XIV
fit un Digeste de ses lois, Jefferson, qui ne se tenait point pour battu, voulut introduire dans le nouveau code une disposition qui déclarait libres tous les enfants d’esclaves nés après un temps fixé, et ordonnait qu’on les transportât hors de la province après un certain âge.
« Il pensa cependant, dit-il, que l’opinion n'accepterait pas celle proposition, et aujourd'hui même (1821) elle ne la supporterait pas. Cependant le jour n’est pas éloigné où il faudra bien que l’opiniou supporte et accepte celte mesure, ou malheur à elle ! Si quelque chose est écrit dans le livre de la destinée, c’est que ce peuple d’asciaves sera libre; et il n’est pas moins certain que les deux races également libres, ne pourront pas vivre sous le même gouvernement. La nature, les mœurs, l’opinion ont tiré entre les deux peuples des lignes de distinction qui sont indélébiles. Il est encore en notre pouvoir de choisir le moyen d'émancipation et de déportation, pour que tout se passe paisiblement, par degrés, de façon à ce que le mal disparaisse insensiblement, et que la place du nègre soit remplie pari passa par l’ouvrier blanc. Si au contraire nous nous en remettons à la force des choses, il faut trembler devant l’avenir. Nous chercherons en vain un exemple dans la déportation ou la destruction des Mores d’Espagne. Ce précédent ne convient pas à notre situation » (1).
Les réflexions de Jefferson n’ont rien perdu de leur gravité; mais chaque jour rend de plus eu plus impossible le moyen qu’il proposait. A. l’époque où il imaginait la transportation, la Virginie n’avait pas 200,000 esclaves; elle en avait plus de 400,000 en 1821 ; elle en a plus de 500,000 aujourd’hui. En 1790, le nombre de ces malheureux dans tous les États-Unis n’allait pas à 700,000 ; au recensement de 1850, il s’élevait à 3,204,313 (2). L’heure est passée pour le remède qu’imaginait Jelferson, mais le problème n’en est que plus terrible, et l’avenir plus inquiétant.
(1) Memoirs of Jefferson, 1. 1, p. 41.
(2) American almanach, 1855, p. 187.
L’opinion de Jefferson était celle île toute cette graude et vertueuse génération qui a doté l’Amérique de la liberté. On sait que dans son testament Washington affranchit ses esclaves. Franklin, le Socrate du Nouveau-Monde, ne fut pas moins ami de la liberté, et dans ses Essais il nous a laissé un morceau achevé, où avec sa finesse habituelle il perce à jour tous les sophismes avec lesquels on défend l’esclavage. Je crois qu’on lira avec plaisir cette pièce ingénieuse. 11 est impossible de cacher plus de sens et de sagesse sous une raillerie plus piquante et plus agréable.