolonger certaines restrictions; mais non point parce que les noirs sont des choses, non point parce qu’ils sont tenus de vivre et de travailler pour un maître, mais seulement, mais uniquement, parce que leur ignorance, leur salut, leur éducation, la paix et l'ordre publics exigent ces restrictions aussi longtemps qu’ils seront incapables de se gouverner eux-mêmes. Cette incapacité, il faut se le rappeler, n’est pas leur faute, mais leur malheur; ce n’est pas à eux, mais à la
société d’en répondre; et la société ne peut sans crime profiter du mal qu’elle a fait. Si l’État devait établir une distinction entre les citoyens, ce serait en faveur de ceux qui ont souffert. Au lieu donc de chercher dans le passé de l’esclavage et dans l’incapacité qu’il a produite , des excuses ou des raisons pour maintenir le joug, on devrait y trouver une nouvelle obligation d’agir en faveur des opprimés.
Il n’y a qu’un seul argument sérieux contre l’émancipation immédiate : c’est que l’esclave ne pourrait soutenir ni lui ni ses enfants par un travail honnête; c’est qu’ayant toujours travaillé par force, il ne ferait plus rien sans cela ; c’est qu’ayant toujours travaillé par la volonté d’autrui , il ne fera rien de son propre mouvement. Son âme n’a pas de ressort; il ne sait ni prévoir, ni calculer, ni se priver; il ne songe point à la responsabilité de la vie domestique. Chez lui lajiberté produirait la paresse; la paresse la misère; la misère le crime ; et le crime , entré dans les habitudes d’un si grand nombre d’hommes, causerait le malheur et peut-être la ruine , non-seulement des coupables , mais de l’État. C’est là qu'est toute la force de l'argument qui veut le maintien de la servitude. Donnez aux esclaves le goût et le moyen de soutenir eux et leur famille par un travail honnête , et on ne doit pas retarder l’émancipation d’un instant.
Ainsi donc le grand pas à faire pour détruire l’esclavage c’est de préparer les esclaves à se suffire eux-mêmes. Et il ne semble pas que cette tâche offre de difficultés particulières. Le noir n’est pas le sauvage, pour qui le travail est une torture, le sauvage qui réduit toutes ses idées de bonheur et de dignité à une liberté
farouche , et qui ne veut ni échanger l’immense forêt contre une étroite plantation, ni courber sa tête altière sous un joug inconnu. Le travail a été la première leçon de l’esclave, et il l’a répétée toute sa vie. Est-il si difficile de lui enseigner à travailler pour lui-même , et en cédant à des mobiles qu’il a dans le cœur?
Il y a un moyen puissant et facile pour faire que l’esclave ne compte plus que sur lui-même , pour l’accoutumer à s’occuper de son entretien et de celui de sa famille, pour exciter en lui la réflexion, et pour l’habituer à la prévoyance. Sur chaque plantation, il y a des esclaves que l'espoir d’un salaire fera bien mieux travailler que la crainte du châtiment. Il y en a qui, si on leur confiait un morceau de terre , fourniraient à tous leurs besoins et payeraient de plus un fermage en nature. Il y en a qui , si on leur donnait une tâche modérée , gagneraient leur subsistance après leur ouvrage achevé. Ceux-là, on devrait les laisser à eux-mêmes. C'est un crime de soumettre au fouet un homme que la raison et l’honneur feraient travailler. Cette concession d’une demi-liberté formerait parmi les esclaves une classe supérieure , dont l’exemple aurait un immense effet moral sur ceux qu’il faut forcer au travail. L’industrie et le succès de ces hommes donneraient l’impulsion à la race entière. Du reste, la propriété ainsi acquise par l’esclave devrait être aussi sacrée que celle des autres membres de la société, et pour cela il faudrait que l’esclave lésé fût à même d’obtenir justice. Si dans ce cas ou dans un autre, son maire lui faisait injure, il faudrait affranchir l’outragé ou le placer sous une autre tutelle. Bien des gens trouveront à ce système d’insurmontables difficultés; mais, s’il était établi et sur-
veillé par une société qui voulût sincèrement l'émancipation, et il n’y a pas d’autre façon de l’établir ici, l’opinion plus encore que la loi donnerait les moyens d’exécution.
Comme une autre manière de relever l’esclave et de le faire agir par des motifs plus nobles que la contrainte, il faudrait introduire un système de primes et de récompenses. I)e nouveaux privilèges, une liberté plus grande , des distinctions honorifiques , des marques de respect devraient être accordés à ceux qui se montreraient honnêtes et laborieux. De toutes les races, la race noire est celle qui sent le plus vivement les louanges et les distinctions. Des prix de bonne conduite, en rapport avec les goûts et le caractère des nègres, feraient souvent plus que les coups de fouet. Le but, c’est d’amener l’esclave à travailler par d’autres mobiles que la crainte, on trouvera facilement ces mobiles, si l’on veut sérieusement atteindre le but.
Un des grands moyens de relever l’esclave et d’éveiller ses facultés , c’est de placer la famille sur un nouveau pied. C’est chose essentielle. Nous voulons que l'esclave travaille pour sa famille; il lui faut donc une famille pour laquelle il travaille. 11 faut donc que sa femme et ses enfants soient vraiment à lui. Son foyer doit donc être inviolable. Il faut donc lui donner la responsabilité de père et d’époux. On convient qu’il sera prêt pour la liberté dès qu’il mettra ses efforts et son bonheur à soutenir sa famille; mais comment l’amener là, tant qu’il ne verra aucune sainteté dans le lien du mariage , tant qu’il verra sa femme et ses enfants exposés aux outrages, et menacés d’être vendus, tant qu’il ne sera pas chargé du soin de les soutenir? Pour
préparer l’esclave à la liberté, il n’est rien de plus efficace que l’amélioration de sa condition domestique. Tout ce que la religion a de puissance devrait être employé pour faire sentir à l’esclave la sainteté et les devoirs du mariage. Ceux qui se montreraient chastes et fidèles devraient recevoir des marques visibles de respect prononcé. On devrait les considérer comme l’élite de leur race. Le mari et l’épouse infidèles qui ne travailleraient pas pour leurs enfants devraient être traités avec mépris. Créer le sentiment du devoir domestique, exciter les affections de famille, donner le bonheur du foyer, faire pénétrer dans le cœur la conviction que le mariage est indissoluble et la paternité un lien sacré, voilà les moyens essentiels pour élever l’esclave à la liberté par le chemin de la vertu et du bonheur. Tous les autres hommes travaillent pour leurs familles, et l’esclave fera de même, si on éveille en son cœur les sentiments d’un homme. Nous le tenons en servitude parce que, s’il était libre, il laisserait sa femme et ses enfants dans le besoin ; et la servitude détruit tous les sentiments et toutes les habitudes qui le mèneraient à travailler pour soutenir les siens. On n’aura rien fait pour disposer l’esclave à travailler volontairement , aussi longtemps qu’on ne respectera pas ses droits dans la famille. Cette violation crie vers Dieu plus fortement que tous les autres maux de l’esclavage.
Pour que toutes ces améliorations aient leur effet, il est essentiel que l'esclave ne soit plus acheté ni vendu. Tant qu’on en fera un article de commerce, il sera incapable de remplir les devoirs d’un homme. A quoi bon meubler et orner sa cabane , s’ il peut en être arra
ché à chaque instant? Tant qu'on le traitera comme une chose , il aura peu de goût pour économiser, car il n’y aura point de sécurité pour lui. Tant que sa femme et ses enfants pourront être vendus à l’encan , peut-on croire qu’il sente et qu’il agisse en époux et en père? Il est temps que ce pays qui se dit civilisé et chrétien ne soit plus déshonoré par l’un des usages les plus abominables de la barbarie. Détruisez le marché aux esclaves , et l’un des principaux obstacles de l’émancipation aura disparu.
Rajoute seulement que l’instruction religieuse doit marcher de front avec les autres moyens employés pour v préparer l’esclave à la liberté. On dit que la race noire est surtout susceptible du sentiment religieux. Si on s’adresse à ce sentiment avec prudence et force , si on fait sentir à l’esclave qu’il a des devoirs et une responsabilité envers Dieu , s’il comprend l’esprit du christianisme, il est prêt pour la liberté. Peut-être que la prédication ne doit pas être le seul ou le principal moyen d’accomplir cette œuvre. Si les noirs étaient réunis dans des écoles du dimanche, et que les blancs se fissent leurs instituteurs, il s’établirait un lien nouveau et puissant entre lesdeux races; il y aurait là une influence qui ferait disparaître ce que le don de la liberté peut avoir de dangereux.
Vous voyez que je n’entends pas dire que l’émancipation soit une chose facile , l’œuvre d’un jour, un bien qu’on atteindra, sans sacrifices ou sans peine. Le noir est, il est vrai, très-susceptible de s’améliorer, par son penchant à l’imitation et à l’affection; mais tous les grands changements qui s’opèrent dans la société ont leurs difficultés et leurs inconvénients, et exigent un
travail patient. Je ne demande pas de mesures précipitées , de changements violents ; ce qu’il faut , c’est que les États à esclaves se décident franchement et de bonne foi à détruire le plus grand mal, la plus grande des injustices , et que de suite Jls mettent en œuvre leur intelligence, leur vertu et leur énergie. Qui doute que les difficultés ne disparaissent devant de tels efforts? Notre faiblesse , dans les saintes entreprises , vient presque toujours du peu de bonne volonté que nous y apportons. Inspirez à l’homme une ardente volonté et vous exciterez en lui des forces jusque-là inconnues. Que l’esclavage disparaîtrait vite si l’on comprenait, si l’on sentait profondément l’obligation de l'anéantir ! On prétend que depuis quelque temps les États à esclaves ont joui d’une prospérité sans exemple; il faudrait consacrer cette augmentation de richesse à l’œuvre de l’affranchissement. Le Sud ne devrait pas se permettre une jouissance nouvelle , tant que le cri des opprimés n’aurait pas cessé de se faire entendre dans ses champs , tant que les droits du moindre individu ne lui auraient pas été rendus. Le gouvernement devrait se consacrer à cette œuvre comme à son grand objet. Les législatures devraient se réunir pour affranchir l'esclave. L’Église ne devrait se reposer ni jour ni nuit jusqu’à ce que cette tâche fut effacée. Que les délibérations des sages, que l’énergie des hommes actifs, que la richesse des heureux, que les prières et les efforts des gens de bien, aient pour principal objet l’émancipation. Discutez-la sans cesse dans les réunions de famille, au temple , dans les salles de la législature! Que le propriétaire d’esclaves la mêle à sa première pensée du matin , à la dernière du soir. Si telles étaient nos dispositions, qui
pourrait douter que Dieu ne révélât les moyens d’une action puissante et sage ? Il n’y a qu’un obstacle à l’émancipation, et c’est le manque de cet esprit qui devrait animer des chrétiens et des hommes libres à la destruction de l’esclavage.
Je n’ai rien dit de la colonisation parce que je pense que compter sur ce moyen de faire disparaître l’esclavage , c’est perpétuer le mal à jamais. Quelque bien qu’elle puisse faire ailleurs, et je suis convaincu qu’elle en fera beaucoup , elle n’aura point de résultat chez nous. Si , cependant , le Sud s’engageait dans la colonisation , avec la conviction qu’elle est possible, avec une énergie proportionnée à la grandeur de l’entreprise, et avec un désir sincère de procurer le bien-être de la race noire , je suis persuadé que la sympathie et le secours des autres États ne lui feraient pas défaut. Jamais, ces États ne refuseront d’aider de leur cœur, de leurs bras ou de leur richesse, un plan bien calculé pour la des truction de l’esclavage.
Je n’ai rien dit des inconvénients et des souffrances qui, prétend-on, suivront l’émancipation, quelque bien qu’elle se fasse ; car en les supposant réels, ces souffrances, ces inconvénients, n’ont aucun poids, mis en balance avec la justice. L’objection la plus ordinaire , c’est qu’un mélange des deux races sera le résultat de l’émancipation. Peut-on présenter cette objection de bonne foi ? Est-ce que ce mélange sera plus rapide ou plus criminel qu’aujourd’hui ? Est-ce que le propriétaire d’esclaves peut se servir du mot «amalgame # sans rougir? Rien , rien ne peut arrêter ce mal, si on n’élève pas la femme de couleur à un nouveau sentiment d’honneur, si on ne lui apprend pas à se res-
pecter, et ce sentiment, la liberté seule peut le lui donner. L’émancipation aura son mauvais côté , nous le savons ; toute révolution , quel que soit le bien qu’elle apporte, gêne quelques intérêts, cause des pertes et des embarras pour certaines classes de la Société; mais les maux de l’esclavage dépassent, au delà de toute mesure, les plus grands inconvénients que pourrait entraîner l’émancipation. Que sérieusement, et dans un esprit de sacrifice, le maître veuille rendre la liberté à l’esclave , assurer les droits et le bonheur du nègre, et une nouvelle lumière brillera sur sa route.
« Toute montagne de difficulté s’abaissera , et les endroits raboteux deviendront unis; » les moyens de remplir le devoir se révéleront clairement. Mais sans cet esprit, ni l'éloquence de l’homme, ni celle d’un ange, ne persuaderont au propriétaire que l’émancipation soit sans danger.
Quelques lecteurs s’étonneront peut-être , qu’en parlant des moyens de détruire l’esclavage, je n’aie rien dit de ce que peuvent faire les amis de l’émancipation dans les États libres. Il est facile de connaître mes idées sur ce point, d’après ce que j’ai déjà dit. Notre seul moyen d’action, le seul qui nous convienne, c’est de répandre la vérité au sujet de l’esclavage; et que personne ne déduignc ce moyen parce qu’il n’a qu’une influence graduelle. Il n’en est pas moins sûr. Nul État, à moins que comme le Paraguay fine soit en dehors de la société des nations, ne peut échapper aujourd’hui à la puissance d’une opinion forte , profonde , éclairée. Tout État qui reconnaît le christianisme , encourage l’éducation , et commerce avec le monde civilisé, est bientôt pénétré par de grandes vé-
rites universellement admises , surtout quand ces vérités , comme dans le cas présent , intéressent sa prospérité aussi bien que son honneur. Que les amis de la liberté et de l’humanité restent donc fidèles à leurs principes , qu’ils les enseignent et les inculquent avec sagesse à tous ceux que peut atteindre leur influence. Qu’ils aient toujours soin de bannir de leur œuvre les mauvaises passions qui, si souvent, attirent le blâme et la ruine sur une bonne cause. C’est par l’assertion calme , ferme , des grands principes, et non par des personnalités et des reproches, qu’on donnera de la force à la réprobation toujours croissante qui frappe l’esclavage dans le monde civilisé On élève des objections contre cette manière d’attaquer la servitude. On nous dit qu’en déclarant l’esclavage un mal, nous violons la constitution. Quoi! est-il possible qu’une constitution libre, destinée à protéger tous les droits, et surtout à conserver l’inviolabilité de la presse, ait jamais interdit la discussion d’une grande question morale et religieuse? Pour prêter à cet acte respectable une contradiction aussi flagrante , il faut qu’il s’exprime de façon trop claire pour qu’on puisse s’y méprendre. Mais bien loin d’y être formellement exprimée , la doctrine en question n’est que le résultat d’une déduction des plus douteuses. Admettez cette licence d’interprétation , et il n’est pas de despotisme qu’on ne puisse greffer sur la constitution; toute âme vénale et ambitieuse le défigurera suivant ses desseins. Mais qu’est-il besoin de raisonnements étudiés. La question a été décidée par les pères de notre indépendance , par les créateurs du gouvernement actuel. Au lendemain de la constitution
Franklin , le calme et sagace Franklin , et l’inflexible et juste Jay , présidaient des sociétés pour l’abolition de l'esclavage. Des sociétés de ce genre étaient répandues dans une grande partie du pays; on en avait établi même dans le Maryland et la Virginie. Nous avons les rapports annuels de ces associations, et parmi leurs membres nous trouvons les noms les plus honorés. Ceux d’entre noué dont les souvenirs remontent à cette époque , peuvent attester avec quelle liberté on discutait alors l’esclavage dans la conversation et dans la presse. La doctrine servile qu’on veut aujourd’hui greffer sur la constitution, eût été rejetée avec indignation par nos pères. Cette génération virile n’avait pas été énervée par une longue prospérité. Les calculs du commerce et l’esprit de lucre n’avaient pas alors prescrit de bornes à la parole et à la presse.
On dit encore que la discussion poussera les esclaves à la révolte. Cette objection est fondée sur une ignorance complète des choses. Un livre adressé aux hommes intelligents de ce pays et du monde , et destiné à agir sur l’opinion publique , n'a pas plus d’influence sur l’esclave qu’un discours dans une langue inconnue. Celui qui ne sait pas lire, qui est enchaîné à sa tâche de chaque jour, et que surveille le commandeur, court peu de risque d’attraper la fièvre de la liberté dans des discussions destinées à agir sur l’âme des hommes libres.
Ainsi cette objection , si elle est faite de bonne foi , tombe par sa propre absurdité. C’est comme si l’on disait qu’on ne doit rien publier contre l’esclavage. Il faut donc proscrire les ouvrages de notre littérature les plus nobles et les plus populaires. Il faut donc que les
écrits du vertueux Cowper soient expurgés , car entre ceux qui ont parlé contre l’esclavage , il est peut-être celui qui remue le plus vivement les cœurs. Il faut donc effacer toute l’histoire de la révolution américaine. Il faut donc que les journaux prennent garde de parler des droits de l’humanité. Il faut, enfin, que notre liberté soit cachée à tous les yeux , car le grand danger du maître vient de ce que la liberté s’est mêlée à tout l’ensemble de notre système social. Un livre sérieux est une lettre morte pour l’esclave ; mais dans nos institutions libres et dans nos mœurs, il y a un esprit vivant que le noir peut comprendre et sentir. Dans un gouvernement libre , l’esclavage est un élément discordant , un contraste frappant ; et le moyen le plus efficace de prévenir la désaffection chez l’esclave , serait d’écarter 'de ses yeux tous les signes de liberté , de jeter la société dans un moule servile, en un mot, d’être conséquent, et d’en faire un despotisme.
De bons livres, qui expliqueraient^ l’esclave ses droits et ses devoirs, s’ils étaient à la portée de son intelligence, le calmeraient plutôt qu’ils ne l’exciteraient; car ils lui enseigneraient que supporter l’injustice est souvent un devoir, et que, dans le cas où il se trouve, la révolte serait une violation des lois divines aussi bien que des lois humaines. Il y a, certes, parmi nous des personnes assez peu instruites dans les principes de la politique et de la morale , pour s’imaginer que, lorsqu’un écrivain déclare l’esclavage une horrible injustice, il appelle évidemment, nécessairement, les esclaves à l’insurrection. Ces gens-là devraient savoir ce que tout le monde comprend aujourd’hui, c’est que l’insurrection contre le pouvoir civil n’est jamais autorisée , si ce n’est dans les
cas où il n’y a pas d’autre moyen d’avoir satisfaction , et pas d’autre chance d’obtenir des institutions meilleures. Un livre écrit sous l’influence de cette vérité, si, contre toute probabilité, il parvenait jusqu’à l’esclave, lui enseignerait la patience et non pas l’exaspération.
On peut ajouter que , si nous devons cesser d’écrire contre l’esclavage par crainte d’exciter la révolte, il faut aussi ne plus parler, car ce sont deux choses qui ont le même effet. La parole a des ailes aussi bien que l’imprimé. Quelquefois même la voix vivante enflamme plus que la presse. Suivant l’objection qu’on nous fait , il faudrait fermer nos lèvres sur ce grand sujet. Point de murmure improbateur, de peur que quelque imprudent ne s’en fasse l‘écho et ne répande la fatale vérité. En sommes-nous là que des hommes libres ne puissent plus exprimer leurs convictions morales les plus profondes ? Faut-il que l’esclavage non-seulement obscurcisse le Sud , mais qu’il répande encore sur le Nord la nuit des cachots? Faut-il que les États libres renoncent à leur droit le plus cher, parce qu’en parlant le langage des hommes libres , quelque mot dangereux peut passer la frontière , et pénétrer par hasard dans la case de l’esclave? S’il en est ainsi, il faut renoncer à tous nos droits , aussitôt que l’exigeront les craintes, les passions et les menaces des autres États de l’Union.
Sans doute, en discutant l’esclavage, il y aura des gens qui écriront avec vivacité, avec passion , de manière à exciter chez les maîtres une irritation inutile. Il faut s’attendre à cet inconvénient et le supporter, à moins qu’on ne veuille établir la censure. Il n’est pas de sujet dont on puisse écarter les téméraires. Les premiers principes de la morale et de la religion, ces
principes sur quoi reposent l’ordre , la sûreté et le bonheur, on les attaque tantôt de façon couverte, et tantôt ouvertement; ne faut-il donc point écrire sur la morale et la religion? Faut-il que les hommes sages, les hommes de bien soient réduits au silence parce que , dans un système de liberté , des gens égarés ou dépravés travaillent à obscurcir et à renverser la vérité? Est-ce que toute l’activité de la vie ne serait pas arrêtée , s’il fallait renoncer aux facultés dont on peut abuser? D'ailleurs, est-il ici un État qui manque assez de sagesse , et qui sache assez peu se respecter et se conduire pour se laisser pousser à des mesures imprudentes et ruineuses par ces grossières invectives qui se réfutent par leur propre violence ? Les déclamations de la passion au sujet de l’esclavage passent près de nous dans le Nord comme « le vent , auquel nous ne faisons pas attention. » Ce sont là des extravagances auxquelles est exposée la liberté, et ceux qui, au moyen des lois, la forceraient à user d’une telle convenance de langage qu'elle n’oïïensàt jamais personne , ne nous laisseraient bientôt plus d’hommes libres que le nom.