‹ De l'esclavage [Texte imprimé]Chapitre 9 sur 30 · A.W1II · texte numérisé non relu

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damnent eu rien la servitude; bien plus, on invoque leslivres saints en faveur de l’esclavage, et voici par exemple comment, en 1829, le célèbre M. Bentou, un patriote, un démocrate, pouvait s’exprimer en plein sénat des États-Unis (1) :

«J’admire, c’est-à-dire je regarde avec étonnement la sublime moralité de ces gens qui ne peuvent supporter la contemplation abstraite de l’esclavage à la distance de cinq cents milles. Cela est bien au-dessus, c’est-à-dire c’est une affectation de perfection bien au-dessus de lu moralité des chrétiens primitifs, desapétres du Christ, du Christ lui-méme. Le Christ et les apétres ont paru dans une province de l’empire Romain, quand cet empire s’appelait le monde, et que ce monde était rempli d’esclaves. On en estimait le nombre à quarante millions; c’était le quart de la population totale. 11 y avait de simples particuliers qui possédaient jusqu’à vingt mille esclaves. T'n affranchi, un homme qui avait été esclave lui-méme, mourut possesseur de quatre mille esclaves. Ce sont là les chiffres. Les droits des maîtres sur cette multitude d'élrcs humains, c’était le droit de vie et de mort; sans que la loi défendit l'esclave, sans que l’opinion le protégeât, line loi d'une atrocité incroyable rendait tous les esclaves responsables de la vie de leur maître; c’était la loi qui condamnait à mort tous les esclaves de la maison où le maître avait été assassiné, et sous l’empire de celte loi on vit quatre cents personnes exécutées d'un seul coup. Et ces esclaves, c’élaient des hommes blancs, venus d'Europe ou de l'Asie mineure, c’étaient des Grecs ou d’autres peuples à qui nous devons les productions les plus estimées de l’esprit humain. Jésus-Christ vil tout cela, le nombre des esclaves, leur condition misérable, leur couleur qui était la même que la sienne, et cependant il n’a rien dit contre l’esclavage ; il n’a pas prêche de doctrine qui conduisit à l’insurrection et au massacre; il n’a rien dit qui chez nous puisse autoriser la race inférieure des noirs à exterminer la race supérieure des blancs, dans les rangs de laquelle il a paru sur la terre. Le Christ a préché une doctrine toute contraire, qui enseigne à l’esclave le devoir de la fidélité et de l’obéissance, qui enseigne au maître l’humanité et la

(1) Benlon, Thirly years view, New-York 1831, t. 1, p. 126.

bonté. Ses apôtres ont Tait connue lui; saint l’aul renvoie à son maître l’esclave fugitif, Onésime, avec une lettre d'excuse et de prière. Ce n’était pas lui qui eût recueilli un esclave fugitif, encore moins l’eût-il détaché de son maître, encore, moins eût-il excité une insurrection. »

Qu’on ne croie pas que ce langage soit particulier à la tribune, qui n’est pas toujours chrétienne. Les Églises du Sud se sont faites les complices de l’esclavage, et l’ont pris sous leur protection. Madame Beecher Stowe, dans la Clef de la rabane de l'oncle Tom , a accumulé les preuves de cette prévarication chez les Églises protestantes; je citerai, comme une des plus remarquables, la décision suivante, d’une communauté presbytérienne (l) de la Caroline du Sud (Harmony Presbüery of Soulh, Carolina).

« Attendu qu’un certain nombre de personnes en Écosse et en Angleterre, et d’autres du nord.de l’est et de l’ouest de notre pays, ont dénoncé l'esclavage comme contraire aux lois de Dieu, et que quelques-unes de ces personnes ont présenté à l’assemblée générale de notre église et au Congrès de la nation, des mémoires et pétitions avec l’intention avouée de flétrir les propriétaires d’esclaves, et d’abolir la relation de maitre et de serviteur ; cl attendu que de ces procédés, des faits, des raisonnements et des circonstances il résulte clairement que ces personnes ne savent pas ce qu’elles disent, ni pourquoi elles affirment, cl qu'avec celte ignorance elles montrent un esprit de justice affecté et de sainteté exclusive, etc.

» 1° Il est résolu que comme le royaume de notre Seigneur n’est pas de ce monde, son église n’a aucun droit d’abolir, altérer, ou moditicr aucune institution ou ordonnance humaine, politique ou civile, etc.

» 2° Il est résolu que l’esclavage a existé depuis les jours deces bons vieux maîtres d’esclaves et patriarches, Abraham, Isaac et Jacob (qui sont maintenant dans le royaume des deux), jusqu’au temps où l’apôtre saint Paul renvoya un fugitif à son maître Philémon, et écrivit à ce propriétaire d’esclaves une lettre chrétienne

(1) Key lo Uncle Tom’s cabin, p. 296. The american churcli and Slavery.

et fraternelle qui existe encore dans le canon des Écritures. Il est résolu que l’esclavage a toujours existé depuis les jours des apôtres et existe encore aujourd’hui.

» 3° Il est résolu que comme les devoirs relatifs du maître et de l'esclave sont enseignés dans les écritures de la môme façon que ceux du père et de l'enfant, du mari et de la femme, l’existence même de l’esclavage n’est pas opposée à la volonté divine, et quiconque a une conscience trop tendre pour reconnaître la légitimité de cette relation est juste plus qu’il ne convient, et sage au delà de ce qui est écrit ; il a soumis sa tête au joug humain, a sacrifié sa liberté chrétienne, et laissé la parole infaillible de Dieu pour les imaginations et les doctrines des hommes. »

Je ne sais si l’on a rien écrit de plus fort contre l’esclavage que cette pièce hypocrite, qui fait du Christ le soutien du despotisme des hommes, et avilit Dieu même pour en faire le complice de la servitude. On lira les belles pages que Channing a consacrées à la réfutation de ces doctrines, qui rendraient la religion odieuse, si la religion était coupable de la faiblesse de ses ministres. En montrant que l’esprit du christianisme est un esprit de justice et d’humanité, mais en même temps un esprit de paix et de progrès; en nous faisant pénétrer dans cette action intérieure, dans ce renouvellement des cœurs, qui est le triomphé de la parole divine, Channing a vengé à la fois la liberté et l’Evangile. Mais quelle est donc cette lèpre abominable qui gagne jusqu’il l’Église, et qui asservit la religion ?

Le second argument des propriétaires d’esclaves c’est que la loi leur donne plein pouvoir sur la personne des nègres. Or, pour eux, c’est la loi qui fait te droit. C’est la théorie de Hobbes, la doctrine qui ne reconnaît ni bien ni mal absolu, et qui, de la volonté du législateur, fait la mesure de la justice; c’est par conséquent la doctrine du despotisme; il est au moins singulier de l'entendre proclamer dans une république, si justement licre de ses institutions. Et cependant ces maximes funestes ont été soutenues en plein Sénat par un des politiques les plus célèbres des États-Unis, M. Henri Clay. Ce

que la loi déclare ma propriété, a-t-il dit, est ma propriété. On trouvera dans les Remarques sur la question de l'Esclavage une réfutation complète de cette fausse et dangereuse théorie. M. Clay était avocat, Channing n'était qu’un simple pasteur, et s’était occupé de théologie plus que de droit: Mais dans cette discussion il s’est montré bien autrement jurisconsulte que son adversaire, et Domat lui-même ne désavouerait pas les pages que Channing a écrites sur l’essence du droit de propriété, sur les droits naturels, sur l’intervention morale d’un peuple dans les affaires d'un autre peuple. 11 y a la des principes fortement établis, des conséquences clairement déduites, une dialectique excellente, mise au service de la vérité. Aujourd’hui, quand on lit le discours de M. Clay (1) et la réponse de Channing, on est frappé de ce qu’il y a de faible et de faux dans le discours du célèbre orateur, de ce qu’il y a de solide et de juste dans la réfutation de son humble adversaire. Le temps, qui a flétri les sophismes, a donné une verdeur nouvelle à la vérité. 11 semble que Channing écrit aujourd’hui. C’est là de quoi donner du courage à ceux qui défendent sans ambition une bonne cause. L’avenir est à la raison et au droit. Souvent c’est après la mort de l’écrivain que les principes qu’il a défendus triomjîhcnt enfin ; il faut que les générations passent pour que leurs passions et leurs erreurs intéressées passent avec elles. Mais pour qui aime la justice et se confie en Dieu, compter qu’un jour viendra où la vérité dissipera tous les nuages, et se dire que tout obscur qu’on soit on aura servi l’humanité, cela vaut mieux que la fortune et que la gloire. C’est le sentiment de ce devoir rempli qui a soutenu Channing et lui a fait sacrifier sa vie et sa popularité à la défense de» opprimés.

(1) Speech on pétitions for the abolition of slavery. Voyez Life and speeches of Henri Clay, New-York, 1813, t. n, p. 3->5.

Après la religion et la loi qu’ils invoquent si faussement à leur aide, les défenseurs de l'esclavage allèguent l’infériorité de la race noire et l’inimitié des deux peuples. L’infériorité naturelle des nègres a été défendue par un savant professeur, émigré de Suisse aux États-Unis, et qui a payé sa bienvenue dans sa patrie d’adoption par une découverte venue fort à propos au secours des préjugés populaires. Toutefois, il s’en faut que la science ait accepté l’assertion de M. Agassiz, assertion qui, jusqu’à présent, manque de preuves. Outre que le squelette est le même dans les deux races, et que dès la seconde génération on remarque chez le nègre né aux États-Unis un développement du cerveau qui rapproche la configuration de sa tète de celle des blancs, il y a cette objection à faire au système de M. Agassiz, que fût-il certain, il ne prouverait rien en faveur de l’esclavage. Car alors même qu’il serait démontré que le nègre forme non pas une simple variété du genre humain, mais bien une espèce distincte, et si l’on veut moins intelligente, cela n’empècherait pas que cette race inférieure n’eût la parole et la raison, et que le nègre, au lieu d’être destiné au service d’autrui comme l’animal, ne fût un individu né pour aimer sa femme, élever ses enfants et disposer de sa vie. Cette infériorité pourrait justifier la tutelle bienfaisante de l'État, mais non certes la tyrannie du maître.

Mais, je le répète, cette infériorité naturelle, rien ne la démontre ; l’infériorité de l’éducation, elle existe sans doute, et il faut plus d’un jour pour y remédier: mais c’est un problème de même espèce que l’ignorance du peuple. Une politique égoïste déclare cette ignorance irrémédiable et s’en fait un titre pour asservir la plus grande part de la nation ; une politique chrétienne n’y voit qu’un devoir à remplir et une injustice à réparer. Elle fait la part des temps et ne demande pas pour le peuple une liberté ou plutôt une autorité politique qui ne serait pour lui qu’une arme dans la main d’un enfant ; mais loin d’interdire l’espérance aux classes déshéritées, elle

leur distribue l’éducation d’une main libérale, et prépare tout pour une prochaine émancipation. Les vilains du xi® siècle étaient aussi ignorants et non moins brutaux que les nègres ; où en serions-nous cependant, si on avait traité nos ancêtres avec le dédain de l'ethnologie américaine, et si, au nom d’une infériorité que toute la noblesse reconnaissait, on eût perpétué leur servitude? Repoussons loin de nous ces préjugés odieux et intéressés. L’Évangile ne distingue point entre les hommes ; il ne connaît que des frères, tous enfants de Dieu. Là est une science qu’on n’a point encore dépassée ; il sera toujours bon de s’y tenir.

Quant à l’inimitié des deux peuples, elle est vraie eu ce sens que les Américains, dans leur orgueil, ont pour les nègres une antipathie que les peuples des colonies catholiques. Espagnols, Portugais, Français, n’ont jamais partagé. Pour le nègre, c’est, de l’aveu général, la race la plus affectueuse qui existe, et cette douceur même l’a livrée à l’esclavage, tandis qu’on n'y a jamais plié l'Indien , toujours prêt à se venger. Cette inimitié est le grand obstacle à l’émancipation ; le noir est un objet, d’horreur et de dégoût pour les Américains, et il y a contre lui la même antipathie dans les pays libres que dans le Sud. C’est là une difficulté que n’ont pas connu l’antiquité ni le moyen âge. L’esclave était de meme race que le maître, et le jour où on l’affranchissait et où il prenait le costume de l’homme libre, rien ne le distinguait plus des autres citoyens. Au contraire, la différence de couleur perpétue la servitude au sein même de la liberté, et les mœurs repoussent tout contact avec celui qui en porte la marque sur toute sa personne. Noir et esclave, c’est tout un. Les âmes sensibles du Sujl, et il y en a beaucoup, les politiques, qui considèrent l'esclavage comme une lèpre terrible, et il y en a plus encore, ne voient donc qu’un remède, c’est l’émigration , c’est la transportation de la race noire, et c’est dans cette intention qu’on a fondé en Afrique la colonie de Libéria, où chaque année on envoie un certain

nombre d’affranchis. Channing, sans blâmer la colonisation, montre que c’est un moyen chimérique, si l’on en attend la fin de l’esclavage. De 1840 à 1850 le nombre des noirs a augmenté de 717,000; c’est un accroissement de 71,000 «âmes par an ; quelle société suffirait à faire les frais d’une pareille émigration? Sans doute, vers la fin du dernier siècle, il y a eu un moment où l'on aurait pu essayer de mesures semblables et c’est ce que demandait Jefferson; aujourd’hui il est trop tard ; il faut affronter le mal directement, et non pas essayer de vains palliatifs. On ne chassera pas les noirs de l’Amérique, il faut qu’ils y vivent, esclaves ou libres. La répugnance des blancs est-elle un titre valable pour imposer la servitude à un peuple innocent? Telle est aujourd’hui toute la question.

Mais, dit-on, si l’on donne la liberté et les droits de citoyen aux nègres, ce sera la guerre civile entre les deux races, ou tout au moins l 'amalgame, c’est-à-dire la confusion du sang, et l’amoindrissement, la dégénérescence des blancs. 11 est trop aisé à Channing de répondre que si jamais la guerre éclate, ce sera l’esclavage et non pas la liberté qui la fera naître. Et quand à la confusion du sang, la juste répugnance des deux races y pourvoira. Si quelque chose peut diminuer le nombre des mulâtres, c'est la liberté ; aujourd'hui que la femme noire ou mulâtresse est un instrument de débauche, le sang se mêle, et on voit ce triste spectacle d’esclaves fils d'un père libre, de femmes vendues à l’encan, et portant dans leurs veines le plus noble sang de la Virginie. Si la négresse était libre, de pareils mélanges seraient plus rares qu’aujourd'hui.

11 est bien vrai que la juxta-position sur le même territoire de deux races de couleur différente, et séparées par la nature et par les préjugés, a quelque chose d'étrange et même d’inquiétant. Mais on suppose toujours que le nègre, une fois affranchi, aura la pleine liberté politique, et que du premier coup on donnera les droits de citoyen à des gens

incapables d’en user. Cela n’est pas une conséquence forcée de l'abolition, et j’aurais voulu que Channing fût plus explicite sur ce point. Affranchir les nègres et en faire des citoyens actifs, sont deux choses différentes, et , selon moi , séparées par une longue suite d’années, car il faut plus d’un jour pour faire l’éducation politique d’une race aussi déchue, et pour redresser des Ames que la servitude a pliées. Affranchir le noir, c’est lui reconnaître les droits de l'individu et en faire un homme. Qu’on ne sépare plus l’époux et l'épouse, le père et les enfants; qu’on laisse au nègre les fruits de son labeur propre, et, alors même qu’on l’obligerait à ne pas quitter le sol où il est né, et que pour le rachat de sa personne, on lui demanderait chaque semaine quelques jours de son travail, je dirais encore qu’il est libre, et je ne sais si ce moyen plus lent ne serait pas plus sur. C’est ainsi, du moins, que les choses se sont passées sur l’ancien continent : le serf est devenu un vilain, puis, peu à peu, le vilain a racheté sa corvée, et il est devenu un paysan et enfin un citoyen. Rien ne se fait par soubresauts, en politique pas plus que dans la nature, et, à demander l 'abolition immédiate, on marche, selon moi, à l’abîme, et on compromet la cause la plus sainte. L’exemple de l’émancipation anglaise et française ne conclut pas, car les conditions étaient différentes, et le problème n’avait pas la même gravité.

On dit qu’aujourd’hui, dans le Sud, on cherche à entrer dans cette voie : ne plus séparer les familles, et donner aux nègres de l’éducation. Si l’on poursuit résolument et chrétiennement cette entreprise, si la loi en fait l’œuvre de tous, c’est l’émancipation et dans un temps très-court. Le maître sera bientôt las de nourrir une famille dont rien ne gène l’accroissement, et il enviendra à faire avec le nègre des abonnements do travail, comme autrefois nos pères avec les serfs de leurs domaines : ce sera la liberté. S’il y a plus d’un moyen terme entre la servitude et la liberté, considérées comme conditions sociales, il n’y en a point entre l’homme esclave et

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l’homme libre. L’un est une brute, l’autre est un individu ; le dernier a des droits, le premier n’en a pas, et si on lui eu reconnaît un seul, il faut bientôt les lui reconnaître tous. Si le nègre a une famille, il faut lui laisser les moyens de la nourrir par son travail, voilà la propriété ; s’il possède quelque chose que le maître ne puisse lui prendre, on ne peut lui refuser de racheter avec son pécule la propriété la plus précieuse, celle de sa propre personne, et voilà la liberté qui vient à la suite de la propriété. Ce sont là des idées qui ne sont pas encore répandues, et que n’a pas connues Channing, autrement il eût été moins vague dans scs moyens d’émancipation, et peut-être moins absolu dans les conditions ; c’est sur ce terrain, je crois, que la transaction peut se faire entre les craintes du Midi et les espérances trop vives du Nord. Un servage temporaire, une épreuve de quelques années, d’une génération peut-être, suffirait pour assurer l’émancipation ; le vilenage ferait encore une fois, mais de façon plus rapide, le passage de la servitude à la liberté.

Channing n’est pas assez net dans les moyens qu’il propose pour parer aux dangers d’une brusque émancipation, et c’est le seul reproche que je lui adresserai, la seule tache que je découvre dans son livre. Mais à côté de ce léger défaut qu’il me soit permis de signaler des parties admirables, ce sont les passages où Channing répond à l’argument qui compare l’esclave au paysan, et qui oppose le bien-être du nègre à la misère et à la faim de l’Irlandais. Ce raisonnement spécieux est au fonds matérialiste ; il suppose que l’homme, comme l’animal, n’a d’autres besoins que de manger et de se défendre des injures du temps, autrement il ne prouve rien. Si l’homme a des besoins intellectuels et moraux qu’il lui faut satisfaire aussi bien que les besoins de son corps, il n’v a pas de comparaison à établir entre le nègre et l’Irlandais ; le noir est mieux nourri, mais le paysan a une femme et des enfants qui sont à lui ; personne non plus ne peut l’empêcher de diriger sa vie comme il l’entend, de cultiver son intelligence

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et sa raison, yuel rapport y a-t-il entre ces termes : la nourriture et la liberté? C’est la gloire de Channing d’avoir fait pleine justice de ce sophisme, qui ne touche pas seulement l’esclavage. En combien de pays ne s’imagine-t-on pas que le bien-être est la justification du despotisme, et que le peuple n'a pas le droit de se plaindre quand il a de l'ouvrage et un salaire. Est-ce donc dans le Coran qu’il est écrit : que l'homme ne vil pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu ?

Le traité de Channing, accueilli avec plus de faveur qu’il n'osait l’espérer, n’eut pas cependant de succès immédiat. Un homme modéré, qui se jette entre deux partis dans leur première fureur, n’a guères d’autre chance que d'être maltraité des deux côtés, et s’il en fut autrement, Channing le dut à sa réputation de charité et de modération. Du reste, loin de s'affaiblir par fes attaques des abolitionistes, la cause de l’esclavage prenait un nouveau caractère, elle devenait politique; ce n’était plus seulement de son droit menacé que s'inquiétait le Sud, il voulait la suprématie dans l’Union, ou tout au moins il voulait s’assurer dans le Sénat une égalité telle, qu’il fût impossible au Congrès de jamais toucher à l’esclavage, même indirectement. C’est ainsi que cette terrible question est venue se mêler à la politique des Etats-Unis, et que depuis vingt ans elle la domine, et fait complètement dévier l’Amérique de la voie ouverte par Washington et ses amis. La grande affaire aujourd'hui, quand on nomme un président, n’est pas de savoir s’il est capable ou vertueux, mais s’il est favorable à l’esclavage, ou tout au moins s’il n’entreprendra çien contre lui. C’est une raison de cette nature qui a fait la fortune du président actuel, M. Pierce; et il est sur qu’un ennemi de l’esclavage, fût-il un des hommes les plus éminents du pays, M. Everelt, par exemple, n’a aucune chance de parvenir à la direction suprême des Etats-Unis. C'en est assez pour comprendre combien, depuis trente ans, le niveau moral a baissé.

C’est ce que dernièrement, lors de la discussion du bill Nebraska, exprimait avec grande noblesse M. Sumner, représentant du Massachussets, dans le sénat de Washington.

« Un ostracisme arrogant et implacable poursuit mainte- » nam, non-seulement celui qui se prononce contre l’es- » clavage, mais quiconque ne veut pas s’en faire le soutien. » On a introduit une nouvelle qualification pour les fonctions » publiques, qui en aurait exclu les pères de la République, » même Washington, Jefferson et Franklin. C’est là un » fait étrange, mais incontestable. Si ces illustres personnages » descendaient des sphères qu’ils habitent, s’ils rentraient » dans ce monde qu’ils ont noblement consacré à la liberté, » leur opinion bien connue contre l’esclavage empêcherait » qu’aucun des vieux partis politiques leur offrît la prési- » dence. Et John Jav, notre premier grand juge, ce modèle » de la vertu judiciaire, lui qui haïssait l’esclavage comme » il aimait la justice, John Jay ne pourrait pas reprendre ces » fonctions auxquelles son nom est à tout jamais attaché » sur la terre. C’est à ce point que notre gouvernement est » sorti de l’ancienne voie (1). »

On s'étonne quelquefois de ce fait étrange, que l’Amérique, au moment de la révolution, ait trouvé parmi ses fermiers, ses marchands, ses ouvriers, des généraux, des administrateurs, des hommes d’Etat, et qu’aujourd'hui elle ne trouve plus de politiques éminenls parmi des générations riches, aisées, et à qui la fortune donne toutes les ressources de l’éducation ; la raison en est dans cette influence de l’esclavage. Le Sud, qui n’a qu’un intérêt, est toujours prêt à soutenir tout parti, vvhig ou tory, démocrate ou fédéraliste, libre échangiste ou protectionniste, qui accepte et soutient l’esclavage. Le Sud jette ainsi son poids victorieux dans la balance et du même coup démoralise

•T, London Quartcrly flevinr, octobre 18.H, p. Iâ8.

la vie publique. Les gens <le cœur, les amis sincères de la liberté, qui ne peuvent accepter un pareil patronage, se confinent dans la vie privé ; les plus ardents restent dans le Congrès, mais sans espoir d’arriver jamais au pouvoir; de là un affaiblissement politique qui frappe l’observateur et qui justifie plus d’une accusation portée contre les Etats- Unis. La cause de la liberté, dans le monde entier, souffre ainsi de l’injustice de quelques Etats, et c’est ce que Clianninga victorieusement démontré. Il a raison quand il accuse ses compatriotes de manquer à leur mission et de compromettre le nom de République. L’Amérique a baissé dans l’opinion ; il n’est pas de monarchie en Europe qui ne croie lui être supérieure en civilisation et qui, en preuve, ne puisse alléguer qu’elle n’est point souillée par l’esclavage, comme la démocratie prétendue des Etats-Unis.

Comment le Sud a-t-il fini par asservir ainsi les Etats libres ; il est aisé de s’en rendre compte, c’est l’histoire de toutes les coalitions. Deux minorités compactes et qui s’entendent font la loi au pays; mais le besoin de dominer ne s’est pas arrêté là, et il a engagé le Sud dans une nouvelle voie d’injustice.

On sait que le Sénat des Etats-Unis est composé de deux membres par chacun des Etats de la confédération, sans égard à leur population respective; le Dclaware, par exemple , qui a 92,000 habitants, nomme deux sénateurs aussi bien que New-York qui a plus de trois millions de citoyens. Maintenir l'égalité entre le chiffre des Etats libres et celui des Etats à esclaves, c'est la pensée constante du Sud, et comme l’Ouest a été excepté de la servitude ainsi que nous l’avons vu plus haut (1) et que de nouveaux Etats s’y forment sans cesse, l’égalité du Sud serait bientôt détruite si l’on ne formait aussi de nouveaux Etats à

(1) Page xxi.

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