‹ De l'esclavage [Texte imprimé]Chapitre 25 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DE L’ABOLITIONISME.

Le nom d’abolitioniste , dans son sens véritable , désigne quiconque se croit obligé d’user de son influence pour écarter l’esclavage. C’est un nom honorable, et qui fut porté naguère par des hommes tels que Franklin et Jay (t). Les événements, cependant , modifient continuellement le sens des mots; et dans ces derniers temps , le nom d’abolitioniste a perdu de sa signification première ; on ne le donne plus qu’aux membres des associations établies pour obtenir l’émancipation immédiate» Ce n’est pas sans répugnance que je donne à quelques individus seulement un titre que tout homme de bien devrait porter. Mais pour me faire comprendre et éviter les circonlocutions, je me servirai de ce mot dans l’acception qu’on lui prête aujourd’hui.

(1) Tous nos lecteurs connaissent Franklin. Jay, un des hommes les plus remarquables de la révolution d’Amérique, a été un des auteurs de la constitution et un des ministres et des amis les plus chers de Washington . Son fils William Jay a consacré sa vie à combattre l'esclavage. {Édit.)

C’est malgré moi que j’aborde ce sujet, parce qu’il sera de mon devoir de censurer des personnes qu’en ce moment je ne voudrais , pour aucune raison, exposer au mécontentement du public. Les persécutions que les abolitionistesont souffertes et souffrent encore, n’éveillent chez moi que douleur et indignation , et me poussent' à les défendre autant que la vérité et la justice le permettent. Mes sympathies sont acquises à tous ceux qui sont persécutés , quel que soit leur nom, et surtout à ceux qui sont persécutés pour une cause vraiment bonne. A aucun prix , je ne voudrais dire un mot qui justifiât la violence avec laquelle on a traité un parti où figurent tant d’hommes d’une vie irréprochable et qui pratiquent la doctrine de non-résistance aux injures; et tant de femmes , d’une conduite exemplaire , et qui, tout en étant dans l’erreur, n’agissent cependant que sous l’impulsion de la bienfaisance et de la piété.

Je connais très-peu d’abolitionistes ; mais je me crois tenu de dire que je les honore pour la fermeté de leurs principes, pour leur sympathie envers leurs semblables et pour leur active bonté. Comme parti , ils sont singulièrement exempts de tout esprit de secte politique ou religieuse , et se sont distingués par l’absence d’intrigue , de calcul et de sagesse mondaine. Il n’y a nulle raison de croire qu’ils aient jamais cherché ou désiré une insurrection ou des actes de violence chez les esclaves. Tous leùrs principes repoussent cette supposition.

C’est un fait remarquable , que , bien que le Nord et le Sud se soient ligués pour les écraser , quoique des millions d’yeux les aient surveillés , et quoique la prévention fût préparée à surprendre le signe le plus léger

d’une communication coupable avec l’esclave , jamais jusqu’ici on n’u pu opposer ce crime à un seul membre de l’association. Dans le Sud , il est vrai , une multitude furieuse , a torturé ou assassiné quelques malheureux sous prétexte qu’ils poussaient à la révolte; mais ni ce prétendu crime ni les rapports des victimes avec les abolitionistes , n’ont été établis par ces moyens calmes et réguliers, qui sont la condition de tout jugement impartial. Ces crimes que la foule découvre et punit à la hâte dans un moment de soupçon fiévreux et de folle alarme , sont en général une invention de la peur et de la passion. Ce qui a causé l’explosion dont je parle, c’est l’envoi de quelques brochures que les abolitionistes voulaient répandre dans le Sud. C’était une grande imprudence ; mais il eut fallu qu’ils eussent perdu la raison pour songer à exciter une guerre servile ; car ces brochures n'étaient pas envoyées clandestinement, c’était la poste qui les distribuait , et non pas aux esclaves , mais aux maîtres, mais à des fonctionnaires publics, mais à des hommes de grande influence et de grande distinction. Étranges incendiaires que ceux-là ! Ils agitaient leurs torches en plein midi; et bien plus, ils les remettaient entre les mains de ceux-là mêmes dont ils voulaient la destruction. On les accuse, il est vrai, d’avoir envoyé quelques-unes de ces brochures aux gens de couleur libres; s’il en est ainsi, ils ont agi avec une bien grande et bien coupable légèreté. Mais la publicité de l’affaire les absout de tout dessein criminel.

L’accusation de dessein criminel, qu’on porte avec tant de violence contre les abolitionistes, est donc sans fondement. Quant à l’accusation de fanatisme , je désire la détruire. Mais à l’époque où nous vivons, il ne faut pas

traiter trop sévèrement les fanatiques. Ils forment la masse du peuple. La religion et la politique, la philanthropie et la tempérance , le rappel de l’Union et l'antimaçonnerie, l’esprit niveleur de l’ouvrier et l’esprit de spéculation de l’homme d’affaires , tout est fanatisme. C’est le type de toutes nos épidémies. Aujourd’hui , où trouve-t-on un homme calme ? Les abolitionistes n’ont fait que gagner la fièvre du jour; c’eût été un miracle moral qu’ils en fussent préservés .

Je ne présente ces remarques que par un sentiment de justice. Si une persécution, sans exemple dans notre pays , n’eût pas éclaté contre cette association , je n’aurais pas dit un mot pour la défendre. Mais tant que j’aurai de la force, je la devrai aux persécutés. S’ils se sont exposés à la rigueur des lois, qu’ils la subissent. Que le tribunal de l’opinion publique leur inflige pour leurs erreurs et leurs fautes tous les reproches qu’ils méritent. Je ne demande pas de grâce pour eux. Mais on ne les dépouillera pas des droits de l’homme , des droits garantis par les lois et la constitution , sans qu’au moins une voix ne se soit élevée pour leur défense.

Les abolitionistes ont fait du mal , je le crois; et l’on ne doit pas fermer les yeux sur ce mal , parce qu’il a été fait par excès de zèle, ou avec des intentions droites; car que de mal ne peut-on pas faire avec de bonnes intentions ! Ils sont tombés dans l’erreur ordinaire aux enthousiastes; leurs vues sont étroites; il semble que pour eux il n’y a pas d’autre mal que celui qu’ils combattent, pas de crime comparable à celui de s’en faire le soutien et le défenseur. Le ton de leurs journaux a souvent été violent , amer, irritant. Leur imagination s’est trop complue au tableau des cruautés qui menacent l’es*

clave ; on s’est figuré que la demeure de ce malheureux retentit sans cesse des coups de fouet et des cris de l’agonie. Je sais que parmi ces publications il y en a . beaucoup qui sont calmes , réfléchies , bien raisonnées , et qui respirent l'amour éclairé de la liberté. Mais parmi celles qu’on a le plus répandues, et qui sont faites pour agir sur les esprits ordinaires , il en est aussi qui sont écrites d’un ton tout à fait opposé au caractère et à l’esprit de notre religion. Sans doute la majorité des abolitionistes condamne la grossièreté et la violence dont je me plains. Mais , ici , comme dans la plupart des associations, la majorité est représentée et dominée par [la minorité, et elle est obligée de sanctionner ce qu’elle désapprouve et d’en accepter la responsabilité.

L’erreur des abolitionistes a été de prendre pour devise « l’Émancipation immédiate. * C’est à cela qu’ils doivent une grande part de leur impopularité. Cette phrase a fait croire qu’ils désiraient ôter d’un coup à l’esclave toute espèce de frein. Ils se sont expliqués , mais des milliers de gens ont vu la devise qui n’ont jamais lu les explications ; et , certes, pour un parti , il est peu sage de choisir un mot d'ordre qui ait besoin d’être laborieusement expliqué afin de n’être pas mal compris. On peut aussi douter qu’ils aient détruit l’objection que leur langage a partout soulevée , et il n’est pas très-sûr qu’ils n’aient pas recommandé une action précipitée , incompatible avec le bien-être de l’esclave et l'ordre de l’État.

Une autre objection qu’a soulevée leur conduite, c’est qu’ils ont cherché à atteindre leur but par un système d’agitation , c’est-à-dire par un système de sociétés affiliées, réunies, maintenues, et propagées par

une éloquence passionnée. C’est, en effet, le mode ordinaire aujourd’hui pour exécuter tous les projets. Le • temps de l’action individuelle est passé. C’est à peine si la vérité peut se faire entendre , à moins qu’elle ne soit criée par la foule. L’argument le plus fort en faveur d’une doctrine , c’est le nombre des individus qui l’adoptent. Aussi , rassembler et organiser la foule c’est le premier soin de quiconque veut détruire un abus ou propager une réforme. Que cet expédient ait son utilité dans certains cas , c’est ce qu’on ne peut nier ; mais en général c’est un mode d’action éclatant , bruyant , qui fait appel aux passions, et jette dans l’exagération. Il y a des raisons toutes particulières pour ne pas user de ce moyen quand il s’agit de l’esclavage , car il faut combattre la servitude sans exaspérer l'esclave , et sans mettre en danger la société.

Les abolitionistes auraient pu former une association, mais elle aurait dû être élective. Il aurait fallu choisir surtout des hommes ayant une grande solidité de principe , de la sagesse et du jugement. Le concours de pareils philanthropes eût produit un grand bien. Au lieu de cela les abolitionistes ont envoyé des oraeurs transportés d’un zèle furieux; ils les ont envoyés sonner partout l’alarme contre l’esclavage; jeunes et vieux, écoliers à peine sortis des bancs, femmes à peine parvenues à l’âge de raison , voilà ce qu’ils ont organisé en associations pour livrer bataille à l’oppression. Ils ont fait appel à l’ignorance, à la passion, à la violence. Ils ont prêché leur doctrine aux hommes de couleur et les ont reçus dans leurs sociétés. A cette foule mêlée et facile à èxciter, on a fait des appels pleins de véhémence ; on lui a représenté les propriétaires d’es-

claves comme des monstres de cruauté et de scélératesse. Or, cette manière de procéder, je l’accuse d’être déraisonnable , et contraire à l’esprit du Christianisme ; elle augmente les dangers des États à esclaves. Parmi les hommes peu éclairés auxquels on s’adressait avec tant de force, n’était-il pas à craindre qu’il y en eût quelques-uns qui se sentissent appelés à renverser à tout prix ce système d’injustice? Ce danger on pouvait surtout le redouter chez les hommes de couleur libres. Mettons-nous à leur place. Supposons que dans un pays voisin d’ici des millions de blancs fussent asservis et dépouillés de tous leurs droits , par une race noire, qui aurait arraché les ancêtres de ces malheureux du rivage même où vécurent nos pères. Comme nous sentirions leurs griefs! Et serait-il étonnant que, dans un moment d’excitation et de passion, quelque enthousiaste crût bien faire en usant de son titre pour exciter à la révolte ses frères outragés ?

Voilà le danger dont l’abolitionisme menace les États à esclaves. Je n’en connais pas d’autre. Il n’est que juste d’ajouter que le principe de non-résistance que les abolitionistes ont joint à leurs appels passionnés , semble avoir conjuré le danger. Je ne sache pas qu’un seul membre d’une société contre l’esclavage ait été convaincu par une enquête légale de s’être entendu avec les esclaves, et depuis que dans les États libres l’opinion s’est fortement et unanimement prononcée à ce sujet, on peut dire que le danger n’existe plus. Cependant un mode d’action qu’il faut contenir par de telles barrières soulève des objections sérieuses, et on devrait l’abandonner. Heureux les abolitionistes, si le désaveu de leurs alliés aussi bien que celui de leurs ennemis , leur

donne une prudence et une modération qui leur assure l'approbation des gens sensés et la sympathie des amis de l’humanité ! Qu’une bonne cause ne trouve pas son plus grand obstacle dans ceux qui la défendent ! Que la vérité, la vérité tout entière soit dite sans détour et sans crainte ; mais qu’elle soit dite de façon à convaincre et non à irriter, sans alarmer les sages, et sans exaspérer inutilement l’égoïsme et la passion !

On dit , je le sais , qu’on ne peut rien faire , sans excitation et sans véhémence; que le zèle qui ose tout est la seule force qu’on puisse opposer à des abus profondément enracinés. Mais il n’est pas vrai que Dieu ait confié à la passion la grande tâche de réformer le monde. L’amour est l’instrument du bien, mais seulement quand il donne de l’énergie à l’intelligence, et qu’il s’allie à la sagesse. Les abolitionistes parlent souvent de la véhémence de Luther comme d’un modèle pour les réformateurs. Mais qui donc a lu l’histoire, et ne sait pas que la réforme de Luther fut accompagnée de malheurs et de crimes épouvantables, et que la marche en fut bientôt arrêtée? Et n’y a-t-il pas raison de craindre que l’esprit de violence , d’amertume et de persécution , que Luther mit dans son œuvre non-seulement en ait terni la gloire , mais encore en ait réduit l’effet? Il est un principe, que nous devons poser comme étant d’une vérité immuable , c’est que si june œuvre utile ne peut s’accomplir avec le calme, la sagesse, et la bienveillance de l’esprit chrétien, son heure n’est pas encore venue. Dieu ne demande pas le secours de nos vices. Il peut les faire servir au bien général , mais ce ne sont pas là les instruments qu’il choisit pour faire le bonheur de l’homme.

Nous avons , certes , besoin de zèle , d'un zèle ardent qui ne craigne pas la puissance , qui ne recule pas devant le dédain et qui nous rende capables de sacrifier notre vie à la vérité et à la liberté. Mais cette énergie de volonté doit être unie à ia sagesse , à la réflexion , à l’amour des hommes. On doit penser à tous en agissant pour quelques-uns. Avant tout, on doit se demander, non pas quels sont les moyens les plus efficaces , mais quels sont les moyens que sanctionnent la loi morale et la charité chrétienne. Marcher dans le droit sentier est plus important pour nous que d’atteindre notre but. Nous devons désirer la vertu plus que le succès. Si pour accomplir la délivrance de millions d’hommes, nous n’avons d’autre moyen qu’une mauvaise action, il faut penser que Dieu nous a refusé ce bien que peut-être nous lui avons demandé avec l’impatience du désir, et qu’il en a réservé l’accomplissement à d’autres temps et à d’autres mains. Le véritable zèle ne se propose pas tant de réussir, que d’agir avec droiture , et de rester pur de toute pensée , de toute parole , de toute action coupable. Sous l’inspiration d’un zèle semblable, la grandeur d’une entreprise ne nous paraîtra jamais une excuse pour l’intrigue ou pour la violence. Nous n’aurons pas besoin d’un succès immédiat pour être décidés à agir. Nous ne perdrons pas confiance en Dieu, parce qu’il ne se rend pas au cri de l’impatience humaine. Nous n’abandonnerons pas une bonne œuvre parce qu’elle ne marche pas rapidement. Notre foi dans la vérité , dans la vertu et dans l’éternelle Bonté nous sauvera de la précipitation et du désespoir.

En regrettant que les abolitionistes aient suivi ce système d’agitation générale , je ne prétends pas con-

damner ce mode d’action comme étant toujours mauvais. 11 y a des cas où il convient; et en général l’impulsion qu’il donne vaut mieux que cette indifférence indolente et égoïste où trop souvent tombe la foule quand il s’agit de choses utiles. Mais il ne faut pas comparer ce moyen à l’action individuelle ; il ne faut pas qu’il la remplace. L’enthousiasme de l’individu pour une bonne cause est une force puissante. L’enthousiasme forcé , ar tiflciel , qui fait d’une multitude organisée l’instrument de quelques esprits qui la dominent, n’a qu’un effet superficiel et souvent nuisible.

Je crains qu’à user du mécanisme des associations, les âmes exaltées et généreuses ne perdent ce ressort individuel qui est leur force. Ce qui fait la puissance d’un réformateur, c’est de dire la vérité telle qu’elle est dans son cœur, sans y rien changer dans l’idée de ménager ou d’augmenter un parti. La vérité, pour être puissante, doit parler son propre langage, et non le langage d’autrui; elle doit jaillir du fond de l’âme, avec l’autorité et l’énergie de l'inspiration. Ce qui fait entrer la vérité dans d’autres âmes , et lui assure un empire durable ici-bas , ce n’est pas le cri de la foule , c’est la voix de l’individu exprimant uneconviction qu’il ne peut contenir, la con viction d’un esprit profondément ému. Faute de cela, on ne fait rien aujourd’hui que de superficiel. Le progrès de la société dépend surtout de la recherche sincère que fait l’individu de la tâche particulière que Dieu lui a imposée, et de la simplicité avec laquelle il suit ses convictions. Cette indépendance morale est plus forte et plus sainte, que l’habitude de s’échauffer en foule, et d’attendre l’impulsion que la masse nous donne. Aussitôt qu’un homme abdique l’indépendance morale ; sitôt

qu’il juge du devoir, non pas d’après la voix qui parle dans son cœur, mais d’après les intérêts et la volonté d’un parti; sitôt qu’il se livre aux meneurs, et qu’il ferme les yeux sur le mal parce que la division nuirait à la cause qu’il a embrassée ; sitôt qu'il rejette toute responsabilité personnelle, parce qu’il n’est plus qu’une unité dans le mille ou le million qui fait le mal , il renonce dès lors à sa conscience. Il perd l’énergie que donne aux cœurs simples la foi dans la Justice et la Vérité. Il attend d’une politique humaine ce que la fidélité envers Dieu peut seule accomplir. A la puissance du ciel il substitue des armes grossières forgées par la science de l’homme.

Le succès n’a pas justifié pour les abolitionistes l’adoption du système ordinaire d’agitaiion. Dès le début il a effrayé les hommes réfléchis, et fortifié les sympathies des États libres pour les propriétaires d’esclaves.

On a converti quelques individus , mais on en a éloigné un grand nombre. Dans le Sud on n’a guère produit que du mal. On a excité d’amères passions et un violent fanatisme qui ont fermé les oreilles et les cœurs à tous les raisonnements et à toutes les prières. Résultat d’autant plus déplorable , que pour l’esclave il n’v a guère d’autre espoir de liberté que dans les bonnes dispositions du maître. L’abolitioniste , il est vrai, se proposait de convertir les maîtres, et c’est pour cela qu’il les abordait le blâme et l’injure à la bouche. Il a recueilli ce qu'il avait semé. A ses violents plaidoyers le maître a , répondu sur un ton plus furieux ; et, ce qui est pis, on a défendu la servitude dans des plaidoyers calculés, écrits dans l’esprit des siècles d'ignorance, et en opposition avecles convictions morales et les sentiments du

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monde chrétien et civilisé. C’est ainsi, qu’avec de bonnes intentions , il semble qu’on n’ait rien gagné. Peutêtre même , bien que je repousse cette pensée , il y a eu perte pour la cause de la liberté et de l’humanité.

Je désire vivement que l’abolitionisme renonce à l’agitation publique , et qu’il poursuive ses Ans par des voies plus sages et plus pacifiques. Je désire plus vivement encore qu’on ne le supprime point par violence. Il y a un plus grand mal que l’abolitionisme, c’est la suppression qu’en ferait une force illégale. 11 n’y a pas de plus grand mal que celui-là dans l’État , et il n’est jamais nécessaire. Admettons que le dessein ou la tendance directe et palpable de l’abolitionisme soit d’exciter l’insurrection dans le Sud , et qu’aucune loi n’ait prévu le cas : c’est alors un devoir sacré pour le premier magistrat de l’Union que d’assembler de suite les corps législatifs, et le devoir du législateur est d’appliquer immédiatement le remède de la loi. Que tout ami de la liberté, que tout homme de bien s’élève contre l’émeute. C’est elle qui fraye la voie de la tyrannie. C’est elle qui cause l’opinion si commune dans le Sud , que les États libres ne supporteront pas longtemps les institutions républicaines. Personne ne semble voir que l’émeute et la liberté ne peuvent vivre ensemble. Notre langage est vicieux. Cette populace ameutée s’appelle et on la nomme le peuple , quand de fait elle attaque directement la souveraineté du peuple, quand elle se rend coupable du crime d’usurpation et de révolte contre le peuple. La souveraineté du peuple est le principe fondamental de nos institutions. Mais par peuple nous n’entendons pas un individu pris au hasard ; ce n'est pas davantage un groupe de vingt , de

cent ou de mille personnes réunies dans tel ou tel endroit ; le peuple c’est la société formant un corps politique , et exprimant et exécutant sa volonté par des organes légalement nommés. Il n’y a qu’une seule expression de la volonté ou de la souveraineté du peuple, c’est la Loi. La loi est la voix , l’action vivante du peuple. Il n’y en a pas d’autre. Celui qui empêche l'action des lois , qui résiste à leurs ministres , qui leur substitue violemment sa propre volonté, celui-là est un usurpateur et un rebelle. Mais ce qui est crime chez un individu est crime aussi chez une coalition. Peu importe le nombre des complices ; tous ceux qui empêchent la loi pour y substituer leur volonté , se soulèvent aussi véritablement contre le peuple qu’un seul usurpateur. Le peuple doit défendre sa majesté insultée , sa souveraineté menacée, aussi bien dans un cas que dans l’autre. La différence qui existe entre l’émeute etle tyran, c’est que l’usurpation du tyran comporte une durée que le désordre interdit à la foule. C’est une distinction considérable. Il y a peu d’importance à attacher aux éclats soudains de la populace , parce qu’ils tombent bientôt. Mais c’est tout autre chose quand la populace est organisée , comme dans la Révolution Française , ou quand onia dresse à renverser un parti odieux. C’est une conspiration contre la souveraineté du peuple , et il faut l’étouffer, comme un des plus grands dangers de l’État.

Ici ce qui diminue notre horreur pour les rassemblements , c’est qu’on suppose qu’ils ont rendu des services au début de la révolution. Ils furent probablement utiles; et pourquoi? C’est que l’œuvre de cette époque c’était la Révolution. Renverser un gouvernement était la tâche terrible à laquelle nos pères se croyaient appe-

lés. Ils regardaient l’insurrection comme un devoir. Dans une telle œuvre l’émeute avait sa place. Le gouvernement était entre des mains ennemies. Le peuple ne pouvait se servir des organes légaux de l'administration , car ils étaient au service du pouvoir même qu’on voulait détruire. Des efforts violents , irréguliers , étaient naturels en ces jours de convulsion. Résister aux institutions et les renverser, c’est la tâche qui convient à l’émeute ; mais quand ces institutions sont populaires, quand leur seul objet est d’exprimer et d’exécuter la volonté du peuple , alors l’émeute est une rébellion contre le peuple , et c’est ainsi qu’il faut la con- . sidérer et la réprimer. Jamais peuple n’est plus insulté que lorsque l’émeute lui prend son nom.

Il ne faut pas que l’abolitionisme soit supprimé par une force illégale. Tout effort pour le détruire de cette manière doit échouer. De pareilles tentatives placent l’abolitionisme sur un nouveau terrain. On en fait ainsi non plus la cause de quelques enthousiastes, mais la cause même de la liberté. On l’identifie avec nos droits et nos institutions populaires. Si les lois et la Constitution ne peuvent abattre l’aboli tionisme, il doit rester debout , et celui qui essaie de le renverser illégalement est un rebelle et un usurpateur. La suprématie de la loi et la souveraineté du peuple sont unes et indivisibles. Toucher à l’une c’est violer l’autre. Cela devrait être établi comme un premier principe, comme un axiome, comme un article de foi qu’on ne peut mettre en doute sans hérésie. Un journal qui ouvertement ou d’une manière détournée, excite l’émeute, doit être considéré comme sonnant le tocsin de l’insurrection. En ce point l’opinion est endormie , et il faut la réveiller

pe peur que son sommeil ne devienne un sommeil de mort.

N’est-il pas manifeste que les prétextes d’émeute ne manqueront jamais, si par hasard on admet ce mode désorganisateur pour réparer le mal. Rappelez-vous que, lorsqu’on attenta dernièrement à la vie du président des États-Unis , ses amis s’écrièrent , « que l’assassin avait été poussé par les injures continuelles qu’on prodiguait à cet homme distingué, et surtout par les discours violents qu’on prononçait journellement dans le Sénat des États-Unis. » Supposons maintenant que, pour préserver le premier magistrat d’un assassinat , et pour protéger les conseillers que lui donne la Constitution , ses adhérents se fussent rassemblés pour disperser les réunions adverses. Supposons qu’on eût résolu d’imposer silence aux législateurs qui, disait-on , abusaient de la liberté de parole pour mettre en danger la vie du premier magistrat et noircir son parti ; n’aurait-on pas eu un meilleur prétexte que les émeutes contre l’abolition? Le président n’avait-il pas reçu des lettres qui le menaçaient de mort s’il ne changeait de politique? Se passera-t-il un an ou un mois, qui ne fournisse des raisons spécieuses à l’insurrection populaire? Un système d’émeutes et un gouvernement libre ne peuvent exister ensemble. Les hommes qui excitent l’émeute , et surtout ceux qui l’organisent , sont les plus grands ennemis de l’État. Je ne parle pas de leurs motifs. Us peuvent croire qu’ils servent leur pays, car les illusions du jour n’ont pas de bornes. Je parle seulement de la nature et' de l’effet de leurs actes. C'est à la loi , c'est à la conscience d’un peuple insulté qu’il appartient de les réprimer.

J’ajoute à toutes ces raisons , que l’honneur de notre nation et la cause des institutions libres devraient plaider avec nous pour défendre les lois contre l’insulte et sauver l’ordre social de la destruction. L’influence morale etla réputation de notre pays diminuent au dehors. Une lettre que m’écrit un des hommes les plus distingués de l’Europe , exprime le sentiment général au delà de l’Océan. Après m’avoir parlé des dernières atteintes que la liberté a reçues en France, il ajoute : « De votre côté de l’Atlantique, vous contribuez aussi à mettre en danger la cause de la liberté. Nous aimions à croire qu’il y avait au moins dans le Nouveau Monde un pays où l’on comprenait la liberté , où tous les droits étaient garantis, où le peuple se montrait sage et vertueux. Depuis quelque temps les nouvelles que nous recevons d'Amérique sont décourageantes. Dans toutes vos grandes villes nous voyons les émeutes se succéder, et toutes dans des vues détestables. Quand nous parlons de liberté, ses ennemis nous répondent en nous montrant l’Amérique. » Les abolitionistes persécutés ont la sympathie du monde civilisé. Le pays qui les poursuit se déshonore, et remplit de crainte et de tristesse les amis de la liberté. Déjà le despotisme commence à se réjouir en voyant l’accomplissement de ses prophéties , nos lois sans force, et nos libertés mourantes. La liberté est, en effet , menacée de mort dans un pays où il y a des hommes qu’on dépouille impunément de leurs droits constitutionnels. Tous les droits se ressentent du coup. Une société qui abandonne à l’oppression et à la violence quelques-uns de ses membres, se prépare le même sort. Elle appelle la servitude, en souffrant qu’on impose des chaines à ceux qu’elle est tenue de protéger.

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