A IX
« A tous ceux qui verront ces présentes, ou quelles intéresseront, Moi, John Jay, de la ville de New-York en Amérique, mais résidant actuellement à Chaillot prés Paris en France, Salut. Attendu que dans le mois de décembre de l'année 1779 j’ai acheté à la Martinique un enfant nègre, nommé Benoit, qui depuis lors ne m'a pas quitté :
» Et attendu que les enfants des hommes sont également libres suivant les lois de la nature, et ne peuvent sans injustice être réduits ni tenus en esclavage; attendu, par conséquent, qu’il est juste que le susdit Benoit soit affranchi quand il m’aura servi assez longtemps pour que ses services fassent une compensation équitable à l’argent qu’il m’a coûté, et attendu qu’en me servant encore trois années, il y aura suivant moi compensation : Sachez tous que si le susdit Benoit continue à me servir fidèlement pendant trois années à compter d’aujourd’hui, il sera libre à cette époque. Je déclare pour moi, pour mes héritiers, exécuteurs testamentaires ou administrateurs, que tous mes droits sur le susdit Benoit seront alors expirés, nuis et sans valeur, et qu’il sera dés lors libre en toutes choses, comme s’il n’avait jamais été esclave. En foi de quoi je mets ici mon seing et mon sceau. A Chaillot, le 21 e jour de mars, l'an de Notre Seigneur 178i.
« JOHN jay. (l. s.) (1). »
Dès qu’elles se sentirent maîtresses de leurs actions, les colonies situées sous un climat tempcrc rejetèrent l'esclavage avant même que la guerre de la révolution ne fût achevée. Ce fut la Pensylvanie qui, la première, en 1780, donna ce noble exemple, en votant l’extinction graduelle de l’esclavage. La même année, le Massachussets prit des mesures qui équivalaient à l’abolition immédiate de la servitude. Les autres colonies de la Nouvelle-Angleterre suivirent bientôt l’exemple de la Pensylvanie, et ce fut ainsi que peu à peu l'esclavage disparut de tous les États situés au nord du Delaware. Dans les recensements de 1830 et de 1840 on voit
(1) Life of John Jay, New-York 1833; t. 1, p. 230.
encore quelques esclaves à New-York (1), eu Pensylvanie, dans le Connecticut; il n’y en a plus en 1850; le New-Jersey seul fait exception, il y reste sur le tableau des esclaves deux cent trente-six personnes qui portent le titre d’upprenlis ; ce sont les derniers des affranchis (2).
Après cette heureuse réforme, l’esclavage se trouva donc confiné dans six États seulement, sur les treize qui formaient la confédération. Ces six États étaient le Dclaware, le Maryland, la Virginie, les deux Carolincs et la Géorgie. Le Kentucky et le Tenessee sont des démembrements de la Virginie ; l’Alabama est un démembrement de la Géorgie. Puis, à ces États à esclaves sont venus s’ajouter la Floride, cédée par l’Espagne, et la Louisiane, cédée par la France, deux pays où l’esclavage existait. L’Arkansas, le Mississipi, le Missouri faisaient partie du territoire de la Louisiane, et ont aussi des esclaves. Tels sont, avec le Texas dont je parlerai plus loin, les Etats qui ont conservé la plaie de la servitude.
11 peut sembler étrange que l’esclavage soit resté dans un pays où les hommes les plus distingués, les patriotes les plus considérables le condamnaient comme une injustice et un danger, où la constitution même, tout en le tolérant, refusait d’en prononcer le nom, et on peut s’étonner que le Congrès, où la majorité appartenait aux Etats libres, n’ait jamais pris le parti de l’émancipation ; mais cet étonnement cesse quand on connaît la constitution des Etats-Unis. La Louisiane, la Virginie ne sont pas les provinces d’un empire, comme autrefois la Guyenne ou la Normandie étaientdcs provinces de France, ce sont des États indépendants comme la Prusse ou la Saxe dans la confédération germanique, et on n’a confié au Congrès général qu’une faible part de la souveraineté. L’Union ne s’occupe que des intérêts communs,
(1) 20,343 en 1800, 15,017 en 1810, 10,088 en 1820,75 en 1830, 4 en 1840.
(2) American almanach, 1855, p. 187.
définis par la constitution ; l’Esclavage n’est point dans cette catégorie; c’est une question intérieure. Chacun des États est donc maître absolu d’accorder ou de refuser l’émancipation, et c’est à lui seul qu’il appartient de régler les conditions de la servitude ou de l'affranchissement. En ce point, il n’y a jamais eu d’objection sérieuse. Channing, tout désireux qu’il soit de voir cesser l’esclavage, proclame aussi haut que personne la souveraineté des Etats, principe fondamental de l’Union. Si jamais l'affranchissement a lieu dans la Virginie ou le Maryland, c’est que la Virginie ou le Maryland l’auront voulu ; il peut y avoir une pression de l’opinion publique, il n’y aura jamais une loi du Congrès, car cette loi serait une violation de la constitution. A supposer, ce qui est impossible, que le Congrès usurpât un pouvoir qui ne lui appartient pas, la Cour suprême, le tribunal fédéral des Etats- Unis, empêcherait l’exécution de la loi; et, dans la république, la représentation nationale elle-même est obligée de f~ plier devant la souveraineté de la justice.
Mais si le Congrès est désarmé devant les souverainetés particulières, il n’en est pas de même quand il s’agit d’organiser ces vastes territoires sans population, ces déserts qui deviennent si vite des Etats. En ce point le Congrès a montré plus d'une fois son amour de la liberté. C’est ainsi qu’en 1787 une loi rédigée par Jefferson et également adoptée par les députés du Sud et du Nord, organisa le territoire au nord-ouest de l’Ohio et déclara qu’il n’y aurait point d’esclavage ni de servitude involontaire dans le susdit territoire. Grâce à cette loi protectrice, l’Ouest, le Far West , réservé à la liberté, est devenu en un demi-siècle la partie la plus riche des Etats-Unis, celle qui aujourd'hui pèse le plus dans la balance. L’Ohio, le Michigan, l’Indiana, l’Illinois, le Wisconsin, l’Iowa, sont sortis comme autant d’essaims de cette terre fécondée par la liberté. 11 y a là six grands Etats qui, en 1790, n’étaient que forêts et prairies parcourues par quelques sauvages, et qui eu 1850 comptaient déjà près de
cinq millions d’habitants, dont un tiers est venu d’Europe pour demander à l’Amérique l’indépendance et du travail.
l)e 1818 à 1820, la controverse, et ce qu’on a nommé le Compromis du Missouri, montra encore combien l’opinion était peu favorable à l’extension de l’esclavage. Le Missouri, qui jusque-là n’élait qu’un territoire, c’est-à-dire un pays ayant moins de quarante mille habitants, et soumis en cette qualité à la juridiction du Congrès, le Missouri ayant dépassé le chiffre voulu de population se donna une constitution dans laquelle il reconnut l’esclavage, et défendit même à sa législature de jamais s’en mêler ; moyen sur d’empècher qu’on ne fit de l’abolition une promesse électorale ou. un moyen d’opposition et de popularité. Cette disposition fut vue de mauvais œil par le Congrès; deux fois la chambre des représentants vota pour que l’esclavage fût exclu du nouvel Etat; deux fois le Sénat, se faisant le patron d’un abus, vota l’admission du Missouri avec sa constitution. De guerre lasse, on consentit à admettre le Missouri dans l’Union, mais en stipulant qu’on ne pourrait plus établir l’esclavage dans ce qui restait de la province de la Louisiane au nord et à l’ouest du Missouri. Une parallèle tirée par 36 degrés 30 minutes de latitude nord sépara la liberté de la servitude. Le Sud accepta ce compromis, où M. Clay eut la plus grande part; il y gagnait deux voix de plus dans le Sénat, et l’extension de l’esclavage dans les nouveaux Etats qui se formeraient au midi de la parallèle. En effet, c’est ainsi que l’esclavage fut reçu sans difficulté dans l’Arkansas et le Texas. Le Nord céda par une faiblesse qu’on lui a souvent reprochée; il crut sauver l’avenir en sacrifiant le présent. Désormais l’esclavage était renfermé dans des limites nettement fixées, tandis qu’il restait tout un monde pour y former des Etats libres, et qui un jour auraient la suprématie dans le Congrès.
Cette controverse du Missouri, qui dura trois ans et souleva une agitation des plus vives, fut une révélation. On vit alors pour la première fois que l’esclavage, loin d’avoir
perdu pied depuis 1787, avait énormément grandi, et devenait pour l’Union une question qui dominait toutes les autres. D’une part les esclaves s’étaient multipliés et étaient devenus une source de richesses considérables pour le Midi. De l’autre l’émancipation accomplie dans les Etats au nord du Delaxvare les avait politiquement séparés du Sud, tandis qu’au contraire l’esclavage donnait à tous les Etats du Sud un intérêt commun. L’humanité disparaissait devant l’industrie et la politique.
En 1787, l’esclavage n’avait qu’une valeur industrielle assez médiocre. La principale production du Maryland et de la Virginie, c’était le tabac, et comme cette culture ainsi que le climat n’ont rien de dangereux pour la santé des blancs , rien ne serait plus aisé que d'abolir la servitude dans ces deux Etats, et il est possible même que la production y gagnât. Dans les deux Carolines et la Géorgie, l’indigo et le riz étaient les richesses du pays ; mais l’Inde fournissait ces deux articles à meilleur marché, et il est à croire que l’esclavage n’aurait pas survécu longtemps à l’abolition de la traite, quand l’invention d’un obscur ouvrier du Massachussets dota l’Amérique d’un outil qui permit la production du coton et du même coup riva les chaînes de l'esclave, je veux parler du Saw-Gin, ou machine à éplucher le coton, inventée en 1793, par Withney. Le coton courte soie, la seule espèce qui soit cultivable dans la plupart des terres, donne une gousse où la graine adhère si fortement à la bourre, qu’à les séparer à la main, un homme travaillant tout un jour ne nettoierait pas une livre de coton. En 1793, l’Amérique n’exportait que 187,000 livres de coton, et probablement ce n’était que du coton longue soie; en 1794, l’année même qui suivait l’invention de Withney, l’exportation fut décuplée. En 1793, elle atteignait six millions delivres; en 1800, c’était 18 millions; en 1819 quatre-vingt treize millions. Depuis lors le commerce n’a fait que grandir, et par exemple, en 1831, l’Amérique a exporté des cotons pour une somme
de 112 millions de dollars, c’est-à-dire pour environ 600 millions de francs. C’est le travail servile qui a fourni cette immense production.
Le sucre a été une autre cause d’asservissement, au moins dans la Louisiane; et comme le marché est immense, et que cette culture impose un travail forcé et qui use vite le malheureux ouvrier, la demande des nègres s’accroît tous les jours, et une demande qui va au loin chercher des bras, car la Louisiane consomme plus d’esclaves qu’elle n’en produit.
Ce besoin d’esclaves pour les pays qui cultivent le coton, le sucre et le riz, la traite y a satisfait aussi longtemps que l’Amérique a permis cet horrible commerce ; mais depuis qu’on a suivi l’exemple chrétien si généreusement donné par l’Angleterre et adopté par toute l’Europe, il a fallu s’a dresser à l’intérieur, et alors s’est établi au Maryland et dans la Virginie, une industrie inconnue, l’élève des nègres. Comme la culture du tabac a épuisé les meilleures terres, l’occupation la plus lucrative aujourd’hui dans ces deux Etats, c’est d’élever des noirs pour l’exportation, comme ailleurs on élève des chevaux ou des bœufs.
Voici comment, en 1831, un représentant du peuple, M. Gholson, défendait ce droit étrange devant la législature de la Virginie.
« C’est peut-être une erreur, mais les gens solides, les hommes de vieille roche ont toujours considéré que. le propriétaire du sol a un droit raisonnable aux produits annuels de la terre, le propriétaire d’un jardin a le même droit sur les fruits de ses arbres, le propriétaire de juments sur leur croit, le propriétaire de femmes esclaves sur leur fruit. Nous n'avons pas celle intelligence aiguisée, cette finesse de légistequi permet de distinguer entrechoses semblables. La maxime légale ; Partus sequitur venlrem, est de même âge que le droit de propriété lui-même, et elle est fondée en sagesse et en justice. C’est en s’appuyant sur la justice et l’inviolabilité de cette maxime que le maître renonce momentanément au service de la femme esclave, la soigné pendant sa grossesse, et
élève l’enfant qui autrement serait sans secours. La valeur de la chose justifie la dépense, et je n’hésite pas à dire que le croit est une grande part de notre richesse. »
Qu’on ne suppose pas, du reste, que de semblables assertions passent inaperçues en Amérique, dans les États mêmes où règne l’esclavage. Voici, par exemple, une réponse de Thomas Jefferson Randolph, qui respire la plus vive humanité.
« C’est une industrie, et une industrie en progrès dans certaines parties de la Virginie, que d'élever des esclaves pour le marché. Comment un homme honorable, un patriote, un ami de son pays, peut-il supporter de voir la vieille province (J), illustrée naguères par le noble dévouement et le patriotisme de ses fils dans la lutte delà liberté, changée maintenant en une grande ménagerie, où l’on élève des hommes pour le marché comme des bœufs pour la boucherie? Est-ce mieux, n'est-ce pas pire que la traite, ce commerce contre lequel se sont réunis les honnêtes gens et les sages de toutes les religions et de tous les climats r Le marchand reçoit l’esclave du négrier qui l’a acheté au loin; le noir est un étranger par le langage, l’aspect, les manières. Les liens de père, de mère, de mari, d’enfant, ont tous été brisés; avant qu’on l’achète ici son Ame est endurcie. Mais chez nous ce sont des individus que le maître a connus dés le berceau, qu’il a vus jouer avec toute l’innocence de l’enfance, qu’il a accoutumés à compter sur sa protection, ce sont ceux-là qu’il arrache des bras de la mère ; il les vend dans un pays lointain, à des étrangers, à des maîtres cruels.
» On essaye de justifier l’esclavage ici parce qu’il existe en Afrique et que, dit-on, on le trouve par tout le monde. En vertu du même principe on justifierait le mahométisme avec la pluralité des femmes, et toutes les abominations des sauvages. L'esclavage existet-il quelque part dans l’Europe civilisée? Non, nulle part (2). »
(1) The ancient Dominion, c’est le nom d’honneur que prend la Virginie comme étant la plus ancienne plantation de l'Amérique du Nord.
(2) Key lo Vncle Tom's cabin. ( The Slave Ira de J
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Ce sont là sans doute de nobles paroles; mais il faut bien l’avouer, en pratique, c’est M. Gholson qui a raison dans sa brutalité. La femme esclave n’est qu’un animal d’une espèce particulière et dont on attend le même profit que de tout autre animal domestique. Qu’on en juge par l’annonce suivante, copiée du Mercure, un des journaux politiques de Charleston (Caroline du Sud) (1).
nègres a vendre. Une 1111e de vingt ans, élevée en Virginie, avec ses deux petites filles, l’une de quatre et l'autre de deux ans. Elle est d’une force et d’une santé remarquables, et, sauf la petite vérole, n’a jamais eu dans sa vie un jour de maladie. Les enfants sont beaux et sains, Elle est très-féconde (2), et offre une excellente occasion à quiconque veut élever pour son propre usage une famille de serviteurs bien portants. Les acquéreurs sont priés de remettre leur adresse au bureau du Mercure. »
Pendant que l’esclavage grandissait ainsi dans le Sud, l’opinion se prononçait contre lui dans les États libres, et avec une extrême vivacité. En Europe, de généreux philanthropes poursuivaient l’abolition de la traite et de la servitude et partout on applaudissait à leurs efforts ; les Etats du Nord sentirent quelle infériorité l’esclavage donnait à leur patrie. Que devenait le légitime orgueil d’une terre chrétienne, que devenait la juste fierté d’une république, le jour ou l’on pourrait reprocher à l’Amérique d’être le dernier asile de l’esclavage? L’horreur de l’injustice, la pitié, la charité unies au patriotisme enfantèrent ce qu’on a nommé Ydbolitionisme. Vers 1831 les Etats-Unis furent mis en feu par un parti qui, avec toute l’ardeur des pavs libres, parlait, écrivait, multipliait les associations contre l’esclavage, et prenait pour devise : Y Abolition immédiate.
Que ce parti eût peu de prudence et que son zèle fût souvent exagéré et même dangereux il serait difficile de le nier; c’est
(t) (loodell : The amcrican Slave Code, p. 60.
(2) Shc is very prolrfic in her generating qualilies.
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l’histoire de toutes les révolutions. Qu’il s’agisse de religion, de morale, ou de politique, les novateurs blessent toujours les intérêts qui sont nés à l’ombre des abus et des privilèges; la résistance est énergique, l’attaque redouble de violence, le fanatisme éclate des deux côtés, et ce n’est qu’après la lutte qu’on entend la voix de la raison. La paix se signe quand la guerre a épuisé les deux partis et les force enfui aux accommodements qu’ils auraient dû accepter le premier jour. Il en fut ainsi du mouvement de 1831. Tandis que les abolitionistes répandaient leurs associations dans les États, les comtés et les villes, multipliaient les journaux et les pétitions et envoyaient partout des missionnaires pour prêcher la croisade, l’émeute, poussée ou tolérée par le parti contraire, outrageait les orateurs, et arrêtait les mallespostes pour eu arracher des pamphlets incendiaires qu’on brûlait publiquement. Items le Sud, on mettait à prix la tête des avocats de la liberté ; les chambres demandaient qu’on arrêtât ceux qui, dans le Nord, se faisaient remarquer par leur zèle pour l’émancipation ; le président des États-Luis appelait l’attention du Congrès sur cette agitation, et lui recommandait de prohiber, sous des peines sévères, la circulation des pamphlets abolitionistes dans le Sud. Les maîtres d’esclaves trouvaient du reste des amis zélés parmi les négociants et les armateurs de la Nouvelle- Angleterre. Entre le Sud, qui est un pays de production, et des Etats qui vivent de transports et d’industrie, les intérêts sont trop mêlés pour que le contre-coup de la Géorgie ne se fit pas sentir dans le Massachussets, et au Nord il ne manquait pas de personnages considérables dans l’Etat ou dans les affaires qui, fatigués d’une lutte incessante, demandaient vers 1834 qu’on mit fm à tout le bruit que faisaient les abolitionistes. C’est à ce moment, et quand la popularité abandonnait une bonne cause un peu compromise, que parut Channing.
Chaiining, dont j’ai ailleurs esquissé la vie (1), avait un grand avantage sur la plupart des abolitionistes; ses convictions étaient aussi ardentes, mais il n’avait pas les mêmes passions et il parlait de l’esclavage en connaissance de cause, et sans préjugés. Chrétien sincère, ce qu'il voyait dans le nègre, c’était une âme immortelle, destinée à posséder la vérité et à s’élever jusqu’à Dieu ; pour lui, l’esclavage qui tient l’homme dans l’abrutissement, était donc le plus grand des crimes.; mais en même temps il savait par expérience que rien n’est plus dangereux que de juger les hommes et les choses d’un point de vue exclusif, et au lieu de s’abandonner à un courroux qui semblait légitime, il défendait la cause des maîtres dans son propre cœur, et ne se décida à écrire que lorsqu’une longue patience lui eut permis de faire la part de la justice dans l’injustice même. Si Channing est sans pitié pour l’esclavage, il excuse souvent le maître ; il sait combien l’habitude nous rend insensibles à des maux que voient des yeux moins prévenus, et comment l’éducation donne cette dangereuse sécurité qui nous fait prendre souvent pour un droit, ce qui n'est qu'une usurpation et un préjugé.
Les idées que Channing s’était faites de l’esclavage après l’avoir étudié sur place, je les trouve exprimées avec autant de sagesse que de sensibilité, dans une lettre qu’il écrivait en 1831, avant l’agitation, lettre datée d’une des Antilles, Sainte-Croix, ou Channing avait été chercher un peu de repos et un climat plus doux pour sa poitrine épuisée.
« Sainte-Croix, 10 mars 1831 (2). Je suis de plus en plus convaincu que les grands maux de l’esclavage sont de nature morale. Il y a sans doute de cruelles souffrances physiques, mais elles se ramènent presque toutes à des causes morales. Je crois que les
(1) La vie de Channing est en tête des OEuvrcs sociales.
(2) Memoirsof W. E. Channing. Part. III, ch. IV.
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ennemis de l'esclavage ont exagéré la peine physique infligée par le mailre, et il en est résulté que le maître, ayant la conscience d'élre traité injustement, repousse avec colère l’intervention du philanthrope, et soutient que les nègres sont dans une meilleure condition que les paysans de la plupart des pays; et il y a si peu de sagesse et de justice dans les institutions sociales, que le maître n’a que trop raison.
» Les esclaves ont de la nourriture en quantité suffisante, et elle leur est fournie avec une parfaite régularité; ainsi les premiers besoins de la vie sont satisfaits. Ils ont l’habitude de vendre une partie de ce qu’on leur donne pour vivre, et portent aussi au marché des fruits et de la volaille, si bien qu’ils peuvent se procurer les jouissances qu’ils estiment le plus, du tabac, du sel, de la viande, et surtout des habits. Leur apparence prouve qu’ils ne souffrent point de manque de. nourriture. Vous ne voyez jamais chez les femmes cet air de misère et de fatigue, si commun en Suisse et en Allemagne. Quant au vêtement, la seconde nécessité de la vie, le climat ne demande pas de grandes dépenses, et les esclaves souffrent moins que les journaliers des climats froids. A Noël et au jour de l'an, qui sont des espèces de saturnales pour les esclaves, on les voit entrer dans la maison de leurs maîtres, chanter et danser aussi familièrement que chez eux, et se parer, surtout les femmes, d'habits non-seulement à la mode, mais coûteux. Quand au logement, il n'y a pas de comparaison entre la case des esclaves et la hutte où vit le paysan Irlandais. Il ne leur manque que la propreté pour être logés aussi bien qu’ils peuvent le désirer.
» En ce qui touche le labeur, ils ne travaillent jamais autant que nos ouvriers et nos journaliers qui font deux fois plus de besogne en un jour.
» Et cependant les esclaves sont surchargés comme les ouvriers de tout pays. Ce qui fait la dureté de leur condition c’est qu’il n’y a pas d’intermittence dans leur labeur. Ici, l’été est perpétuel, et la canne à sucre a besoin d’une année pour mûrir; il faut donc que l’esclave travaille depuis le commencement jusqu'à la tin de l'année sans ces intervalles de repos que le changement de saison amène dans les autres climats. Et puis son travail est forcé; il n’y a pas d’intérêt; il n’v gagne rien, littéralement rien : aussi ces stimulantsque la Providence a faits pour alléger et égayer
la peine, manquent entièrement au nègre, et cela suflit pour ajouter au travail un poids intolérable.
» Le nègre souffre- t-il de la cruauté du maître? Ces souffrances ont beaucoup diminué, par suite de l’abolition de la traite, ce qui a donné plus de prix h la vie de l’esclave, et par le triomphe de sentiments plus humains, triomphe dit à la sympathie de l’Europe pour cette classe dégradée. 11 y a sans doute des cruautés commises, et il n’en peut pas être autrement, car les agents qui vivent en contact avec, les esclaves sont en général des gens sans éducation, qui ont des principes très-faibles et des passions très-fortes, et qui sont tout à fait indignes du pouvoir qu'on leur confie; aussi, malgré le mai Ire, ils abusent de leur autorité, et augmentent la corruption des nègres par leur immoralité. Malgré tout, je crois qu’une bande de nègres reçoit moins de coups qu'une compagnie de soldats dans notre armée. Ils sont soumis à une discipline moins dure, et en ce qui touche la condition physique on ne peut pas les comparer à des soldats en campagne.
» Et cependant ils souffrent beaucoup. Mais c’est surtout dans le mal moral qu’il faut chercher la cause de ces souffrances. Leur condition ne tend qu’à dégrader leur intelligence et leur cœur, à en faire des animaux, à les faire tomber au-dessous de la brute. C : est là qu’est la misère de l’esclavage, et je ne crois pas qu’on puisse l’exprimer trop fortement.
»Ce qui m’affecte le plus, c’est de penser qu’en des pays qui se disent chrétiens, la plus grande partie des hommes sont réduits par l’injustice et par la force à un état qui flétrit toute leur nature, leur interdit toute amélioration, et leur impose la misère de l’ignorance et du vice. L’esclavage flétrit les affections naturelles. Ici le mariage est chose inconnue. Sur une des plantations où j’ai demeuré, il n'v avait que six esclaves mariés ; dans une autre, il n’y avait qu’un seul mariage. En outre, la dépendance mutuelle, qui fortilic nos affections, estinconuuc. L’homme ne prend aucun soin de la femme avec laquelle il vit; c’estdu maître que la fernmeatlend la nourriture et le vêtement, et si le mari est malade on l’envoie à l’inlirincrie commune ; il n’y a point de place pour les bons offices de la vie conjugale. Les enfants ne dépendent pas davantage de leurs parents, et le père n'est pas chargé du soin de ses fils. Il ne gagne rien pour eux, et ne s'inquiète pas de leur bien-être à venir. C’est ainsi que le pauvre ncgre est
exclu de l'école que la nature a établie pour la culture de nos affections et de notre caractère, et le tort qu'on lui fait est irréparable.
» Les mêmes causes sont destructives de l’énergie, de la prévoyance, de l'empire sur soi-méme. L'esclave ne s’inquiète guère plus de lui-même que ne fait la brute. Il n’a pas d’iutérêt à défendre, rien n'occupe sa pensée sinon le petit coin de terre qu'on lui abandonne. Quelle que soit sa façon de vivre, il est sûr d’être nourri et vêtu. Sa condition ne peut pas devenir meilleure. L’avenir ne lui offre rien de mieux que le présent. Aussi est-il la créature de l'heure présente, des sens, des appétits, des passions. Il n’a pas plus de prévoyance que la brute, et il est plus adonné aux jouissances grossières.
» Remarquez encore que la condition de l’esclave dérange toutes ses idées morales. Victime de l’oppression et de l’injustice, et cela dès le berceau, il ne peut pas comprendre les droits de l’humanité et de la justice. Toute sa vie est une école de malhonnêteté et de fraude. Tous ses droits sont violés ; la violation du droit est donc pour lui l’ordre de la nature. Aussi, voler et mentir sont sa vocation autant que son labeur journalier, et on ne peut pas l’amener à comprendre que cela est mal. Toute sa nature intellectuelle et morale est bouleversée et perdue.
» C’est le plus triste aspect de la condition servile, mais le mal ne s’arrête pas là. La dégradation morale amène de grandes souffrances physiques. Il est aisé de comprendre comment, en l’absence de toute retenue dans le mariage, de tout calcul pour l’avenir, de toute prévoyance, les esclaves s'abandonnent auxexcés. La débauche et l'ivrognerie ruinent la santé et la vie des nègres, si bien que leur nombre diminue, quoiqu’ils ne manqueut pas d'un certain bienêtre. Ils ne soignent pas mieux leur santé que les enfants, ou plutôt ils favorisent un certain degré de maladie, parce que cela les exempte de travailler. On comprend aussi comment, habitués à souffrir de l’injustice et de la dureté, et n’ayant point d’affections domestiques, ils sont disposés à être injustes et cruels les uns poulies autres. La race africaine n’a pas le caractère sombre, féroce, vindicatif des Indiens, mais néanmoins les esclaves sont querelleurs, et à leurs autres misères ils ajoutent des animosités et des injustices mutuelles.
» J’ai voulu vous signaler ce que je considère comme le grand
mal de l’esclavage. C’esi ee qui rend l'émancipation dillkile, tout en en montrant la nécessité ; car le mal est inséparable de la servitude. En face de cette condition misérable, les amis des nègres doivent marcher avec la plus grande prudence. Les noirs sont incapables de se conduire eux-mémes, et ils perdront dans l’opinion publique la cause de l’émancipation, si on leur confie tout d’un coup des privilèges dont ils abuseront. »
On voit combien Channing était préparé pour entrer dans la discussion ; discussion fort délicate, et qui, pour ne pas blesser des passions déjà irritées, demandait une prudence extrême sans rien céder toutefois des droits éternels de la justice et de l’humanité. De toutes parts on accumulait les raisonnements et les faits pour attaquer ou défendre l’esclavage. C’est au nom de la religion, de la justice, de la fraternité humaine, de la charité que les abolitionistes demandaient l’émancipation ; c’est au nom de la religion , de la loi, de la différence des races, du bien-être des noirs que les hommes du Sud défendaient l’esclavage. Ce que les maîtres ont accumulé de sophismes et de fausses raisons est incroyable, et ces sophismes, qui ont cours aux États-Unis, montrent trop clairement combien l’intérêt et la passion peuvent aveugler les esprits les plus distingués. Assurément il y a dans le Sud des axiomes qui sont considérés comme incontestables, et qu’il serait impossible de faire accepter en Europe par le bon sens de nos ouvriers. On en jugera par les citations suivantes, qui feront mieux connaître à quels adversaires répondait Channing.
Nous n’imaginons pas qu’on puisse jamais invoquer en faveur de l’esclavage une religion qui proclame que tous les hommes sont frères, comme étant tous enfants d’un même père qui est au ciel ; car assurément rien n’est plus contraire à cette sainte fraternité que le despotisme exercé par un homme sur ses semblables. Cependant c’est une maxime reçue dans le Sud que la Bible et l’Évangile ne con-