‹ De l'esclavage [Texte imprimé]Chapitre 3 sur 30 · ET DE SA LËGISLAJION · texte numérisé non relu

ET DE SA LËGISLAJION

Le livre de Miss Beeeher Stowe, la Cabane de l'Oncle Tom, atout à coup appelé l'attention du monde sur l’esclavage aux États-Unis; l'impression a été des plus vives dans toute l’Europe; puis, peu à peu l’écho s’est affaibli, le silence s'est fait, et on est retombé dans l’indifférence pour une question qui semble ne toucher que l'Amérique. C’est là le défaut des romans; comme ib s’adressent au cœur et cherchent surtout à émouvoir, leur premier effet est irrésistible; mais bientôt la critique arrive, on conteste la vérité du tableau, on ne veut voir que des exceptions dans les faits allégués par l’auteur ; le charme s’envole, et l’on oublie. Il n’en est pas de même des œuvres qui s’adressent à la raison. Si d’abord elles n'ont pas la séduction d’un roman, elles reprennent l’avantage en vieillissant. Nos sentiments changent vite quand il n'y a pas une passion qui les soutienne; une nouvelle émotion ef-

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face 1 émotion de la veille ; au contraire une fois que notre esprit est convaincu, rien n’en peut plus arracher la vérité. C’est là notre grandeur. Alors même que l'intérêt personnel cherche à nous étourdir, une voix intérieure, qui nous domine malgré nous, nous force à céder, ou tout au moins nous juge et nous condamne. Porter la conviction chez un peuple, éveiller en lui cette voix suprême à laquelle l’humanitc finit toujours par obéir, c’est l’œuvre la plus belle que l’écrivain puisse se proposer ; c’est celle que Channing a accomplie avec autant de courage que de talent. Je ne veux rien diminuer des services rendus par madame Stowe, mais bien avant elle l’esclavage a été frappé de mort par la main de Channing. Un souffle puissant, inspiré du christianisme, a dissipé tous les sophismes dont le despotisme du maître veut en vain s’envelopper et il ne reste plus rien aujourd’hui pour maintenir cette lèpre dans la société américaine, que l’intérêt des propriétaires et la force de la tyrannie.

Channing du reste n’est pas le premier qui ait demandé l’affranchissement des noirs, et dans un pays aussi chrétien et aussi charitable que les États-Unis, on n'a pas attendu jusqu’à nos jours pour réclamer les droits de l’homme. L’Amérique a toujours prétendu qu’on lui avait imposé l’esclavage ; c’est l’Angleterre qui, dans l’intérêt d’un commerce honteux, a forcé ses colonies à recevoir des cargaisons de nègres, et cela malgré une résistance opiniâtre. En 1772, par exemple, la Virginie, qui n’avait cessé de décourager la traite des noirs en mettant des droits à l’entrée de cette marchandise humaine, la Virginie réclamait avec chaleur contre cette importation d’esclaves, qui sacrifiait le bonheur de la colonie au profit de quelques négriers, et empêchait l'établissement de planteurs bien autrement utiles que les nègres. Le 6 mai 1776, la convention de Williamsburg promulguant la constitution du nouvel État de Virginie, mettait au nombre des actes de Georges 111, qui justifiaient la révolte de l’Amérique : « l’usage inhumain de la prérogative royale

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ii qui a empcchc la Virginie de prohiber par une loi l' introduction des nègres (1). »

À la môme époque Jefferson préparant un acte immortel, la Déclaration d' Indépendance du t juillet 1776, après avoir proclamé en termes solennels : que les hommes ont tous été créés égaux, et doués par leur créateur de droits inhérents et inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la poursuite du bonheur, ajoutait le grief suivant à l’énumération des plaintes que l’Amérique élevait contre le gouvernement anglais, pour justifier l’insurrection aux veux du monde civilisé.

« Le roi a engagé une cruelle guerre contre la nature humaine elle-même; il en a violé les droits les plus sacrés : la vie et la liberté, dans la personne d’un peuple lointain qui ne l'a jamais oflensé; il a fait prisonniers des malheureux pour les emmener en esclavage dans un autre hémisphère, ou les laisser mourir misérablement dans le transport. Cette conduite de pirate, l'opprobre des infidèles, est la conduite du roi chrétien de la Grande- Bretagne. Résolu à maintenir un marché où l’on vend et l'on achète des hommes, il a prostitué son veto pour supprimer tous les efforts qu’ont fait nos législatures afin de prohiber ou de réduire cet exécrable commerce; et pour que rien ne manque à cet assemblage d’horreurs, il excite maintenant ces malheureux à se lever en armesconlre nous; celte liberté qu'il leur a volée, il les pousse à l’acheter par le meurtre de ceux à qui il les a imposés; rachetant ainsi le crime commis naguère contre la liberté d’un peuple par les crimes qu’il pousse à commettre contre la vie d’un autre peuple (2). »

Une majorité des plus faibles empêcha cet article de rester dans la déclaration, et fit perdre à l’Amérique une occasion sans pareille ; mais ce texte montre quels étaient les sentiments de Jefferson. Du reste, lorsqu’en 1779 la Virginie

(1) Constitution des treize Étals d’Amérique. Paris 1787, p. 316.

(2) Memoirs of Jefferson , 1 . 1 , p. 20 .

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